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No 145, décembre 2027 – Mots scientifiques, mots politiques : transferts et circulations

Date limite de réception des avant-projets : 2 mai 2026

À l’ère de la « post-vérité », les formes nouvelles de politisation des régimes de véridiction scientifiques ont fait l’objet, ces dernières années, de plusieurs séries de travaux (Foucart et al., 2020 ; Aubert et al. éd., 2025). On s’est en revanche peu penché sur un phénomène concordant : les usages dans le champ politique de mots issus du lexique des sciences naturelles ou des sciences humaines et sociales. Récemment, en France, le « populisme », la « résilience », la « violence physique légitime », la « radicalisation », la « décivilisation » ou encore l’« anthropocène » ont intégré, de façon épisodique ou plus régulière, le débat public et politique. De même, le terme « génocide », au départ forgé par le juriste Raphaël Lemkin sur la base de critères précis, apparaît-il aujourd’hui largement diffusé dans l’arène politique, des bases militantes jusqu’aux élites dirigeantes. Ces cas emblématiques, qui méritent déjà à eux seuls des analyses fouillées au croisement de la science politique, des sciences du langage, de la sociologie et des sciences de l’information et de la communication, invitent à interroger à nouveaux frais les logiques des circulations et transferts lexicaux entre mondes savants et politiques. En effet, au début du xxie siècle, la multiplication dans le discours politique des termes techniques issus des savoirs experts des organisations internationales signalait l’homogénéisation du discours politique à l’ère de la mondialisation néolibérale (Cussó et Gobin, 2008). Un tel diagnostic reste-t-il valable pour les cas mentionnés ci-dessus ?

Ce nouveau dossier de la revue Mots. Les langages du politique vise à explorer plusieurs séries de questionnements. Est-il tout d’abord possible, en agrégeant les cas individuels, de dégager différents types d’usages et de circulations lexicales, en fonction des acteurs, des institutions voire des idéologies qui en sont les vecteurs ? De quels glissements sémantiques s’accompagnent éventuellement de telles circulations ? Et avec quels outils, quelles méthodes, les identifier et les évaluer ?

S’ils peuvent être étudiés pour eux-mêmes, ces transferts lexicaux permettent aussi de cartographier de manière originale les relations entre les espaces du politique et les disciplines scientifiques. Par exemple, faut-il voir dans ces transferts un produit de la fréquentation, au moins partielle, par les élites scientifiques et politiques, des mêmes espaces sociaux ? L’appel invite dans cette veine à étudier les conditions matérielles, sociales et symboliques des transferts lexicaux des sciences sociales et naturelles au politique : les sciences sociales et politiques sont-elles plus exposées à l’instrumentalisation politique, dans la mesure où leur terminologie puise déjà dans le langage ordinaire et, comme tel, semble plus immédiatement compréhensible (Passeron, 2006) ? À l’inverse, la coupure apparemment plus nette entre langages politiques et vocabulaire des sciences naturelles ne dote-t-il pas ce dernier d’une plus grande efficacité symbolique ? On pourra penser, par exemple, au concept de « vernalisation » dans la théorie pseudoscientifique de Lyssenko, abondamment utilisée par la propagande soviétique (Lecourt, 1995). Les transferts pourront aussi être analysés sous l’angle de leurs effets sémantiques ou des réactions qu’ils suscitent au sein des professions scientifiques (prises de position publique, travail de révision du concept initial).

Ensuite, l’étude de ces transferts peut conduire à mettre en évidence, sinon à résoudre, un paradoxe apparent : les emprunts politiques au vocabulaire scientifique signalent-ils la persistance de l’autorité symbolique des sciences ? À l’inverse, ces circulations sont-elles un autre symptôme de la perte d’autonomie des champs scientifiques, et donc de leur instrumentalisation par des acteurs politiques ? Comment penser, par exemple, la coexistence entre discours climatosceptiques (Oreskes et Conway, 2012 ; Foucart, 2013 ; Chavalarias et al., 2023) ou dénonciations de « l’islamo-gauchisme » présumé des sciences sociales (Rabier, 2022 ; Jobard et al., 2024) d’une part, et les emprunts des politiques au discours scientifique d’autre part ? Faut-il y voir la généralisation dans le champ politique d’un rapport purement instrumental à la science, mis au service du combat et de l’argumentation partisans, quels qu’ils soient ?

