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Comptes rendus
Livres

Xing Hang, The Port: Hà Tiên and the Mo Clan in Early Modern Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 2024, 374 p.

Pascal Bourdeaux
p. 139-145
Référence(s) :

Xing Hang, The Port: Hà Tiên and the Mo Clan in Early Modern Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 2024, 374 p.

Texte intégral

  • 1 Pour l’essentiel, voir Lombard (1998) ; Schottenhammer (2008) ; Gipouloux (2009, 2011).

1L’étude de l’Asie du Sud-Est, définie comme point névralgique du commerce maritime transcontinental à l’époque moderne, a été l’objet d’un regain d’intérêt ces vingt dernières d’années. Preuves en sont la multiplication des travaux menés sur les réseaux maritimes asiatiques ainsi que l’usage du concept de « Méditerranée asiatique » devenu commun dans ce genre de recherches1. Si le golfe du Siam, en particulier son littoral septentrional (Cooke & Tana 2004), s’est vu confirmé dans sa fonction de zone pivot des échanges entre la Chine du Sud, le Japon, le monde malais, l’Inde et même l’Europe, le rôle central qu’y a joué singulièrement la principauté de Hà Tiên n’avait pas vraiment été réévalué jusqu’à peu. Voilà chose faite grâce à cet ouvrage majeur que l’on doit à Xing Hang, associate professor à l’Université polytechnique de Hong Kong et doyen désormais du département d’histoire chinoise et de la culture.

2En qualifiant Hà Tiên, la « rivière des fées » en vietnamien, de « Port » – toponyme faisant référence au terme cantonais 港口/gángkǒu qui servit longtemps à nommer le lieu et que les Européens transcrivirent eux-mêmes très tôt en Cancao dans leurs écrits –, en comparant ce port au toponyme khmer préexistant de Banteay Meas (litt. littoral doré), en définissant autrement dit le Port comme un noyau urbain tourné vers l’extérieur (water world), puis dans un second temps comme un « territoire » autonome reliant la ville à un hinterland (Transbassac), l’auteur a exprimé sa volonté d’étudier l’histoire singulière de cette cité portuaire dans une perspective globale en modulant les différentes échelles d’analyse locale, régionale et continentale.

3L’existence de cette principauté autonome est en général à peine évoquée dans les manuels d’histoire des pays d’Asie, en particulier ceux de la péninsule indochinoise (actuels Thaïlande, Cambodge et Viêt Nam) qui y ont assuré une forme de suzeraineté à différentes époques. L’on sait que l’intégration de Hà Tiên au Đại Nam au début du xixe siècle (province d’An Giang) puis la conquête de la Cochinchine orientale par la marine française conclue en 1867 ont définitivement scellé sa disparition. Que savons-nous cependant des évolutions de son statut juridique et de sa gouvernance à l’époque moderne ? Du renforcement du pouvoir économique du clan Mo (Mạc en vietnamien) puis de son déclin ? Ce livre nous incite à y réfléchir.

4Les enjeux contemporains de souveraineté nationale, terrestre comme maritime, ont eu tendance en effet à figer les représentations passées que l’on se fait de ce micro-espace. L’histoire économique a, elle, souvent réduit le xviiie siècle à un simple moment transitoire entre « l’âge du commerce » (d’après le livre éponyme d’Anthony Reid) et la naissance du capitalisme colonial, sans vraiment souligner les innovations qui sont apparues au cours de cette période. Quant à l’histoire politique, elle a surtout opposé les crises dynastiques et l’émergence des États-nations modernes de la péninsule indochinoise face à la stabilité de l’Empire Qing et à son expansion maritime depuis ses provinces méridionales. C’est en reprenant à son compte l’idée du « siècle chinois » que Xing Hang nous invite à relire le long xviiie siècle asiatique depuis un point d’observation privilégié, le Port.

