- 1 La Ligue du LOL est composée de primo-utilisateurs de Twitter qui agissent sur ce réseau social, t (...)
1Le 8 février 2019, une affaire de cyber-harcèlement éclate dans la presse par le biais du service de fact-checking du quotidien Libération, CheckNews. Entre 2009 et 2014, une trentaine d’internautes membres d’un groupe Facebook, « La Ligue du LOL », auraient harcelé des utilisateurs du réseau social Twitter1. À la différence des cas habituels de discours de haine en ligne, généralement caractérisés par une violence verbale anonymisée sur les réseaux sociaux (Badouard, 2017), cette affaire s’inscrit dans un espace professionnel spécifique, ce qui la rend singulière. La Ligue du LOL (LDL) permet d’observer un discours personnalisé et homogène : énonciateurs comme victimes ont les mêmes âges, trajectoires et pratiques professionnelles au sein du champ médiatique. Le point de rencontre entre accusés et victimes se fait sur Twitter autour de 2008, lorsque le réseau en France n’en est qu’à ses balbutiements.
- 2 12 titres reprendront l’expression dans le mois suivant l’affaire : Le Monde, Le Figaro, Challenge (...)
2L’ambiguïté de l’affaire repose en partie sur le fait que la bulle médiatique qu’elle suscite en 2019 porte sur les médias. Ceux qui publicisent l’affaire sont en situation d’homologie professionnelle et d’interconnaissance avec les accusés. L’écart temporel entre les faits et leur publicisation, alors même que l’affaire concerne des professionnels de la médiatisation, fait peser le soupçon d’un conflit d’intérêts sur les journalistes qui n’ont publicisé les agissements de leurs pairs que dix ans après les faits. La profession rétablit un principe de transparence de l’information par une focalisation sur les ressorts techniques de l’enquête, dans une perspective de « politique de la vérité » (Fassin, 2002, p. 11). L’analyse journalistique de la LDL favorise ainsi une lecture « techniciste » du discours de haine, ajustée aux possibilités de quête et de vérification rapides de l’information. Tout se passe comme si les faits avaient lieu en 2019 et non en 2009. L’affaire prend corps par sa médiatisation, et ce décalage temporel entre les actes et leur médiatisation brouille la compréhension des conditions de possibilité du discours de haine en ligne. Cette analyse qui se focalise sur le dispositif technique présente Twitter comme un « Far West »2, soit un espace brutal, qui favoriserait le discours de haine. Cette représentation de Twitter comme un réseau social naturellement violent s’articule à une analyse individualisante des membres de la LDL qui seraient seulement des agents pathologiques du réseau : une dérive et non un phénomène structurel. La controverse médiatique porte ainsi sur l’intentionnalité de ces discours, et donc sur la culpabilité/responsabilité des énonciateurs. Or, il est « indispensable d’interroger les contextes […] qui définissent le sens du discours de haine » (Monnier, Seoane, 2019a) afin de sortir du temps médiatique qui crée « une évidence a posteriori [où] c’est l’Affaire qui permet de comprendre l’Affaire » (Fassin, 2002, p. 2). En allant à rebours du temps journalistique, on comprend que l’affaire ne fait pas le discours de haine, tout comme le discours de haine n’entraîne pas mécaniquement une affaire.
- 3 En 2010, des victimes alertent le grand public sur Twitter, ainsi que les employeurs de certains m (...)
3En cela, le traitement médiatique du monde journalistique se heurte à deux questions. Premièrement, on observe un angle mort sur la question de l’ajustement de ce discours à un public qui au moment des faits ne disqualifie pas ce discours comme déviant3. Cet écueil est en partie lié au fait que les commentateurs journalistiques de l’affaire en 2019 constituaient le public des faits en 2009. L’enjeu de cet article est de combler ce décalage temporel entre les faits et l’affaire afin de saisir comment ce discours a pu dans un premier temps être neutralisé en tant que « discours d’avant-garde ». Afin de comprendre la « scandaleuse absence de scandale » en 2009 (Doidy, 2005, p. 168), il faut saisir le discours de haine par ses logiques de publicisation. La déviance « ne préexiste pas à la scène, elle n’apparaît que rétrospectivement » (Fassin, 2002, p. 1). Deuxièmement, prises entre l’explication pathologique à un niveau individuel et l’explication brutaliste au niveau du dispositif, les analyses journalistiques ne rendent pas compte des ressorts sociaux permettant un discours de haine organisé au sein d’un groupe d’interconnaissances.
4Afin de dépasser cet écueil, on reviendra à une analyse sociologique en postulant que Twitter ne crée pas le discours de haine, mais habilite plutôt à ce dernier, en fonction des dispositions et positions préalables des acteurs qui l’énoncent. Ainsi, on se demandera en quoi la logique de renom de Twitter, en rencontrant les capitaux importés des espaces du journalisme et de la communication, permet l’énonciation d’un discours de haine, en tant que stratégie de positionnement professionnel, par ce qui peut passer pour de la « provocation » et qui est présenté comme tel. On considérera donc que la logique d’habilitation du discours de haine lui préexiste. On se distanciera ainsi de l’analyse discursive du « discours de haine » pour se focaliser sur une analyse plus située des capitaux et des positions autorisant les membres de la LDL à le tenir. En déplaçant la question intentionnaliste du pourquoi vers une réflexion sur le comment du discours de haine, on ne doit pas pour autant s’empêcher de penser les registres de justification et de déresponsabilisation des accusés. Au contraire, comprendre le discours de haine en tant que « phénomène social » (Monnier, Seoane, 2019b) implique de restituer le « réseau de relations objectives dans lequel les individus se trouvent insérés » (Bourdieu et al., 1968, p. 41).
