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No 147, juillet 2028 – La critique de la justice

Date limite de réception des avant-projets : 5 novembre 2026

Comme l’actualité le montre régulièrement, la justice est fréquemment commentée et critiquée (Bonduelle, 2017). Cette mise en cause, qu’elle concerne ses décisions, son personnel, son fonctionnement ou son statut, n’est pas nouvelle. La justice a toujours fait réagir les personnes accusées ou prévenues mécontentes, leurs avocats et avocates et plus largement les actrices et acteurs politiques, économiques ou sociaux. Après tout, l’opposition, le conflit d’arguments, la critique sont au cœur du fonctionnement de l’institution judiciaire et de la démocratie (Chouffe dans Amossy, 2014). Faire appel d’une décision par les voies de recours ou la désapprouver publiquement est légal (article 434 du code pénal). Contester une décision, proposer des transformations de la loi ou des institutions font partie des débats sur l’intérêt général qui animent l’espace public et contribuent à faire évoluer les sociétés et les régimes démocratiques. La critique de la justice semble pourtant s’être intensifiée dans un contexte marqué par une volonté de punir – autrement appelée « populisme pénal » – largement répandue dans les sociétés démocratiques (Salas, 2005), par une crise de confiance envers les institutions chez les citoyens et citoyennes (Papadopoulos, 2013 ; Zuckerman, 2021) et par l’affirmation de protagonistes alternatifs, médiatiques ou politiques contestant directement les institutions établies (Granjon, 2021 ; Thorbjørnsrud et Ustad Figenschou, 2022). Cette dynamique est également nourrie par l’accentuation des logiques antagoniques dans l’espace public, amplifiées par la circulation rapide des discours conflictuels sur les réseaux sociaux numériques (Mercier, 2015). La justice en général, ses décisions, ses représentants et représentantes, son autorité ou son statut d’institution indépendante sont ainsi régulièrement interpellés dans l’espace public, dans des termes qui excèdent le simple désaccord judiciaire. Qu’elle soit accusée de laxisme, de partialité, d’idéologisation ou d’inaction, la justice devient un objet discursif à part entière, mobilisé par les responsables politiques et les partis, les acteurs et actrices de mouvements sociaux (féminisme, environnement, justice sociale), les forces de l’ordre, etc. La phrase « Le problème de la police, c’est la justice » assénée par Fabien Vanhemelryck, secrétaire national du syndicat Alliance, lors d’un rassemblement de policiers devant l’Assemblée nationale en mai 2021 en témoigne. Tous, s’exprimant sur tous les supports médiatiques – médias traditionnels et alternatifs, ainsi que réseaux sociaux numériques – participent à redéfinir ses contours symboliques et politiques.

  • 1 À ce propos, l’Association française des anthropologues (AFA) propose au Congrès international de l (...)

Dans ce contexte, la critique de la justice peut être appréhendée, nous semble-t-il, comme une pratique métadiscursive (Blommaert, 2005 ; Zienkowski, 2018) : elle commente, cadre et oriente l’interprétation d’autres discours et pratiques. Elle ne se réduit pas à un reproche ponctuel, mais articule des significations (Laclau et Mouffe, 1985) qui redéfinissent des notions centrales telles que l’indépendance judiciaire, la neutralité, l’équité, l’impartialité ou l’État de droit. Cette approche permet de relier l’analyse de la critique judiciaire à d’autres formes de critique interinstitutionnelle (Tant, 2024), où la critique fonctionne comme un mécanisme de légitimation ou de délégitimation démocratique (Charaudeau, 2005 ; Rosanvallon, 2008 ; Amossy, 2022) : en mettant en cause l’autre institution, les acteurs et actrices réaffirment leur propre rôle démocratique ou, au contraire, fragilisent celui de l’adversaire. La condamnation récente de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens, suivie d’accusations, formulées par l’intéressée et certains de ses soutiens, dénonçant une décision politique destinée à l’écarter de l’élection présidentielle, illustre la manière dont des protagonistes mobilisent la critique de la justice comme une stratégie discursive de (dé)légitimation ou de victimisation. Des dynamiques comparables peuvent être observées en France dans les réactions suscitées par les condamnations de Nicolas Sarkozy, et dans d’autres pays, comme dans les prises de position de Donald Trump à la suite de poursuites engagées contre lui, montrant que la contestation de décisions judiciaires peut aussi servir à reconfigurer les rapports de légitimité dans l’espace public. Les institutions judiciaires au niveau international sont aussi concernées par ces critiques, comme c’est régulièrement le cas de la Cour internationale de Justice et la Cour pénale internationale (impérialisme juridique, délégitimation de l’universalité des droits humains)1.