5Pour recoller le passé fragmentaire de Hà Tiên, l’auteur est reparti des historiographies concurrentes pour les confronter d’abord entre elles. Puis il a compilé les témoignages sur la région qu’il a jugés crédibles dans des sources indirectes. De ce croisement méticuleux d’archives chinoises (écrits officiels de la dynastie Qing, yeshi ou histoire sauvage pro-ming), vietnamiennes, cambodgiennes, siamoises, malaises, européennes (espagnoles, hollandaises, françaises), a émergé peu à peu la trame d’une nouvelle histoire régionale qui a clarifié, après avoir pointé certains hiatus dans les faits ou dans les traductions des patronymes et des titulatures, le déroulement plausible d’une histoire événementielle qu’il soumet aux débats contradictoires de ses collègues historiens.

6Puis en instaurant un dialogue fécond avec l’ouvrage que Claudine Ang a consacré il y a quelques années à cette principauté en privilégiant une entrée par l’histoire littéraire (Ang 2019), Xing Hang précise l’originalité et la complémentarité de son positionnement théorique. Si le premier livre montre comment la dynastie Mo a fondé toutes ses actions sur une idéalisation de la Chine ancienne et sur un imaginaire géoculturel, le second insiste au contraire sur le cosmopolitisme de Hà Tiên, sur son hybridation culturelle et linguistique, finalement sur la créolisation de ses dirigeants (« Mo chinese creole clan », p. 2). Comme l’écrit l’auteur en page cinq :

  • 2 « Cette étude dresse un portrait complet du port, depuis l’ascension jusqu’au déclin du clan Mo, l' (...)

This study provides a comprehensive narrative of the Port, from the rise and fall of the Mo clan and the vast scale of its trade and cultural exchanges to the everyday lives of the multiethnic and multi-confessional men and women residing in the territory2.

7Là se situe l’apport essentiel d’une histoire connectée parfaitement maîtrisée qui a permis à l’auteur de révéler un ensemble entremêlé de réseaux maritimes, économiques, religieux, intellectuels, migratoires, partant l’existence d’intermédiaires politiques, d’acteurs et de sous-traitants économiques qui ont contribué à renforcer le pouvoir et le prestige de la principauté sans que cette dernière n’ait dû normaliser, du moins tant qu’elle le put, ses relations directes, sous formes tributaires ou de vassalité, avec les royautés voisines, avec l’empire Qing mais aussi avec les puissances européennes qui commençaient à montrer des ambitions autres que mercantiles. Inversement, le clan Mo excella dans son rôle de médiateur entre les pouvoirs locaux, les marchands cantonais, les notabilités et les clients des régions environnantes, les envoyés et les représentants du pouvoir chinois.

8Cet ouvrage de 354 pages se compose de 7 chapitres très bien équilibrés. Les longs remerciements montrent l’ampleur du travail de recherche effectué en de très nombreux lieux (États-Unis, Viêt Nam, Cambodge, Malaisie, Thaïlande, France, Chine continentale, Hong Kong). Le corps du livre est complété d’un glossaire multilingue très précieux (17 pages), d’un guide des sources (9 pages) détaillant les archives, manuscrits, inscriptions, sources primaires imprimées, ressources digitales et sources secondaires, d’une bibliographie très complète (220 références), d’un index (25 pages). L’auteur a adjoint une vingtaine de photos ainsi que quatre cartes multilingues placées en début d’ouvrage correspondant aux différentes échelles d’analyse adoptées (Asie maritime ; péninsule indochinoise ; littoral septentrional du golfe du Siam ; cité portuaire de Hà Tiên).

  • 3 Xing Hang prend même la thèse à revers : « The story of the Mo conforms to the assertions of an ear (...)