5Pour ce faire, il nous a fallu construire plusieurs corpus. Il faut distinguer, d’une part, les données découlant de la médiatisation de l’affaire, et, d’autre part, les données contextuelles préexistantes. Premièrement, dans le sillage de l’affaire, quatorze membres de la LDL publient des « excuses » dans lesquelles ils reconnaissent leur participation à la ligue, ainsi que, plus explicitement, des pratiques de harcèlement. On se focalisera sur ces quatorze membres pour désigner la catégorie « LDL ». Leur position fait figure de cas exemplaire pour comprendre la structure collective qui habilite aux discours de haine. Pour affiner la compréhension de ce discours, nous avons aussi constitué un corpus de témoignages. Il contient 652 articles publiés dans la presse nationale durant le premier mois de l’affaire, c’est-à-dire du 8 février 2019 au 8 mars 2019. Pour comparaison, on comptabilise 1 927 articles sur toute l’année suivante, ce qui donne une idée de l’intensité du traitement médiatique de l’affaire durant ce premier mois. Ainsi, le mois de février, à lui seul, représente un tiers (34 %) des publications. Le corpus fait ressortir 28 témoins, victimes de la LDL, qui sont à l’origine de l’ensemble des témoignages rendus publics, soit à travers une interview avec des journalistes, soit par la reprise des témoignages directement publiés par les victimes. Ces témoignages permettent d’objectiver le discours de haine, en suivant la qualification de violence que les victimes attribuent à ces productions. Le fait de prioriser l’expérience et la définition de la violence par les agents permet de mettre à distance les définitions axiologiques de la violence appliquées artificiellement par le chercheur. D’autant plus que la sélection d’un corpus de tweets en fonction de la variable de la charge haineuse ne permet pas de couvrir toute la diversité des pratiques à analyser. Au-delà des tweets, la production de la LDL se poursuit par des canulars (productions vocales téléphoniques, picturales, intimidations, concours, etc.) qui sont autant d’incitations au harcèlement. De plus, comme le démontrent les témoignages des victimes qui ont republié les tweets de la LDL au moment de la médiatisation de l’affaire, la violence opère au-delà de leur production dans une diffusion amplifiée au sein de groupes d’interdépendance. C’est pourquoi le fait de se limiter à la liste juridique formelle des individus aujourd’hui inculpés pour ces tweets haineux n’épuise pas la compréhension du métadiscours de la LDL.
- 4 La reprise des expressions de la LDL, « culture LOL » (29 occurrences) et « le LOL » (67 occurrenc (...)
6Ainsi, il est apparu nécessaire, dans un second temps, de restituer le contexte des pratiques de la LDL par un corpus plus large, permettant de saisir les capitaux, trajectoires et productions des membres de la LDL. L’affaire est étroitement liée à un groupe d’agents qui émergent en même temps que s’institutionnalise le journalisme numérique. Ainsi, en resituant ce contexte de production nouveau, nous pouvions appréhender la logique sociale de ces jeunes entrants. Pour saisir les principes de production de ces jeunes journalistes, nous avons analysé leurs blogs personnels, ainsi qu’une sélection d’articles écrits entre 2009 et 2019 au sein de leurs rédactions numériques (Slate.fr, Les Inrockuptibles, Libération, Huffington Post). Sur la période 2009-2019, dans la presse nationale et spécialisée, 7 327 articles s’appuient sur des membres de la LDL comme source. Nous avons donc affiné ce corpus avec des variables excluantes pour n’isoler que les articles consacrant directement les membres de la LDL sur la question du « LOL » (129 occurrences)4. De même, 29 textes académiques consacrent le « LOL » soit directement par des analyses laudatives, soit par la légitimation de cette pratique encore marginale, participant ainsi à la neutralisation de ce discours. Si l’on s’intéresse à la variable du LOL, c’est parce qu’elle est l’indice du travail de diffusion d’une nouvelle catégorie d’interactions que ses promoteurs tentent d’imposer. Ainsi, leurs travaux témoignent de l’effet de théorie, légitimant le LOL en le faisant exister. Dès lors, l’enjeu est de retrouver, au sein de ces corpus, les positions occupées par les accusés durant les dix ans séparant les faits de l’affaire.
- 5 « Mon article pour Mégatrompette », billet posté sur Twitter par un membre de la LDL, communicant, (...)
Les billets fadasses pondus par des fendues mal remplies vous filent la nausée ? Fonçant tel un panzer à travers les Ardennes, ma haine s’écrase sur leur petite race. Ma rotule vient s’étaler dans le fion des demi-blogueuses qui tentent en vain d’éteindre le tisonnier qu’elles ont dans la chatte depuis qu’elles ont vu une pine pour leur Bat Mitsva. Ce sont les ultimes résidus de la société, il faut les anéantir.
Si tu fais de la photographie, je te met [sic] un revers dans la carotide, sale petite crotte bourgeoise. Tu pratiques un art feignant qui consiste à appuyer sur un bouton. Clic-clac. Voilà ma mâchoire, elle est grande ouverte, viens chier dedans, je te vomirai mon sang, infâme déchet urbain : mon moyen de transport préféré est la baffe dans la gueule. Dans ta gueule précisément.
Vulgaire connasse.5
7À la lecture de ce texte, on peut spontanément qualifier ce discours de haineux, dans la mesure où il emploie un « langage abusif ciblant des caractéristiques de groupes spécifiques, telles que l’origine ethnique, la religion, le genre, ou l’orientation sexuelle » (Warner, Hirschberg, 2012, p. 19). Pourtant, lors de sa publication sur Twitter, plusieurs années avant l’affaire de la LDL, ce billet ne suscite aucune réaction publique. Sa qualification comme discours de haine émerge lors de sa republication durant l’affaire.
