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Comptes rendus
Livres

Ken MacLean, Crimes in Archival Form: Human Rights, Fact Production, and Myanmar

Oakland, University of California Press, 2022, 284 p.
Stéphen Huard
p. 127-129
Référence(s) :

Ken MacLean, Crimes in Archival Form: Human Rights, Fact Production, and Myanmar, Oakland, University of California Press, 2022, 284 p.

Texte intégral

1Dans Crimes in Archival Form, l’anthropologue Ken MacLean étudie comment sont produits les faits qui servent à documenter les violations de droits humains. L’auteur a travaillé pendant plusieurs années à la frontière birmano-thaïlandaise, et notamment pour le Karen Human Rights Group (KHRG). Cette organisation a joué un rôle central dans la collecte de témoignages et la production de rapports documentant les faits de violence commis par l’armée birmane. Cette expérience, faite d’entretiens, de traduction, de recalibrage de guides d’enquête, de mise en forme de rapports et de production d’archives, a donné à Ken MacLean un accès privilégié au processus de production de preuves. C’est ce travail de production de faits traversés par la violence, pour la dénoncer, qui constitue la matière du livre.

2L’ouvrage se présente donc comme une enquête sur les pratiques de documentation des violations des droits humains dans le contexte birman. Il décrit les conditions matérielles, méthodologiques et politiques dans lesquelles sont constituées les preuves utilisées pour dénoncer les crimes de l’armée birmane. L’ouvrage s’inscrit dans une tradition historiographique attentive aux archives comme lieu d’exercice du pouvoir, suivant en cela les travaux d’auteurs comme Michel-Rolph Trouillot ou Ann Stoler. L’auteur s’intéresse notamment aux procédures de transcription, aux choix de traduction, aux formats de citation ainsi qu’aux stratégies d’inscription des faits dans des arènes de validation. Il adopte une posture critique quant aux formes de savoir qui traversent la documentation des atteintes aux droits humains, afin de renforcer ce type de production de faits, tout en portant un regard réflexif sur ses angles morts.

  • 1 Les « quatres coupes », ou « four cuts » en anglais, et ဖြတ်လေးဖြတ် (hpyat lay hpyat) en birman, dé (...)

3L’ouvrage se concentre principalement sur la période connue sous le nom d’« Offensive du Nord », menée par l’armée birmane entre 2005 et 2008, et plus particulièrement sur les zones contrôlées ou disputées par l’Union nationale karen (KNU) et son bras armé, l’Armée de libération nationale karen (KNLA), à l’est du Myanmar. Il opère tout d’abord plusieurs décalages intéressants : il nous invite à penser l’État comme un insurgé parmi d’autres, à restituer la fabrication graduelle de la stratégie des « quatre coupes1 » et à suivre les continuités entre pacifications coloniales et postcoloniales. Il propose ensuite une réflexion sur les chaînes de circulation et de reproduction des images, des chiffres et des verbatims. Pour ce faire, Ken MacLean organise son livre en cinq chapitres qui explorent différentes figures du corps : corps pacifiés, asservis, affamés, tués et investigués. Ce fil conducteur permet de montrer que les violences ne se réduisent pas à des actes. Elles font partie de processus par lesquels les corps sont rendus visibles, effacés ou mis en scène. Les formes d’archivage, loin d’être neutres, participent dès lors à ces opérations.

4Le premier chapitre retrace l’histoire des campagnes de « pacification » menées par l’armée birmane, en les reliant aux violences coloniales de conquête des territoires et de contrôle des populations et en montrant comment elles produisent des formes spécifiques de documentation. Il met en évidence que ces archives ne décrivent pas simplement la violence, mais participent à la fabriquer en rendant certains corps visibles et d’autres inexistants. Le deuxième chapitre examine le cas du travail forcé et les récits construits autour de celui-ci. Il met en lumière la manière dont des organisations comme le Karen Human Rights Group ont transformé des pratiques de collecte de témoignages en véritables archives, qui obéissent à des logiques de standardisation dictées en partie par les attentes des bailleurs et des institutions internationales, pour transformer une contrainte plus ou moins diffuse en violation juridiquement qualifiable. Le troisième chapitre interroge les formes visuelles et statistiques à travers lesquelles les déplacements forcés et les famines sont documentés. Il montre que les représentations humanitaires, telles que les indicateurs nutritionnels, les profils de déplacés ou les cartes de vulnérabilité, si elles visent à alerter, simplifient également la complexité des contextes et tendent à occulter la dimension politique de la privation de ressources, notamment son statut de technique de domination territoriale et de contrôle des populations. Le quatrième chapitre traite de la mise en récit de la mort, à partir de témoignages de victimes ou de survivants. Ken MacLean y souligne le caractère incertain de la narration dans les cas de violence extrême, où les témoins eux-mêmes peuvent être disqualifiés si leur récit ne cadre pas avec les formats attendus. Le cinquième chapitre, enfin, s’intéresse aux pratiques d’enquête elles-mêmes, notamment aux jeux de citation, de validation, de reprise, qui structurent l’économie documentaire des droits humains. Il y est aussi question du rôle des enquêteurs, de leur posture, de leur pouvoir dans le processus de fabrication du fait.

