Navigation – Plan du site

AccueilNuméros47Comptes rendusLivresDavid Van Reybrouck, Revolusi. L’...

Comptes rendus
Livres

David Van Reybrouck, Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne

Actes Sud, Arles, 2022, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin et Philippe Noble, 609 p.
Rémy Madinier
p. 129-135
Référence(s) :

David Van Reybrouck, Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne, Actes Sud, Arles, 2022, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin et Philippe Noble, 609 p.

Texte intégral

1Auteur à succès grâce à son essai Congo. Une histoire, publié en 2010 pour la version néerlandaise et en 2012 pour la version française (déjà chez Actes Sud), David Van Reybrouck reprend avec Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne une démarche solidement éprouvée : construire un ouvrage grand public à partir de solides lectures scientifiques, de très nombreux entretiens (185 pour ce seul ouvrage) et une écriture vivante et imagée. Pour qui s’intéresse à l’Indonésie, sans vouloir se plonger dans une littérature spécialisée qui se décline en plusieurs langues, l’ouvrage constituera une robuste introduction à la période fondatrice de cet État-nation méconnu. Le chapitre introductif s’ouvre, d’ailleurs, sur le constat de l’étonnante invisibilité de l’Indonésie, au regard de son poids démographique (quatrième pays le plus peuplé au monde avec 270 millions d’habitants en 2020) et religieux (il abrite la plus grande communauté musulmane de la planète), de son étendue géographique (le plus grand archipel du monde avec ses 13 466 îles) et de son dynamisme économique. Largement absent des représentations occidentales et donc de ses librairies, le pays des « superlatifs démographiques et géographiques » a pourtant un autre intérêt à l’échelle mondiale : il fut le premier État à proclamer son indépendance à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un événement dont la portée planétaire fut consacrée, dix années plus tard par le succès de la conférence afro-asiatique de Bandung, ce « 14 juillet planétaire », selon l’heureuse formule du journaliste Arthur Conte (p. 20).

2Une fois le décor planté, le chapitre 2 propose un survol à grands pas de l’histoire indonésienne – depuis l’expansion d’Homo erectus jusqu’à l’arrivée des colons occidentaux dans la région – et distingue cinq phases dans l’expansion néerlandaise en Asie du Sud-Est, entre 1605 et 1914. La première est celle, au xviie siècle, de l’essor de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) : une colonisation de prédation reposant sur « de longues routes commerciales et de petites citadelles » (p. 46) et sur une violence systémique. La seconde phase débute à l’aube du xviiie siècle : alors que sa mainmise sur le commerce des épices est enfin consolidée, la VOC subit les conséquences d’une relative désaffection des épices, portée par la « nouvelle cuisine française », et doit se tourner vers de nouveaux produits, dont l’intérêt se développe alors en Europe : le café, le thé, le sucre, le tabac et le cacao. Le centre de gravité économique de la colonie se déplace alors des Moluques vers Java et Sumatra. Mais l’administration de ce territoire en pleine expansion devient de plus en plus coûteuse : confrontée à des décès massifs parmi ses employés (principalement dus à la malaria et aux nombreuses interventions militaires), la VOC voit son modèle économique s’épuiser jusqu’à sa faillite de 1799. La troisième phase (1800-1816), la plus brève, est celle d’une importante transition institutionnelle. La colonie de la République batave (devenue Royaume de Hollande) en 1806 est soumise à l’influence napoléonienne puis à l’occupation britannique. Deux gouverneurs généraux, Daendels puis Raffles, y introduisent des réformes modernisatrices qui posent les fondements d’un État colonial centralisé et rationnel. La quatrième phase (1830-1870) est dominée par un « système des cultures » (cultuurstelsel) d’une redoutable efficacité financière mais qui entraîne une paupérisation dramatique. Famines, épidémies de choléra et surmortalité frappent les régions les plus productives de Java où les paysans sont contraints de consacrer 20 % de leurs terres à des cultures d’exportation imposées tout en effectuant de nombreuses corvées. La dénonciation de ce régime d’exploitation trouve un écho retentissant avec Max Havelaar (1860), roman à charge de Multatuli, fondateur de la critique anticoloniale néerlandaise. Enfin, la cinquième phase (1870-1914) consacre l’expansion territoriale complète de l’empire néerlandais, accélérée par les effets du percement du canal de Suez. L’Archipel est désormais intégré à l’économie mondiale : mines, plantations privées, concessions lucratives sur l’opium, le sel et sur divers produits tropicaux. Peuplée de 40 millions d’habitants pour moins de 5 millions de métropolitains, en 1900, la colonie est un espace de capitalisme avancé, à l’origine d’un « second âge d’or » néerlandais, mais rongé par des inégalités criantes et des tensions croissantes.

