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Recensions

Muqaddima fī ʿilm al- kalām al- ǧadīd

Fady Youssef
Référence(s) :

al-Rifāʿī, ʿAbd al-Ǧabbār, Muqaddima fī ʿilm al- kalām al- ǧadīd, al-Qāhira, Hindāwī, 2024, 208 p. [en ligne : https://www.hindawi.org/books/46425727/]

Texte intégral

  • 1 Rotraud Wielandt, « Main trends of Islamic theological thoughts from the late nineteenth century to (...)
  • 2 Ibid, p. 748-750.

1Depuis l’apparition de l’expression « nouveau kalām » pour la première fois au xixe, plusieurs significations, parfois contradictoires, lui ont été attribuées. Les penseurs musulmans contemporains ne sont parvenus à aucun consensus pour définir cette expression. Néanmoins, il existe aujourd’hui un courant qui se revendique du « nouveau kalām » à l’instar de savants sunnites comme Ḥasan Ḥanafī (1935-2021) qui en fut un promoteur important en Égypte. En Iran et en Turquie, le « nouveau kalām » s’érige comme une école de pensée à part entière1. En Irak, parmi les chiites, ʿAbd al-Ǧabbār al-Rifāʿī, professeur de philosophie islamique à l’université de Bagdad et directeur de la revue Qaḍāyā islāmiyya muʿāṣira, en est un représentant notable par son insistance sur l’anthropocentrisme au lieu du théocentrisme dans la théologie islamique traditionnelle2. Son livre Muqaddima fī ʿilm al-kalām al-ǧadīd cherche à établir des critères objectifs pour définir le nouveau kalām. Il se compose de cinq chapitres dont les trois premiers, sur lesquels se concentre cette recension, en exposent la base théorique. Le quatrième est consacré à la nouvelle interprétation de la révélation chez les penseurs musulmans indiens. Quant au cinquième, il s’agit d’un entretien, dans lequel il clarifie son projet de « nouveau kalām ».

2Dans cet ouvrage, l’A. propose non seulement une introduction à ce courant théologique, mais il en élabore aussi une critique interne, en remettant en question de nombreux principes logiques suivis par ses promoteurs. Il s’agit pour lui d’établir les critères qui puissent identifier ce qui relève à proprement parler de ce courant. Dans le premier chapitre, qu’il considère comme une introduction à la théologie islamique traditionnelle, il esquisse l’histoire de cette discipline tout en montrant qu’al-Taǧrīd de Naṣīr al-Dīn al-Ṭusī (1201-1274) est le dernier livre créatif de la théologie islamique. Il s’ensuit, selon lui, après cet ouvrage, une ère de décadence et de stagnation qui va de la fin du xive siècle jusqu’au renouveau de cette discipline à la fin du xixe siècle, suscité par la rencontre entre l’Orient et l’Occident à travers l’Expédition de Napoléon en Égypte en 1798 (p. 41-42, 65-66). Pendant cette époque, selon l’A., il n’y aurait eu aucune originalité dans la pensée théologique musulmane, qui se serait figée dans le taqlīd (tradition) et n’aurait pas été capable de se renouveler (p. 46-48). En fait, il épouse ici le récit traditionnel, selon lequel la décadence de la pensée islamique aurait commencé avec le sac de Bagdad par les Mongols en 1258, traversé l’époque ottomane et aurait pris fin à l’époque de la Nahḍa, entre le xixe et le xxe siècles.

  • 3 Louis Gardet et M.-M. Anawati, Introduction à la théologie musulmane : Essai de théologie comparée, (...)
  • 4 El-Rouayheb a démontré l’originalité et la radicalité, chez le théologien et logicien marocain Muḥa (...)

3Cette lecture de l’histoire de la théologie islamique s’accorde avec l’opinion dominante parmi les historiens de la théologie islamique, à l’instar de Georges Anawati et Louis Gardet, qui ont caractérisé cette époque comme étant celle d’un « conservatisme figé »3. Cependant, cette vision n’intègre pas les recherches actuelles, en particulier celles des ottomanistes qui remettent en question ce récit. À cet égard, Khaled El-Rouayheb, contestant l’opinion de Gardet et Anawati dont nous trouvons l’écho chez l’A., a bien esquissé le dynamisme et la créativité de la vie intellectuelle dans l’Empire ottoman, en particulier dans les domaines de la logique et du kalām4.

