Regard sur le cinéma birman, un cycle de 28 films programmé à l’occasion de la 31e édition du Festival international des cinémas d’Asie (Vesoul, 11-18 février 2025)
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1Créé en 1995 par Martine et Jean-Marc Thérouanne, le Festival international des cinémas d’Asie, plus grand festival de cinéma consacré au cinéma asiatique d’auteur en Europe, ouvre chaque année ses portes à 30 000 spectateurs autour d’une programmation rassemblant en moyenne près d’une centaine de films.
2Pour la première fois depuis sa création, le festival a consacré en 2025 un cycle entier à la Birmanie, composé de 28 films dont 6 documentaires et 14 films courts d’animation produits par la Yangon Film School. Cinq réalisateurs birmans, invités par le festival, avaient fait le déplacement. Deux films birmans étaient en compétition dans le cadre du festival : Ma Cry of Silence de The Maw Naing et Bittersweet Honey, de Freddie, récompensé par le Prix du jury jeune.
3Composé également d’une table ronde sur le cinéma birman et d’une soirée festive, ce cycle a permis d’esquisser un visage du cinéma indépendant birman, de mettre en lumière l’impact de la guerre civile sur le travail de ces réalisateurs et d’engager une réflexion sur l’avenir de ce cinéma.
Une sélection de 28 films dont 26 réalisaient leur première à l’occasion du festival
4C’est un visage pluriel de la création contemporaine cinématographique birmane qui s’est révélé à travers cette sélection des 28 films réalisés entre 2009 et 2024. Trois visages du cinéma birman indépendant y étaient représentés : le cinéma documentaire de la période militaire avant 2011, le cinéma social de la période d’ouverture politique (2011-2021) et celui de la guerre civile (2021-2024).
5Le film de The Maw Naing et Pe Maung Same, Nargis, When Time Stopped Breathing, réalisé en 2009, faisait figure d’exception, matérialisant l’expression cinématographique sous contrainte avant 2011. Premier long-métrage documentaire birman, il offre un témoignage poignant des conséquences du cyclone Nargis – qui a frappé le delta de l’Irrawaddy en 2008 causant la mort de plus de 140 000 personnes – et de la résilience du peuple birman devant l’inaction de son gouvernement. Réalisé clandestinement et spontanément, ce film de l’urgence repose sur une narration intérieure économe, une place centrale laissée au silence – à l’échelle de la dévastation – et une parole pudique laissée au peuple des abandonnés. À rebours du cinéma commercial destiné au marché intérieur – largement contraint par la censure du Motion Picture Censorship Board et par une production orientée vers le divertissement et l’exaltation des valeurs nationales promues par le régime militaire – le film s’inscrit en marge de cette industrie, dans un espace de création indépendant, cherchant à rendre compte de la réalité sociale du pays.
6Trois films permettaient ensuite d’illustrer le cinéma de la période d’ouverture politique et le renouvellement des formes porté par sa scène indépendante, développée en marge d’une production nationale encore largement structurée par les logiques commerciales du marché intérieur et par une censure allégée mais persistante. À partir de 2011, l’arrivée au pouvoir du gouvernement civil dirigé par Thein Sein s’accompagne d’un assouplissement progressif des contraintes pesant sur les réalisateurs. De nouvelles structures de production cinématographiques apparaissent en Birmanie tournées vers des formes cinématographiques plus libres.
7Parmi les films de cette époque programmés dans ce cycle figuraient notamment 14 Apples (2018) de Midi Z, réalisateur d’origine birmane naturalisé taïwanais, et Money Has Four Legs (2020) de Maung Sun, cinéaste birman aujourd’hui installé à Paris. Road movie à la frontière du documentaire, 14 Apples met en scène le propre producteur du réalisateur dans un voyage initiatique à travers la Birmanie rurale et se distingue par sa liberté de forme. À travers un dispositif minimaliste et un humour discret, le film compose un portrait nuancé du rôle du clergé bouddhique et porte un regard sensible sur les luttes quotidiennes de la population. Money Has Four Legs, comédie vive à l’humour acéré, brosse quant à lui le portrait d’une société en transition, naviguant à vue entre ouverture politique, censure ambivalente et instabilité bancaire. Érudit dans ses références cinématographiques, le film multiplie les allusions à l’histoire du cinéma birman et international en les inscrivant dans l’héritage bouddhique du pays, à l’image du parallèle entre le Ramayana de Valmiki et la quête de justice et de liberté artistique de son protagoniste.