Cette proposition théorique peut être mise en relation avec les tensions philosophiques et politiques concernant la place que devrait occuper la justice dans la démocratie et le rôle qu’elle y endosse sur deux plans. Le premier concerne l’indépendance et le statut de la justice. Selon la Constitution de 1958, la justice en France n’est pas un pouvoir mais une autorité, « c’est-à-dire un organe cantonné à l’application mécanique de la loi et dont l’indépendance n’est pas absolue » (Le Pillouer, 2021, p. 7). Les procureurs des juridictions sont ainsi nommés par le gouvernement et hiérarchiquement rattachés au ministre de la Justice. Au sein des champs politique et juridique, les positions sont partagées : certains, défenseurs du statut d’autorité, craignent le corporatisme des magistrats et défendent la continuité de l’esprit de la loi (Commaille et Hurel, 2011, p. 394), tandis que d’autres prônent la transformation de la justice en pouvoir judiciaire, estimant la conception traditionnelle dépassée et éloignée du rôle effectivement endossé par l’institution, notamment d’un point de vue normatif (Le Pillouer, 2021). Le second plan concerne les fonctions sociales de la justice. Deux conceptions s’affrontent : d’une part, celle d’une justice métagarante du social, marquée par la verticalité par rapport aux citoyens et citoyennes et centrée sur ses fonctions répressives et sa dimension symbolique ; et d’autre part, celle d’une justice opératrice du social, marquée par son horizontalité, ouverte, proche des usagers et usagères et intégrant des systèmes de médiation (Commaille, 2011 ; Le Bart et Lefebvre, 2005). Critiquer la justice peut légitimer l’une ou l’autre de ces conceptions. En allant plus loin, cette critique peut s’inscrire dans un référentiel (Muller, 1995, 2005, 2019) – au sens d’un cadre cognitif et normatif structurant la perception des problèmes publics – tout en contribuant à le renforcer ou à le transformer. Elle participe alors à la définition des situations, à l’orientation des propositions de politiques publiques et, le cas échéant, à des évolutions d’ordre constitutionnel. En outre, un référentiel contenant, presque toujours, la place et le rôle que l’acteur ou l’actrice qui le défend s’attribue dans la société, la critique est ainsi indissociable d’une dimension identitaire qui positionne l’acteur ou l’actrice dans l’espace public. Par ailleurs, la justice, envisagée comme institution (Mauss, 1969 ; Douglas, 1999), incarne un ensemble de règles et de représentations socialement légitimées, qui structurent à la fois l’organisation judiciaire, les attentes citoyennes et les rapports entretenus par chacun et chacune avec elle. La critique qui lui est adressée devient alors un espace de négociation symbolique : elle participe à la (re)définition de ce que la justice « devrait être » et à la mise en débat de ses pratiques réelles en démocratie. En d’autres termes, les critiques de la justice sous-tendent également des représentations de la démocratie. En cela, elles dialoguent avec celles qui visent d’autres piliers de la démocratie.

Axes de l’appel 

Axe 1. Matérialités discursives de la critique

Le premier axe propose de s’intéresser aux matérialités discursives de cette critique publique. Repose-t-elle sur la (dé)formation, l’usage et la circulation de formules (Charaudeau et Maingueneau, 2002, p. 274) comme « le gouvernement des juges », dont Wanda Mastor (2021) a montré l’origine américaine, ses relations au contexte français et son caractère idéologique, permettant une reprise et une circulation aisées du propos et éventuellement l’installation d’une connivence entre la personne énonciatrice et la personne réceptrice ? S’appuie-t-elle sur des éléments doxiques tels que le laxisme (depuis le milieu des années 1970, le laxisme est un élément structurant de la critique portée par la droite française à l’endroit de la justice pénale ; Bérard, 2017), la lenteur de la justice ou encore l’idée que celle-ci serait « à deux vitesses » ? Quelles rhétoriques et quels champs sémantiques (celui de la démocratie, par exemple) sont mobilisés pour argumenter en défaveur de l’institution elle-même ou de ses décisions ? Observe-t-on le détournement de certains concepts, comme l’État de droit, devenus des slogans et destinés à servir des intentions liberticides ou à s’approprier le pouvoir judiciaire (Rrapi, 2025) ? De quelle(s) manière(s) les personnes énonciatrices s’approprient-elles et font-elles circuler ces concepts ? On peut également se demander si les statistiques et les chiffres sont au cœur de la critique. Au-delà de leur vocation descriptive et objectivante, ces derniers ont une valeur argumentative et sont souvent mobilisés dans les discours visant à convaincre les pouvoirs législatifs et exécutifs d’orienter les lois et les budgets dans un certain sens (Bacot et al., 2012). Enfin, cette critique peut se présenter sous des formes explicites ou implicites et contribuer à la construction de « causes exemplaires » autour de procès ou d’affaires médiatisées, soulignant la dimension métadiscursive de la critique, qui commente et cadre l’interprétation d’autres discours et pratiques (Blommaert, 2005 ; Zienkowski, 2018).

