De nouveau Saussure
Texte intégral
N° 713, 1-15 avril 1997
Simon bouquet
Introduction à la lecture de Saussure
Payot éd., 396 p.
1Après trente années de culte des idoles des sciences humaines, de litanies marmonnées sur les bancs de l’Université, de récitations des généalogies sacrées (en linguistique : Saussure, Troubetzkoy, Hjelmslev, Jakobson, Chomsky), l’esprit critique décante la légende. Et l’histoire de la linguistique s'affirme comme une science majeure et nécessaire.
L’itinéraire reconstitué de Saussure est une pièce importante du nouveau dispositif critique.
2Ce grand bourgeois de Genève, élève brillant des comparatistes de Leipzig, arrive à 21 ans à Paris avec un Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, qui fait sensation chez les rares linguistes parisiens, ses pairs, par un sens stupéfiant de la reconstruction théorique. À partir de 1881, il enseigne aux Hautes Études le gotique, le haut-allemand, le lituanien devant cinq, six étudiants étrangers et un original, par ailleurs enseignant à la Sorbonne, Arsène Darmesteter. Il publiera peu, une quarantaine d’articles en tout, très spécialisés, mais sa parole, son enseignement pèsent. Meillet dira : « Il m’a tout appris ». En 1891, il revient à Genève prendre un poste : devant les hautes fenêtres qui donnent vue sur les frondaisons et, au-delà, sur sa noble demeure, il enseigne le sanskrit et l’histoire des langues indo-européennes ; on a gardé de lui, sténotypé, un cours de 1897 sur la théorie de la syllabe. Hanté par l’extrême difficulté de saisir les apories du langage, depuis longtemps il creuse et décrypte, lit et annote des textes comme le Nibelungenlied, des langues comme le chinois. Un événement subit l’oblige à rendre publiques des idées solitairement approfondies : le poste de linguistique générale se libère à Genève, il y est nommé et en cinq ans, il prononce trois cours tendus par l’affrontement aux problèmes les plus difficiles (1907, 1908-1909, 1910-1911). Et meurt en 1913, à 54 ans.
3C’est l’époque des grandes réflexions sur le langage : chacun de leur côté, le Français J. Vendryès, l’Américain E. Sapir, le Danois O. Jespersen écrivent ou ont écrit des synthèses qui paraîtront quand la guerre sera finie. Deux collègues de Saussure, qui ont été ses élèves, Ch. Bally et A. Sechehaye, profitent des loisirs de la neutralité suisse pour les devancer ; ils n’ont pas suivi eux-mêmes les cours, mais ils rassemblent des notes éparses d’étudiants et confrontent leurs souvenirs des discussions qu’ils ont eues avec le maître ; ils rédigent et publient, en 1916, ce qui sera le Cours de linguistique générale. Périlleux travail d’organisation et de régularisation qui vise à présenter un état achevé de la pensée saussurienne ; Sechehaye et Bally sont des enseignants méthodiques (Brunot appelait Bally « le pédagogue de Genève ») ; ils tentent de laisser de côté leurs propres préoccupations qui sont nettement différentes (dans l’édition Engler, on lira avec curiosité de Saussure, une critique inédite assez sévère du livre de Sechehaye, Programme et méthodes, 1908) et de proposer, au prix de refontes, de gommages, un ensemble cohérent et recevable. L’ouvrage, bien sûr, étant donné le prestige de Saussure, fut aussitôt remarqué ; avec réserves pourtant, tant par ceux qui avaient connu Saussure, comme Meillet, qui ne retrouvaient pas le flamboiement de la pensée saussurienne, que par les jeunes linguistes russes, guidés par d’autres perspectives et qui disaient volontiers ne voir dans le CLG qu’un tissu de banalités. Le CLG fera lentement son chemin et ne sera traduit qu’assez tard, en japonais d’abord (1928), puis en allemand (1931), etc., et après un long délai, en anglais (1959).
