1De manière significative, le traitement académique de l’apatridie connaît un développement conséquent ces dix ou quinze dernières années, quand bien même les publications sur ce thème majeur ne paraissent encore qu’au compte-goutte. À la poignée d’auteurs cités par Chen Tienshi Lara dans la courte bibliographie – absents cependant de l’argumentation – pourraient s’ajouter les ouvrages de Romuald Likibi (2013) pour une approche juridique de l’apatridie, de Greg Kerr (2017) dont l’analyse met en corrélation poésie et précarité, de Mira L. Siegelberg (2019) dans une histoire moderne passée au crible de l’apatridie, de Frédérique Fogel (2019) à travers une approche anthropologique des liens familiaux dans l’univers parental des sans papiers, de Tony C. Brown (2022) qui articule le développement concomitant de l’État-nation et de l’apatridie, ou encore de Stephan Le Courant (2022) dont l’étude de cas en France décrypte le spectre de la menace auxquels sont soumis de manière générale les illégaux.
2Si Chen Tienshi Lara s’inscrit par conséquent dans cette tendance, c’est une étrange composition que nous délivre toutefois Stateless : entre importance d’un sujet encore peu traité – le plus souvent de façon indirecte, par le biais des migrations contemporaines – et choix d’une anthropologie réflexive, pertinente en soi, mais dont les tonalités desservent le cadre analytique. Ainsi, on ne comprend pas toujours la raison d’être de ces bribes de dialogues aussi récurrentes qu’insipides pour beaucoup, tout comme l'organisation de l'ouvrage ne manque pas de surprendre par sa dispersion. Et ce style tellement précieux, au risque de la futilité. Faut-il donc que l’apatridie nous convainc sur le fond de la nécessité d’en poursuivre la lecture. Et c’est bien là l’essentiel, car on ne peut que saluer le parcours de vie de l'autrice, un parcours d’autant plus remarquable que la condition d’apatride l’a considérablement complexifié.
3Le parcours de plusieurs générations malmenées par les soubresauts d’une histoire moderne et contemporaine si peu soucieuse des droits humains ; celui de rencontres individuelles que seul l’exil a rendu possible ; celui d’une étudiante insatiable devenue professeure d’ethnologie respectée, aussi impliquée dans l’enquête immersive qu’à l’aise dans les instances internationales. À travers la narration d’un parcours aussi improbable que maîtrisé en dépit de quelques bémols, Chen Tienshi Lara contribue à défricher ce pan de l’invisibilisation dans laquelle louvoient les apatrides, tous ces laissés-pour-compte dont sont comptables les États-nations.
4La finalité de cette approche réflexive aux allures d’autobiographie, à la limite parfois du carnet intime, est de nous guider à travers les arcanes d’une géopolitique aux enjeux le plus souvent contraires. À travers son histoire familiale, Chen Tienshi Lara entraîne le lecteur dans un chassé-croisé où s’entrecroisent : 1) une People’s Republic of China (PRC) que les parents de l’autrice ont choisi de fuir après la défaite des nationalistes du Kuomintang : la province du Hunan pour la mère, de Mandchourie pour un père rongé par le souvenir de « l’État marionnette » voulu par l’occupant japonais, 2) une Republic of China (ROC, Taïwan) où se rencontrèrent les parents, 3) un Japon méprisé par la famille mais devenu par opportunisme professionnel pays de résidence, dans le quartier chinois de Yokohama à Tokyo où la vie se déroule en vase-clos. Une forme quasi institutionnalisée de l’apatridie pourrait-on dire, en miroir de ces formes plus contemporaines que sont les travailleurs migrants, ces « nécessaires indésirables » œuvrant à la verticalité des mégapoles du monde global (Agier 2022), ou que sont encore les apatrides fuyant la junte birmane (Robinne 2025).
