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Où en sommes-nous avec Noam Chomsky ?

pour un bilan critique
Jean-Claude Chevalier
p. 143-147

Texte intégral

N° 942, 15-30 mars 2007

Chomsky
Cahier dirigé par Jean Bricmont et Julie Franck,
L’Herne, 356 p.

1On croyait que l'intelligentsia française et son Université avaient joué largement leur partie dans l'aventure chomskyenne dès le début des années 60, (Maurice Gross est boursier dans le Labo de Chomsky en 61-62 et y rencontre un Français, le Dr. Schützenberger qui formalise les démarches génératives) ; on croyait que de brillants jeunes linguistes comme Nicolas Ruwet, Jean-Roger Vergnaud, François Dell, Jean-Claude Milner, après s'être entraînés très tôt au MIT, étaient revenus à Paris porter la bonne parole. On pensait que les linguistes du Centre Universitaire de Vincennes avaient œuvré, dès 1968 et jusqu'à maintenant, pour répandre en Europe et ailleurs les démarches génératives, fondés sur les traductions du Seuil qui se multipliaient ; on croyait que Chomsky venait volontiers haranguer les étudiants de Vincennes et y envoyait ses meilleurs disciples, on croyait qu'il avait eu plaisir à y rencontrer Foucault et avait pensé dialoguer avec Bourdieu. On croyait, on croyait... On avait eu des visions comme nous l'apprennent les éditeurs de ce Chomsky de L’Herne. Si j'en crois le liminaire que je recopie ici :

Noam Chomsky est probablement l'intellectuel contemporain à la fois le plus célèbre dans le monde et le moins connu en France. (...). Son manque de reconnaissance en France tient au fait qu'il est insituable sur l'échiquier, pourtant relativement vaste de la pensée française. Chomsky n'est et n'a jamais été communiste, trotzkiste, tiers-mondiste, ou même marxiste en un sens un peu strict du terme, ni libéral au sens de quelqu'un comme Aron ou Revel. Il n’est proche ni de Bergson, ni de Sartre, ni de Foucault ni d'Althusser, ni de Deleuze, ni de Lacan, ni de Bourdieu et il n'est pas inspiré par Nietzche, Freud ou Heidegger. Il n'est pas structuraliste, etc., etc.

2Les mêmes éditeurs en rajoutent une louche :

Chomsky est trop original pour faire partie d'une « école », mais si on veut lui trouver des « racines », on les trouvera dans des courants intellectuels à peu près aussi méconnus en France aujourd'hui que Chomsky lui-même : la linguistique cartésienue, Hume, le matérialisme des Lumières, la pensée de Humboldt, celle de Russell et des positivistes logiques, etc. etc.

3Arrivés là, les éditeurs invoquent le témoignage de Chomsky lui-même. Et aussitôt, on passe à la vitesse supérieure : les Français sont incurablement légers, c'est bien connu, ou fous, ou obscènes, ou infantiles :

La vie intellectuelle française n'est plus, selon moi, qu'un « star system » clinquant de pacotille. Quelque chose comme Hollywood. On va d'une absurdité à l'autre — stalinisme, existentialisme, structuralisme, Lacan, Derrida — les unes obscènes (le stalinisme) et d'autres simplement infantiles ou ridicules (Lacan et Derrida). Ce qui frappe le plus, cependant, c'est la grandiloquence et l'autosatisfaction à chaque étape. (Language and Mind, 1988, cité p. 23)

4Arrivé là, le lecteur français craint que Chomsky, par compassion, ne sombre dans le désespoir. Qu'on se rassure, tout n'est pas perdu. Chomsky constate qu'on trouve encore beaucoup de gens honnêtes en France et qu'on le doit à la pénétration de ses idées.

5Conséquence : le fait français est banni... Le lecteur reste perplexe, cherche des raisons à cet ostracisme ; l'éditeur principal est professeur d'Université ; il est l'auteur d'Impostures intellectuelles ; il ne parle certainement pas pour ne rien dire. L'énigme trouve sa solution plus loin : cinquante pages sont consacrées à une affaire française, à la triste affaire Faurisson ; un dossier entier. Faurisson est ce malheureux, professeur révisionniste de Lyon, qui niait l'existence des chambres à gaz dans un opuscule publié par une officine spécialisée, « la Vieille Taupe » ; il avait sollicité pour préface d'un de ses fascicules un texte de Chomsky qui, naïvement confiant, lui octroya l'autorisation. C'était tomber dans un piège ; et ce fut le tollé. Chomsky s'entêta, prétendit qu'il ne prenait pas parti sur le fond — dossier qu'il ne connaissait pas, au demeurant — qu'il défendait seulement la liberté de parole, la parole fût-elle trompeuse et perverse, blessât-elle des souvenirs terribles et douloureux en Europe. Chomsky s'obstina et polémiqua durement avec Pierre Vidal-Naquet, défenseur intrépide des droits de l'homme depuis la terrible guerre d'Algérie.

6Le mal était fait et inguérissable : Chomsky exclut la France de son horizon culturel ; et de ses visites. Il transmit le virus à ses admirateurs. D'où la construction de L'Herne qui s'apparente à un règlement de comptes.