3Après cette brève synthèse, David Van Reybrouck en arrive au cœur de son sujet, à savoir l’émergence de l’Indonésie en tant qu’État-nation. Son troisième chapitre (« Le Paquebot colonial »), développe une métaphore inspirée du naufrage du Van der Wijck, en 1936, et que l’on retrouvera dans les parties suivantes. Les « rapports sociaux dans un monde en mutation, 1914-1942 » sont saisis au travers des trois classes d’un paquebot : les colons européens et quelques riches autochtones au pont supérieur ; une élite intermédiaire souvent indo-européenne au pont médian (ces deux minorités faisant partie des « passagers de salon ») ; la masse des colonisés enfin (les « passagers de pont »), voyageant sans cabines et dans des conditions spartiates. Mobilisant données démographiques et juridiques, l’auteur met en lumière la viscosité du système colonial : rares sont les passerelles entre les ponts, même pour les élites indigènes éduquées, à l’instar de ces diplômés de l’école de médecine coloniale (STOVIA) qui fondent le Budi Utomo en 1908. Bien que distingués parmi les autochtones, ces derniers subissent une humiliation sociale permanente : wagons de troisième classe, sièges refusés lors des réceptions. Comme le note justement David Van Reybrouck, c’est cette frustration des élites, bien plus que la misère des masses, qui alimente les débuts du nationalisme indonésien. Les « mouvements anticolonialistes, 1914-1933 » sont étudiés au chapitre 4, dont le titre – « Des mouches qui gâtent l’onguent du pharmacien » – est emprunté à un discours du Premier ministre néerlandais Colijn. L’auteur s’attache en particulier à décrire la trajectoire de Oemar Said Tjokroaminoto, formé dans l’enseignement colonial, puis employé dans l’industrie sucrière avant de se consacrer au journalisme et au syndicalisme. En 1914, il accède à la présidence du Sarekat Islam (SI), fondée deux ans plus tôt. Sous sa direction, cette organisation devient un mouvement de masse, ce à quoi ni le Budi Utomo, ni l’Association des Indes (Indische Vereeniging qui regroupait les étudiants indonésiens aux Pays-Bas) ne parvinrent. Dans cette lutte anticoloniale, l’auteur distingue, un peu schématiquement, trois grandes périodes : celle de l’islam politique (années 1910), celle du communisme (années 1920) et enfin celle du nationalisme « neutre religieusement » (années 1930) dont Soekarno fut le principal dirigeant. Nuançant son propos, David Van Reybrouck montre cependant comment ces courants se chevauchent et s’entrecroisent. Tjokroaminoto (dont l’épouse tient une pension pour étudiants) accueille ainsi plusieurs futurs cadres du pergerakan (« mouvement » nationaliste) comme Kartosuwirjo (plus tard leader du mouvement islamiste radical Darul Islam), Semaun, Alimin et Musso (futurs dirigeants du parti communiste) et enfin Soekarno lui-même. Durant la première phase, le gouvernement colonial répond à l’extension très rapide du Sarekat Islam (700 000 adhérents en 1916) par une politique très pragmatique bien décrite dans l’ouvrage : seules ses sections locales sont reconnues et une vague représentation (15 Indonésiens pour 39 membres) est offerte aux colonisés, au travers d’une « assemblée du peuple » (Volksraad), instance consultative non élue. Le second temps du nationalisme, marqué par la radicalisation d’une partie de la jeunesse issue de la petite classe moyenne (commerçants, employés, cadres de rang modeste) est abordé en suivant les itinéraires de Henk Sneevliet et de Semaun. Ce dernier, à l’image de toute l’aile gauche du Sarekat Islam, s’en émancipe progressivement pour rejoindre l’Association sociale-démocrate des Indes (ISDV, fondée en 1914) puis le Parti communiste d’Indonésie (PKI, fondé en mai 1920) pour se lancer dans la lutte révolutionnaire. Mais l’échec de l’insurrection communiste de 1926-1927, qui conduit à l’arrestation de plus de 13 000 personnes, scelle le sort de ce courant jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. S’ouvre alors le troisième temps de la lutte anticoloniale, dominée par un nationalisme à large spectre, né simultanément parmi les étudiants indonésiens aux Pays-Bas (les premiers à utiliser le terme d’Indonésie dès 1922) et au sein de la jeunesse de la colonie. Soekarno tente de rassembler l’ensemble des courants politiques sous la bannière de son Parti national d’Indonésie (PNI, 1927). Le « serment de la jeunesse » (1928) constitue la pierre angulaire de ce mouvement unioniste en proclamant son attachement à « un seul pays, un seul peuple et une seule langue ». Dernier gouverneur général à se revendiquer de la « politique éthique » du début du siècle, De Graeff fait juger et exiler Soekarno mais, dans le même temps, accorde une majorité aux Indonésiens au Volksraad. La crise du début des années 1930 met fin à tout espoir d’association égalitaire entre la métropole et sa colonie. La paupérisation de la population, dont les intérêts économiques sont ramenés au rang de simple variable d’ajustement des marchés, est massive. Les Néerlandais, à l’image du nouveau gouverneur général De Jonge, qui affirme que les Pays-Bas sont encore là pour trois-cents ans, s’enferment dans leur égoïsme colonial.

