Plaque Villa Marie, Valescure, Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Villa Marie, Valescure, Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
1Dans « Comment vivre avec trois fois rien par an », récit autobiographique publié en 1924, F. Scott Fitzgerald raconte comment, cette même année, il est arrivé de New York sur la Côte d’Azur avec son épouse Zelda et leur fille Scottie, âgée de deux ans et demi. Initialement motivés par l’excellent taux de change en faveur du dollar et les loyers dérisoires, ils s’y sont installés de juin à novembre, sont tombés sous le charme des lieux et ont eu l’illusion de devenir de vrais « Européens civilisés » (Fitzgerald 1957, 114). Le récit retrace avec humour leurs démêlés, à l’arrivée, avec un escroc local lors de leur recherche d’un hébergement, puis leur installation ponctuelle à « l’Hôtel du jardin » à Hyères (Fitzgerald 1957, 106), sans doute le « Grimm’s Park Hotel » (421) d’après l’essai taxonomique de Zelda, « ‘Show Mr. and Mrs. F to Number——’ » qui évoque tous les hôtels fréquentés par le couple entre 1920 et 1933. Viennent ensuite leurs tractations avec l’agence W. F. King qui leur proposa, pour un loyer mensuel de 79 dollars, la Villa Marie à Valescure, aujourd’hui quartier cossu et paisible sur les hauteurs surplombant la baie de Saint-Raphaël. Initialement nommée Villa Reichenberg, cette résidence était l’œuvre de l’architecte Pierre Aublé qui, outre un grand nombre d’autres villas Belle Époque, a conçu la basilique Notre-Dame de la Victoire de Saint-Raphaël.
Affiche de l’exposition
Jean-Luc Guillet, Service communication, ville de Saint-Raphaël
- 1 Les traducteurs ont été nombreux à se confronter à ce roman poétique exigeant, ainsi que le rappell (...)
2Du 12 juillet au 30 septembre 2019, Anne Joncheray, directrice du musée archéologique de Saint-Raphaël, organisait l’exposition « Scott et Zelda Fitzgerald : L’été raphaëlois » avec Jean-Luc Guillet, auteur d’une évocation poétique de la vie de Zelda et spécialiste de cette Côte d’Azur qui, depuis le 19e siècle, offre le charme de sa côte découpée et la douceur de son climat à une clientèle anglo-saxonne aisée en quête d’exotisme à la française. L’objectif de l’exposition était de mettre en lumière un patrimoine architectural et littéraire puisque Gatsby le magnifique, publié en 1925 aux États-Unis, a été écrit principalement lors de ce séjour à la Villa Marie. L’existence à Fréjus d’une médiathèque du même nom brouillait les cartes pour les visiteurs comme pour les locaux, alors que, nichée dans son jardin méditerranéen comme à l’époque des Années folles, la villa occupée par les Fitzgerald est toujours à louer et s’offre au regard curieux des passionnés de biographies littéraires qui longent la ruelle tranquille qui la borde. Elle a même été l’objet de visites guidées à l’occasion des journées du patrimoine sous la houlette de Jean-Luc Guillet. La renommée du roman aux multiples traductions1, surtout depuis qu’il est tombé dans le domaine public en 2010, et le succès des films de 1974 et 2013 inspirés de l’œuvre, avec respectivement Robert Redford et Leonardo Di Caprio dans le rôle éponyme, étaient une incitation forte à une évocation du fameux visiteur dont la résidence de quelques mois en ces lieux a donné naissance à l’un des plus célèbres romans du modernisme américain.