9Xing Hang a forgé ses armes de chercheur par l’histoire économique. Sans surprise, il débute son introduction en rappelant la thèse controversée de Kenneth Pomeranz (2020) sur la « grande divergence3 ». C’est pour mieux postuler le fait que selon lui la liberté de commerce (free trade) n’est pas née du libéralisme ou de la thalassocratie britannique : elle était pratiquée en Asie où purent éclore précocement des points de jonction maritimes entre populations marchandes asiatiques (« cosmopolitan maritime crossroads », p. 1). Il poursuit en expliquant que Hà Tiên a tiré sa richesse et sa légitimité de ses activités de commerce et non pas d’une volonté de constituer un État (p. 3). C’est en resituant par conséquent le Port dans le « siècle chinois », en montrant en quoi il a été une forme non étatique de territorialité (en référence aux travaux de Melissa Macauley [2021] sur les non-statist forms of territoriality), que l’on peut en comprendre la naissance et la puissance. De même est-il utile d’internationaliser la recherche pour montrer en quoi la « marche vers le Sud » (Nam Tiến) des Vietnamiens était avant tout un projet multiethnique (« the southern advance thus became a multiethnic project », p. 8), intégrateur (« a new way of being Chinese », p. 10) et ouvert (« horizontal networks of maritime Southeast-Asia », p. 14). L’introduction, robuste du point de vue théorique, éclaire sans équivoque ce qui sera développé dans les chapitres successifs. La dernière sous-partie, plutôt technique et sans lien direct avec l’argumentation jusqu’alors développée (réflexions sur les écritures et les transcriptions multilingues) aurait peut-être dû être placée en avant-propos.

10Le premier chapitre (The port before “The Port”) propose une géographie historique de la région littorale en repartant de la conception khmère de l’espace. L’auteur rappelle qu’il a toujours existé une confusion entre le site de Banteay Meas et le Port (p. 33) en raison notamment d’une présence antérieure de Chinois qui prirent part à des guerres régionales et qui restèrent sur place. L’organisation territoriale très décentralisée du royaume khmer est ainsi un premier élément explicatif de l’émergence d’une nouvelle puissance maritime chinoise à ses marges. Une seconde est la présence vietnamienne à proximité qui, quoique faible, devint un danger grandissant pour les Khmers. Le clan Mo joua de cette rivalité, de doubles protections (p. 35 et suivantes) ou encore de stratégies matrimoniales dans son propre intérêt. En raison de nombreuses contradictions dans les sources, l’origine du clan Mo (patronyme, généalogie) est restée énigmatique. Xing Hang propose un récit inédit et convaincant qui réussit à dissiper les incohérences (p. 46-56). Une dernière explication, économique, provient enfin de la constitution de premiers réseaux marchands chinois qui se sont développés à Taïwan (Zheng) et en Asie du Sud-Est à la suite de la chute de la dynastie Ming, de la rétractation du Japon du commerce maritime et du repli de la Compagnie des Indes orientales hollandaise (VOC) d’Asie orientale. Mais à la différence des migrants cantonais ou du Fujian, Mo Jiu (Mạc Cửu en vietnamien) s’évertua à nouer des liens aussi bien verticaux (États) qu’horizontaux (commerce) pour acquérir en même temps une légitimité et l’indépendance du Port.

11C’est d’hybridité culturelle, en particulier religieuse, qu’il est question dans le chapitre suivant (Managing Hybridity). Hà Tiên vit en effet apparaître une synthèse originale entre bouddhisme de la méditation et taoïsme. C’est d’ailleurs en référence à la fée He Xiangu, l’une des huit immortels, qu’aurait été adopté le nom de Hà Tiên (p. 79). Le néo-confucianisme de Wang Yangwing fut lui-même très influencé par le chan et le taoïsme (p. 93). La région se caractérisa ensuite par la traversée régulière de moines itinérants chinois, vietnamiens, cambodgiens, siamois. Sans oublier que l’érection d’une chapelle fut accordée aux franciscains portugais présents dans la région (p. 90). Mais c’est surtout le patronage de la branche bouddhiste linji (viet. lâm tế) qui caractérise la politique du fondateur Mo Jiu. Si un véritable esprit de tolérance flottait, il répondait avant tout à la nécessité de préserver des racines chinoises, de s’adapter aux pratiques rituelles locales en forgeant des communautés créoles (« creolized communities », p. 83).

