1Les ouvrages de recherche sur les armées d’Asie du Sud-Est se sont multipliés ces dernières années mais celui-ci a l’originalité de traiter des femmes combattantes dans l’histoire de cette partie de l’Asie. Pour le lecteur français même bien informé il est bien difficile de trouver des équivalences françaises en dehors des femmes croisées au Moyen-Âge (ADM17FK 2018) et aux résistantes de la Seconde guerre mondiale. Ainsi, même si mondialement connu, le cas de Jeanne d’Arc est difficile à apprécier.
- 1 Elsa Clavé, spécialiste de l’islam d’Asie du Sud-Est insulaire (Philippines, l’Indonésie et la Mala (...)
2Le livre présenté ici, qui tient plus de ce que les Anglo-Saxons nomme readings, une collection d’articles pour la plupart déjà publiés, comprend cinq parties en incluant l’introduction (partie I) et la conclusion (partie V). Douze contributeurs, dix femmes et deux hommes dont F. Rettig, coéditeur. Les deux contributions des auteurs masculins sont hors aire géo-culturelle annoncée en titre puisque celle de Geoff Wade traite plutôt de la Chine et celle de Frederik Rettig de l’Inde. Les contributeurs issus des pays du Sud-Est Asiatique sont peu nombreux : la coéditrice, V. Lanzona et J. A. Siapno sont Philippines et Agnes Khoo est Malaysienne. Les contributeurs sont en majorité d’origines anglo-saxonnes (américaine, britannique, australienne, néo-zélandaise), mais l’on trouve une Française en la personne d’Elsa Clavé, spécialiste des sociétés musulmanes d’Asie de Sud-Est insulaire, membre associée au CASE1. Seulement quatre des douze contributions concernent entièrement ou partiellement l’Asie du Sud-Est continentale : le Cambodge (Trude Jacobsen), le Viêt-Nam (Sophie Quinn-Judge), le Viêt Nam et les Philippines (Vina Lanzona), le Cambodge et le Timor Oriental (Susan Blackburn). Les articles introductif (des deux éditeurs) et conclusif (de Barbara Watson Andaya) traitent de l’ensemble de la région sud-est asiatique. C’est aussi le cas de celui de Christine Skott, spécialiste du colonialisme européen en Asie du Sud-Est.
- 2 Notons que l’ouvrage publié en 2019 par F. Rettig et V. Grabowsky ne fait pas exception. Le mot « w (...)
- 3 En fait, sur les douze publications qu’ils donnent en note 21 (p. 25), cinq concernent les Philippi (...)
3Dans leur introduction, V. A. Lanzona et F. Rettig commencent par poser cinq questions : 1. pourquoi des femmes choisissent-elles d’affronter la mort pour combattre des ennemis ? 2. Quel ordre socio-politique défendent-elles ? 3. Quels ennemis tentent-elles de vaincre ? 4. Comment réintègrent-elles la société, une fois le conflit terminé ? 5. Les sociétés montrant une relative égalité hommes-femmes sont-elles plus susceptibles de produire des femmes guerrières ? Ils soulignent combien le sujet a été négligé dans les travaux sur le militaire en Asie du Sud-Est2 mais confirment que depuis deux ou trois décennies les publications sont plus nombreuses3.
4L’article de Geoff Wade de l’université nationale de Singapour, coéditeur en 2018 d’un China and Southeast Asia. Historical Interactions chez Routledge, est impressionnant par sa rigueur et les connaissances de l’auteur, connu désormais comme un des meilleurs sinologues étudiant l’Asie du Sud-Est. Il développe le cas de Lady Sinn (Xian fu-ren, circ. 512-602) qui vivait dans ce qui est aujourd’hui le Guangdong, à la frontière du Viêt Nam, un État nommé Nan Yue peuplé de populations Li. Elle épousa un puissant Chinois auquel elle survécut pendant 40 ans. Elle lui succéda et fit preuve de capacités diplomatiques et militaires telles qu’elle fut déifiée par les Chinois. Mais, G. Wade, et les éditeurs du livre, la considèrent comme une femme d’Asie du Sud-Est, d’où sa place dans ce livre. C’est le cas intéressant d’une héroïne non chinoise intégrée dans le panthéon chinois (les sanctuaires à son culte seraient au moins 200 dans le Guangdong à Hainan et en Malaisie) mais la considérer d’abord comme une guerrière paraît imprudent vu le peu d’éléments biographiques sûrs.
5L’article de Trude Jacobsen détonne passablement car, en manque de figure de femme guerrière dans l’histoire et la société cambodgienne, elle traite du monde des esprits. Elle ne manque pas de trouver des esprits féminins malveillants, mais classer parmi eux la déesse de la terre (Preah Neang Dharani) surprend le spécialiste de la Thaïlande où la nang thorani est perçue comme bienveillante. Elle fait un usage répété de la notion d’agency, mais surtout pour signaler que, dans la vie quotidienne, les femmes cambodgiennes doivent éviter toute initiative. Nous sommes bien loin de la femme guerrière. Intéressant pour le lecteur intéressé par la société cambodgienne, le chapitre a moins sa place dans ce livre.