Villa Marie, Avenue des pins, Valescure, Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
3À la fin du 19e siècle, les membres de l’aristocratie britannique et russe avaient adopté Cannes comme lieu de villégiature pendant la saison hivernale, mais dès que les fortes chaleurs de l’été débutaient, ces visiteurs migraient plus au nord, vers des stations balnéaires plus tempérées, telle Deauville par exemple. Pendant les Années folles, les expatriés américains, qui appréciaient le soleil et la baignade, lancèrent une autre mode et transplantèrent l’effervescence artistique parisienne sur la Côte d’Azur pendant les mois d’été, en particulier dans le sillage d’un couple de riches esthètes installés en France depuis 1921 : Gerald et Sara Murphy. Ainsi, Fitzgerald concluait : « […] on pouvait se permettre beaucoup plus de choses sur la Côte d’Azur l’été, et tout ce qui s’y passait semblait avoir un côté artistique. »2 (Fitzgerald 1965, 15)
4Parmi les visiteurs des Murphy, qui finirent par faire construire leur « Villa America » au Cap d’Antibes et s’étaient liés d’amitié avec les Fitzgerald, se trouvaient des artistes américains comme Hemingway ou Dos Passos, des membres des Ballets russes de Diaghilev mais aussi des créateurs avant-gardistes comme Léger, Picasso ou Stravinsky, peintres et musiciens qui jonglaient avec des couleurs et des sons bruts, qui déformaient l’ordinaire et juxtaposaient l’inattendu pour finalement bafouer les harmonies traditionnelles. En septembre 1925, Fitzgerald remarquait avec humour :
Il n’y avait personne à Antibes cet été hormis moi, Zelda, les Valentino, les Murphy, Mistinguet, Rex Ingram, Dos Passos, Alice Terry, les MacLeish, Charlie Brackett, Maud Kahn, Esther Murphy, Marguerite Namara, E. Phillips Oppenheim, Mannes le violoniste, Floyd Dell, Max and Crystal Eastman, ex-Premier Orlando, Étienne de Beaumont–un véritable coin sauvage, hors du monde. (Turnbull 359)
- 3 Ronald Berman, qui s'est particulièrement attaché à l'étude de la modernité chez Fitzgerald, propos (...)
- 4 Loin du Paradis en 1920 et Beaux et Damnés en 1922.
- 5 Voir l’ouvrage que sa petite fille, Eleanor Lanahan, a consacré à sa peinture : Zelda: An Illustrat (...)
- 6 Notre traduction. Dans son ouvrage L'Objet et ses doubles : une relecture de Fitzgerald, Pascale An (...)
5Cet environnement novateur modifiait perception et création et entraîna une nouvelle approche littéraire3 pour Fitzgerald qui avait déjà publié deux romans,4 de la même manière que ce contexte français fertile et inédit influença Zelda dans son activité picturale.5 Ainsi, dans une lettre du 1er mai 1925 à son éditeur Maxwell Perkins, Scott se réjouissait de la modernité de Gatsby le magnifique alors qu’il attendait impatiemment les premiers résultats de vente de l’ouvrage : « […] c’est quelque chose de vraiment NOUVEAU du point de vue de la forme, des idées, de la structure : le modèle pour notre époque que Joyce et Stein recherchent et que Conrad n’a pas trouvé. » (Turnbull 182).6
- 7 Alors que Scott semble mettre en scène ses craintes conjugales dans le chapitre VII de Gatsby le ma (...)
- 8 Notre traduction.
- 9 Kendall Taylor, qui avait initialement publié en 2001 une biographie des Fitzgerald, plaidoyer fémi (...)
- 10 Voir Linda Wagner-Martin (89-94).
- 11 Notre traduction.
6Le séjour raphaëlois allait également donner lieu à un épisode qui fait encore couler beaucoup d’encre chez certains biographes quelque peu tentés par les sirènes de la presse à scandale bien que les détails restent enfouis à tout jamais dans le passé intime des protagonistes de l’affaire. En effet, alors que Scott composait son grand roman moderniste, Zelda, désœuvrée, passait son temps à la plage Veillat et flirtait avec Edouard Jozan, fringant aviateur français, qui rivalisait d’acrobaties aériennes au-dessus de la Villa Marie pour attirer son attention et prouver son attachement, à l’instar des prétendants que la jeune femme avait connus dans son Alabama natal. Cette relation extra-conjugale, dont la nature exacte reste sujet de conjectures, donna lieu à une ultime confrontation violente entre les époux qui en sonna le glas. Finalement, Jozan s’effaça et ne souhaita jamais revenir sur ce sujet source de tension mais aussi d’inspiration littéraire pour le couple.7 Fitzgerald résumera laconiquement la situation dans son Ledger en ces termes : « La Grosse crise ‒13 juillet »8 (Bruccoli 232). Désir de divorce, tentative de suicide, menaces et violences conjugales, rien n’est certain pour les Fitzgerald qui n’ont cessé de mettre leur vie en scène et de s’en inspirer pour leurs œuvres mais « l’affaire Jozan »9 révèle l’extrême fragilité d’une Zelda dont les médecins diagnostiqueront l’état de schizophrène quelques années plus tard, bien que cet avis soit remis en cause de nos jours.10 L’épisode raphaëlois trahit aussi l’amorce d’une fêlure qui ira grandissante pour un Scott si fondamentalement inquiet malgré ses multiples déclarations bravaches et qui concluait dans ses Notebooks : « Ce mois de septembre 1924, je sus que quelque chose s’était passé qui ne pourrait jamais être réparé. »11 (Fitzgerald 1978, 113)
La Renault NN Cabriolet Torpédo dans l’église romane
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
La Renault au cœur de l’exposition
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie Marlene Kuhn-Osius
14 septembre 2019.