4Le cinquième chapitre est une analyse méthodique de la lente et inexorable érosion du système colonial (1934-1941). Pendant que la grande masse des 60 millions d’habitants des Indes néerlandaises végète misérablement (l’alimentation représente 60 % des dépenses des ménages), le « pont supérieur » colonial profite d’une ségrégation résidentielle symbolisée par les 32 terrains de golf de l’archipel – « plus qu’aux Pays-Bas eux-mêmes » (p. 131). Les crises des années 1920 et du début des années 1930 ayant empêché les promesses de la politique éthique d’être tenues, les passerelles menant au pont supérieur rouillent ou sont même enlevées. Le mur racial demeure et même se renforce avec la dérive fascisante de la population européenne : en 1935, le mouvement national-socialiste (Nationaal-Socialistische Beweging, NSB) comptait, en proportion, trois fois plus de membres dans les Indes qu’en métropole. L’ordre était désormais maintenu par une répression impitoyable et les révoltes, grèves et rassemblements de masse cessent presque totalement. Ce « calme plat » qui donne son nom au chapitre est toutefois trompeur : entre 1934 et 1941, la population augmente de 600 000 personnes supplémentaires chaque année et la jeunesse indonésienne (61 % des Indonésiens ont moins de 25 ans en 1939) a compris que l’éducation était instrumentalisée, non comme ascension vers l’égalité, mais comme simple alibi. Le refus du pouvoir colonial d’examiner la très modérée « pétition Sutardjo » qui réclamait, en 1936, une modeste conférence chargée de proposer une évolution très progressive vers une autonomie dans le cadre du royaume des Pays-Bas en est l’un des signes les plus patents. Malgré une brève ouverture du dernier gouverneur général, Tjarda van Starkenborgh Stachouwer, le fragile fil de la coopération ne peut être renoué avant que l’Indonésie ne se retrouve coupée de la métropole après l’invasion de cette dernière par les troupes allemandes en mai 1940.