8Le contexte de réception du discours pèse sur sa qualification comme acceptable ou non : malgré la violence objective du discours dès son énonciation, ce n’est qu’au moment de l’affaire – et non des faits – que l’on assiste à sa requalification. Les accusés s’appuient d’ailleurs sur ce décalage temporel et interprètent l’affaire dans le cadre d’un « changement de mentalité » entre 2009 et 2019. Les victimes, de leur côté, opposent le fait que ces messages ont toujours été objectivement violents, mais que les conditions d’interconnaissance et d’interdépendance professionnelles suscitaient alors une autocensure. Il y aurait pour les accusés une forme de prescription numérique, car, pris dans leur contexte d’énonciation, ces messages répondraient aux normes de publication de Twitter en 2009 – étant donné la non-scandalisation. Pour les victimes, « l’excuse du contexte » serait un moyen de se déresponsabiliser et de ne pas reconnaître le caractère haineux du discours énoncé. L’affaire médiatique rend compte de cette « structure d’énonciation binaire », c’est-à-dire de cette opposition entre le discours des accusés, qui font valoir leur innocence, et celui des victimes, qui soulignent leur culpabilité. Ces « deux vérités incompatibles » (Fassin, 2002, p. 9) se focalisent sur la question de l’intentionnalité du discours de haine. Pourtant, « les relations sociales ne sauraient se réduire à des rapports entre subjectivités animées par des intentions ou des “motivations” parce qu’elles s’établissent entre des conditions et des positions sociales et qu’elles ont, du même coup, plus de réalité que les sujets qu’elles lient » (Bourdieu et al., 1968, p. 40) ; ainsi revenir à l’espace des positions sur Twitter en 2009 permet de restituer le contexte d’émergence d’un tel discours de haine.
- 6 Les citations sont anonymisées. Comme précisé plus tôt, nous n’avons retenu que les témoignages de (...)
9Durant sa genèse, Twitter est le réseau d’un cercle étroit : accusés comme victimes reviennent sur un espace où « à l’époque, tout le monde savait, tout le monde les connaissait. Twitter était petit, le milieu blog/pub/influents/journalistes très restreint » (blogueur 4). L’analyse de la genèse du dispositif permet de comprendre comment les acteurs qui l’investissent sont en partie contraints par ce dernier. Elle ne conduit toutefois pas à considérer Twitter comme une structure qui produirait la violence de façon totalement autonome, mais comme un espace investi par des pratiques. Dans « la joyeuse ambiance libertaire de Twitter » (LDL 2, journaliste)6, les règles ne sont pas encore fixées et les acteurs ne les vivent pas entièrement comme leur étant extérieures : ils ont des marges de manœuvre plus grandes qu’au sein d’une institution formalisée sur le temps long. Les conduites et les pratiques des acteurs y ont aussi un plus grand impact sur l’institutionnalisation des normes. En fonction des pratiques et des capitaux qu’ils importent d’autres espaces, ils participent donc à la constitution d’un nouveau dispositif où « tout ou presque semble alors à inventer : les rôles des agents qui y investissent leurs aptitudes (ce qu’ils sont et les connaissances qu’ils ont acquises en d’autres activités), leurs attentes (ce qu’ils espèrent) » (Meimon, 2011, p. 105). Du fait d’une construction théorique en opposition au monde hors ligne (Frau-Meigs, 1996), l’utilisation d’internet accentue cette logique de déréalisation qui participe ainsi du registre de déresponsabilisation des accusés : « Je voyais juste un grand bac à sable, une grande cour de récré dans laquelle rien n’avait de conséquence » (LDL 2, journaliste).
10Accusés et victimes font partie des primo-utilisateurs du réseau, qui est investi par des catégories particulières : « Twitter n’était pas très fréquenté en France […]. La twittosphère pouvait se résumer à des journalistes qui se parlaient entre eux, des blogueurs et des professionnels du web, et de la communication » (LDL 3, communicant). Twitter est un lieu de sociabilité pour ces jeunes journalistes ayant les mêmes trajectoires et aspirations. Cette homologie de trajectoires offre une seconde fonctionnalisation au réseau naissant, qui devient aussi un espace professionnel. Ces jeunes journalistes qui travaillent en ligne vont mettre en avant le web comme un nouvel outil dans la quête, la vérification et la publicisation de l’information. Ces pratiques sont ajustées aux dispositifs techniques offerts par le web 2.0 (Badouard, 2017 ; Cardon, 2019), lequel permet de publier aisément des productions, comme sur Twitter, qui devient rapidement le lieu de prédilection du microblogging et sert d’espace intermédiaire vers les blogs personnels de ces journalistes. On a du mal aujourd’hui à restituer la nature avant-gardiste du dispositif, du fait de sa massification, mais en 2009 les journalistes qui investissent le réseau occupent des positions subalternes : être journaliste en ligne, c’est être en bas de la hiérarchie symbolique du champ (Estienne, 2007). La même année, Le Monde publie un article désignant ces journalistes comme les « forçats de l’info ». Le groupe ainsi nommé se réapproprie l’étiquette pour faire cause commune autour de ses conditions de travail, et formalise des revendications fondées sur ses compétences spécifiques. Les espaces de sociabilité numérique comme Twitter servent de « façade » (Goffman, 1973, p. 29) à cette affirmation du groupe émergent.