6Christina Skott de l’université de Cambridge examine l’image – souvent entièrement fantasmée – de la femme guerrière chez les auteurs européens anciens. Très présente chez les premiers voyageurs des xviie-xviiie siècles, elle s’estompe au xixe. Les écrivains mentionnés n’ont quasiment jamais été directement témoins des histoires qu’ils rapportent. Certains ont vu les gardes féminines armées lors de parade mais aucun ne les a vues faire usage de leurs armes. Notons enfin qu’aucune source française n’est directement citée.
7La contribution d’Ann Kumar, de l’Australian National University, traite des prajurit estri ou femmes soldats fonctionnant comme gardes du palais des sultans javanais des xviie-xviiie siècles. Certaines n’étaient pas seulement entraînées à combattre mais avaient des fonctions religieuses voire artistiques et littéraires, d’où l’expression de geisha warriors. L’auteur utilise surtout le journal tenu par une de ces femmes soldats entre 1781 et 1791 qu’elle avait déjà utilisé pour un article paru en 1980 dans la revue Indonesia. L’intérêt de ce journal incite Kumar à considérer les prajurit estri beaucoup plus comme des observatrices privilégiées voire des Froissart indonésiennes que de véritables Geishas armées.
8L’intérêt de la contribution d’Elsa Clavé, à la suite d’un terrain effectué de décembre 2006 à mai 2007, est qu’elle envisage un temps plus long : de 1873 à 2005. Elle étudie le rôle des femmes, d’abord de deux d’entre elles, devenue des héroïnes nationales, dans la lutte pour l’indépendance d’Aceh à Sumatra, contre les Hollandais, puis de la mobilisation des femmes du Free Aceh Movement contre le pouvoir central indonésien jusqu’en 2005. L’auteur a eu la possibilité d’interviewer plusieurs de ces femmes et a beaucoup appris sur leur formation militaire et leurs actions même si elles étaient alors encore largement tenues à garder secrets divers aspects de leur lutte.
9La période qui intéresse la vietnamisante Sophie Quinn-Judge, qui a publié une version de son article dans le volume de novembre 2001 de South East Asia Research, est beaucoup plus courte, 1925-1941, mais elle évoque également deux figures féminines vietnamiennes, deux révolutionnaires communistes, Nguyen Tri Duc (c. 1911– ?), née à Nakhon Phanom au Siam et éduquée d’abord au Siam puis en Chine, et Nguyen Thi Minh Khai (1910–1941), cette dernière étant – semble-t-il – devenue l’épouse de celui qui allait devenir Hô Chi Minh. L’auteur a produit une contribution qui doit beaucoup aux archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence et à des sources vietnamiennes, mais elles nous apprennent surtout combien, même chez des hommes révolutionnaires, les préjugés sexistes pouvaient être forts. En outre, si les deux héroïnes sont présentées comme des militantes passionnées, elles ne correspondent que d’assez loin à la figure de la woman warrior.
- 4 Le chapitre a d’abord été publié sous forme d’article dans le numéro de novembre 2013 de la revue S (...)
10F. Rettig (p. 158-172) a étudié une période encore plus limitée, 1943-1945, mais elle ne manque pas d’intérêt4. C’est la durée de vie d’un régiment entièrement féminin recruté parmi les femmes indiennes de Malaisie (et de Birmanie) dont le leader nationaliste indien Subhas Chandra Bose (1897-1945) suscita la création pour rejoindre son armée nationale indienne dans le but de libérer l’Inde de la colonisation britannique. Il faut toutefois retenir qu’au final ces femmes – plusieurs centaines – ne connurent jamais directement le feu mais servirent plutôt comme infirmières. L’histoire était apparemment déjà assez bien connue, mais Rettig a pu utiliser des autobiographies de membres du régiment, dont la cheffe.
11L’article d’Agnes Khoo (p. 173-199) semble tiré d’un livre publié par l’auteure en 2007 dans lequel elle donne seize biographies d’anciennes guérilléras du Parti communiste de Malaisie.
12L’auteur présente trois Chinoises : Lin Mei, née à Singapour, Lin Dong, née en Malaisie et Cui Hong née en Thaïlande du Sud, ayant été particulièrement actives au sein du Parti communiste de Malaisie dans sa longue guerre de guérilla. Installées à Betong, en Thaïlande, après l’arrêt de la guérilla communiste en 1989, elles ont pu être interviewées. Leurs parcours montrent bien les fréquents déplacements entre Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, l’Indonésie, la Chine, le Viêt Nam. En fait, seule la troisième, Cui Hong, semble avoir participé à des combats, Lin Mei étant plutôt une activiste et Lin Dong un médecin.
13Dans son article propre la coéditrice Vina Lanzona (p. 200-225) évoque deux figures des guérillas communistes au Nord-Viêt Nam et huk aux Philippines, en utilisant, pour la première, Dang Thuy Tram (1942-1970) qui servit de chirurgienne de guerre et fut tuée par l’armée américaine, des entretiens réalisés en 1993 et 1997, et, pour la seconde, Teofista Valerio (1922- ?), une combattante huk aux Philippines, son journal publié à titre posthume. L’auteur met surtout l’accent sur les difficultés à concilier les vies personnelles et les convictions politiques. Sa conclusion est explicite. Il y est bien davantage question d’amour et de sexe que de guerre. C’est intéressant bien que là encore un peu inattendu.