8Ces œuvres témoignent des possibilités nouvelles qui apparaissent durant la décennie 2010 : une plus grande liberté formelle permettant à des identités artistiques plus marquées de s’affirmer et une maîtrise accrue du langage cinématographique, nourrie par une culture internationale du cinéma. Tout en intégrant le poids des traditions et de l’héritage du régime militaire, ces productions mettent en avant des trajectoires individuelles cherchant à se frayer un chemin hors d’un contexte social contraint, à l’image des horizons de liberté que l’évolution du cadre politique semblait alors promettre.
9Vingt-trois films permettaient enfin de saisir les contours du cinéma de la guerre civile, ou cinéma de l’urgence et du plaidoyer, marqué par le coup d’État militaire du 1er février 2021. En grande majorité produits en 2024, ils réalisaient leur première française, européenne ou internationale à l’occasion de cette édition du FICA. Coup d’arrêt brutal à la renaissance de la production cinématographique birmane, cette période post-coup d’État marque le retour à la clandestinité, à la discrétion et la reprise de l’éclatement et de la diaspora. Tandis que les membres du gouvernement démocratiquement élus sont arrêtés, de nombreux réalisateurs sont emprisonnés, torturés ou contraints à l’exil. Une partie de la population s’engage dans les manifestations pacifiques du Civil Disobedience Movement avant de rejoindre les People’s Defence Forces et diverses armées ethniques. Les cinéastes, dispersés entre clandestinité et diaspora, continuent de produire des films.
10Dans ce cinéma profondément politique dominent les thèmes de la résistance, de la mémoire et de la survie autour d’une communauté de destins confrontés à l’oppression. MA – Cry of Silence (The Maw Naing, 2023) suit des ouvrières décidées à se dresser contre l’injustice, quitte à aller jusqu’à la mort, tandis que Bittersweet Honey (Freddy, 2023) suit trois apiculteurs dont la survie est menacée par la guerre civile, métaphore fragile des équilibres sociaux et écologiques brisés par le conflit. D’autres films abordent plus directement la violence politique et ses conséquences intimes, comme Guilt (Na Gyi, 2023), qui met en scène une jeune résistante contrainte de fuir le pays alors que son compagnon est torturé en détention.
11Sur le plan formel, ce corpus se caractérise par une économie de moyens et une esthétique de guérilla, où documentaire, fiction et animation convergent vers un même objectif : témoigner, dénoncer et convaincre. Plusieurs documentaires parviennent toutefois à déplacer momentanément le regard hors du conflit pour se concentrer sur des enjeux culturels ou sociaux, comme Black Lady Sings (Mi Ni Ni Aung, 2023), qui suit une danseuse de 76 ans déterminée à sauvegarder la culture mon, ou encore Ruby Hunters, de May Myat Noe Aye, qui suit un groupe de mineurs clandestins poursuivant l’extraction de rubis dans une mine désaffectée au péril de leur vie ou encore Life Is Salty, de Yadanar Oo, se concentrant sur la vie des ouvriers des salines du delta de l’Ayeryarwady.
12L’animation occupe également une place centrale dans le troisième volet de cette programmation à travers quatorze courts-métrages produits par la Yangon Film School, souvent réalisés pour le compte d’organisations non gouvernementales. Parmi eux, Kayah Lily (Mi Mi Lwin, Aein Mek Cheimt Cheimt, Htwe Htwede, 2020), qui aborde les conséquences traumatiques d’un viol sur une enfant, Dear Daughter (Hsu Pan Naing, 2021), consacré au trafic de femmes birmanes vendues comme épouses en Chine, ou encore Our Town (Htun Tauk Moe Thu, Saw Eh Doh Poe, Shin Thandar, 2023), qui revient sur les violences subies par la communauté musulmane en Birmanie. Principalement destinés à circuler en ligne et sur les réseaux sociaux, ces films utilisent la souplesse du médium animé pour traiter de sujets lourds et sensibles, introduisant une distance visuelle permettant de représenter l’insoutenable. Par leur diffusion numérique, ils parviennent à toucher un large public birman et s’inscrivent ainsi à la fois dans une démarche de soutien aux populations et dans des actions de prévention menées auprès de la société civile. Dispositif central de ces nouvelles écritures attentives à l’observation du réel, la Yangon Film School, fondée en 2005 par Lindsey Merrison, occupe une place centrale dans le paysage cinématographique birman. En proposant des ateliers gratuits, elle constitue un véritable tremplin pour de jeunes réalisateurs et contribue depuis vingt ans à la production de courts-métrages, régulièrement remarqués dans des festivals internationaux.
Une table ronde consacrée au cinéma birman
13Organisée le 16 février, une table ronde revenait à la fois sur l’histoire du cinéma birman, sur les conditions contemporaines de sa production et sur les transformations intervenues depuis le coup d’État militaire du 1er février 2021. Elle réunissait les réalisateurs The Maw Naing et Maung Sun, invités du festival et tous deux installés en France, aux côtés d’Aloÿse de La Faye, contributrice de ce cycle consacré au cinéma birman, de Véronique Prost, ancienne programmatrice cinéma du Musée national des arts asiatiques-Guimet à Paris, et de Patrick Campos, professeur à l’Institut du film de l’université des Philippines.
