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Janet Hunter, Patnaree Srisuphaolarn, Pierre van der Eng and Julia S. Yongue, eds, Ethics, Business and Capitalism: Thailand and Indonesia in an Asian Perspective

Singapore, Nus Press, 2024, 304 p.
Pierre Alary
Référence(s) :

Janet Hunter, Patnaree Srisuphaolarn, Pierre van der Eng and Julia S. Yongue, eds, Ethics, Business and Capitalism: Thailand and Indonesia in an Asian Perspective, Singapore, Nus Press, 2024, 304 p.

Cet article est une traduction de :
Janet Hunter, Patnaree Srisuphaolarn, Pierre van der Eng and Julia S. Yongue, eds, Ethics, Business and Capitalism: Thailand and Indonesia in an Asian Perspective [en]

Texte intégral

1Ethics, business and Capitalism. Thailand and Indonesia in an Asian Perspective, dirigé par Janet Hunter, Patnaree Srisuphaolarn, Pierre van der Eng et Julia S. Yongue, se penche sur des dynamiques sociales contemporaines spécifiques aux entreprises privées en Thaïlande et en Indonésie. Ce livre, composé de douze chapitres, met l’accent sur les représentations éthiques et les valeurs qui façonnent l’entrepreneuriat dans un monde contemporain. Elles occupent une place centrale, subissent des influences extra-nationales, et prennent corps dans des processus historiques propres à chaque pays.

2L’introduction (chapitre 1) s’appuie sur des considérations théoriques et empiriques pour questionner un modèle économique universel selon certains : le capitalisme actionnarial (shareholder capitalism) où le profit individuel du possédant serait le seul objectif de l’entreprise privée. L’ouvrage défend une perspective différente et intègre les considérations morales, l’équilibre entre intérêts individuels et collectifs, la responsabilité sociale des entreprises et les liens avec le développement général du pays. Sous différentes formes les autres chapitres caractérisent les stratégies des acteurs locaux et soulignent les dimensions, extérieures à la logique de profit individuel, qui donnent un sens social singulier à l’entreprise familiale. À l’exception du second chapitre, l’ouvrage ne repose pas sur des analyses comparatives entre les deux pays. Il décortique des configurations où plusieurs dimensions s’articulent et dessinent des trajectoires entrepreneuriales spécifiques. Dans un premier temps, nous présenterons les dimensions les plus marquantes. Elles sont regroupées en deux « familles » transversales à plusieurs chapitres. La seconde partie de la recension amorce une discussion critique sur l’ouvrage et fait part de certaines interrogations.

3La famille et l’ethnicité. Le modèle d’entreprise privée étudié par les auteurs est fortement lié à des familles. Elles sont parfois personnifiées par un de ses membres qui occupe une place centrale. Il est à l’origine du mythe fondateur : le jeune homme qui occupe les tâches les plus pénibles au sein du petit commerce familial (chapitre 8). Des ruptures plus ou moins fortes s’opèrent, il fait des choix stratégiques judicieux et bâtit progressivement un « empire ». Le produit importé du Japon, « Powder shampoo » à l’origine de la réussite, s’inscrit également dans l’histoire du succès. Généralement, la figure de l’entrepreneur « héros » est valorisée et la réussite est mise en scène, par des autobiographies ou des biographies (chapitre 10). Si la famille n’est pas réellement personnifiée, elle est alors perçue comme une entité. Ses membres occupent les postes-clés et cette forme de népotisme structure des liens solides fondés sur la confiance. Cependant, la distribution des fonctions d’encadrement à partir de liens familiaux n’est pas obligatoirement synonyme d’efficacité. Selon l’auteur du chapitre 7, privilégier l’appartenance au clan familial et non la compétence des cadres serait un frein au développement des firmes. L’ouvrage insiste sur les dynamiques familiales sans oublier l’importance d’autres types de liens. L’appartenance « ethnique » des entrepreneurs n’est pas neutre (chapitres 5 et 8).

4Ainsi, l’organisation des entreprises privées étudiées dépend souvent de liens familiaux et d’une histoire ethnique (réelle ou reconstruite) nécessaires à la confiance. Le « mobile de gain » n’explique pas tous les choix, ces deux dimensions structurent les relations au sein de l’entreprise et façonnent les modèles entrepreneuriaux thaïlandais et indonésiens.