11Ces « forçats de l’info » vont tenter de faire valoir leur travail en ligne comme un capital spécifique, c’est-à-dire comme un ensemble de compétences différentes de celles monopolisées par les journalistes légitimes (accès aux grandes rédactions, carte de presse, réseaux mondains, maîtrise du terrain parisien). Ils mettent en avant le travail industriel, rapide, la quête d’information en ligne, l’utilisation de la data, la maîtrise des nouveaux outils informatiques, une conscience du flux d’information mondialisé. Ces nouvelles compétences témoignent des modifications structurelles du journalisme, qui s’oriente vers une pratique assise et de reprise (Lafarge, Marchetti, 2011), ainsi que de l’évolution de l’offre de formation au tournant des années 2000 (Chupin, 2018). En filigrane de ces nouvelles pratiques se dessine la précarisation croissante des jeunes entrants. Ces derniers sont éloignés des rédactions légitimes et cantonnés à des statuts précaires, qui impliquent une production rapide, courte et industrielle de contenus. Ces jeunes entrants ont des trajectoires très homogènes : tous sont diplômés des formations reconnues de la profession, passent par des IEP, ont fait des stages dans les rédactions légitimes parisiennes. Ils ont construit des attentes professionnelles ajustées à leurs stratégies scolaires, et la précarisation du champ médiatique entraîne une non-réalisation de ces aspirations, donc une misère de position (Bourdieu éd., 1993). Au lieu de voir leurs compétences dévaluées, car comparées à celles des journalistes légitimes, ils vont en constituer de nouvelles, basées sur leur maîtrise du web. En se déportant des rédactions légitimes vers les espaces du web, ces journalistes se marginalisent d’autant plus, il faut donc faire (re)connaître ces positions. Avec l’avènement du web 2.0, les contenus produits sur Twitter par ces journalistes font le trait d’union entre activité sociale et activité professionnelle (Smyrnaios, Rieder, 2011). Autrement dit, en postant sur Twitter les jeunes entrants font d’une pierre deux coups : en gagnant en renommée sociale sur le réseau, ils font en même temps valoir les compétences professionnelles qu’ils tentent de faire reconnaître comme un capital spécifique.
12Twitter est au départ opaque dans sa fonctionnalisation, notamment le principe d’un discours limité à 140 caractères. Cela réduit le nombre d’utilisateurs, qui constituent ainsi une avant-garde en distinction des rédactions légitimes. Pour ces jeunes journalistes, Twitter permet un retour à la pureté de l’information : instantanéité, rapidité, universalité, transparence. Ce parti pris, en rupture avec le vieux monde du journalisme, s’inscrit dans un ensemble d’oppositions pertinentes entre « l’ancien et le nouveau […] entre le classique et le pratique (ou entre l’arrière-garde et l’avant-garde), l’opposition entre le vieux et le jeune » (Bourdieu, 1979, p. 259). Cependant, même dans leurs « audaces tapageuses », cette avant-garde transpose au sein de Twitter les logiques propres au champ. En effet, elle ne remet pas en cause l’existence du champ, elle négocie plutôt sa position de virtuose du numérique au sein des rédactions : « Mon activité […] m’a permis de briller aux yeux de gens que j’érigeais comme des modèles journalistiques » (LDL 4, journaliste). Twitter permet cette négociation en s’ajustant aux épreuves de distinction classiques des espaces culturels légitimes : la rhétorique, la citation lettrée, les normes implicites de création sont reproduites dans le cadre des contraintes formelles de Twitter. Ses textes courts répondent aux mêmes logiques de promotion et de diffusion que les biens symboliques légitimes : principes de citations mutuelles, constitution d’un réseau, consécration par le retweet s’objectivant par le nombre de followers, principe substitutif du public faisant sens dans le champ journalistique. Twitter permet donc de recréer des sociabilités distinguées, comme en témoigne le cadrage proposé par un membre de la LDL dès 2009 : « Sur le réseau, une hiérarchie sociale s’établit entre l’aristocratie twitterienne, gavée de “followers”, et ceux qui restent désespérément en bas de l’échelle. […] Au-delà de 500 followers, vous pénétrez dans l’aristocratie du réseau et vos amis vous supplient de les “retwitter” (reposter leurs messages) afin de gagner en visibilité. » (LDL 2, journaliste, « Comment devenir une star de Twitter », Slate.fr, 21/06/2009).
- 7 Cela explique que des journalistes légitimes très suivis sur Twitter aient pu être aussi la cible (...)