La Renault, capot et phare
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
La Renault, tableau de bord et volant
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
- 12 À la Belle époque, le « Grand tour » entraîne de nombreux Américains en quête de culture vers l’Eur (...)
7L’exposition d’Anne Joncheray et Jean-Luc Guillet se tenait dans le musée archéologique de Saint-Raphaël, bâtiment du 12e siècle, classé monument historique et situé au cœur de la vieille ville. Tandis que l’ancien presbytère de San Rafèu abrite la collection permanente, l’église romane attenante reçoit les expositions temporaires, telle celle consacrée aux Fitzgerald pendant leurs années 1924-1929 dans la région. Pièce maîtresse de l’exposition, une réplique exacte de la Renault NN Cabriolet Torpédo acquise par les Fitzgerald en 1924 à Saint-Raphaël, pour s’éviter des frais de taxi pendant leur séjour, trônait au centre de l’église médiévale. Entourée de bagages, comme si les voyageurs venaient tout juste de débarquer, elle rappelait l’existence vagabonde des Fitzgerald, qui ont non seulement sillonné l’Amérique sans jamais s’établir durablement, mais ont aussi suivi la mode initiée par d’autres artistes et intellectuels de l’époque qui délaissaient les États-Unis pour l’Europe.12 Sans l’apport de pièces authentiques ayant réellement appartenu aux Fitzgerald, l’exposition a réussi avec finesse à créer une ambiance d’époque qui évoquait très efficacement l’univers du couple, leurs séjours sur la Côte d’Azur et les Années folles dans la région.
L’Abside
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Écrire à la Villa Marie
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
8Outre l’automobile rutilante, dans la lumière tamisée de l’unique salle d’exposition, l’attention du visiteur était attirée, vers une large photographie en couleurs de la Villa Marie dans son écrin de verdure projetée sur les parois de l’ancienne abside romane. L’ombre du romancier planait sur les lieux ; face à l’abside, une chaise vide installée devant une petite table surmontée d’une machine à écrire semblait inviter à l’écriture du chef-d’œuvre moderniste et attendre que l’occupant de la Villa Marie reprenne son activité scripturale. À l’autre extrémité de la salle, de larges photographies en noir et blanc des Fitzgerald à la Villa Marie et dans les environs étaient projetées sur le sol, contribuant ainsi à une sorte d’expérience immersive de l’univers fitzgeraldien.
Projection au sol Scott et Scottie Fitzgerald
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Vitrine correspondance et écriture
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Vitrine musique
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Vitrine alcool
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
Vitrine photographie
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
- 13 Sinclair Lewis est le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature en 1930, il sera su (...)
9Une série de vitrines présentait des objets d’époque qui relèvent de cet univers effervescent qui est tout autant celui des Fitzgerald que de Gatsby le magnifique et plus généralement d’une période qui s’est signalée par une modernité et un goût des loisirs qui ont durablement marqué les sociétés occidentales. Les vitrines étaient agencées par thèmes : les voyages, la photographie, la correspondance et l’écriture, la musique ou encore l’alcool. Les objets exposés évoquaient habilement l’ambiance des Années folles qui ont vu l’avènement de l’automobile, du jazz, de la photographie touristique et familiale et d’une littérature américaine foisonnante ayant acquis ses lettres de noblesse.13 Ainsi que le rappelait la vitrine sur l’alcool, cette époque de bouleversements sociaux et culturels a aussi été le théâtre d’excès qui faisaient suite aux privations et traumatismes de la guerre et que l’Amendement sur la Prohibition tenta de contrôler sans succès de 1920 à 1933.