Axe 2. Fonctionnement narratif et médiatisation

Le deuxième axe porte sur le fonctionnement narratif de la critique dans l’espace public médiatique et son rapport avec le travail des journalistes, autrement dit sur l’organisation médiatique de la critique. Il s’agit d’explorer l’idée qu’il existe un ou plusieurs modèles narratifs, repérables dans les médias, déclenchés par une critique portée à la justice. Chaque événement, chaque critique, devient alors « un objet du monde social, disponible à titre de ressource pour construire les événements ultérieurs », comme le soulignent Harvey Moloch et Marylin Lester (1996, p. 144). Pour ces auteurs, la promotion d’événements vise à donner du sens en inscrivant ces derniers dans un temps social, fait de passé, de présent et de futur partagés par une communauté. Ce temps social se construit aussi par les routines médiatiques : les journalistes, en réactivant des réseaux d’acteurs pour éclairer des événements de même type, participent ainsi à la création d’un « champ problématique ». Cela signifie que l’événement reçoit « son sens et sa valeur du champ problématique dans lequel il prend place ou qu’il révèle, éclaire, modifie » (Quéré, 1997, p. 422). Est-il possible de repérer un « champ problématique » relatif à la critique de l’institution, du personnel ou des décisions de justice ? Est-il possible d’observer de telles récurrences ? L’analyse inclut les circulations dans différentes arènes et par divers acteurs et actrices : responsables politiques, partis, mouvements sociaux, syndicats policiers, médias traditionnels et alternatifs, réseaux sociaux numériques.

Axe 3. Fonctions légitimantes de la critique

Le troisième axe s’intéresse aux fonctions légitimantes de la critique de la justice dans l’espace public. En effet, si juger une peine insuffisante ou un non-lieu aberrant peut conduire, selon que la critique vise la loi ou ceux et celles qui l’appliquent, à des propositions législatives (à l’exemple des associations féministes, telle la Fondation des femmes, qui ont estimé trop légères certaines des peines prononcées à l’issue du procès Pélicot et ont œuvré à l’entrée de la notion de consentement dans la loi) ou de formation des personnels de justice (amélioration des conditions du recueil de la parole des enfants dans le cadre d’une procédure judiciaire par exemple), nous faisons l’hypothèse qu’émettre une critique vis-à-vis de la justice permet aussi, voire surtout, aux énonciateurs et énonciatrices d’affirmer une certaine position et de se légitimer dans l’espace public. On peut ici penser à la trajectoire ascendante de la figure de la victime dans l’espace public au cours des années 1990-2000 (Éliacheff et Soulez Larivière, 2007 ; Sécail, 2010). Dans cette perspective, la critique publique ne se réduit pas à un reproche ponctuel : elle constitue un procédé métadiscursif par lequel les acteurs et actrices (re)construisent une légitimité et, partant, une autorité discursive (Oger, 2021), qu’elle soit politique, expertale, militante, etc., toutes deux fragilisées par un contexte de défiance démocratique, marqué notamment par l’érosion de la confiance envers les institutions représentatives, la mise en cause des médiations traditionnelles et la concurrence accrue entre acteurs et actrices pour définir les problèmes publics et se poser en interprètes légitimes (Charaudeau, 2005 ; Rosanvallon, 2008). Elle sert ainsi à afficher un combat, affirmer une position dans l’espace public, construire un ethos individuel ou collectif (Amossy, 2014, 2022), redynamiser un collectif et s’affirmer comme acteur ou actrice légitime de la vie publique, qu’il s’agisse de personnalités ou partis politiques, d’associations impliquées dans les mouvements sociaux, etc. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser la scène judiciaire ou de contester son fonctionnement dans le cadre de problèmes publics ou de mouvements sociaux (Bérard, 2013 ; Debauche et Hamel, 2013 ; Revillard, 2007), mais de considérer la critique comme pourvoyeuse d’une légitimité démocratique et normalisatrice, participant à la construction d’identités collectives (Tant, 2024). D’un point de vue plus historique, Jean Bérard (2013) montre par exemple comment, après 1968, certains mouvements d’extrême gauche qualifient la justice de « justice politique de classe » et, ce faisant, construisent et nourrissent en même temps une certaine vision des institutions et de leur combat.