Car le prestige accordé à « la science » en général n’empêche pas les mises en causes politiques de la légitimité de certaines disciplines, ni les attaques ad hominem contre certains scientifiques. Les procès en « militantisme » à l’encontre de l’économiste Gabriel Zucman ou des climatologues du GIEC en fournissent des illustrations récentes.

Les contributions pourront ainsi s’organiser autour de trois axes distincts :

Axe 1 – Suivre les transferts lexicaux du scientifique vers le politique : études de cas

Suivant un premier axe, les articles proposés pourront résolument prendre la forme d’études de cas, scrutant au plus près la circulation d’un terme particulier, les mécanismes rhétoriques par lesquels il passe du scientifique au politique, les acteurs qui portent ce passage, les contextes qui la favorisent – ainsi que cela a déjà pu être fait, par exemple, pour l’usage qui s’observa un temps de la notion de « care » chez les socialistes français (Chahsiche, 2014) ou pour les discours, scientifiques ou vulgarisés sur la biodiversité (Rakotonoelina et Reboul-Touré, 2020). Ce faisant, l’analyse pourra bien entendu être poussée jusqu’aux effets de ce passage sur les usages du terme dans le monde scientifique, les mises au point et redéfinitions auxquelles il peut donner lieu.

On pourra aussi, réciproquement, s’intéresser à la façon dont les scientifiques, parfois, s’approprient et conceptualisent des termes qui émergent d’abord sous la plume ou dans la bouche de moralistes, éditorialistes et autres acteurs de la sphère médiatico-politique, tel que ce fut le cas par le passé pour la notion d’anomie (Besnard, 1987). Qu’elles aillent du savant vers le politique ou, inversement, du politique vers le savant, pour reprendre la terminologie weberienne (Weber, 1959), ces études de cas pourront ainsi avoir en commun de prêter une attention particulière au rôle des journalistes et commentateurs de la vie politique, d’une part, des conseillers et communicants des élus, d’autre part, souvent issus des mêmes filières de formation et gravitant dans les mêmes univers sociaux, dans ces circulations lexicales.

Axe 2 – Les disciplines scientifiques face aux emprunts lexicaux du politique

D’autres articles, suivant un deuxième axe, pourront adopter une focale plus large, par exemple celle d’une discipline, voire d’une comparaison entre disciplines, dans le sillage par exemple de l’étude résolument critique de Jacques Bouveresse sur les usages en philosophie et théorie sociale du lexique issu des sciences physiques et mathématiques (Bouveresse, 2022). Une topographie des usages et circulations pourra alors être proposée selon les disciplines scientifiques considérées : transferts récurrents, attachés à des filières ou des passeurs précis, ou one shots opportunistes liés à une conjoncture particulière ; aller-retour ou va-et-vient réguliers, révélateurs de la porosité des champs, mais pouvant être sources d’affinage du concept scientifique, en réaction à ces (més)usages politiques – comme cela a pu être le cas récemment pour le concept de « résilience » (Cyrulnik éd., 2024) ; ou à l’inverse concepts qui finissent par perdre leur intérêt et leur valeur sur le plan scientifique à force d’être employés en politique…

De telles études pourraient être l’occasion d’un focus plus resserré sur les « savoirs de gouvernement » (Kaluszynski et Payre, 2013), comme le droit, la science politique, la science économique et les sciences de gestion, ces derniers constituant à la fois des cas particulièrement pertinents vu l’ampleur des échanges lexicaux (que l’on pense, par exemple, à des notions comme « parti-mouvement », « électeur stratège », « fonction tribunitienne », « populisme », « totalitarisme », ou, pour l’économie, de « PIB », « croissance », « compétitivité », « top 1 % ») et des cas limites, illustrant, davantage que la circulation, les logiques de co-construction politique, bureaucratique et scientifique du vocabulaire savant (voir, par exemple, le dossier « L’État des économistes » paru dans Politix : Gouarné et Hauchecorne, 2021).

Loin de se limiter à l’espace politique français, les contributions pourraient ici prendre pour objet d’autres terrains nationaux ou transnationaux, comme les institutions européennes ou les organisations internationales, dont les stratégies de légitimation reposent également sur l’importation de termes et concepts scientifiques (Mudge et Vauchez, 2012 ; Maertens et Parizet, 2017 ; Cussó et Gobin, 2008).

