- 1 Emmanuel Carrère, « Orbiting Jupiter: my week with Emmanuel Macron », The Guardian, 20 octobre 201 (...)
- 2 L’expression apparaît dans un entretien pour le magazine économique Challenges donné par Emmanuel M (...)
- 3 Ce néologisme a été popularisé par la presse afin de désigner l’omniprésence de Nicolas Sarkozy au (...)
- 4 Durant la campagne présidentielle de 2012, François Hollande promet d’être un « président normal », (...)
1Dans un portrait d’Emmanuel Macron publié en octobre 2017 dans le Guardian, l’écrivain Emmanuel Carrère rapporte une étrange anecdote. Il décrit un président qui ne « transpire pas »1, suivi dans les rues brûlantes de l’île Saint-Martin par une équipe en nage, dégoulinante de sueur. Il s’agit pour l’écrivain de dire le surplomb, la hauteur d’un homme, comme extérieur à l’humanité. Ce n’est pourtant là qu’une variation pittoresque sur l’ensemble des tropes et expressions déployés depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir pour exprimer son appartenance à un autre règne que celui du commun des mortels. On parle même d’un président « jupitérien »2, métaphore mythologique qui vient se substituer à l’« hyperprésidence »3 de Nicolas Sarkozy et à la présidence « normale »4 de François Hollande, et qui décrit à la fois le caractère impérieux et dominateur d’un pouvoir vertical, et l’appartenance du chef d’État à une espèce à part, celle des dieux. Ces éléments de langage ont bien sûr rapidement pris une tournure polémique, afin de dénoncer un président technocrate, indifférent aux problèmes de ses concitoyens, coupé du peuple et de ses préoccupations, incarnant donc la crise de la démocratie représentative que nous connaissons aujourd’hui. On peut penser par exemple à l’expression « président des ultra-riches » (2019), issue du travail du couple de sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, et qui fait désormais partie de l’interdiscours médiatique. Parmi ces expressions, il s’en trouve une plus surprenante : le « manque d’empathie ».
- 5 Par exemple, dans une vidéo intitulée « François Ruffin et le manque d’empathie d’Emmanuel Macron (...)
2Ce substantif accompagne très souvent les descriptions d’Emmanuel Macron, pour dire en négatif son « manque d’empathie », qualité proprement humaine, dont l’absence supposée chez le président semble le séparer encore plus du reste de la société. En effet, l’empathie est définie par le Petit Larousse illustré (2010) comme la « faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent », ou par le Petit Robert de la langue française (2022) comme la « faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent ». Fondement d’un lien à la fois cognitif et affectif vers autrui, elle nécessite une relation d’égalité, de symétrie, apparemment inaccessible à un président au-dessus de la mêlée. L’absence d’empathie du chef d’État est ainsi devenue un cliché de langue, qui apparaît régulièrement dans les médias, que ce soit à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux5, et plus particulièrement dans la presse écrite, sur laquelle on concentrera cette analyse.
- 6 Pour des développements complémentaires sur ce sujet, voir Hochmann (2012).
3L’emploi du mot empathie dans ce contexte politique peut cependant nous étonner, notamment au regard de son histoire et de sa définition6. Il s’agit en réalité d’un terme extrêmement récent en langue française, apparu il y a à peine soixante ans, et encore absent de certains dictionnaires, comme du Trésor de la Langue Française. Empathie est à l’origine un néologisme de langue allemande. Il est attesté pour la première fois en 1873 sous la forme Einfühlung, composé du préfixe ein « dans » et du verbe fühlen « ressentir », dans la thèse du philosophe Robert Vischer. Le mot désigne alors la projection de sentiments humains dans la nature, dans le cadre des débats qui avaient cours au xixe siècle en philosophie de l’esthétique. Le penseur allemand Theodor Lipps a ensuite fait passer le concept de la philosophie à la psychologie, le redéfinissant comme moyen d’accès à l’intériorité d’autrui. Par calque linguistique et emprunt de racines grecques savantes, le mot Einfühlung a été traduit en 1909 en anglais par empathy, par le psychologue Edward Titchener. Enfin, l’une des premières attestations du terme empathie en français se trouve dans la traduction d’un article du psychanalyste américain Ralph Greenson, en 1961. Après une longue histoire en philosophie, en psychologie et en psychanalyse, le mot est entré dans la terminologie des sciences humaines puis des sciences cognitives. Depuis les années 2000, il a quitté ces lexiques de spécialité pour intégrer le vocabulaire courant. Il connaît du même coup une extraordinaire extension d’usage. Comme le souligne Jacques Hochmann dans Une histoire de l’empathie (2012, p. 11), le mot a envahi les conversations quotidiennes, mais aussi la langue du management, du marketing, de la médecine, ou de l’éducation. Il sature enfin le traitement médiatique de la politique française, avec, comme on l’a évoqué, un succès fulgurant pour parler d’Emmanuel Macron. Comment le terme empathie, désignant d’abord un mécanisme psychologique de partage émotionnel, est-il si vite devenu un mot de critique politique, reflet d’idéologies, porteur de valeurs symboliques, inscrit dans une perspective profondément conflictuelle ?