5Deux termes, humiliation et pétrole, expliquent selon David Van Reybrouck l’invasion des Indes néerlandaises par le Japon en janvier 1942. L’humiliation est celle consécutive à la Première Guerre mondiale. Bien que figurant dans le camp des vainqueurs le Japon ne fut jamais traité d’égal à égal par les pays occidentaux. La militarisation du régime et le blocus pétrolier américain conduisent à l’offensive sur l’Asie du Sud-Est. L’auteur décrit l’effondrement du régime colonial néerlandais face à l’avancée japonaise qui met à nu la fragilité structurelle du « pacte colonial » (chapitre 6). Hormis dans quelques régions, comme aux Moluques, le recrutement de troupes locales se heurte aux sentiments nationalistes bafoués : « après les avoir ignorés pendant des décennies, on leur accordait le droit de se mettre au garde-à-vous » (p. 154). À la grande stupeur des Hollandais, une partie de la population accueille favorablement les Japonais qui, en trois mois, parviennent à s’emparer de l’ensemble de l’Asie du Sud-Est en ne perdant que 2 000 soldats (dont 845 pour les Indes néerlandaises). Paradoxalement c’est aux Pays-Bas que l’engagement des Indonésiens contre l’occupation (allemande en l’occurrence) est le plus marqué. Parmi les quelque 800 Indonésiens recensés, environ un sur treize prend part à la résistance, un taux bien supérieur à celui des Néerlandais (un sur 360). Leur implication alla de la diffusion de journaux clandestins à l’aide apportée aux Juifs et autres personnes traquées. À la libération, cet engagement valut à l’organisation nationaliste Perhimpoenan Indonesia de se faire acclamer lorsqu’elle défila, en mai 1945, dans les rues d’Amsterdam, derrière le drapeau rouge et blanc (p. 191).

6Dans la colonie, la brève période d’occupation japonaise (à peine plus de trois ans) suffit à effacer près de trois-cents ans de présence néerlandaise (chapitre 7). Le pays étant désormais à l’heure de Tokyo, on avance les montres d’une heure et demie et l’année 1942 devient l’an 2602. Les Néerlandais – internés – et leur langue disparaissent de l’espace public. Pour appuyer leur fiction d’une communauté d’intérêt, les Japonais suppriment les distinctions raciales, encouragent l’emploi de la langue indonésienne et autorisent les habitants à se désigner comme Indonésiens. Les principaux responsables nationalistes sont libérés et, dans un subtil jeu d’équilibre, favorisent tour à tour les nationalistes « neutres religieusement » (Soekarno et Hatta) et les organisations musulmanes. En leur confiant des moyens importants (émissions radiodiffusées, rassemblements de masse), ils confèrent à ces courants une audience inédite. Mais la réalité de l’occupation ne tarde pas à doucher les espoirs de ces premiers mois. Dès le début de l’année 1943, elle se révèle n’être qu’une nouvelle phase asiatique du colonialisme (chapitre 8). La vie quotidienne des Indonésiens se dégrade : les transports sont paralysés, la production de riz s’effondre, les romusha (travailleurs forcés) sont enrôlés par centaines de milliers et plus de 20 000 femmes sont victimes des réseaux de prostitution forcée organisés par l’armée. Près de 2,4 millions de personnes – soit 5 % de la population – meurent de faim durant l’occupation japonaise (p. 240). Dans le même temps, plusieurs organisations sont fondées pour encadrer la population. Certaines se dotent de milices et l’une d’elles, la PETA, constitue même un embryon d’armée indigène. Les contradictions de cette politique ne tardent pas à apparaître. Ne pouvant se permettre de mener deux guerres de front, le Japon inaugure, en septembre 1944, un processus devant conduire à l’indépendance (chapitre 9). Ce dernier échappe progressivement au contrôle des cadres désignés par l’occupant. Les pemuda, cette jeunesse galvanisée et militarisée par l’occupant s’en emparent et réclament « la liberté ou la mort » lors du grand congrès qu’elle tient à Bandung en mai 1945. Dans le chaos de la fin de la guerre, la proclamation de la République d’Indonésie, le 17 août 1945, constitue un remarquable compromis entre les différents courants nationalistes (en particulier sur la question religieuse) mais également avec les Japonais : l’indépendance n’a pas été formellement demandée à l’occupant mais elle est datée de l’année 2605 du calendrier impérial. La guerre n’est cependant pas terminée pour l’ancienne colonie néerlandaise : cinquième pays le plus touché en proportion avec 4 millions de morts (6 % de la population), premier pays pour la part occupée par les civils dans ces pertes (99,7 %, devant la Pologne !) l’Indonésie devra encore attendre quatre longues années, minutieusement décrites dans l’ouvrage, avant de voir son indépendance reconnue.