5Ce qui traverse l’ensemble de l’ouvrage, c’est une attention constante à la matérialité des pratiques de production de documents. Ken MacLean décrit des gestes ; comme prendre des notes, cadrer une photo ou encore reformuler un propos pour qu’il puisse passer dans une grille de lecture juridique façonnée et normée par le développement des cours de justice internationales afférentes aux droits humains. Il ne s’agit pas de mettre en doute les faits de violence, ni de dénoncer un quelconque relativisme. Il s’agit au contraire de mieux comprendre ce que suppose le fait de décrire pour prouver, puis de faire circuler des descriptions ordonnées dans des circuits juridiques internationaux. L’un des apports majeurs du livre est bien de montrer que les organisations qui documentent les atteintes aux droits humains ne disposent pas simplement de données qui seraient déjà là : elles les produisent, en fonction de contraintes multiples, à travers un travail de standardisation, et donc parfois au prix d’effacements. Le fait documenté ou les verbatims sont toujours des versions abrégées d’un événement, issues d’un travail de sélection, de reformulation, de mise en forme.

6Empreint de réflexions issues de l’historiographie récente et de réflexivité ethnographique, mais sans aller jusqu’à engager un dialogue avec l’épistémologique féministe du savoir situé, le projet de Ken MacLean ne se limite donc pas à une simple critique des biais liés à la production de récits véridiques. Il ouvre aussi des pistes pour repenser les pratiques documentaires. En analysant les impasses et les silences qui traversent la fabrique d’archives sur les atteintes aux droits humains, il permet de saisir la violence étatique comme un régime de visibilité. L’enjeu n’est donc plus seulement de dénoncer ce qui est tu. Il s’agit également de comprendre comment certaines choses deviennent dicibles, visibles, et d’autres non. À travers cette étude, l’auteur aborde la question, centrale pour les populations ayant subi une violence d’État massive, comme au Cambodge, en Iran ou encore en Palestine, de la production de faits dans la lutte pour la reconnaissance et la justice. Ce livre s’adresse ainsi autant aux chercheurs et chercheuses en anthropologie et en études asiatiques qu’aux professionnel·les des droits humains. Il offre une réflexion exigeante et utile sur ce qui est souvent tenu pour acquis : le fait, la preuve, l’archive. En cela, Crimes in Archival Form constitue une contribution à la croisée entre réflexivité de l’enquête, historiographie, anthropologie critique du droit et l’étude des violences politiques.

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Note de fin

1 Les « quatres coupes », ou « four cuts » en anglais, et ဖြတ်လေးဖြတ် (hpyat lay hpyat) en birman, désignent une stratégie de contre-insurrection initiée dans les années 1960 par l’armée birmane et systématisée ensuite dans les régions frontalières habitées par des minorités ethniques et leurs groupes armés (karen, shan et kachin principalement). Cette stratégie vise à isoler ces groupes en « coupant » quatre ressources indispensables à leur survie (recrues, nourriture, financements et information), notamment en détruisant les villages et les récoltes pour forcer le déplacement des populations dans une logique proche des pratiques coloniales de pacification.

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Pour citer cet article

Référence papier

Stéphen Huard, « Ken MacLean, Crimes in Archival Form: Human Rights, Fact Production, and Myanmar »Moussons, 47 | 2026, 127-129.

Référence électronique

Stéphen Huard, « Ken MacLean, Crimes in Archival Form: Human Rights, Fact Production, and Myanmar »Moussons [En ligne], 47 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/moussons/14451 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16gut

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