13Le LOL émerge durant cette phase d’institutionnalisation. La pratique se caractérise par une remise en cause des codes légitimes de la production d’information dans une stratégie iconoclaste7 renvoyant les espaces légitimes « au classique et de là au déclassé » (Bourdieu, Delsaut, 1975), comme en témoigne un membre de la LDL : « ma ligne édito était celle d’un wannabee communicant qui détestait que les anciennes générations fassent comme si elles connaissaient le web (“alors que je le connaissais mieux qu’eux” me disais-je) » (LDL 5, communicant). Ces « saillies ricaneuses » (LDL 6, journaliste) performent un discours subversif, irrévérencieux, en somme les prétendants font valoir un répertoire de valeurs présentant les rhétoriques de « la liberté, la fantaisie, la nouveauté (souvent associées à la jeunesse) » (Bourdieu, Delsaut, 1975, p. 12). Le succès de la pratique est objectivé par la consécration des productions investies de cette étiquette, et formalisé par le nombre de likes et de retweets. Ce qui est vécu comme un ajustement à l’air du temps, et donc comme l’indice du dépassement de la vieille garde, est en réalité un ajustement aux positions et dispositions des publics, similaires à celles des producteurs de LOL : « l’aptitude à manier Twitter était alors plus importante que les qualités journalistiques [...]. Je mourais d’envie de faire partie de ces “cool kids” » (journaliste 1). Le LOL s’acquiert par la maîtrise du web, mais surtout pour la maîtrise du web. Ses promoteurs revendiquent la bonne pratique du réseau, et donc refusent l’accaparement de cette étiquette par d’autres groupes d’acteurs : « La vérité c’est qu’une nouvelle plateforme s’ouvrait et nous l’investissions comme un free-fight géant, la bave aux lèvres et l’envie d’en découdre sans doute proportionnelle à nos frustrations IRL [in real life, c’est-à-dire dans la vie hors d’internet]. Nous en étions les flics, la milice rigolarde et entre deux ratonnades numériques, on se donnait des notes artistiques. » (LDL 7, journaliste). Ainsi, la LDL formalise et construit performativement la pratique : les blogs de ses membres décortiquent des cas pratiques de LOL, des articles de presse érigent le LOL en « successeur du journalisme citoyen » (LDL 2, Slate.fr, 07/07/2010). Cette objectivation s’inscrit également dans les réseaux d’intercitationnalité entre les producteurs de LOL, qui se retweetent entre eux, et gagnent ainsi collectivement en visibilité ; mais aussi au sein d’un « maillage cumulatif au gré de la progression des abonnements » (Jouët, Rieffel, 2015, p. 20). Sur ce dernier point, on observe des listes hiérarchisées recommandant de suivre leurs comptes Twitter, une intertextualité dans les expressions utilisées, ou encore, au sein de la presse légitime, les premières autoconsécrations entre pratiquants :
[LDL 2] journaliste / chercheur / twittos
Dans la famille de [2], le petit frère bidouille l’ordi pendant que [2] drague ses premières meufs sur Caramail. Après un moment de gloire scolaire, il passe en terminale « du côté branleur de la force ». Le jeune [2] veut faire journaliste, entre à l’ESJ, fait un stage aux Inrocks et crée un blog de musique. Le webjournalisme balbutie. À sa sortie de l’école, il signe un premier article remarqué sur les suricates dans Télé 2 semaines. En 2007, Johan Hufnagel le recrute à 20minutes.fr : « Dégaine de glandeur, chemises à carreaux et jeans achetés le matin même chez American Apparel, mais comme tout bon journaliste web, il ne déconnecte jamais », raconte son rédac chef. [2] le suivra à Slate.fr [...] [2] approfondit son savoir de la culture web en master de socio à l’EHESS et sur son blog Les Internets. Son but ? « Écrire un livre. » Pas pour 2012 puisqu’il est cinq soirs par semaine au Grand Journal. « J’aurais mis quinze ans à y aller si j’avais fait option télé à l’ESJ. Grâce au web, le rapport de force générationnel s’est inversé, on a beaucoup de chance. » [LDL 3]
- 8 Par exemple : « Les 40 mecs qui vont vous faire aimer Paris », ELLE Magazine, mars 2014, où cinq m (...)
14Cet extrait est issu d’un dossier sur la « génération Y » composé de plusieurs portraits de membres de la LDL, et coordonné par un autre membre de la LDL en 2012, pour Les Inrockuptibles. On notera que ce portrait condense tous les attributs de l’avant-garde mentionnés plus haut : la décontraction (scolaire, professionnelle, vestimentaire), la jeunesse, la volonté de rupture avec la vieille garde (« le rapport de force générationnel »), mais aussi la reproduction des codes légitimes (l’ESJ, l’EHESS, l’écriture d’un livre). Au-delà des médias8, ces chaînes de consécration extérieures existent aussi à travers l’espace académique : « Twitter devient dans ce contexte un espace convivial où la culture lol faite de remarques au second degré, de sous-entendus, d’humour et de dérision, déclenche de nombreuses réactions » (Jouët, Rieffel, 2015, p. 27) ; « [le LOL] marqueur d’une tournure espiègle qui consiste à ne jamais rien prendre au sérieux » (Dagnaud, 2011, p. 57). Le champ académique cite parfois directement les membres de la LDL : « s’agit-il comme le suggère [LDL 2] d’un nouvel espace public, “une zone grise située à l’exacte intersection entre la parole publique et la parole privée” ? ([LDL 2], 2011, p. 39) » (dans Jouët, Rieffel, 2015, p. 28).
15Ainsi, ce qui semble être au premier abord une production divertissante « abusant de jeux de mots, de plaisanteries potaches » (Jouët, Rieffel, 2015, p. 27) prolonge en réalité une pratique professionnelle, car le divertissement est « sur Twitter une fonction médiatique par excellence » (Jeanne-Perrier, 2013, p. 270). L’indifférenciation des pratiques de promotion de son être social et de ses capacités professionnelles génère un enjeu professionnel, car en étant ajusté aux logiques d’énonciation et donc de consécration de Twitter, on se positionne aussi dans l’espace professionnel convoité. L’enjeu de performer une maîtrise du discours en ligne devient donc un jeu sérieux (Bourdieu, Passeron, 1964). La stratégie de faire valoir du LOL permet de distinguer sa position des autres, « car les agents investis dans l’institution naissante doivent nécessairement composer avec d’autres individus aux parcours très différents et les mettre à distance, autant qu’ils ont intérêt à présenter leurs rôles comme nouveaux et à s’affranchir en ce sens de certains héritages » (Meimon, 2011, p. 120, c’est nous qui soulignons). Cependant, les contraintes formelles qui structurent la plateforme se démocratisent progressivement, son utilisation devient moins ésotérique, on assiste à « la divulgation de ce qui était à l’origine suprêmement distinctif » (Bourdieu, Delsaut, 1975, p. 18). Il faut aussi prendre en compte les logiques structurelles du champ médiatique. Au tournant des années 2010, la crise de la presse écrite et la démocratisation d’internet génèrent une « ruée vers l’or numérique ». Cela implique une inflation de la valeur des capitaux des acteurs présents sur Twitter, et donc une opportunité de reconvertir ces capitaux accumulés sur le web. Au prisme de la crise du journalisme et des aspirations des « forçats de l’info » se constitue donc un enjeu de lutte. L’augmentation de la valeur du journalisme en ligne tend le jeu concurrentiel. Le revers de cette consécration, c’est l’investissement massif du réseau par les nouveaux entrants du journalisme, car il devient un moyen objectif de se faire une place dans le champ (Domenget, 2013). Pour les primo-entrants, la massification de Twitter représente un risque de dévaluation de la valeur de leurs productions, valeur qui repose sur le principe de « rareté du producteur, c’est-à-dire la rareté de la position qu’il occupe dans un champ, [et] qui fait la rareté du produit » (Bourdieu, Delsaut, 1975, p. 21). C’est ce rapport de force initial, propre à la concurrence, qui est au cœur de l’affaire : en 2009, accusés comme victimes mettent en scène et cherchent la consécration de leurs productions.