7La première étape de ce long chemin est celle de l’éphémère contrôle britannique : chargées de superviser le retrait japonais et l’évacuation des prisonniers, les troupes du Royaume-Uni se trouvent confrontées à la réalité d’un mouvement nationaliste débordé par les pemuda (chapitre 10). En septembre, un drapeau néerlandais imprudemment levé à Surabaya par les premières troupes hollandaises acheminées par les Anglais déclenche une émeute sanglante. Elle constitue la première étape d’une révolution populaire à laquelle les Alliés ne sont pas préparés. Le départ des dernières troupes japonaises se fait dans un désordre indescriptible. Les ressortissants hollandais, pour la plupart encore emprisonnés, sont relativement épargnés. Ce n’est pas le cas des Indo-Néerlandais, sur lesquels les pemuda déversent leur rage : entre 4 000 et 20 000 d’entre eux, selon les estimations, sont massacrés et souvent torturés. Dans les mois qui suivent, un semblant de vie politique prend forme (chapitre 11). Devant la perspective de voir les Hollandais remplacer les Britanniques, Sukarno et une grande partie du gouvernement s’installent à Yogyakarta, désormais capitale de la République. Soetan Sjahrir, le nouveau Premier ministre – qui, contrairement à Soekarno et Hatta, s’était toujours montré farouchement anti-japonais et jouit de ce fait de la confiance des Alliés – demeure à Jakarta pour conduire les négociations. Apport indiscutable de l’ouvrage, David Van Reybrouck se penche sur l’un de ses aspects les moins connus des affrontements qui perdurent entre pemuda et troupes britanniques, à savoir la participation massive (26 bataillons sur 30) de soldats originaires du sous-continent indien. L’auteur s’est rendu au Népal pour interroger certains de ces « Gurkhas » – dont le nom en est venu à désigner l’ensemble des troupes indo-britanniques – qui eurent pour mission de désarmer les Japonais et de rétablir l’ordre.

8Malgré les combats, la diplomatie parvient cependant à se frayer un fragile chemin : les efforts conjoints de Sjahrir et du négociateur hollandais Schermerhorn, lui-même ancien Premier ministre, aboutissent, en novembre 1946, à la signature des accords de Linggajati qui marquent la reconnaissance par les Pays-Bas de l’autorité de la République sur une partie de Java et de Sumatra. Très critiqué en métropole par les lobbys conservateurs, cet accord est progressivement vidé de sa substance par les autorités hollandaises (chapitre 12). Arguant des troubles qui persistent, les Pays-Bas imposent sans cesse de nouvelles conditions à la poursuite des négociations. Ils tentent de noyer la République dans un système fédéral multipliant les États associés et appliquent un blocus sur les territoires républicains (chapitre 13). En juillet 1947, les Pays-Bas lancent leur première « opération de police », vaste offensive militaire qui rompt avec leurs engagements antérieurs. En quelques jours, des forces néerlandaises moins nombreuses mais nettement supérieures sur le plan matériel s’emparent de larges portions des territoires républicains de Java et de Sumatra. La République, désormais exsangue, ne rassemble plus qu’environ trente millions d’habitants et ne contrôle plus qu’un quart de la production nationale. Loin de clore le conflit, cette première « agression militaire », selon la terminologie indonésienne, entraîne une escalade de violences, y compris au sein du camp républicain. Le processus diplomatique paraît alors dans l’impasse et, comme le souligne David Van Reybrouck, « les années 1948 et 1949 semblent n’être qu’une répétition des deux années précédentes » (p. 395).