5S’emparant de sa propre condition, à la fois Chinoise née au Japon et apatride, l’étudiante choisit d’en faire l’objet d’étude à visée plus globale. Ce faisant, l’intérêt de l’autrice évolue, passant de l’étude des Chinois d’outre-mer aux sans-papiers d’origine chinoise puis, plus largement, à l’apatride en tant que telle. L’Asie du Sud-Est s’impose peu à peu à travers des enquêtes multi-situées menées à Brunei, aux Philippines, en Thaïlande ou encore au Viêt Nam, en plus de « visites » – dépourvue de continuité temporelle – aux travailleurs apatrides du Moyen-Orient (p. 230sq.), à l'occasion également de quelques passages au Vatican et dans les représentations onusiennes. La jeune boursière navigue avec aisance dans ces univers contrastés. L’obtention d’une citoyenneté s’impose finalement à Chen Tienshi Lara comme un incontournable : ce sera la nationalité japonaise.
6La dominante autobiographique organise par conséquent le déroulé de l’ouvrage en douze chapitres, que viennent compléter un prologue et un épilogue, quelques références bilingues (anglais-chinois) et un index. Mais, par le biais de cette approche réflexive, c’est aussi à une lecture anthropologique que nous convie l’autrice du fait de sa formation universitaire aux États-Unis et au Japon. Sans rien retirer – bien au contraire – de l’intérêt de ces regards croisés, un découpage plus académique autour de problématiques clairement énoncées et argumentées aurait évité l’écueil – ce n’est pas qu’une impression – du saupoudrage désordonné. De ce point de vue, l’ouvrage aurait gagné à être articulé autour d’un nombre réduit de chapitres aux thématiques clairement identifiables dès la table des matières. C’est autour de quatre grands marqueurs qu’est ainsi envisagée dans ce qui suit la brève discussion critique de l’ouvrage.
- 1 « Chinoise mais née au Japon ».
- 2 « Chinois d'outre-mer ».
- 3 « Certificat de perte de citoyenneté », « enregistrement des étrangers », « carte de résident ».
71) Géopolitique d’une famille sino-taïwanaise devenue apatride au Japon. Faisant suite à une réflexion théorique introductive, la réunion d’éléments factuels et autobiographiques relatant sur deux générations le parcours d’une famille de Chinois exilés aurait permis de préciser dans une seule et même partie le contexte historique. D’un côté les contraintes de l’histoire moderne et contemporaine : une mère qui a quitté son village du centre de la Chine dans le sillage des forces de Chiang Kai-sheck (transcription de l'autrice, ou du traducteur sans doute), un père établi en Mandchourie contraint de fuir l’oppression japonaise, deux parents dont seul l’exil à Taïwan a favorisé la rencontre. De l’autre, la décision d’un couple réuni par l’exil de rejoindre le Japon, entraînant sa progéniture dans l’univers éclaté qu’est l’apatridie. Le mandarin reste la langue véhiculaire dans l’enclave familiale et scolaire de Yokohama : « Chinesee but born in Japan1 » (p. 49-53, 60, 66, etc.). La reconnaissance administrative est problématique : côté Taïwan des passeports délivrés aux « Overseas Chinese2 », tandis que côté japonais le « Certificate of Loss Citizenship » devient « Certificate of Loss Citizenship », puis « Alien Registration » . En 1972, après le rapprochement du Japon et de la République de Chine Populaire (PRC) au détriment des liens unissant le Japon et la République de Chine (ROC, Taïwan), le document devient une « Resident Card3 ». Un imbroglio inextricable est ainsi mis peu à peu en place, véritable machine à produire l’apatridie : chaque voyage à l’étranger est rendu aléatoire et les possibilités d’études sont incertaines. Contre l’avis de ses parents, c’est finalement le choix de la nationalité japonaise auquel se résout Chen Tienshi Lara, étudiante en quête d’un avenir professionnel quasi inaccessible en tant qu’apatride.