- 9 Pourtant, des utilisateurs du réseau revendiquent d’autres usages « concurrents » du LOL ; ce qui (...)
16On peut comprendre la constitution d’une ligue comme une fraction de jeunes entrants qui, après avoir capitalisé sur les réseaux sociaux, participent à la lutte pour la définition de leurs usages et règles en fonction d’une définition reflétant leurs intérêts et compétences. Ainsi, la LDL met en commun les coûts et les gains, notamment de consécration : « on nouait des liens d’amitiés, mais c’était aussi un lieu de réseautage et de validation. C’était un peu nous contre le reste du monde on resserrait les rangs » (LDL 8, journaliste). Les pratiques d’intertextualité et d’échanges citationnels permettent au groupe d’évoluer collectivement en tant que « communauté discursive » (Charaudeau, Maingueneau éd., 2002, p. 104-106) où le sentiment d’appartenance construit les normes énonciatives du groupe : « En le rejoignant [la LDL] j’ai eu l’impression de rejoindre une élite du lol » (LDL 9, journaliste) ou encore « rapidement ce groupe est devenu un laboratoire du bon mot » (LDL 5, communicant). Les membres de la LDL se font connaître et leur nombre d’abonnés augmente, cette consécration s’intègre ainsi au « régime attentionnel de Twitter [qui est] surtout un vecteur d’autorité informationnelle » (Merzeau, 2013, p. 43). Progressivement, ce que les accusés désignent comme une nouvelle forme de journalisme devient aussi un moyen de s’imposer sur le terrain. Cela est rendu possible à mesure que le LOL et Twitter s’institutionnalisent concomitamment. Ce parallélisme permet d’indifférencier les deux processus : faire passer le LOL pour Twitter et inversement9. Dans cette logique, une définition commune de Twitter comme un espace violent émerge au sein de la LDL. Le succès du LOL tiendrait à son ajustement à cette caractéristique préalable, vécue comme extérieure à la volonté des acteurs alors que ce sont ces derniers, dans un contexte de conjoncture fluide, qui participent à l’imposer comme la norme en vigueur dans l’espace. Dans le même temps, ce cadrage permet d’atténuer la responsabilité des producteurs, qui, au moment de l’affaire, comparent Twitter à d’autres espaces où la violence serait euphémisée par l’humour :
Twitter ressemblait alors à une petite cour de récré avec différentes bandes, des jeux, des chamailleries. Et du bullying. (LDL 3, communicant)
Ça correspondait à une époque où il était de bon ton sur Twitter de faire de l’humour noir, des blagues oppressives et de jouer aux plus malins avec nos mots. (LDL 12, journaliste)
On baignait tous dans une culture web qu’on estimait folklorique. Le clash était le régime en vigueur pour les échanges en ligne. (LDL 8, journaliste)
Ce climat d’impunité dont nous jouissions tous sur un réseau qui n’avait rien de policé – nos tweets de 2011 en témoignent. (LDL 13, communicant)
Twitter est plongé dans un grand chaos créatif. Sachant qu’il y a encore moins d’actu qui intéresse Twitter que de fulgurances dans un cours de math de 4e, le bordel est permanent et il est en fait consubstantiel à Twitter. (LDL 2, journaliste)
17Cependant, c’est bien ce cadrage qui habilite à un discours violent, et qui sera dénoncé au moment de l’affaire. Les guides informels sur le réseau, durant sa genèse, sont exemplaires de cette construction d’un cadre violent, où le renom s’acquiert par le clash :
S’embrouiller avec toute la communauté Twitter
C’est la règle de base d’Internet : l’essentiel, c’est de faire parler de soi. En bien ou en mal, peu importe. Si l’ère des blogs avait occasionné quelques jolis « clashs », il faut bien avouer que Twitter est vraiment le réseau idéal pour cela. En 140 signes, les insultes et les coups bas partent très vite devant les yeux incrédules de toute la communauté qui s’amuse à « retwitter » les meilleures saillies.
(LDL 2, journaliste, « Comment devenir une star sur Twitter », Slate.fr, 21/06/2009)
18Nous ne postulons donc pas que le LOL devient intentionnellement un moyen de positionnement social, mais plutôt qu’il correspond à une reconfiguration de capitaux préexistants ajustés à une objectivation de Twitter par la violence et le renom.
- 10 On notera par contre l’incompréhension des commentateurs de l’affaire en 2019 non présents sur Twi (...)