Axe 4. Réponses et contre-discours

Le quatrième axe porte sur les stratégies mises en place par l’institution judiciaire et ses personnels pour faire face à cette critique. Ces stratégies peuvent toucher les pratiques judiciaires. On pense notamment à l’apparition de différentes formes de justice restaurative, comme la justice transitionnelle ou la justice transformative, qui, face à des crimes « injusticiable[s] » comme les crimes de masse ou l’inceste, mettent la réparation des victimes en leur centre (Garapon, 2025, p. 55). Mais les stratégies peuvent également être discursives et communicationnelles. Malgré sa réputation d’institution discrète, la justice a entamé depuis les années 1990 un processus d’ouverture aux sphères publique et médiatique, en réaction aux critiques liées à des affaires dramatiques comme celle d’Outreau, et aux demandes croissantes des journalistes, dans un contexte de multiplication des supports médiatiques et d’ouverture des chaînes d’information en continu. Depuis cette période, les procureurs sont par exemple amenés à tenir des conférences de presse et à rencontrer les journalistes lors d’affaires particulièrement émotionnelles ou complexes (Milburn et al., 2010). Plus récemment, une loi autorise la captation d’audiences à visée pédagogique pour expliquer leur fonctionnement et leurs logiques décisionnelles (Huré, 2024) dans l’espoir de répondre aux critiques de laxisme ou de lenteur nourries par le populisme pénal ; enfin, la présence de l’institution et de ses personnels s’est accrue sur les réseaux sociaux (Huré, 2023, 2025). Ce travail de mise en intelligibilité de la justice, mené à tous les niveaux de juridiction, conduit à un changement d’ethos du magistrat, plus en lien avec les citoyens et citoyennes (Salas, 2026). Si la justice ne poursuit que très rarement les auteurs et autrices de propos la discréditant, comme le lui autorise l’article 434-25 du code pénal (Thierry, 2025), l’institution réagit-elle directement publiquement ? Qui porte la réponse à la critique, où se déploie-t-elle et de quels mécanismes ce contre-discours est-il constitué (Auboussier, 2015) ? Cet axe s’intéresse alors à l’articulation des (contre-)discours judiciaires, politiques et médiatiques.

Conformément à ligne éditoriale de la revue Mots. Les langages du politique, cet appel est ouvert aux chercheuses et chercheurs de tous horizons disciplinaires (sciences du langage, science politique, sciences de l’information et de la communication, sociologie, histoire, philosophie…), que nous invitons à expliciter leurs présupposés et leurs méthodes, pour faciliter le dialogue entre les différents champs d’étude des langages du politique.

Références

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Zuckerman Ethan, 2021, Mistrust: Why Losing Faith in Institutions Provides the Tools to Transform Them, New York, W. W. Norton & Company.

Modalités de soumission

Les auteures et auteurs devront soumettre aux coordinateurs, avant le 5 novembre 2026, un avant-projet (3 000 signes maximum tout compris), dont l’acceptation vaudra encouragement mais non pas engagement de publication.

Les articles, originaux, devront être adressés aux coordinateurs avant le 30 avril 2027 (maximum 45 000 signes tout compris). Conformément aux règles habituelles de la revue, elles seront préalablement examinées par les coordinateurs du dossier, puis soumises à l’évaluation doublement anonyme de trois lecteurs français ou étrangers de différentes disciplines.

Les réponses aux propositions de contributions seront données à leurs auteurs au plus tard à la fin du mois de septembre 2027, après délibération du comité éditorial. La version définitive des articles devra être remise aux coordinateurs avant la fin du mois de janvier 2028 pour une publication prévue en juillet 2028.

Les textes devront impérativement respecter les règles de présentation habituellement appliquées par la revue (voir https://journals.openedition.org/mots/76). Ils devront être accompagnés d’un résumé de cinq lignes et de cinq mots-clés qui, comme le titre de l’articledevront également être traduits en anglais et en espagnol.

Coordinateurs

Isabelle Huré : isabelle.hure@univ-fcomte.fr

Cédric Tant : c.tant@uclouvain.be

Marion Bendinelli : marion.bendinelli@univ-fcomte.fr

Notes

1 À ce propos, l’Association française des anthropologues (AFA) propose au Congrès international de l’AFEA (Association française d'ethnologie et d'anthropologie), en octobre 2026 à Marseille, un atelier intitulé : « Défiance envers la justice internationale : anthropologie des institutions juridiques en temps de conflit ».

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