14La discussion s’est ouverte par un rappel des origines et du développement du cinéma birman. Le premier film birman, un documentaire consacré aux funérailles du militant nationaliste U Tun Shein, fut tourné en 1919, suivi dès 1920 par les premières œuvres de fiction. Dans les années 1930 et 1940, la Birmanie disposait d’une industrie cinématographique particulièrement dynamique, au point de devenir l’un des principaux producteurs de films en Asie du Sud-Est.
15Les réalisateurs invités ont ensuite évoqué leur vocation de cinéaste et l’élaboration de leur culture visuelle, constituée à partir de sources multiples dans un contexte où l’accès au cinéma était limité. Ils ont abordé le rôle de la télévision, qui diffusait principalement d’anciens films birmans, mais également l’accès très répandu aux DVD pirates de films venus de Hollywood, de Hong Kong ou d’Inde, mais aussi des œuvres européennes, notamment celles de la Nouvelle Vague française. The Maw Naing a souligné que cette circulation informelle de films étrangers a largement nourri la cinéphilie des jeunes réalisateurs, tandis que Maung Sun a souligné une longue habitude du cinéma commercial birman de faire des remakes de succès internationaux.
16Les échanges ont également porté sur les conditions de tournage et la censure, indissociable de l’industrie cinématographique birmane. Les réalisateurs ont rappelé que chaque film devait obtenir une double autorisation : l’une pour le scénario et l’autre pour la projection. Une situation qui a contribué à orienter la production vers un cinéma commercial largement dominé par les comédies et les films sentimentaux et encouragé les réalisateurs indépendants à privilégier des formes plus indépendantes, notamment le documentaire, pour s’affranchir de ces contraintes.
17Les discussions ont également abordé le sujet des limites structurelles de l’industrie cinématographique birmane. Selon Maung Sun, le pays disposait avant la pandémie d’environ 300 écrans de cinéma, pour une production d’environ 100 films par an, créant un important engorgement dans la distribution et privant de nombreux films produits de salles de projection. Patrick Campos a ainsi rappelé qu’au milieu des années 2010, environ 200 films attendaient déjà une sortie en salles, révélant l’existence d’une production nationale abondante, mais confrontée à un réseau de diffusion trop restreint.
18Cette situation s’est encore aggravée avec la pandémie de Covid-19, qui a entraîné la fermeture des salles, puis avec le coup d’État, qui a profondément désorganisé le secteur en gardant les cinémas fermés pendant un an. Ceux-ci n’ont ensuite rouvert que partiellement, principalement dans les grandes villes, certaines régions restant en proie aux combats. Dans ce contexte, la production de nouveaux films s’est fortement ralentie tandis que les exploitants puisent largement dans les films réalisés avant 2020 et demeurant en attente de diffusion.
19Les discussions ont enfin abordé l’émergence d’un cinéma de résistance, rendu possible par la diffusion des technologies numériques et des téléphones portables. De nombreux films sont aujourd’hui réalisés par des cinéastes non professionnels ou anonymes, qui documentent les violences et les combats liés à la guerre civile. Ces images, souvent tournées dans des conditions clandestines, participent à une forme de témoignage collectif visant à rendre visible la situation du pays auprès de la communauté internationale. Destinés aux réseaux sociaux et aux circuits informels, une grande partie de ces films ont également désormais accès aux festivals internationaux depuis lesquels ils servent de caisse de résonance au combat démocratique.
20Trois autres réalisateurs birmans, également invités au FICA, avaient assisté à cette table ronde ainsi qu’aux projections de leurs films. Basés en Birmanie, ils n’avaient pas souhaité, pour des raisons de sécurité, intervenir publiquement, en raison de l’amendement de la Motion Picture Law adopté par les autorités militaires le 20 décembre 2024, exigeant que toute projection d’un film birman à l’étranger fasse l’objet d’une autorisation préalable délivrée par le ministère de l’Information, après examen par les instances de censure cinématographique. Le non-respect de cette obligation pouvant entraîner des sanctions pénales allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et des amendes pouvant atteindre environ 1 à 2 millions de kyats, les réalisateurs ont préféré rester discrets sur leur présence.
21À travers la programmation de vingt-huit films réalisés entre 2009 et 2024, ce cycle a permis de mettre en lumière un cinéma encore peu diffusé en Europe et d’en révéler la diversité des formes et des regards. En faisant dialoguer des œuvres issues de la période précédant l’ouverture politique de 2011, de la décennie de transition démocratique et des années marquées par la guerre civile depuis le coup d’État du 1er février 2021, il a offert au public un aperçu rare des transformations récentes de cette cinématographie.