- 11 Car les compétences techniques sont utilisées de même lors des pratiques de harcèlement : « Ce pro (...)
19Les membres de la LDL, en produisant du LOL, c’est-à-dire en performant une aisance discursive et en exploitant le réseau numérique comme leur « milieu naturel » (LDL 10, journaliste), démontrent à la fois leur maîtrise du capital spécifique tout en s’en assurant un volume important, étant donné que cette maîtrise permet de facto l’élimination des concurrents directs qui revendiquent d’autres définitions de Twitter. Les pratiques mêmes du raid numérique (attaque ciblée et coordonnée sur des comptes d'utilisateurs de Twitter), du photomontage ou des billets sont toujours chargées de la double promotion personnelle/professionnelle. Le renom sur Twitter suppose « la maîtrise d’un savoir technique indispensable afin de s’approprier les services associés à la plateforme et de mettre en place une stratégie de visibilité » (Domenget, 2013, p. 190). Or, ces savoirs techniques sont alors considérés comme difficiles d’accès ; ils vont servir de vitrine pour démontrer des compétences encore rares à l’époque. De fait, ceux qui les maîtrisent sont plus facilement considérés comme virtuoses de la pratique et donc charismatiques10. Le LOL permet de faire la promotion de soi et atteste d’un ajustement aux modifications numériques du champ médiatique. Ce qui est analysé comme un discours de haine en 2019 intègre un ensemble de productions sociales et professionnelles11 qui dépasse la dimension uniquement verbale – donc la question floue de la virtuosité des agresseurs – pour s’ancrer dans une pratique sociale relationnelle et positionnelle.
20Dans cette perspective relationnelle, le discours du LOL permet de disqualifier la concurrence, tout en valorisant sa propre position dans l’espace. La logique du raid numérique répond à une logique d’exclusion des concurrents potentiels par le harcèlement : « Plus mon blog fonctionnait, plus ils me ciblaient. Et je ne suis pas le seul à avoir remarqué cette corrélation » (blogueur 1). Les espaces attaqués sont les mêmes espaces que ceux qui servent à la promotion des acteurs de la LDL, c’est-à-dire les blogs et les pages Twitter : « on m’a opposé le “internet, c’est pas la vraie vie”, mais je crois que c’est une excuse bien facile et évidemment totalement incorrecte quand on travaille sur internet comme eux et moi. Je travaille, je mange, je m’informe, je me divertis devant mon écran. J’existe autant en ligne que dans la vie » (journaliste 2). Les membres de la LDL sont les mieux placés pour connaître toute la charge symbolique et stratégique de ces espaces fortement concurrentiels pour négocier leur position dans le champ, car eux-mêmes s’appuient sur ces espaces pour objectiver leur renom. Ce sont ces mêmes espaces qui sont attaqués, ce qui entraîne leurs fermetures, l’exit, le désinvestissement, l’abandon d’une carrière de journaliste en ligne, la baisse de qualité des productions, une moindre prise de risque par peur des représailles de la LDL (lui laissant les sujets et les thèmes les plus à même de distinguer ses membres) : « Avant la Ligue du LOL, je pensais que j’écrivais bien. Après, j’ai commencé à me restreindre dans le choix des sujets, à écrire sans jamais rien publier » (blogueur 2). Ces espaces sont saturés de messages qui dissuadent les publics à la recherche d’un contenu intéressant et les rédactions légitimes en quête d’un investissement rentable. De plus, s’attaquer aux vitrines des concurrents passe directement par la dévaluation des productions professionnelles des victimes : « J’ai donc harcelé plusieurs personnes en les taclant, les moquant ou en les humiliant pour ce qu’ils produisaient sur internet : CV, vidéo, textes personnels, articles journalistiques... » (LDL 11, communicant), alors que comme nous le disions « Twitter permettait d’avoir directement accès aux rédacteurs en chef, avec une carte de visite à présenter assez complète : quels sujets nous intéressaient, comment on interagissait avec les autres, à quoi ressemblaient nos productions » (journaliste 3).
21Enfin pour objectiver ce discours de haine professionnel, on peut l’interroger par la variable du genre, souvent croisée à des variables intersectionnelles de classe et/ou de race. Les témoignages des victimes reviennent tous sur un ciblage particulier : « [ils] s’en prennent à des consœurs plus jeunes et dans la précarité. Parmi leurs autres victimes, il y avait aussi beaucoup d’hommes qui ne correspondaient pas aux normes idéales de la virilité, des personnes LGBT+, d’autres personnes racisées » (blogueur 3). On peut comprendre ce ciblage dans une perspective concurrentielle : le web 2.0 a permis le redéploiement de discours sur les féminismes, les identités de genre, l’orientation sexuelle. Or ces autres registres sont en concurrence avec le journalisme LOL : « Je n’ai pas vu que nous avions fait taire avec nos blagues les premières paroles féministes quand elles sont apparues sur les réseaux vers 2011-2012. [...] Je suis un homme, j’ai eu la réaction stupide de beaucoup d’hommes à ce moment-là : mais pourquoi elles nous font chier avec ces conneries ? » (LDL 2, journaliste). Cette disqualification s’articule à la problématique plus large des profits symboliques de l’énonciation masculine dans l’espace professionnel. Au-delà de la distinction vis-à-vis du champ médiatique, le LOL reprend aussi les attributs de l’énonciation masculine : occupation de l’espace, aisance, humour, mythe délibératif (Connell, 2014 ; Fraser, 1990). La pratique et les profits du LOL ne sont accessibles qu’à certains agents, masculins, ou endossant une « masculinité mascarade » (Achin, Dorlin, 2008, p. 39), à l’instar des rédactions « classiques » où les hommes universalisent leurs pratiques discursives comme celles de toute la profession, disqualifiant par là même un traitement de l’information soupçonné d’être féminin ou féministe (Damian-Gaillard, Saitta, 2011).