12Le troisième chapitre (Situating Space through Verse) montre en quoi l’œuvre poétique de Mo Tianci (Mạc Thiên Tứ en vietnamien) exprima une quête d’authenticité qui passait par le traitement littéraire des thèmes taoïstes et par un retour à l’art Song (Xe-XIIIe siècles). Ce dernier était né d’une combinaison subtile entre récits de voyages, peintures naturalistes et poésies décrivant des sites remarquables et l’harmonie entre l’homme et la nature (p. 105). Dans les faits, elle exprimait surtout une utopie (« vision of a Chinese utopia », p. 103), une conception idéalisée d’une culture élitaire pré-Manchou. Il n’empêche que Hà Tien devint un haut lieu d’inspiration et de création poétique. Le Port fut aussi un centre de diffusion via les réseaux du commerce maritime qui menaient à la cour de Huế (certaines allusions poétiques exprimaient à dessein une forme de subordination aux Nguyễn) et jusqu’en Chine (ports, cour impériale).

  • 4 « L’ambiguïté calculée et la diplomatie impartiale dont il fit preuve lui ont permis de profiter de (...)

13Le chapitre 4 (Ambiguous Associations) détaille la position d’équilibriste que sut adopter Mo Tianci pour renforcer, d’un côté, sa présence auprès du pouvoir cambodgien qui le reconnut Preah sotoat (prince de la prospérité, p. 143) et s’ancrer, de l’autre, à la civilisation chinoise par le biais de la poésie et du confucianisme pragmatique et non étatique de Wang Yangming (p. 122). En restant aux marges géographiques, administratives et rituelles de ces deux modèles politiques, chacun incarné par une figure semi-divine, il sécurisa peu à peu une autonomie de fait sans vouloir acquérir ni avoir à administrer un plus grand territoire. Selon les propres termes de l’auteur : « his calculated ambiguity and equidistant diplomacy allowed him to enjoy the full benefits of being a ruler of an independant state without any formal recognition as such4 » (p. 161). Il dut, de plus, lier une bonne entente avec les princes Nguyễn, puissance montante qui, eux aussi, fondaient leur diplomatie sur le modèle tributaire chinois tout en étant en contact direct avec les États mandalas d’Asie du Sud-Est. Les troubles du milieu du siècle au Cambodge et en Cochinchine bénéficièrent à Mo Tianci : en obtenant la fonction de gouverneur général militaire (đô đốc tướng quân, p. 131), il devint plus un pair et un allié qu’un subordonné du nouveau prince Nguyễn Phúc Khoát. Ce dernier envoya cependant Nguyễn Cư Trinh sur la frontière du Sud pour que les deux hommes se liguent contre le Cambodge. Trinh fut surtout dépêché pour contraindre les prétentions expansionnistes de Mo. Il rivalisa ainsi ouvertement avec lui sur les plans politico-militaire et littéraire en produisant des œuvres poétiques similaires aux siennes en chinois et en vietnamien vernaculaire (p. 139-140). Enfin, Mo Tianci se fit passer pour « vice-roi » du Cambodge auprès des marchands malais et de la VOC. Il copia le modèle de cette compagnie maritime pour mieux concurrencer les marchands Hollandais et devenir l’intermédiaire attitré et indispensable entre Batavia et les Qing (p. 153, 158-159). Ces allégeances multiples lui assurèrent ainsi une position dominante dans la région.

14Le chapitre suivant (A Port with many Faces), passionnant, prolonge le précédent en rappelant comment Mo Tianci adopta « deux formes d’administration domestiques » (p. 164) avant de détailler ses « formidables » pouvoirs militaires (p. 166). Le Port n’était en rien une ville garnison mais un lieu de culture qui devait inciter les migrants de Chine du Sud, hommes et femmes (p. 176), éduqués ou simples travailleurs toujours plus nombreux (p. 218), mais aussi des réfugiés cambodgiens, des dissidents vietnamiens (comme Trương Minh Đạt) à y faire souche. Si des sociétés secrètes et des sociétés rédemptrices y prirent pied, on compta aussi en 1770 plus de 3 000 catholiques convertis par les Franciscains qui y érigèrent des églises, des chapelles et même un hôpital (p. 181). Le catholicisme jouait un rôle d’intégrateur auprès des nouveaux migrants. En refusant d’appliquer l’édit de prohibition religieuse, Mo Tianci en arriva à défier l’autorité des princes Nguyễn (p. 183). Enfin le Port abritait une mosquée qui, on l’imagine, était destinée aux marchands malais (p. 185). Rappelons enfin que Mo Tianci patronna la secte linji et commanda une copie intégrale du canon bouddhiste. Nous étions bien dans un espace cosmopolite et multiconfessionnel unique.