Panneau 1 de l’exposition
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie E. Bouzonviller
14 septembre 2019
10Pour le visiteur en quête de renseignements approfondis sur les séjours des Fitzgerald sur la Côte d’Azur, huit panneaux thématiques parfaitement documentés reprenaient des éléments biographiques et historiques agrémentés de photographies d’époque et de citations issues de correspondances et d’essais publiés par Scott et Zelda, tels « How to live on Practically Nothing a Year » et « ‘Show Mr. and Mrs. F to Number——’ ». Le séjour à la Villa Marie, mais aussi celui à l’Hôtel Continental à la fin de leur bail, ou à l’Hôtel Beau Rivage en 1929 lors de leur dernier passage à Saint-Raphaël, étaient détaillés. Ces panneaux s’attachaient également à l’écriture de Gatsby le magnifique, la liaison avec Jozan, les joies de la baignade en Méditerranée, les rencontres avec les Murphy, inspiration pour Tendre est la nuit, et avec de nombreux artistes ou écrivains, comme Dos Passos ou Ring Lardner. Avec concision et exactitude, la vie et les œuvres du couple entre 1924 et 1929 étaient clairement présentées et liées à l’environnement local. Un panneau consacré aux hôtels de luxe de Saint-Raphaël indiquait que c’est à l’Hôtel Beau Rivage que les Fitzgerald furent informés du Krach de Wall Street. Un monde s’effondrait alors que Zelda elle-même allait bientôt perdre pied et être internée pour des troubles psychiatriques tandis que Scott peinait à maîtriser sa consommation d’alcool. Irruption brutale de la maladie dans une atmosphère de fêtes et de création artistique, les désordres psychologiques de Zelda sonnèrent en 1930 la fin de l’enchantement méditerranéen et s’inscrivent comme un écho de l’effondrement financier international de l’époque. Du succès des Années folles à la déroute des Années trente, le destin des Fitzgerald semble reproduire fidèlement celui de l’Amérique ; ainsi, les adieux à la Côte d’Azur se confondent, pour Scott et Zelda, comme pour l’Amérique, avec ceux à l’insouciance et la réussite. Couple emblématique des Années vingt, les Fitzgerald s’enfoncent dans la maladie et les épreuves alors que la nation elle-même s’y abîme. Ainsi, l’exposition d’Anne Joncheray aura su célébrer la Côte d’Azur comme lieu fondamentalement propice aux loisirs et à la création artistique et évoquer une époque et un destin intimement liés aux bouleversements économiques, sociaux et littéraires du 20e siècle.
Affiche du colloque
Jean-Luc Guillet, Service communication, ville de Saint-Raphaël
- 14 Marie-Agnès Gay (Université Jean Moulin, Lyon 3), « Les Fitzgerald sur la Côte d’Azur ou de la vie (...)
- 15 Expression utilisée par Fitzgerald dans une lettre de 1926 à Maxwell Perkins (Turnbull 200).
- 16 Ernest Hemingway a choisi la phrase « Vous êtes tous une génération perdue » comme épigraphe pour s (...)
11Alors que l’exposition avait été inaugurée le 12 juillet avec une conférence donnée par Jean-Luc Guillet, « Scott et Zelda Fitzgerald, l’été raphaëlois », accompagnée de lectures de textes des Fitzgerald par Alexandre Mexis et Mathilde Allet, la saison s’est terminée avec, le 14 septembre, une journée complète d’animations intitulée “L’Escale Gatsby » qui comprenait deux conférences universitaires,14 des visites guidées de l’exposition et la projection en soirée du Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann. Selon la presse locale, la fréquentation de l’exposition a été un succès et les animations ont réuni un large public. Les visiteurs, résidents pour la plupart, ont apprécié de (re) découvrir leur patrimoine à travers cette perspective littéraire américaine. Ils ont pu saisir les liens intimes et enthousiastes entre ces artistes américains de l’Entre-deux-guerres et la région, qui ont favorisé l’émergence d’un certain tourisme estival international. En outre, la puissance évocatrice des lieux a été soulignée au travers des activités littéraires et picturales exercées par ces visiteurs d’Outre-Atlantique. Plus spécifiquement, cette “Côte d’Azur bien-aimée”15 est apparue comme une inspiration majeure pour un des romans phare de la « Génération perdue »,16 ainsi que Gertrude Stein nommait ces jeunes Américains qui avaient eu vingt ans au moment de la Grande Guerre et qui, suite au profond désenchantement qu’elle suscita, n’ont cessé, dans leur écriture, de remettre en question l’expérience nationale.
Colloque « L’Escale Gatsby »
Marie-Agnès Gay et Elisabeth Bouzonviller
Musée archéologique de Saint-Raphaël
Photographie Marlene Kuhn-Osius
14 septembre 2019