- 7 Si nous avons choisi de privilégier le quotidien Le Monde, c’est d’abord en raison de l’accessibil (...)
4On questionnera ainsi la singulière récurrence du mot empathie dans la presse française, et plus particulièrement dans le quotidien Le Monde7, pour qualifier Emmanuel Macron, en montrant comment ce terme supplante tous ses parasynonymes disponibles – identification, sympathie, compréhension, bienveillance, compassion, altruisme, ou solidarité. On interrogera la phraséologie dans laquelle le mot s’inscrit, les expressions lexicalisées ou les collocations qui l’accompagnent, mais aussi les stratégies discursives et les figures de discours qui contribuent à son emploi expressif. On se demandera également en quoi ce mot, pris dans un véritable « moment discursif » (Moirand, 2007, p. 4), se fait l’indicateur d’une certaine transformation de la politique française, comme nous y invite Alice Krieg :
Dans sa contribution spécifique à la compréhension des faits politiques et sociaux contemporains […], l’analyse du discours de presse s’attache à voir dans quelle mesure certains bouleversements sociaux s’accompagnent de changements dans le lexique employé par les journaux, ou de déplacements dans la signification du vocabulaire utilisé. (Krieg, 2000, p. 87)
5Empathie est bien selon nous le révélateur d’une évolution dans le traitement médiatique de l’ethos présidentiel, qui accompagne peut-être un changement concernant le rôle du président aujourd’hui. On évoquera d’abord les expressions décrivant le « manque d’empathie » d’Emmanuel Macron, qui viennent traduire en creux les accusations d’arrogance faites au président, notamment dans le discours rapporté de ses adversaires politiques. On interrogera ensuite les expressions comme « jouer la carte de l’empathie », qui dénoncent implicitement l’hypocrisie d’un président démagogue, qui mettrait en scène une fausse proximité avec ses concitoyens.
- 8 Claire Gratinois, « Pour Emmanuel Macron, une ‘‘tournée’’ marseillaise afin de mettre Paris à dist (...)
- 9 Jean-Baptiste de Montvalon, « Cécile Alduy : ‘‘Les mots d’Emmanuel Macron se sont retournés contre (...)
- 10 Solenn de Royer, « Gouvernement Castex : ‘‘Place à de fortes personnalités, identifiées par les Fr (...)
- 11 Bastien Bonnefous, « Pour ses premiers vœux, Macron réaffirme son identité politique et corrige so (...)
- 12 Martial Foucault, « Enquête Cevipof : un président ‘‘énergique’’ et ‘‘réformateur’’, mais dénué d’ (...)
- 13 M. Foucault, art. cité.
- 14 « Pour Macron et la majorité, le risque politique du déficit d’‘‘humanité’’ », Le Monde, 6 février (...)