22Depuis le coup d’État militaire du 1er février 2021 et l’annihilation du processus démocratique, la scène cinématographique birmane s’est profondément fragmentée, contraignant de nombreux réalisateurs à l’exil ou à poursuivre leur travail dans une clandestinité dangereuse. Dans ce contexte, ce cycle a pris une signification particulière en donnant à voir et entendre ces voix birmanes de la résistance, près de cinq ans après le basculement du pays dans la crise.
23Les élections générales organisées par la junte militaire à partir de décembre 2025, largement critiquées, devraient prochainement conduire à la formation d’un nouveau gouvernement au printemps. Dans un contexte politique et sécuritaire toujours très instable, cette situation risque de continuer à peser fortement sur la production cinématographique birmane, déjà fragilisée par la censure, l’exil de nombreux cinéastes et l’effondrement du secteur depuis 2021. La circulation internationale de ces films apparaît dès lors essentielle pour permettre à ce cinéma de continuer à exister et à témoigner de la lutte d’un peuple pour sa liberté.
Liste des 28 films du cycle Regard sur le cinéma birman, FICA 2025
Longs-métrages
- Nargis When Time Stopped Breathing, The Maw Naing et Pe Maung Same, 2009, 57 min, inédit
- 14 Apples, Midi Z, 2018, 84 mn
- Money Has Four Legs, Maung Sun, 2020, 98 mn, première française
- What Happened to the Wolf, Na Gyi, 2021, 118 mn, première française
- Ma Cry of Silence, The Maw Naing, 2024, 74 mn, première européenne
Courts-métrages de fiction
- My Lost Nation, Na Gyi, 2024, 8 mn, première française
- Our Turn, Na Gyi, 2024, 19 mn, première française
- Guilt, Na Gyi, 2024, 15 mn, première française
Documentaires
- Black Lady Sings, Mi Ni Ni Aung, 2024, 31 mn, première internationale
- Ruby Hunters, May Myat Noe Aye, 2024, 21 mn, première internationale
- Life is Salty, Yadanar Oo, 2024, 23 mn, première internationale
- Love Like Ours, Yan Paing Htun, 2024, 18 mn, première internationale
- Nai Chi, Nant May Flower, 2024, 17 mn, première internationale
- Bittersweet Honey, Freddie, 2024, 60 mn, première internationale
Films courts d’animation produits par la Yangon Film School en 2024 – première internationale
- Home, Thida Swe, Maung Nay Oo, Aung Ngwe Phyo, 5 mn 30
- Wave, Sai Naw Kham, Mon Mon Thet Khin, Soe Yu Maw, 6 mn
- Kayah Lily, Mi MI Lwin, Aein Mek Cheimt Cheimt, Htwe Htwede, 6 mn
- Limbo, Nwaye Zar Che Soe, Saw Eh Doh Poe, 5 mn
- Yellow Happiness, May Thym Kyi, 5 mn 30
- Don’t Blame Me, Eim Chan Thar, Cherry Thein, Shun Wint Aung, 1 mn 40
- Not the Man I Married, May Htoo Cho, Khine Minn Soe, Myat Minn Khant, 1 mn 50
- That’s Not Love, Thae Zar Chi Khaing, Saw Eh Doh Poe, Saw Tu, Yin Bala, 1 mn 40
- Beyond the Hatred, May Myat Noe Aye, Moe Kyaw Thu, Nyein Chan Myo, 4 mn
- More Than Skin Deep, Nang Mhwe Ngin Seng, Aung Nwai Htway, 3 mn 40
- Riding Through the Waves, Aye Mya Hlaing, Seint Yamone, Htoo, 3 mn 40
- Our Town, Htun Tauk Moe Thu, Saw Eh Doh Poe, Shin Thandar, 4 mn 30
- Dear Daughter, Hsu Pan Naing, 12 mn
- The Girl with Brass Rings, Sai Naw Kham, 6 mn
Pour citer cet article
Référence papier
Aloÿse de La Faye, « Regard sur le cinéma birman, un cycle de 28 films programmé à l’occasion de la 31e édition du Festival international des cinémas d’Asie (Vesoul, 11-18 février 2025) », Moussons, 47 | 2026, 119-124.
Référence électronique
Aloÿse de La Faye, « Regard sur le cinéma birman, un cycle de 28 films programmé à l’occasion de la 31e édition du Festival international des cinémas d’Asie (Vesoul, 11-18 février 2025) », Moussons [En ligne], 47 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/moussons/14430 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16guq
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