7On ne négligera pas pour autant les textes recueillis. Le recueil est inégal, mais quelques contributions, au demeurant plusieurs fois — et paradoxalement — signées par des Français, valent la lecture. Une première partie articule la théorie linguistique et les processus langagiers. On y retrouve discutés les principaux thèmes chomskyens : l'innéisme et la relation entre les structures mentales et la langue. Cedric Boeckx et Norbert Hornstem distinguent trois phases dans le programme « génératif » : combinatoire, cognitive et minimaliste, chacune correspondant à un état de la théorie, la première à Structures syntaxiques, la seconde à Aspects d'une théorie de la syntaxe et Lectures sur le gouvernement et le liage, la troisième, à la phase minimaliste. Les autres articles sont plus spécifiquement liés aux activités du cerveau et, en particulier, à la pathologie. Tanya Reinhart (« Les structures sociales et la langue ») décrit les relations du langage humain avec des systèmes d'utilisation, inventorie les démarches de la récursivité, souligne la féconde hypothèse des « îlots ») et reproduit une ambitieuse proclamation de Chomsky (Langage et liberté) :

J'aimerais croire qu'une recherche intensive sur un des aspects de la psychologie humaine — le langage humain — puisse contribuer à une science sociale humaniste qui servira d'outil à l'action sociale.

8et la suite p. 93.

9On note enfin la contribution de Jean-Yves Pollock qui a déjà proposé un ouvrage pour traiter du programme minimaliste ; on s'y reportera.

10On fera un sort particulier à l'article de Luigi Rizzi, (« L’acquisition de la langue et la faculté de langage ») : la multiplicité des langues et les possibilités d'intercompréhension conduisent à définir des universaux linguistiques ; à la fin des années 70, un pas important fut fait quand on définit un niveau d'analyse plus abstrait qui permettait de comparer langues romanes et langues germaniques ; pour commencer. C'est l'étape importante des « paramètres » permettant de bloquer ou non les mouvements dans certains types de phrases et conduisant à opposer les principes qui expriment des propriétés invariantes et les paramètres qui expriment les variations possibles. Cette innovation, dit Rizzi, a agi comme un catalyseur ; elle permet d'éclaircir, du moins sur certains points, les problèmes posés par l'acquisition qui sont surtout des problèmes de choix et de temps ; car l'enfant peut essayer différents types paramétriques. Et différents types d'apprentissage peuvent alors être évalués : « Il y a une continuité fondamentale entre les grammaires précoces et celles de l'adulte », écrit Rizzi (154). Le programme minimaliste de 1995 développera ces principes en faisant de la syntaxe et de ses multiples possibilités le moteur de la faculté humaine de langage (156).

11Ces analyses comme exemples des possibilités offertes par les dernières théories peuvent être étendues aux troubles du langage, comme le montre Celia Jakubowicz ; car le normal est tenu pour consubstantiel au pathologique. Yosef Grodzinsky, à sa suite, étudie les variations syntaxiques chez des aphasiques de Broca et montre que « le mouvement des constituants forme une classe neurologique naturelle » (175).

12Une deuxième partie, « Sciences cognitives et Philosophie de l'esprit » tente d'établir des rapports entre procédures d'apprentissage et organes d'intervention. On en est encore aux balbutiements. Comme en apporte la preuve une très curieuse étude, animée par Pierre Pica, sur l'apprentissage de la numération chez des Indiens d'Amazonie qui n'ont de chiffres que jusqu'à 5 et utilisent d'autres membres comme les pieds aux fins d'évaluation ; les analyses de type « computationnel » n'expliquent que très partiellement, reconnaît Pica, les démarches de ces Indiens. Pour finir, j'aborderai un gros article du philosophe Pierre Jacob sur « La portée et les limites du naturalisme de Chomsky », fondé sur des travaux récents. Le problème posé est le suivant : les stimuli sont insuffisants à expliquer l'apprentissage du langage chez l'enfant ; il faut supposer qu'il est équipé « de la connaissance tacite de la grammaire universelle », celle-ci étant « un module cognitif spécialisé dans la tâche de l'acquisition du langage » (204). Et en rien homologue aux procédures de découverte d'un linguiste. Mais alors il faudrait clarifier les rapports entre les explications cognitives et les explications neuroscientifiques, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui ; la question est donc ouverte, Et Chomsky appelle de ses vœux une « ethnoscience » qui étudierait « les ressources conceptuelles du sens commun grâce auxquelles les êtres humains, dans toutes les cultures, forment leurs représentations non scientifiques stables du monde » (209). Un projet flou.

13Nous sommes nombreux en France à avoir passionnément aimé, dès les années 60, les livres de Chomsky, attendu chaque publication nouvelle, admiré l'extension planétaire de celui que nous considérions comme un des grands aventuriers du XXe siècle. Ce recueil, par sa médiocrité, nous dégrise. Peut-être serait-il temps, cinquante ans après ses débuts, de dresser un bilan critique du chomskysme, de son esprit, de ses démarches et de... ses résultats.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Claude Chevalier, « Où en sommes-nous avec Noam Chomsky ? »Modèles linguistiques, 3 | 2010, 143-147.

Référence électronique

Jean-Claude Chevalier, « Où en sommes-nous avec Noam Chomsky ? »Modèles linguistiques [En ligne], 3 | 2010, mis en ligne le 23 octobre 2013, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ml/431 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ml.431

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Auteur

Jean-Claude Chevalier

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