15Le chapitre 6 (The Business of Business) décrit la puissance économique du Port et les trois domaines dans lequel il excella : la revente de ressources naturelles, la fonction de point de transit du commerce international et la création d’un centre financier et monétaire (p. 205 et suivantes). Le père Julian alla jusqu’à comparer Hà Tiên à Livourne et le clan Mo à la famille des Médicis. En concurrençant Ayutthaya, Batavia (autrement dit la VOC qui fut obligée de se recentrer sur le golfe du Siam) mais aussi Hội An tout au nord de la principauté Nguyễn, Hà Tiên réussit à capter à la fin du xviiie siècle plus de la moitié du trafic entre Guangzhou et l’Asie du Sud-Est. Le Port commença à développer un réseau de ports secondaires dans le delta du Mékong pendant que d’autres réseaux apparaissaient au Siam et dans le monde malais (Bornéo, Sulu). C’est alors que le contexte régional se détériora en conséquence de l’invasion birmane du Siam et de la chute d’Ayutthaya en 1765. Le Port en tira à nouveau des avantages économiques en cassant le monopole de la VOC et en restant un refuge et un havre de paix. Il espéra même en tirer des bénéfices politiques. Mais ses visées annexionnistes au Siam et en Cochinchine se montrèrent irréalistes et signèrent le début d’un déclin fatal (p. 236). Certains signes célestes (passage d’une comète, apparition d’une éclipse) l’avaient annoncé (p. 251).

16Le chapitre final (Clash of the Titans) analyse les raisons de l’embrasement généralisé de la région à la fin du xviiie siècle puis les conséquences politiques et économiques de conflits qui furent frontaux (Birmanie/Siam), indirects (« proxy wars for domination over Cambodia », p. 276), internationaux (intervention des armées Qing en Birmanie), ou internes à la sinosphère (chinois créoles/immigrants Qing, p. 248). L’expansion économique, les migrations vers les zones périphériques, les processus d’homogénéisation ethno-religieuse (néo-confucianisme, bouddhisme theravāda, prohibition du christianisme) sont, selon Xing Hang, explicatifs de la déstructuration des réseaux commerciaux existants et de l’émergence d’une nouvelle conception politique (« a trend of nativism » p. 246) qui va mener à la constitution des États-nations de la péninsule (p. 273). Le Port en pâtit directement, contrairement à Bangkok et Saïgon qui devinrent, une fois la guerre civile contre les Tây Sơn achevée, deux nouveaux centres politiques et économiques : « The non-state space of the port became the cradle of modern Thailand and Vietnam » (p. 290). Deux nouvelles dynasties royales (Rama, Nguyễn) émergèrent et confortèrent leur autorité au Siam et au Đại Nam. Mo Tianci se résigna finalement au suicide le 1er novembre 1780. Après une ultime guerre entre le Siam et le Viêt Nam en 1840, les frontières se figèrent et les embryons d’États s’établirent avant que la colonisation occidentale ne modifie les équilibres internes à la région.

17Xing Hang conclut son étude sur le clan Mo de façon magistrale en rappelant ses allégeances parallèles à la sinosphère et au modèle décentralisé hindo-bouddhique du mandala, en rappelant également que ce siècle chinois fut, en Asie du Sud-Est, celui du passage d’un monde cosmopolite et multipolaire à un nouvel âge où commencèrent à se constituer des États territoriaux pendant que le commerce maritime, la principale source d’enrichissement des pouvoirs locaux, passa pour l’essentiel sous la domination des puissances européennes (p. 283). L’empire Qing connut quant à lui une période de faible intensité militaire (1760-1830), même s’il dut se méfier de la montée en puissance de Guangzhou et de la persistance d’un sentiment pro-Ming. Avec le renforcement des États centraux en Asie du Sud-Est, on assista à un début d’éloignement d’avec la Chine des Qing. Quant aux Chinois de l’outre-mer, ils devinrent essentiellement des marchands subalternes et des travailleurs (gongsi) qui gardèrent un lien avec leur culture d’origine à travers des corporations, des congrégations régionales et des sociétés secrètes. Nous en étions au crépuscule du siècle chinois. Il n’empêche, le succès commercial et le rayonnement culturel de la principauté de Hà Tiên eurent des impacts multiples, profonds et durables sur la société du sud du Viêt Nam.