6Dans la presse écrite, c’est l’expression du « manque d’empathie » du président envers la population française dans son ensemble, et particulièrement envers les plus vulnérables, qui revient très souvent. Entre « problème de proximité et d’empathie »8, « absence totale d’empathie »9, « sans empathie »10, « manque d’empathie ou de proximité »11, ou « dénué d’empathie »12, l’expression connaît de nombreuses déclinaisons paradigmatiques, le mot empathie venant compléter divers substantifs, prépositions ou adjectifs qui signalent la privation. Dans ces occurrences, empathie est fréquemment en emploi absolu, sans complément du nom qui viendrait indiquer le destinataire de l’émotion, procédé qui essentialise le propos. Ces expressions font ressortir en filigrane les défauts reprochés à Emmanuel Macron dans les sondages d’opinion, de distance, d’arrogance, voire de mépris, image liée à différents éléments qui forment le cotexte de nos exemples : son parisianisme, sa classe sociale, ses « petites phrases » parfois blessantes, ou encore sa gestion controversée de la crise des gilets jaunes. Martial Foucault évoque ainsi son « déficit d’empathie politique »13, formule qui nous paraît particulièrement intéressante, puisqu’« empathie » vient compléter le nom « déficit », qui appartient au lexique économique. On le retrouve d’ailleurs dans le titre d’un autre article de la rédaction du Monde qui parle d’un « déficit d’humanité »14. L’expression « déficit d’empathie » crée donc un raccourci presque oxymorique, qui opère la transformation d’une qualité humaine en compétence chiffrée et calculée dans le champ politique. Rien d’étonnant alors à ce que la vertu d’empathie se donne à lire dans les médias comme un capital à posséder, qui polarise et hiérarchise le jeu politique, cristallise les rapports de force et les enjeux de pouvoir, bref, qui organise tout un système d’opposition.
- 15 Ivanne Trippenbach, « À Avignon, Marine Le Pen érige son ‘‘barrage’’ contre Emmanuel Macron au sec (...)
- 16 Ivanne Trippenbach, « À Arras, Marine Le Pen appelle le ‘‘peuple de France’’ à se lever au second (...)
- 17 Sylvia Zappi, « ‘‘Macron pensait que j’allais rester dans mon coin et me taire’’ : Ségolène Royal (...)
- 18 « Après l’interview d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe se dit favorable à la vaccination obligato (...)
7Dès lors, l’expression du manque d’empathie du président devient une arme de discrédit dans les discours rapportés de ses adversaires politiques, au sein de la polyphonie qui caractérise le discours médiatique. On peut notamment le constater dans le discours de Marine Le Pen, qu’Emmanuel Macron a dû affronter par deux fois au second tour des élections présidentielles. Comme l’a montré Fabienne Baider (2015), la candidate elle-même utilise l’empathie comme ressource discursive pour construire sa proximité avec le peuple, et réciproquement, pour dénoncer la distance entre ses adversaires et le peuple, l’accusation d’élitisme étant un élément de langage bien connu des rhétoriques populistes. Dans un article du Monde d’avril 2022, on trouve ainsi : « La candidate d’extrême droite a voulu diaboliser le président sortant lors d’un meeting d’entre-deux-tours, jeudi, en le décrivant comme ‘‘un pouvoir sans empathie’’ »15. Le raccourci métonymique de la journaliste, qui associe l’animé « le président » à l’inanimé « pouvoir » et identifie donc l’homme et la propriété, dévoile la stratégie rhétorique de Marine Le Pen. Selon nous, cette dernière parle en effet de « pouvoir sans empathie », accolant une qualité humaine à un nom abstrait, et évitant habilement de nommer son rival, pour mieux l’accuser implicitement à travers un coup de force présuppositionnel. Marine Le Pen réutilise fréquemment la même stratégie, reliant par exemple l’absence d’empathie à la France d’Emmanuel Macron, et non à lui directement, comme le rapporte Ivanne Trippenbach : « La France d’Emmanuel Macron serait, assène-t-elle, dans un sursaut, ‘‘un monde nomade et liquide’’, régi par la ‘‘loi de la jungle’’, faite ‘‘de mépris social, d’absence d’empathie et de brutalité’’ »16. On retrouve cette accusation de manque d’empathie dans le discours rapporté de nombreux autres adversaires politiques. Ségolène Royal dénonce ainsi un chef d’État qui « manque totalement d’empathie »17, là où Valérie Pécresse affirme qu’Emmanuel Macron fait preuve d’un « terrible manque d’empathie »18 : deux hyperboles, portées respectivement par l’adverbe « totalement » et par l’adjectif « terrible », pour autant d’attaques ad hominem. En blâmant l’absence d’empathie du président, ses adversaires mettent en scène la déficience morale du chef d’État pour mieux suggérer en creux leur propre capacité compassionnelle. Empathie devient ainsi un terme polémique, qui classe les acteurs politiques le long d’une échelle axiologique.
- 19 Patrick Garcia, « En rendant hommage à Johnny Hallyday, Emmanuel Macron montre qu’il a entendu l’é (...)