22Dans une perspective positionnelle, le LOL s’inscrit dans un réseau de publics consacrant les énonciateurs de la LDL par la reproduction et la rediffusion de leurs discours. C’est par cette dynamique que les messages violents acquièrent une nature collective à même d’exclure les paroles concurrentes : « J’avais tweeté un message évoquant un reportage “de merde” […] j’avais également mentionné la journaliste, avec une invitation à la “trasher” sur le réseau » (LDL 3, communicant). Certains accusés reconnaissent une organisation en « meute », ainsi qu’un « ciblage récurrent, obsessionnel » (LDL 9, journaliste), quand pour d’autres, la LDL ne serait qu’une somme d’individualités. Les victimes « se sont trompées sur l’attribution de harcèlement coordonné, de raids » (LDL 2, France Inter, 2020), il n’y aurait pas eu de coordination intentionnelle des membres pour attaquer les victimes. Ce serait « l’expantionnalité » de Twitter (Siapera et al., 2018, p. 16) qui serait responsable de l’effet collectif de cette énonciation. En plus de mettre en lumière l’écueil d’une analyse intentionnaliste du discours de haine, cette remarque permet d’objectiver l’incorporation, dans son sens le plus fort, de normes communes au sein de la LDL. Que le discours soit coordonné au préalable ou non, le résultat est le même : les normes d’interaction sont ajustées socialement, par la concordance des goûts et pratiques, générant l’effet de « meute » décrit par les victimes.
23L’analyse mécanique, en postulant que le harcèlement mène directement et automatiquement à des postes au sein des rédactions, attestant ainsi d’une forme de complot de la LDL, passe à côté de la logique relationnelle du renom. Il faut sortir de la question de l’intentionnalité et des motivations des acteurs – sans dénier la violence objective de leurs propos – pour comprendre que ces derniers sont enrôlés au sein d’une lutte concurrentielle. C’est parce que les actions de la LDL sont ajustées à un cadrage préalable de Twitter qu’elles ont du succès, permettent d’accumuler du capital, et donc in fine des positions. Cette logique en deux temps correspond aux grands mythes fondateurs du web, en tant qu’espace extérieur au monde dit réel. Cette croyance oblige ceux qu’elle enrôle à penser à des stratégies de reconversion et donc à faire valoir des capitaux accumulés en ligne, tout en les déresponsabilisant. La lutte pour le renom, dans une logique bourdieusienne où « le capital va au capital », génère une élimination progressive de la concurrence par les acteurs les plus dominants. Cette monopolisation se traduit dans notre cas par le découragement, le refoulement, la fabrique de la peur et du sentiment d’illégitimité et opère comme un mécanisme brutal de gate-keeping.
24Dans un second temps, l’effet du LOL s’analyse dans une perspective positionnelle, car le renom acquis par la maîtrise du terrain distribue les positions des acteurs dans l’espace. On observe, dans les trajectoires ascendantes des accusés entre 2009 et 2019, un positionnement au sein des rédactions légitimes investissant le web, où les membres de la LDL participent aux moutures numériques. Cette reconversion est d’autant plus facile qu’ils ont acquis assez de capital social dans l’espace numérique pour être des ambassadeurs de ces titres et amener un public, leurs followers, vers ces médias qui s’implantent en ligne : « Certains rédacteurs en chef s’en défendent aujourd’hui, mais ils ont pu recruter sur le nombre de followers. Ça a pu servir de valeur marchande autant que ça a pu freiner des débuts de carrière. » (journaliste 4). D’autres membres investissent les espaces du journalisme en ligne en cours de consécration, comme les pure players à statut hybride, qui oscillent entre infotainment et native advertising, espaces qui sont parfaitement ajustés à l’énonciation LOL : « C’est sur Twitter qu’on suivait le travail des journalistes 2.0, on les scrutait, on se les piquait entre nous […]. On cherchait simplement des journalistes capables de maîtriser ces techniques, qui manipulaient les réseaux sociaux. » (journaliste 5). On les retrouve enfin au sein des entreprises culturelles aux marges du champ médiatique, comme la communication. La montée en puissance des espaces numériques, elle-même liée à l’investissement des premiers entrants, permet de renégocier leurs positions.
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25L’analyse qui présente le discours de haine en ligne comme la conséquence de l’architecture des réseaux et plateformes empêche de faire ressortir la porosité entre les dynamiques des domaines hors ligne et en ligne. Il faut ainsi considérer l’espace numérique comme l’extension médiée de rapports de pouvoir préexistants. Dans notre cas, le fait que le harcèlement ait lieu dans un espace non formalisé et concurrentiel augmente l’intensité et la violence des actions de monopolisation, perçues comme une norme énonciative. De plus, la quantification instantanée du public du journaliste (ses followers, retweets, likes), qui permet de fixer sa valeur, cristallise la tension et sous-tend la course au renom à tout prix. Pour le dire clairement, les victimes de la Ligue du LOL ont payé la rançon de la gloire de leurs agresseurs. Dépasser l’analyse réifiant le dispositif ou l’acteur comme un producteur autonome du discours de haine permet de comprendre les logiques relationnelles habilitant cette énonciation. Dans notre cas, l’ajustement social des discours haineux produit un effet de meute cumulatif, fonctionnant comme un processus de gate-keeping, un moyen dans une lutte pour la monopolisation des positions valorisées.