4La « déconstruction de l’infrastructure » de la science islamique est, pour l’A., la base discursive du « nouveau kalām » (p. 70). Si jusqu’alors, la théologie islamique, fondement épistémologique de tous les autres domaines, a été dominée par la logique aristotélicienne, il s’agit donc à présent de la déconstruire. Contrairement au réformisme de Muḥammad ʿAbduh (1849-1905), le « nouveau kalām » remet en question les fondements théoriques et épistémologiques du patrimoine islamique et se différencie des pensées qui les considèrent comme un axiome incontestable. Selon l’A., la logique aristotélicienne, née dans un contexte et une époque spécifiques, a été dépassée par la philosophie moderne, notamment depuis le système d’Emmanuel Kant (1742-1804) et la logique dialectique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) (p. 44). Par conséquent, les nouvelles questions auxquelles les musulmans sont aujourd’hui confrontés doivent être abordées à la lumière d’une nouvelle épistémologie.

  • 5 ʿAbd al-Ǧabbār al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-iġtirāb al-mītāfīzīqī, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsa (...)
  • 6 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-karāma al-insāniyya, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsat falsafat al-dīn (...)

5Le principe du « nouveau kalām » s’appuie sur une anthropo-théologie différenciée du « théocentrisme » de la théologie traditionnelle ce qui correspondrait à une théologie ascendante dans laquelle la connaissance de Dieu se réalise par la connaissance de l’homme (p. 106). L’A. construit son projet sur « l’humanisation de la religion » (ansanat al-dīn). Cette dernière ne dissocie pas l’homme de Dieu mais plutôt l’approche comme une présence éthique et spirituelle dans sa vie. De surcroît, elle constitue un « humanisme croyant » (insāniyya imāniyya) dans la mesure où elle considère la foi comme ontologiquement essentielle à l’homme5. Le « nouveau kalām » aspire à redéfinir la religion comme « un horizon existentiel de sens » (ḥayāt fī ufuq al-maʿnā), c’est-à-dire « comme un système qui produit un sens spirituel, éthique et esthétique à l’existence de l’homme »6.

6La compréhension « dynamique » de la révélation est le critère par excellence du « nouveau kalām ». Elle ne considère pas le prophète comme un récepteur « passif », mais souligne le caractère humain de la révélation à la place d’une compréhension « mécanique » qui néglige cette dimension (p. 17-18). Selon l’A., ce discours sur la révélation est le cadre paradigmatique où l’approche de Dieu chez les musulmans se voit renversée. En outre, ce paradigme permettrait de faire advenir un discours anthropo-théologique libérant les croyants musulmans de l’aliénation ontologique au monde actuel. En raison de ce critère, l’A. ne considère pas Šiblī al-Nuʿmānī (1857-1914) comme un représentant du « nouveau kalām », alors même qu’il est le premier à en avoir utilisé l’expression dans le titre d’un de ses livres. Pour l’A., bien qu’il ait traité de sujets contemporains, al-Nuʿmānī a cependant gardé le discours de la théologie traditionnelle concernant la révélation. Il en est de même pour Ismāʿīl al-Izmīrlī (1869-1946) qui, selon l’A., n’a pas dépassé le discours apologétique de la théologie traditionnelle (p. 103-106). En ce qui concerne le réformateur indien Aḥmad Ḫān (1817-1898), l’A. reconnaît en revanche dans sa pensée des éléments du « nouveau kalām » (p. 105).

7Pour approfondir cette théorie de la révélation, l’A. remet en cause la définition qu’en donne le penseur iranien contemporain ʿAbd al-Karīm Surūš. En effet, son approche psychologique du phénomène de la révélation, ne prend pas en compte, pour l’A., sa dimension métaphysique (p. 125-126). Dans sa définition, l’A. défend une approche existentielle, ce qui lui permet d’interpréter la révélation comme « un état existentiel au sens ontologique et non au sens physique de l’existence. Cet état est réalisé lorsque l’être d’une personne parvient à sa plénitude et que seul l’homme qui est ontologiquement qualifié pour le prophétisme peut recevoir la révélation » (p. 126). L’A. interprète par exemple le verset « Nous allons te communiquer une parole grave » (innā sa-nulqī ʿalayka qawlan ṯaqīlan, C. lxxiii al-Muzzammil, 5) de façon existentielle c’est-à-dire que la révélation se réalise lorsque le prophète parvient à un état ontologique qui lui permet d’assumer la manifestation de Dieu (p. 126-127).