82) Le tournant sans doute le plus décisif dans ce parcours autant subi que maîtrisé est la découverte de l’hétérogénéité de l’identité chinoise et de sa diaspora. Longtemps enfermée dans son repli identitaire du quartier chinois de Tokyo, l’autrice découvre, au fil des études, des séjours à l’étranger et des visites dans les régions natales de ses parents, que l’homogénéité de la culturelle chinoise s’avère être une « négation de sa propre existence » (« I negated my own existence », p.49). L’étudiante n’aura de cesse dès lors de creuser un sujet problématisé dans un premier temps à travers la métaphore de l’arc-en-ciel (« rainbow », 9, 49sq., 133, 139). On remarquera au passage que ces concepts si décisifs dans la construction de l’ouvrage ne figurent pas dans l’index. Et pourtant c’est bien cette hétérogénéité qui oriente les recherches de Chen Tienshi Lara, tout d’abord en l’appliquant au monde chinois, puis en l’étendant, dans l’espace et dans le temps, à l’univers de l’apatridie : deux dimensions propulsées par l’histoire moderne et contemporaine dont elle est remarquablement le pur produit.
93) L’apatridie s’impose comme objet d’étude à travers les entrepreneurs chinois des « Quatre Dragons » devenus citoyens de la globalisation (p. 56, 123). Bien qu’à aucun moment ne soit théorisée l’idée selon laquelle la condition cosmopolite est la condition humaine (Robinne 2021), l’autrice élargit son champ d’investigations aux apatrides de toutes origines et de toutes conditions. Si Chen Tienshi Lara est à bien des égards précurseure en la matière, l’ambition du projet est telle qu’elle se laisse entraîner dans un périple espace-temps qui ne tient pas toujours toutes ses promesses. Par exemple, on se demande vraiment ce que viennent faire Anne Franck, déportée et morte dans les camps de concentration nazis, ou encore Alfred Merhan Karimi Nasseri, contraint de vivre des années durant dans l’aéroport Charles-de-Gaule à Paris, dont Tom Hanks joue le personnage dans le film hollywoodien The Terminal (p. 146-150), au-delà du fait que leurs parcours de vie aient un temps été marqués par l’apatridie.
104) Le processus de nationalisation japonaise dans lequel finit par s’engager Chen Tienshi Lara s’explique par les difficultés administratives auxquelles sont soumis les demandeurs d’asile sans exception. Un processus universel pour lequel il n’y a que des cas particuliers : en témoigne s’il le fallait le chapitre qui lui est consacré, chapitre qui aurait mérité de réunir d’autres expériences relatées ici et là au fil des rencontres. Une synthèse de ces identités mouvantes entre celles et ceux né·es apatrides, celles et ceux qui le deviennent fuyant la terreur ou laissant filer les délais de leurs visas, celles et ceux qui réussissent à sortir de cet entre-deux, celles et ceux qui s’y trouvent enfermés et qui y plongent leurs enfants nés apatrides.
11En tant que choix méthodologique, affirmer que l’approche réflexive est bienvenue est un euphémisme, tant l’apatridie y gagne en profondeur. Si Stateless est d’abord la relation d’un parcours de vie, l’intention de son autrice Chen Tienshi Lara va à juste titre bien au-delà. Tout comme l’expérience vécue de l’intérieur est devenue objet d’étude, rien d’étonnant à ce que Chen Tienshi Lara ait su imposer l’apatridie comme pôle de recherche académique dans plusieurs universités, au Japon (National Museum of Ethnology à Tokyo) aussi bien qu’en Thaïlande (Thammasat University) ou encore dans plusieurs instances non gouvernementales. Au bout de ce périple, la condition d’apatride oriente la réflexion autour des identités multiples et du concept d’État-nation qui traversent en filigrane l’ensemble de l’ouvrage. Alors oui, sans aucun doute, en dépit de quelques maladresses, soulignons l’importance de cet ouvrage Stateless comme l’un des rares à embrasser de l'intérieur la condition de « sans-papiers », de « quasi-non-existants », « de nécessaires indésirables », contribuant ainsi à sortir de l’invisibilité ces laissés-pour-compte de la globalisation, que l’époque contemporaine disperse aux confins de marges toujours plus intégrales.