9Sous la pression internationale, l’accord de Renville est signé en janvier 1948, mais il est rapidement vidé de sa portée par une nouvelle surenchère néerlandaise, visant notamment à exploiter les divisions internes indonésiennes. La crise de septembre 1948, marquée par l’épisode de Madiun et la répression des milices communistes, modifie toutefois l’équilibre diplomatique en conduisant les États-Unis à infléchir leur position en faveur de la République (chapitre 14). Malgré les avertissements américains, les Pays-Bas déclenchent une seconde « opération de police », s’emparent de Yogyakarta et arrêtent le gouvernement républicain. Les violences de masse commises à cette occasion, longtemps occultées, ne sont révélées aux Pays-Bas qu’à partir des années 1970 ; David Van Reybrouck en renouvelle utilement l’analyse à partir d’un vaste corpus d’entretiens (p. 433-449).

10Contraints par Washington, les Pays-Bas reprennent finalement les négociations. Les accords de la Table ronde, signés en novembre 1949, consacrent à la fois une victoire diplomatique et une défaite économique pour la République d’Indonésie : si une « République des États-Unis d’Indonésie » est reconnue, les intérêts économiques néerlandais sont largement préservés et le nouvel État hérite de la dette des Indes néerlandaises. Pour les Pays-Bas, l’abandon de la colonie ouvre l’accès au plan Marshall, allège le fardeau financier de la reconstruction et maintient les bénéfices tirés des anciennes entreprises coloniales (p. 455). L’ouvrage s’achève sur l’analyse des lendemains de l’indépendance (chapitre 15) – entre désenchantement néerlandais et euphorie indonésienne – et sur l’étude de la conférence de Bandung, moment décisif qui marque l’irruption durable de l’Indonésie sur la scène internationale.

11On l’aura compris à la lecture des pages qui précèdent, l’ouvrage de David Van Reybrouck doit être appréhendé pour ce qu’il est : une synthèse alerte et efficace d’une partie de la vaste littérature scientifique consacrée à l’émancipation indonésienne. Appuyé sur une chronologie volontairement resserrée, il propose un récit vivant, articulant parcours individuels et analyses nourries de lectures solides, présentées dans un essai bibliographique substantiel (p. 503-530). Celui-ci repose toutefois presque exclusivement sur des ouvrages en néerlandais et, dans une moindre mesure, en anglais, laissant largement de côté la production scientifique en indonésien et, plus surprenant encore, en français. Si ce prisme linguistique permet de rendre accessible au lectorat francophone un savoir précieux issu des recherches menées dans l’ancienne métropole coloniale, il conduit en revanche à marginaliser des approches fondées sur des sources exclusivement indonésiennes, en particulier sur les dimensions sociales et régionales de la Revolusi, peu développées dans l’ouvrage.

12L’histoire orale, second pilier de l’enquête, apporte des éclairages précieux et confère au récit une épaisseur humaine indéniable, sans toutefois donner lieu à une réflexion explicite sur les mécanismes, bien documentés, de la reconstruction mémorielle. Dotée d’un sens manifeste de la formule, l’écriture se révèle le plus souvent agréable, même si certaines images – tel que le recours à des analogies contemporaines comme l’application Tinder pour évoquer des temporalités longues – peuvent dérouter. On relève également quelques raccourcis discutables, comme l’attribution des revendications séparatistes d’Aceh à des « fondamentalistes islamiques » (p. 21), catégorie inadéquate pour qualifier l’identité religieuse du GAM (Gerakam Aceh Merdeka, Mouvement pour la libération d’Aceh). Enfin, le dispositif de notes, peu commode, impose au lecteur des allers-retours constants entre références abrégées et bibliographie finale.

13Ces quelques réserves ne doivent pas occulter l’apport indéniable de Revolusi à la diffusion des savoirs sur l’Indonésie auprès d’un large public et il convient de saluer l’auteur pour cette très solide contribution à l’art délicat de la vulgarisation scientifique.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Rémy Madinier, « David Van Reybrouck, Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne »Moussons, 47 | 2026, 129-135.

Référence électronique

Rémy Madinier, « David Van Reybrouck, Revolusi. L’Indonésie et la naissance du monde moderne »Moussons [En ligne], 47 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/moussons/14462 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16guu

Haut de page

Auteur

Rémy Madinier

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search