8L’importance de ce mot dans les médias reflète en réalité des bouleversements socio-politiques récents que les politologues ont pu démontrer, soulignant que l’empathie est devenue une qualité attendue des acteurs politiques aujourd’hui. Christian Le Bart (2009, 2018, 2021) a par exemple décrit la transformation, voire le renversement du rapport aux émotions et de l’ethos des présidents sous la Ve République. On est en effet passé d’une norme de sang-froid, incarnée par de Gaulle, Mitterrand, ou Giscard d’Estaing – où le président devait incarner l’autorité, la distinction, la maîtrise des émotions, la distance et la retenue, bref un surplomb considéré comme le gage de sa capacité à prendre des décisions rationnelles – à une injonction croissante à l’empathie, à la proximité, à la démonstration authentique voire pathétique d’émotions plus directes et individualisées. Cette évolution a d’ailleurs été corroborée par la montée en puissance de la médiatisation de la vie politique, qui valorise l’expressivité et la dramatisation. Si, auparavant, le scandale résidait dans la sensiblerie du chef d’État, il est désormais dans son insensibilité potentielle. La recevabilité des émotions présidentielles est donc mise en scène dans les commentaires médiatiques de la vie politique, permettant aux journalistes, aux citoyens et aux autres acteurs de la classe politique de se faire juges de l’exemplarité ou de l’inaptitude sentimentale du président, comme on l’a vu avec le procès fait au « manque d’empathie » d’Emmanuel Macron. Christian Le Bart et Myriam Revault d’Allonnes affirment tous deux que ce tournant empathique daterait du mandat de Nicolas Sarkozy, premier dirigeant à fonder ses réformes politiques sur les histoires individuelles de victimes de faits divers ou autres catastrophes, et premier chef d’État à raconter sans détours ses échecs de parcours, sa vie privée, ses fragilités, dans l’espoir de gagner la sympathie des Français en soulignant sa ressemblance avec eux. Depuis, le leitmotiv présidentiel est devenu « je peux gouverner parce que je suis comme vous », corrélat de l’imagination démocratique moderne qui nous met tous à égalité, nous donne la notion du semblable, et donc le goût de l’empathie. Ainsi, c’est désormais la capacité à l’empathie qui fait la légitimité du président et qui fonde son droit à gouverner (Revault d’Allonnes, 2007, p. 143). La compassion est devenue une figure imposée du présidentialisme médiatique, et même un « devoir régalien »19. Marion Ballet écrit quant à elle que l’empathie est devenue « un argument politique » (2012, p. 23), dans le cadre d’une véritable « frénésie victimaire et compassionnelle ». Président lors des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, François Hollande a malheureusement eu de multiples occasions de déployer cette grammaire médiatique de l’empathie. Emmanuel Macron, en revanche, se débat avec les accusations d’insensibilité qui le visent, et tâche donc de réparer son image. L’empathie est alors au cœur d’une stratégie de communication qui a pour but de rééquilibrer la balance entre l’ethos de crédibilité et l’ethos d’identification qu’il entend incarner. Lorsque les médias relaient ces tentatives, le terme empathie est cette fois employé dans le cadre d’expressions mi-polémiques mi-ironiques, qui mettent en doute l’authenticité des affects du président, et suggèrent à demi-mot qu’Emmanuel Macron serait en réalité un Machiavel de l’empathie.
- 20 Par exemple : Alexandre Lemarié, « Emmanuel Macron, le presque candidat, joue sur TF1 la carte de (...)
9Dans ce cadre, c’est l’expression récurrente « jouer la carte de l’empathie », souvent remontée dans la titraille des articles de presse20, qui a particulièrement retenu notre attention. Cette locution verbale permet aux journalistes de jouer sur le point de vue énonciatif du discours, en suggérant que l’empathie serait bien une stratégie, une ruse politique d’Emmanuel Macron, et donc en laissant penser que cela pourrait n’être qu’hypocrisie ou simulacre. Alain Rabatel (1998) définit le point de vue comme l’expression linguistique d’une perception subjective, y compris quand on ne trouve a priori pas de marque de subjectivité dans le discours. Dans les articles de presse, le journaliste est censé obéir à une certaine neutralité énonciative, signalée par l’effacement de la première personne. Cependant, des expressions comme « jouer la carte de l’empathie », ou bien, dans l’exemple suivant, le verbe au conditionnel « il aurait », ainsi que la locution adverbiale modalisatrice « sans doute » trahissent un point de vue ironique voire critique sur la fausse empathie supposée du président :
- 21 A. Lemarié, art. cité.