Axe 3 – Le statut social de « la science » à l’aune des circulations linguistiques entre savant et politique

Enfin, suivant un troisième axe plus socio-historique, l’étude des circulations lexicales entre savant et politique peut être prise comme révélatrice de l’évolution du statut des disciplines scientifiques selon les époques, les sociétés et les contextes politiques. Elle pourrait notamment éclairer sous un nouveau jour les interactions entre institutionnalisation des sciences sociales et construction des États-nations modernes (Topalov, 1999), et des récits historiques nationaux (Thiesse, 1999).

Elle pourrait, de même, conduire à interroger la place des sciences – dans leur pluralité épistémologique, et pas uniquement des sciences « de la vie et de la terre » et de la science physique, dans les parcours scolaires en général et la formation des élites (Wright Mills, 2012 ; Genieys, 2011) en particulier, en France comme dans d’autres pays. Si certains mots circulent, c’est que les locuteurs vivent au contact les uns des autres et sont souvent passés par les mêmes cursus – par exemple en France un établissement comme Sciences Po, qui forme aussi bien désormais des élites politiques (et économiques) que de futurs journalistes. En leur temps, Bourdieu et Boltanski (1976) ont bien montré comment les étudiants de cet établissement tendaient à s’approprier et, partant, à diffuser le vocabulaire de la sociologie des organisations (voir aussi Paulange-Mirovic, 2013, 2020). Des études du même genre mériteraient sans doute d’être reconduites aujourd’hui, a fortiori dans un contexte où l’enseignement des sciences économiques et sociales, au lieu de se généraliser, n’a de cesse d’être attaqué, de réforme scolaire en réforme scolaire (Harlé et Lanéelle, 2015) et où l’épistémologie et l’histoire des sciences, dans leur pluralité, tendent à s’éclipser des cursus universitaires, en sciences naturelles comme en sciences humaines et sociales.

Bibliographie indicative

Aubert Antoine, Boncourt Thibaud et Saint-Martin Arnaud éd., 2025, Batailles pour la vérité. Complotisme, effondrisme et autres discours alternatifs, Paris, Éditions de la Sorbonne.

Bacot Paul, 2016, « Mots de la politique et mots de la science politique », dans M. Degani Frassi, P. Frassi et M. I. Lorenzetti éd., The Languages of Politics / La politique et ses langages, vol. 2, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, p. 117-132.

Bacot Paul et Déloye Yves éd., 2024, La métaphore en politique, Bordeaux, Le Bord de l’eau.

Bacot Paul et Rémi-Giraud Sylvianne éd., 2002, « Les métaphores spatiales en politique » [dossier thématique], Mots. Les langages du politique, no 68.

Besnard Philippe, 1987, L’anomie, Paris, Presses universitaires de France.

Bourdieu Pierre et Boltanski Luc, 2008 [1976], La production de l’idéologie dominante, Paris, Démopolis/Raisons d’agir.

Bouveresse Jacques, 2022 [1999], Prodiges et vertiges de l’analogie, Paris, Liber/Raisons d’agir.

Chahsiche Jean-Michel, 2014, « De l’“éthique du care” à la “société du soin” : la politisation du care au Parti socialiste », Raisons politiques, no 56(4), p. 87-104.

Chavalarias David, Bouchaud Paul, Chomel Victor et Panahi Maziyar, 2023, « Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme : Deux années d’échanges Twitter passées aux macroscopes », ISC-PIF/Climatoscope, preprint, https://hal.science/hal-03986798

Cussó Roser et Gobin Corinne éd., 2008, « Discours politique, discours expert » [dossier thématique], Mots. Les langages du politique, no 88.

Cyrulnik Boris éd., 2024, Les deux visages de la résilience : contre la récupération d’un concept, Paris, Odile Jacob.

Foucart Stéphane, 2013, La fabrique du mensonge : comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, Paris, Denoël.

Foucart Stéphane, Horel Stéphane et Laurens Sylvain, 2020, Les gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique, Paris, La Découverte.

Genieys William, 2011, Sociologie politique des élites, Paris, Armand Colin.

Gouarné Isabelle et Hauchecorne Mathieu éd., 2021, « L’État des économistes. La science économique face à la puissance publique (xxe-xxie siècles) » [dossier thématique], Politix, no 133, vol. 1.

Harlé Isabelle et Lanéelle Xavière, 2015, « Enjeux et tensions autour de la réforme du lycée (2010-2012) en Sciences économiques et sociales », Éducation et Sociétés, no 35, vol. 1, p. 51-66.