5La philosophie et la philanthropie. Le terme « philosophie » semble traduire une vision du rôle de l’entreprise, pour certains entrepreneurs, et rebondit sur ses objectifs. Le profit individuel du propriétaire ne se trouve pas au sommet de la hiérarchie. Les personnes prises en exemple dans l’ouvrage considèrent l’entreprise comme une structure productive au service d’un projet plus global. Il peut dépendre d’une stratégie nationale (chapitre 2) et le sort de l’entreprise, qui participe à l’effort de croissance, est lié à celui des autres agents. D’un point de vue théorique, pour plusieurs auteurs, la place et le rôle de l’entreprise trouvent leurs origines, plus ou moins abouties, dans les réflexions de Shibusawa. Ce dernier ne sépare pas l’entreprise du corps social, elle est une partie du tout. La bonne santé des entreprises conditionne l’épanouissement du corps social et vice-versa. Cette « philosophie » porte sur les interdépendances et l’entreprise doit produire pour réaliser des profits, proposer un projet cohérent aux personnes qui la font vivre (les travailleurs) et rémunérer équitablement les investisseurs. Elle participe au et s’inscrit dans le processus de développement de la nation. Les entrepreneurs thaïlandais (chapitre 2) et indonésiens (Chapitre 4) revendiquent la filiation théorique avec Shibusawa qui façonne une image « noble » de l’entreprise. Les entrepreneurs estiment que les entreprises qu’ils dirigent ont une responsabilité envers les travailleurs. Ils valorisent une éthique intimement liée à des valeurs philanthropiques (chapitre 10) et mettent en avant la responsabilité sociale de l’entreprise (chapitre 9). Quand les structures publiques ne s’occupent pas, ou pas assez, de la protection sociale, de la santé, de l’éducation des salariés ou de leurs enfants, les structures qui les emploient doivent prendre le relais. Outre les types de responsabilité sociale des entreprises, l’innovation technique participe également au processus de différenciation des modèles économiques. En Thaïlande, l’organisation de la production a beaucoup évolué. La part de l’agriculture dans le PIB (produit intérieur brut) a diminué et le modèle industriel se recompose en permanence (chapitre 6). Son évolution dépend d’un ensemble de facteurs (les réseaux extra-nationaux, les politiques publiques thaïlandaises, des choix de recherche/développement) dont la combinaison, socialement située, façonne la trajectoire thaïlandaise.

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6Le chapitre 11 propose une réflexion un peu en marge de l’ouvrage. Il confronte un niveau d’abstraction théorique, assez distant de l’observation dans certains cas, pour démontrer que des arbitrages en faveur de l’autosuffisance, versus une organisation où la production est destinée au « marché », font sens. L’auteur oppose un capitalisme où le marché est libre à un modèle où le foyer assure son propre approvisionnement en biens alimentaires. Les relations économiques du modèle autosuffisant régleraient l’insécurité de la relation marchande, limiteraient les phénomènes de pauvreté et renforceraient certains liens sociaux. L’analyse proposée par l’auteur repose sur des hypothèses qu’il vérifie à partir de l’exemple du secteur agricole en Thaïlande.

7Les différents chapitres d’Ethics, Business and Capitalism. Thailand and Indonesia in an Asian Perspective valorisent la diversité des trajectoires et offrent un matériau intéressant pour analyser la grande diversité des dynamiques économiques. Ils alimentent les réflexions sur la pluralité des modèles entrepreneuriaux en Thaïlande et en Indonésie, voire au-delà. L’apocryphe universalité de la rationalité instrumentale est largement contestée et l’accent est mis sur des formes de rationalités historiquement et socialement situées. Les calculs des agents dépendent d’un faisceau de relations, de valeurs, de représentations dont la « matière » et la combinaison sont idiosyncrasiques. Les analyses économiques des auteurs valorisent l’hétérogénéité des trajectoires nationales ou celles des entreprises. Cette part du livre est bien documentée et très intéressante. En revanche, les outils théoriques mobilisés par les auteurs interrogent le lecteur qui cherche parfois l’unité théorique de ce travail. L’introduction (chapitre 1) propose un cadrage théorique pour délimiter les analyses, mais il reste laxe et les chapitres ne corrigent pas réellement ce problème. La polysémie des concepts perturbe parfois, les niveaux d’abstractions ne semblent pas suffisamment distingués, ce qui limite la portée analytique de l’ouvrage.

8Une forme de polysémie. Le terme capitalisme figure dans le titre, il semble central mais ce concept, jamais défini, est parfois associé à d’autres termes, « free market capitalism ; shareholder capitalism » par exemple. Apparemment, il constitue un tout polyforme dans lequel les entreprises privées évoluent. Or, le capitalisme ne repose pas obligatoirement sur la propriété privée des facteurs de production et ce modèle politico-économique a une dimension « totale ». Parce qu’il ne délimite pas l’objet étudié, l’usage de ce terme interroge. Y a-t-il plusieurs formes de capitalisme ? Que cherche-t-on à étudier exactement ?