Le jeune président clivant et quelques fois cassant des débuts aurait laissé place à un dirigeant davantage attentif aux autres. Un homme « humain » et « affectif », qui aurait « acquis beaucoup plus de respect pour chacun ». « Sans doute que je suis plus sensible à certaines choses que je ne l’étais avant », a-t-il assuré, promettant de montrer à l’avenir davantage d’« indulgence et de bienveillance ». Disant avoir « appris » de ses « erreurs », il est même allé jusqu’à avouer « mieux aimer » les Français, dans l’espoir, sans doute, que l’inverse soit également vrai.21
- 22 Claire Gratinois, « Présidentielle 2022 : Emmanuel Macron se projette dans un second tour face à M (...)
- 23 Cédric Pietralunga et Olivier Faye, « Mort de Jacques Chirac : Emmanuel Macron loue ‘‘une certaine (...)
- 24 Pour des développements complémentaires sur ce sujet, voir Bardiès (2020).
- 25 Cédric Pietralunga, « En Bretagne, Emmanuel Macron répond aux critiques sur les migrants », Le Mon (...)
- 26 Claire Gratinois et Ivanne Trippenbach, « Le débat de l’entre-deux-tours de l’élection présidentie (...)
- 27 Pour plus de précisions sur la distinction entre émotion dite et émotion montrée et sur les divers (...)
- 28 Olivier Faye, « En campagne, Emmanuel Macron raconte ‘‘sa’’ France », Le Monde, 26 mai 2021, https (...)
- 29 « Macron diplomate, la méthode et le discours », Le Monde, 30 mai 2018, https://www.lemonde.fr/ide (...)
- 30 Véronique Radier, « Emmanuel Macron donne l’illusion de l’empathie, mais en réalité, il n’en fait (...)
10Pour reprendre les mots de Patrick Charaudeau (2006, p. 3), on passe ici de la visée de « crédibilité » médiatique, qui sous-tend la transmission d’informations fiables au citoyen, à la visée de « captation », plus polémique et dramatisante, qui cherche à conquérir le lecteur, à faire penser plutôt qu’à faire savoir. Dans les articles du Monde, on va même de « jouer la carte de l’empathie » à « jouer l’empathie »22, puis à « surjouer l’empathie »23, avec le préfixe intensif qui renforce le champ lexical accusateur du théâtre et de la fausseté. On retrouve également la métaphore guerrière qui a tant marqué le quinquennat d’Emmanuel Macron24, avec l’expression « faire assaut d’intérêt et d’empathie »25. En mettant sur le même plan un terme militaire et un affect humain, cette collocation presque oxymorique se fait ironique et critique envers un président qui utilise la compassion comme un moyen pour gagner la bataille de l’opinion, au lieu de la vivre sincèrement. Ce combat métaphorique se voit même mis en scène à travers un parallélisme de construction, au sujet du débat de l’entre-deux tours entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen : « à lui l’empathie et la proximité, à elle la bataille des chiffres du chômage, de la balance commerciale ou de la dette publique »26. Ici, le jeu sur les locutions prépositionnelles « à lui » et « à elle », indiquant la possession, dit implicitement le caractère purement rhétorique et antagoniste de l’empathie déployée. De fait, les médias soulignent fréquemment l’écart supposé entre l’empathie authentiquement ressentie par le chef de l’État, et celle qu’il affiche par ses gestes ou exprime par ses paroles. Si l’émotion intime du président nous est inaccessible, les médias réagissent à l’émotion montrée, celle qui s’inscrit dans son corps, par le rire, les larmes, ou les gestes, et à l’émotion dite27, celle que l’on reconnaît à certaines marques linguistiques dans ses discours. On le voit dans un article du Monde daté de mai 2021, avec, dans le chapeau, le syntagme prépositionnel à l’infinitif « le président de la République cherche à montrer son empathie [nous soulignons] avec la ‘‘France inquiète’’ », ainsi qu’à travers l’expression « il assure [nous soulignons] tirer une empathie avec ces territoires »28 qui contient un verbe de parole. Dès lors que gestes et paroles sont en jeu, l’accusation de fausseté devient possible, puisque les affects ne sont qu’extériorisés. Ainsi, l’expression de la rédaction du Monde, d’« empathie affichée »29, ou celle d’« illusion de l’empathie »30 dans le titre d’un article de L’Obs, dénoncent explicitement l’absence de sincérité d’Emmanuel Macron.