14Dans la 3e partie, il est question des vies d’après les conflits. Les cas abordés sont ceux du Cambodge et du Timor Oriental. Susan Blackburn a rédigé une étude comparative entre les femmes khmères rouges et les combattantes du Timor Oriental (p. 229-245). Elle commence par signaler que dans les guerres de guérilla il est difficile de faire la différence entre combattants et non-combattants même si elle donne aux femmes plutôt comme tâches d’« espionner, servir de courrier, pouvoir en nourriture, abriter les combattants armés » (p. 229). Les premières, au Cambodge, semblent s’être volatilisées et avoir réintégrées les villages après la défaite, tandis que les secondes, au Timor oriental, sont devenues des héroïnes, célébrées par la population.
15D’origine philippine, Jacqueline Siapno (p. 246-263) se veut la porte-parole des femmes du Timor oriental, où elle a vécu une quinzaine d’années. Elle dénonce l’injustice dont sont victimes les femmes du Timor Oriental, qui ont lutté avec les hommes afin de libérer le pays pour subir ensuite les exploitations sexuelles, les violences domestiques et d’autres abus du même type.
16Dans sa conclusion, l’Australienne Barbara Watson Andaya, docteur de Cornell, enseignante à Hawaï, spécialiste reconnue de la Malaisie et de l’Indonésie, tente une synthèse. Elle insiste sur deux points intéressants. Des traces de ces guerrières ont été laissées dans ces « lieux de mémoire » officiels (elle fait référence à Pierre Nora) que sont les rues, les monuments et autres sanctuaires, et certaines d’entre elles ont été quasiment divinisées en figures de protection et sont donc restées de cette manière dans la mémoire populaire. Elle ajoute de nombreuses références à la Thaïlande en citant des auteurs sûrs (Wyatt, Keyes, Jackson, etc.). Cependant, elle reste très historienne, car, par exemple, si les héroïnes thaïes connurent une phénoménale promotion à la fin du règne du roi Bhumibol (1946-2016), c’est parce que des factions soutenant la reine Sirikit, la princesse Galyani, sœur aînée du roi, ou la princesse Sirindhorn, sa fille, souhaitaient promouvoir l’image des femmes en vue de la succession. La situation le plus actuelle aurait également mérité une mention comme une allusion aux jeunes femmes que le roi thaïlandais actuel loge dans son harem près de Munich : elles portent les cheveux très courts, ont toutes des grades d’officier, et forment officiellement comme une garde rapprochée (Baffie & Boonwanno [2023]).
17D’une manière générale, il faut regretter aussi l’absence de références historiques aux amazones de l’antiquité grecque comme à celles – réelles ou imaginaires – qui ont donné son nom au principal fleuve d’Amérique latine (Anonyme 1992). Les cas présentés sont finalement trop particuliers, et peu représentatifs de l’utilisation des femmes lors des guerres et guérillas, car elles sont encore plus souvent utilisées dans des rôles plus « traditionnels » d’infirmières, cuisinières, porteuses de message…, même si certaines d’entre elles ont pu utiliser les armes à l’occasion. Aussi, les cas étudiés étant bien trop limités numériquement, historiquement et géographiquement, la conclusion de l’introduction des éditeurs laisse perplexe : les femmes guerrières seraient « presque aussi visibles, présentes et impliquées [visible, present and involved] que les hommes, même dans les domaines de la guerre et de la révolution » (p. 24). C’est loin d’être démontré dans les articles qui suivent.
- 5 Seuls quelques corps spécialisés composés d’étrangers existaient : les artilleurs vietnamiens, les (...)
18De fait, la woman warrior (femme guerrière) considérée ici est rarement la femme soldat (woman soldier), à savoir la femme menant une carrière militaire dans une armée officielle, c’est plutôt une guerrilléra, une partisane. L’exception est celle des gardes féminines des palais, mais elles sont d’abord des gardiennes du harem ou même font de la figuration. Les « amazones » du roi Rama IV (1851-1868) au Siam sont comme symbole de modernité quand elles sont habillées et formées à l’occidentale (Doré n.p., Baffie [2023])5.
- 6 Notons que la quasi-totalité des sources (13 sur 15) utilisées par F. Doré sont en français, langue (...)
19Il s’agit certes ici d’un livre d’histoire entrant dans le cadre des « women studies » (p. 267), mais il faudrait, d’une part, rappeler qu’au Siam, même pour les hommes, la profession de soldat n’existait quasiment pas avant le début du xxe siècle, tout civil devenant automatiquement militaire en cas de nécessité6. Si un(e) chercheur(e) veut un jour rédiger une synthèse sur les femmes soldats en Asie du Sud-Est, nul doute que cet ouvrage sera d’une grande utilité. Mais d’autres ouvrages du même type ou des monographies d’un seul pays (Birmanie, Thaïlande, Laos, etc.) ou d’un seul mouvement seront également nécessaires.