18En redonnant de la texture et de la centralité à cette région de marge, l’étude de Xing Hang ne se limite donc pas à décrire la grandeur (sous les règnes de Mo Jiu et de Mo Tianci) et la décadence (sous leurs successeurs) du clan Mo. En s’intéressant singulièrement aux fondements puis à l’érosion de leur puissance de la fin du xviie siècle jusqu’au début du xixe siècle, elle nous aide à repenser plus largement les logiques spatiales, les modèles économiques et les fondements culturels et religieux de l’autorité politique des États prémodernes en Asie. Ce livre est voué à devenir un classique des études historiques sur l’Asie du Sud-Est.

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Bibliographie

ANG, Claudine, 2019, Poetic Transformations: Eighteenth-Century Cultural Projects in the Mekong Plains, Cambridge Mass : Harvard University Asia Center.

COOKE, Nola & TANA, Li, éd., 2004, Water Frontier: Commerce and the Chinese in the Lower Mekong Region, 1750-1880, Singapour : Singapore University Press.

GIPOULOUX, François, 2009, La Méditerranée asiatique, Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, xvie-xxie siècles, Paris : CNRS éditions.

GIPOULOUX, François, 2011, The Asian Mediterranean: Port Cities and Trading Networks in China, Japan and South Asia, 13th-21st Century, Cheltenham, U.K : Edward Elgar Publishing.

LOMBARD, Denys, 1998, « Une autre “Méditerranée” dans le Sud-Est asiatique », Hérodote, 88 : 184-193.

MACAULEY, Melissa, 2021, Distant Shores : Colonial Encounters on China’s Maritime Frontier, Princeton : Princeton University Press.

POMERANZ, Kenneth, 2000, The Great Divergence : China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Princeton : Princeton University Press.

SCHOTTENHAMMER, Angela, éd., 2008, The East Asian Mediterranean: Maritime Crossroads of Culture, Commerce and Human Migration, Wiesbaden : Otto Harrassowitz Verlag.

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Note de fin

1 Pour l’essentiel, voir Lombard (1998) ; Schottenhammer (2008) ; Gipouloux (2009, 2011).

2 « Cette étude dresse un portrait complet du port, depuis l’ascension jusqu’au déclin du clan Mo, l'ampleur considérable de ses échanges commerciaux et culturels jusqu'à la vie quotidienne des hommes et des femmes de diverses origines ethniques et confessions qui y résidaient. » (Traduction de l’auteur.)

3 Xing Hang prend même la thèse à revers : « The story of the Mo conforms to the assertions of an early modern convergence on both ends of eurasia, whether in terms of economic growth, territorial expansion, or military technology » (p. 18, « L’histoire du clan Mo corrobore les thèses d’une convergence au début de l’ère moderne aux deux extrémités de l’Eurasie, que ce soit en matière de croissance économique, d’expansion territoriale ou de technologie militaire », traduction de l’auteur).

4 « L’ambiguïté calculée et la diplomatie impartiale dont il fit preuve lui ont permis de profiter des avantages d’un dirigeant d'un État indépendant sans bénéficier pour autant d'une reconnaissance officielle en tant que tel. » (Traduction de l’auteur.)

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Pour citer cet article

Référence papier

Pascal Bourdeaux, « Xing Hang, The Port: Hà Tiên and the Mo Clan in Early Modern Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 2024, 374 p. »Moussons, 47 | 2026, 139-145.

Référence électronique

Pascal Bourdeaux, « Xing Hang, The Port: Hà Tiên and the Mo Clan in Early Modern Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 2024, 374 p. »Moussons [En ligne], 47 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/moussons/14554 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16guw

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