11L’empathie du président ne serait donc que rhétorique, comme le suggère enfin Mariette Darrigrand, analysant les nouveaux éléments de langage d’Emmanuel Macron, « Cette colère, je la ressens… », « Notre pays, je l’aime… »31, etc., marqués par des dislocations anaphoriques particulièrement solennelles, comme une pure éloquence empathique, potentiellement trompeuse. Si l’on s’éloigne ici du discours journalistique pour commenter les stratégies discursives du chef d’État lui-même, c’est pour montrer comment l’instrumentalisation médiatique du manque d’empathie d’Emmanuel Macron, révélatrice d’un changement récent dans l’ethos présidentiel attendu, conduit ce dernier à extérioriser une émotion qu’il n’éprouve peut-être pas. Cette idée peut nous permettre de comprendre pourquoi, durant sa campagne de 2022, le président est passé du slogan « avec vous » à « nous tous ». Le pronom personnel « vous » exclut le « je », tandis que le « nous » l’inclut : avec son nouveau slogan, Emmanuel Macron rétablissait une forme d’empathie avec le peuple français. Enfin, dans une allocution destinée à rendre hommage à la reine Élisabeth II, au lendemain de son décès, le chef de l’État déclarait au sujet de la monarque : « sa sagesse et son empathie nous ont aidés à tracer une voie au milieu des aléas de l’Histoire des soixante-dix dernières années »32. En insistant tout particulièrement sur cette qualité, Emmanuel Macron amorce le transfert du terme du discours de commentaire journalistique vers le discours politique lui-même, prenant acte de la force pragmatique du mot et des représentations sociales positives qui y sont associées.
12Ainsi, empathie semble être devenu le mot d’ordre du traitement médiatique de la politique présidentielle sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Dans tous les emplois que l’on a parcourus, on peut remarquer la diversité des compléments susceptibles d’être associés au substantif, ainsi que la multitude des cooccurrents qui l’accompagnent, souvent en coordination – proximité, compréhension, humanité, humilité, intérêt, etc. Ce phénomène démontre bien qu’empathie est employé dans ce contexte comme un terme particulièrement polyvalent et fédérateur, qui tend à attirer à lui et à surplomber un grand nombre de parasynonymes ou mots associés renvoyant au partage émotionnel. Si le terme semble, en langue, posséder une définition relativement simple et consensuelle, cette notion abstraite se voit entourée d’un grand flou sémantique sitôt qu’elle est employée en discours et qu’elle trouve des applications référentielles. Empathie fait donc partie d’une classe de termes ainsi définie par Maurice Tournier :
[Une] catégorie de mots et d’expressions qui rendent plus manifeste que d’autres la carence des dictionnaires de définitions. Ce sont ceux et celles qui se trouvent dans leur emploi soumis sans recours aux situations d’hétérogénéité, c’est-à-dire aux conflits de pouvoir qu’elles recèlent, et aux différentes stratégies, c’est-à-dire aux processus symboliques mis en œuvre dans ces conflits. Ces termes sociaux ne possèdent ni l’angle vif des désignants de choses concrètes ni l’arête sûre des signes scientifiques. Ils sont des espèces d’espaces sémantiques, flous, fluents et fluctuants, où viennent s’inscrire les actes qu’ils servent. (Tournier, 1993, p. 279)
13Dans les articles de presse, le terme empathie permet ainsi d’accompagner la redéfinition contemporaine du rôle présidentiel à l’aune d’une capacité compassionnelle, nouvelle forme d’incarnation politique en rupture avec la culture républicaine. La montée en puissance d’une rhétorique de l’émotion et de la proximité en politique peut également s’observer à travers d’autres clichés de langue devenus omniprésents dans les médias, comme écoute, terrain, quotidien, contact, dialogue, participation, les vraies gens, etc., qui mériteraient aussi une analyse et témoignent de la lexicalisation discursive généralisée d’un paradigme de l’empathie.