8À la suite de cette théorie de la révélation, le « nouveau kalām » redéfinit le concept de la prophétie et distingue le sacré du séculier. Cette distinction renverse la relation entre Dieu et l’homme par rapport à la théologie islamique traditionnelle où Dieu domine tous les aspects humains. Ici, l’A. insiste sur la dimension historique et humaine de la prophétie (p. 136-137). Par conséquent, en traçant les limites de la révélation et de la prophétie, il délimite la loi islamique et redéfinit le concept de taklīf (obligation) (p. 137-142).

  • 7 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-karāma al-insāniyya, p. 14.

9Par ailleurs, le « nouveau kalām » intègre la possibilité de la pluralité et du dialogue interreligieux, en insistant sur le côté humain de la révélation et sur le fait que la révélation est plus large que la prophétie. En effet, pour lui, la révélation, n’est pas déterminée par une prophétie ou un livre particulier. Par conséquent, le « nouveau kalām » cherche à dépasser les catégories exclusivistes qui ont marqué la théologie islamique, à l’exemple du principe al-walāʾ wa-l-barāʾ (« allégeance et désaveu ») (p. 124-125). Dans son ouvrage al-Dīn wa-l-karāma al-insāniyya, et plus particulièrement dans le chapitre intitulé « La foi parle une seule langue », l’A. montre comment une perspective mystique conteste l’affirmation de la supériorité d’une religion sur les autres. En revanche, il insiste sur le fait que même si la foi se manifeste dans des doctrines différentes, sa source est, pour toutes, la vérité7.

  • 8 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-ẓamāʾ al-anṭūlūǧī, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsat falsafat al-dīn, (...)

10Muqaddima fī ʿilm al-kalām al-ǧadīd constitue clairement la structure théorique du « nouveau kalām » chez l’A. Cependant, il faut le replacer dans le contexte de son projet existentiel : il s’agit de répondre à l’aspiration ontologique des musulmans à un discours théologique et humaniste qui les libère d’une forme d’aliénation ontologique dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui. À travers ses ouvrages, l’A. élabore un discours anthropo-théologique en insistant sur les sens spirituel et esthétique de l’islam. Il montre que la religion est ontologiquement nécessaire à l’homme et qu’elle ne saurait être, par conséquent, considérée comme marginale8.

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Notes

1 Rotraud Wielandt, « Main trends of Islamic theological thoughts from the late nineteenth century to present times », in Sabine Schmidtke (ed.), The Oxford handbook of Islamic theology, Oxford, Oxford University Press 2016, p. 748.

2 Ibid, p. 748-750.

3 Louis Gardet et M.-M. Anawati, Introduction à la théologie musulmane : Essai de théologie comparée, Paris, Vrin, 1948, p. 76-78.

4 El-Rouayheb a démontré l’originalité et la radicalité, chez le théologien et logicien marocain Muḥammad ibn Yūsuf al-Sanūsī (1428-1490), vis-à-vis de la question du taqlīd. En fait, El-Rouayheb a tenté de situer l’importance à la fois significative et négligée d’al-Sanūsī dans l’histoire de la pensée théologique islamique, ainsi que son héritage qui s’est étendu jusqu’en Égypte au xviie siècle et dont l’enseignement est resté dominant à al-Azhar jusqu’au xixe siècle. Khaled El-Rouahyeb, Islamic Intellectual History in the Seventeenth Century: Scholarly Currents in the Ottoman Empire and the Maghreb, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 131-231.

5 ʿAbd al-Ǧabbār al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-iġtirāb al-mītāfīzīqī, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsat falsafat al-dīn, 2019, p. 74-77.

6 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-karāma al-insāniyya, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsat falsafat al-dīn, 2021, p. 44.

7 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-karāma al-insāniyya, p. 14.

8 al-Rifāʿī, al-Dīn wa-l-ẓamāʾ al-anṭūlūǧī, Bayrūt/Baġdād, al-Tanwīr/Markaz dirāsat falsafat al-dīn, 2016.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fady Youssef, « Muqaddima fī ʿilm al- kalām al- ǧadīd », MIDÉO [En ligne], 40 | 2025, mis en ligne le 10 février 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/mideo/10717

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