9La polysémie conceptuelle trouve un écho dans la bibliographie. L’abondante littérature sur le capitalisme est assez peu mobilisée. Les descriptions théoriques du capitalisme sont très nombreuses et elles n’identifient pas de convergences vers un modèle canonique. Le capitalisme est marqué par une grande diversité de formes et par de multiples trajectoires nationales en constantes évolutions (cf. Théorie de la régulation). Les travaux déjà publiés sur le capitalisme auraient certainement aidé les auteurs à identifier des mécanismes spécifiques pour approfondir leurs analyses. Par exemple, inscrire l’éthique dans la dynamique du capitalisme mettrait en valeur son importance. Le capitalisme repose sur une asymétrie fondamentale entre le travail, celui qui vend son temps et ses compétences à un prix, le salaire, et celui qui possède des capitaux que le travail valorise. L’éthique : un « bon » patron qui met en place des actions pour les travailleurs ; le mérite individuel ; la place du propriétaire ; etc. façonne les comportements et fait accepter l’asymétrie à l’origine des inégalités. L’éthique produit des représentations nécessaires à l’acceptation de ces dernières et à l’épanouissement du modèle asymétrique. Le flottement conceptuel ne permet pas d’identifier clairement la profondeur de ces liens dans la mesure où les auteurs situent bien souvent le capitalisme et l’entreprise privée aux mêmes niveaux d’abstractions. Or ces deux concepts éclairent des réalités différentes et elles ne peuvent pas être mélangées dans un travail scientifique. La majorité des chapitres met généralement l’accent sur les techniques managériales, l’entreprise et l’entrepreneur, mais ce parti pris n’est pas réellement annoncé. Comme pour le concept de capitalisme, ces dimensions sont sous-théorisées et c’est une limite dans un environnement où la littérature foisonne. Elle aurait certainement offert un cadre structuré et fructueux.

10Ces deux niveaux d’imprécisions conceptuelles renvoient à l’influence, plus ou moins assumée et assez peu formalisée, des sciences économiques. Le lecteur se demande parfois si la théorie néoclassique, qui semble implicite, n’est pas assimilée à des phénomènes observables et si ses principes ne sont pas confondus avec des prescriptions de politiques économiques. Certes, les principes en question servent parfois de caution théorique aux politiques en faveur de la libre circulation et de la promotion de la concurrence (dont les effets supposément positifs irriguent les pensées politiques). En revanche, d’un point de vue analytique, les deux niveaux précités ne peuvent pas être confondus. Le socle de la théorie néoclassique repose sur des principes idéels, universels et normatifs où le marché autorégulé alloue efficacement les moyens de production. Les principes théoriques en question n’existent pas « naturellement » dans les sociétés étudiées. Quand ils existent, les phénomènes de concurrence, la libre circulation, la formation des prix, restent des constructions institutionnelles au service de certains groupes sociaux. Il reste à prouver qu’elles soient gages d’efficacité économique. Certains articles ne resituent pas suffisamment les principes théoriques néoclassiques dans leur cadre idéel et ils ne les distinguent pas assez des faits observables.

11Le cadre théorique de l’ouvrage pourrait être plus précis pour éviter une sorte de continuum entre le capitalisme, l’entreprise privée, l’influence de la théorie néoclassique et le programme politique néolibéral. Il ne fait pas suffisamment la distinction entre ces concepts et traite avec une forme d’homogénéité des niveaux d’analyses distincts. La plasticité conceptuelle a plusieurs conséquences scientifiques. Premièrement, elle peut influencer les résultats d’une recherche. Les conclusions du chapitre 11 seraient-elles possibles si le concept de « free market capitalism » était clairement défini ? Si c’est le cas, il semble important de démontrer que « free market » et « capitalism » débouchent sur une proposition théoriquement adaptée à l’analyse de l’économie agricole thaïlandaise. Sinon, il est difficile de saisir l’alternative que constitue l’autosuffisance. Est-ce une alternative à une forme de capitalisme, à l’influence des programmes politiques marqués par le néolibéralisme ? Deuxièmement, le flottement conceptuel masque une réflexion inaboutie sur l’entreprise privée qui constitue l’objet du livre comme nous l’indiquions. Troisièmement, l’ouvrage donne parfois une impression positive du modèle entrepreneurial. Il semblerait qu’il soit jugé plutôt favorablement. Les systèmes de domination (que l’éthique fait accepter) ne sont pas réellement décortiqués et la responsabilité sociale des entreprises n’est également pas discutée sous l’angle d’une stratégie aux profits des possédants. La dernière remarque porte sur le terme de philosophie, est-ce réellement une philosophie ou une vision de l’entreprise par l’entrepreneur. La limite entre philosophie et vision peut être ténue mais nous n’avons pas compris pourquoi, dans un ouvrage scientifique, le terme de philosophie est employé sans réflexion critique.

12Ces remarques ne remettent pas en cause la partie empirique de l’ouvrage. Les données factuelles sur certaines entreprises en Thaïlande et en Indonésie présentent un grand intérêt. Nous regrettons simplement qu’il soit annoncé un travail sur le capitalisme sans que cette notion structure les différentes analyses. La même remarque porte sur l’entreprise privée.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Alary, « Janet Hunter, Patnaree Srisuphaolarn, Pierre van der Eng and Julia S. Yongue, eds, Ethics, Business and Capitalism: Thailand and Indonesia in an Asian Perspective »Moussons [En ligne], 47 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/moussons/14549 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16guv

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