Jobard Fabien, Amilhat Szary Anne-Laure, Gallot Fanny, Guénif Nacira, Ibos Caroline et Pasquier Gaël, 2024, « Excès de pouvoir et pouvoir de nuire. Retour sur l’“enquête” sur l’“islamo-gauchisme” », Communications, no 114, vol. 1, p. 173-183.

Kaluszynski Martine et Payre Renaud éd., 2013, Savoirs de gouvernement, Paris, Economica.

Lecourt Dominique, 1995 [1976], Lyssenko. Histoire réelle d’une « science prolétarienne », Paris, Presses universitaires de France.

Ledoux Sébastien, 2013, « Les historiens face aux nouveaux usages du mot mémoire », Mots. Les langages du politique, no 103, p. 137-143.

Maertens Lucile et Raphaëlle Parizet, 2017, « “On ne fait pas de politique !” Les pratiques de dépolitisation au PNUD et au PNUE », Critique internationale, no 76, p. 41-60.

Mudge Stephanie Lee et Vauchez Antoine, 2012, « Building Europe on a weak field. Law, economics and the scholarly avatars in transnational politics », American Journal of Sociology, vol. 118, no 2, p. 449-492.

Oreskes Naomi et Conway Erik M., 2012 [2010], Les marchands de doute, Paris, Le Pommier.

Passeron, Jean-Claude, 2006 [1991], Le raisonnement sociologique. L’espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Albin Michel.

Paulange-Mirovic Alexandre, 2020, « Crozier », dans G. Sapiro éd., Dictionnaire international Bourdieu, Paris, CNRS Éditions.

Paulange-Mirovic Alexandre, 2013, « Nous avons réinventé la sociologie. L’Association pour le développement des sciences sociales appliquées : genèse sociale d’une entreprise académique (1968-1975) », Revue française de science politique, no 63, p. 545-567.

Rabier Christelle, 2022, « Savant∙es et politiques contre l’“islamo-gauchisme” (1). Actions françaises (2020-2022) », Mouvements, no 112, vol. 4, doi.org/10.3917/mouv.112.0231

Rakotonoelina Florimond et Reboul-Touré Sandrine éd., 2020, « La biodiversité en discours : communication, transmission, traduction » [numéro thématique], Les Carnets du Cediscor, n° 15.

Thiesse Anne-Marie,1999, La création des identités nationales. Europe, xviiie-xxe siècle, Paris, Seuil.

Topalov Christian, 1999, Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1880-1914), Paris, Éditions de l’EHESS. 

Weber Max, 1959, Le savant et le politique, trad. J. Freund, Paris, Plon.

Wright Mills Charles, 2012 [1956], L’élite au pouvoir, Marseille, Agone.

Modalités de soumission

Les auteures et auteurs devront soumettre aux coordinateurs et coordinatrice, avant le 2 mai 2026, un avant-projet (3 000 signes maximum tout compris), dont l’acceptation vaudra encouragement mais non pas engagement de publication. 

Les articles, originaux, devront être adressés aux coordinateurs et coordinatrice avant le 20 septembre 2026 (maximum 45 000 signes tout compris). Conformément aux règles habituelles de la revue, elles seront préalablement examinées par les coordinateurs et coordinatrice du dossier, puis soumises à l’évaluation doublement anonyme de trois lecteurs français ou étrangers de différentes disciplines. Les réponses aux propositions de contributions seront données à leurs auteurs au plus tard à la fin du mois de janvier 2027, après délibération du comité éditorial. La version définitive des articles devra être remise aux coordinateurs et coordinatrice avant la fin du mois de mars 2027.

Les textes devront respecter les règles de présentation habituellement appliquées par la revue (voir https://journals.openedition.org/mots/76). Ils devront être accompagnés d’un résumé de cinq lignes et de cinq mots-clés qui, comme le titre de l’article, devront également être traduits en anglais et en espagnol.

Coordinateurs et coordinatrice

Jean-Michel Chahsiche (Université Paris Nanterre/ISP) : jmchahsic@parisnanterre.fr

Amaia Errecart (Université Sorbonne Paris Nord/LabSIC) : amaia.errecart@univ-paris13.fr

Gérôme Truc (CNRS/ISP) : gerome.truc@cnrs.fr

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