4Mais en 1955, la BPU de Genève acquiert un fonds très important de manuscrits, auquel s’ajouteront les cahiers de notes des auditeurs des cours. On dispose aujourd’hui à la BPU de Genève, à la Houghton Library de Harvard, aussi à la BN de Paris et aux Archives de St Petersbourg d’une masse de 10 000 feuillets, dont les microfilms sont disponibles au Japon. Des premières réflexions, pénétrantes, de R. Godel en 1957 sur les Sources manuscrites, puis de la grande édition critique de R. Engler en 1968-1974, de l’édition des notes de cours (et leur traduction anglaise) par Pergamon en 1993 et 1996 se dégage peu à peu l’image d’un chercheur notablement différente de celle qui ressortait de la seule lecture du cours. Au lieu d’être limité à un texte fermé, arrangé ou à quelques pages exhumées, tirées de leur contexte scientifique, comme ces Anagrammes qui ont donné lieu à tant d’interprétations farfelues, on affronte une science en train de se faire, on entre dans le laboratoire d’un linguiste qui cherche douloureusement à donner forme au principe ambitieux d’une sémiologie linguistique. Et pour une mise au point, ici, je signale l’article excitant d’un jeune linguiste suisse, Johannes Fehr : « Saussure : Cours, publications, manuscrits », HEL, 1996.
5L’ouvrage de Simon Bouquet entre dans cette ligne de résurrection. Bouquet relit le CLG à la lumière des manuscrits édités par Engler et des notes des étudiants. En premier, il reconnaît, dans la réflexion saussurienne, une « philosophie de la linguistique » (ce sont les termes de Saussure, 82), gommée par les deux éditeurs linguistes. Il relativise ainsi, grâce au contexte qui l’accompagne dans le texte original, la proposition souvent citée : « Bien loin que l’objet précède le point de vue, on dirait que c’est le point de vue qui crée l’objet » pour ne la limiter à être un instrument de la spécification linguistique ; et il cite, p. 101, cette note de 1890 :
6Ailleurs, il y a des choses, des objets donnés, que l’on est libre ensuite de considérer, à différents points de vue. Ici, il y a d’abord des points de vue, justes ou faux, mais uniquement des points de vue à l’aide desquels on CRÉE secondairement les choses.
7Bouquet montre ensuite comment Saussure a tenté d’articuler des concepts de la grammaire générale (ainsi la notion de « valeur » née de la réflexion sur les synonymes de Girard, Condillac, etc.) et les systèmes issus du comparatisme. Selon lui, Saussure visait ainsi à créer une linguistique du sens qui privilégiait l’étude des détails des langues pour définir des lois générales (231) ; décision qui impliquait une part importante donnée à l’analyse de la « parole » (265) — ce que ne laissent nullement entrevoir les rédacteurs du CLG — et qui excluait une rédaction telle que la célèbre dernière phrase du CLG, rédigée par eux : « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même ». Décision qui conduisait aussi à substituer à l’intrigante métaphore de la feuille de papier dont l’avers et le revers sont indissociables celle d’un fil qu’on coupe où on veut.
8On notera aussi les longues analyses du terme « signe ». Terme longtemps équivoque chez Saussure (qui s’en justifie par une nécessité inhérente à la langue) puisqu’il désigne tantôt la face phonologique seule tantôt l’interface qu’elle constitue avec le sens. Dans le cours du 19 mai 1911, pour clarifier l’exposé sur l’arbitraire, Saussure introduit la distinction entre le Signifiant et le Signifié, promis à une longue fortune ; les éditeurs, eux, ont fait remonter la distinction au début du cours, gauchissant le paradoxe du « signe » assumé par Saussure.
9S’agit-il de découvrir un « vrai » Saussure ? Le débat est ouvert. D’autant plus ouvert que Simon Bouquet s’appuie constamment sur l’Introduction à une science du langage de J.C. Milner, ouvrage puissant, on le sait ; mais qui le conduit à identifier partout les traces de la grille milnérienne d’une science galiléenne. Du moins, la vulgate saussurienne est-elle vue, non comme un évangile figé, mais comme un effort unique de construction profondément réinterprétable. Les archivistes des manuscrits saussuriens ont toute raison d’être satisfaits.
Pour citer cet article
Référence papier
Jean-Claude Chevalier, « De nouveau Saussure », Modèles linguistiques, 3 | 2010, 55-58.
Référence électronique
Jean-Claude Chevalier, « De nouveau Saussure », Modèles linguistiques [En ligne], 3 | 2010, mis en ligne le 15 octobre 2013, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ml/422 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ml.422
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