1La superstition est, de nos jours encore, un des éléments constitutifs de la culture thaïlandaise. Il suffit pour s’en convaincre de voir les reportages télévisés, aux heures de grande écoute, faisant la part belle à telle ou telle manifestation extraordinaire, comme la naissance d’un canard à trois pattes, et s’attardant sur les villageois qui se précipitent, espérant obtenir de la malheureuse bête les prochains numéros gagnants de la Loterie ; des émissions régulières sont par ailleurs consacrées à la géomancie ou à l’horoscope et attirent un public aussi régulier que passionné. Cet engouement pourrait à la rigueur se comprendre de la part d’une population essentiellement rurale ou d’origine rurale, malgré les progrès de l’éducation ; certaines couches de la société occidentale ont d’ailleurs le même type d’attitude. Dans la Thaïlande contemporaine, ces superstitions attachées aux croyances populaires, aux présages et à l’horoscope demeurent vives jusque dans les classes dirigeantes du pays : une de nos étudiantes a pu, naguère, soutenir une thèse sur le rôle de l’astrologie dans la société thaïlandaise actuelle, thèse dans laquelle elle a consacré des développements à l’influence de l’horoscope sur les hommes politiques (Martin 2001).
- 1 Pour être plus complet sur ces superstitions, il conviendrait également d’évoquer la présence, même (...)
- 2 Rappelons qu’à l’époque d’Ayudhya, les Chroniques royales étaient composées par les astrologues roy (...)
2Il n’est pas étonnant que dans l’histoire d’Ayudhya, « seconde capitale » du Siam selon les historiens traditionnels, telle qu’elle nous est rapportée par les Chroniques royales, ce rôle des présages comme de l’horoscope soit très important1, à tout le moins dans certains passages2. C’est ainsi que nous rencontrons, dans ces textes, des relations telles que celle-ci :
En l’an 850 de la Petite Ère Siamoise, année du Singe [E.C. 1488], Sa Majesté le roi Baromrachathirat commanda une expédition contre la ville de Tavoy et au moment où cette ville allait tomber, de nombreux faits extraordinaires se produisirent : une vache mit bas un veau à huit pattes, un poussin naquit avec quatre pattes, une poule couva trois œufs d’où sortirent six poussins ; de plus, le riz ne produisit que des feuilles. Enfin, la même année, Sa Majesté le roi Baromtraylokanat mourut dans la ville de Phitsanulok. (Département des Beaux-Arts 1967 : 451-452.)
3L’économie même de ce texte met en évidence la relation de cause à effet entre l’apparition de phénomènes anormaux et le décès du monarque. La même version des Chroniques royales relate en ces termes la fondation d’Ayudhya :
- 3 Une heure était autrefois divisée en dix /bà:t/. Le texte original porte la mention suivante : « À (...)
En l’an 712 de la Petite Ère Siamoise, année du Tigre [E.C. 1350], le 6e jour de la Lune croissante du cinquième mois, à neuf heures et cinquante-quatre minutes3, fut fondée la ville d’Ayudhya. (Département des Beaux-Arts 1967 : 443.)
- 4 Une autre version de ces Chroniques royales, plus récente il est vrai, précise d’ailleurs que ce so (...)
La précision concernant l’heure exacte à laquelle fut fondée cette nouvelle capitale ne laisse guère de doute sur son but : il s’agit de savoir quelle était exactement l’heure propice pour cette fondation, ce qui implique à l’évidence une fonction astrologique4.
- 5 Nous utiliserons, dans le présent article, la version publiée dans Boranarachathanin (1966).
4Connaissant la date et l’heure faste de la fondation d’une capitale, nous ne pouvons guère nous étonner que des astrologues aient pu se mettre en devoir d’en calculer l’horoscope… Nous est ainsi parvenu un texte intitulé Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya (เพลงยาวพยากรณ์กรุงศรีอยุธยา /phle:ŋ ja:w pháʔja:kɔ:n kruŋ sǐ: ʔàʔjúʔtháʔja:/)5 : il s’agit d’un exposé en deux parties, la première étant consacrée à l’exposé de la gloire de la capitale au moment où est censée être rédigée cette prédiction, la seconde annonçant, en en précisant les causes et les modalités, la disparition de cette ville prospère. Cette prédiction, si c’en est vraiment une, s’est réalisée puisque, en avril 1767, les armées birmanes s’emparaient d’Ayudhya qui ne se relèverait jamais de ses ruines. Cependant, et sans vouloir mettre en doute le témoignage de l’abbé de Choisy, qui rapporte les faits suivants :
Il y a ici un fameux astrologue. Le Roi l’envoya quérir la veille que nous sommes arrivés à la barre, sur la nouvelle qui était venue par un petit vaisseau anglais, que le Roi de France envoyait ici une grande ambassade. Il lui demanda quand elle arriverait ; il répondit : incessamment. Nous arrivâmes le lendemain. On lui demanda si cette ambassade serait heureuse, il dit qu’oui ; mais que dans peu de jours on recevrait une mauvaise nouvelle et l’on vient d’apprendre que les révoltés de Camboge [sic] ont bien battu les troupes de Siam. Ces astrologues font leurs prédictions comme font les nôtres, par les astres, dont ils ont une grande connaissance. (Choisy 1691 : 265.)
5nous ne pouvons que nous interroger sur la valeur prophétique d’un texte qui prédit, alors que nous le lisons aujourd’hui, des événements survenus voici plus de deux siècles et demi. Nous n’oublierons pas que, d’une manière générale, les devins sont de deux sortes. Il y a d’abord ceux dont les prédictions sont si absconses que l’on peut leur faire dire tout et leur contraire : c’est le cas de Nostradamus et de ses Centuries. Les autres ont d’autant moins de mal à être justes qu’elles ont été faites après que l’événement en question est survenu : nous pensons ici aux Prophéties de la mère Shipton, morte sur le bûcher, qui aurait par exemple annoncé dès le xve siècle la création de l’Église anglicane, mais dont les textes ont été colportés oralement pendant presque deux siècles (Anonyme 1950) ! Notre première préoccupation sera donc de nous pencher sur le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya afin de voir s’il peut être antérieur à la fin d’Ayudhya et par conséquent, être considéré comme donnant à connaître d’un événement non encore advenu au moment de sa composition. Nous tenterons ensuite de comprendre quelles peuvent être les raisons d’une telle prophétie comme ses origines éventuelles. Il s’agira enfin d’expliquer pourquoi un tel texte, qui prédit des événements vieux de deux siècles et demi, demeure d’une certaine importance dans l’actuelle Thaïlande.
6Paradoxalement, alors que la seconde prise6 – et la destruction – de la capitale siamoise en 1767 ont été et demeurent vécues comme un traumatisme majeur dans l’histoire du royaume d’Ayudhya, en particulier et plus généralement dans celle du Siam, rares sont les chercheurs qui se sont intéressés à ce Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya. On trouve par exemple un texte du prince Damrong Rachanuphap qui, en fait, se contente de rapporter des on-dit sur la manière dont la prophétie aurait été conservée : des survivants de l’époque d’Ayudhya qui la connaissaient par cœur l’auraient transcrite, dans la forme qui nous est parvenue, sous le règne de Rama Ier (r. 1782-1809), fondateur de la dynastie Chakkri et de Bangkok. Cependant, à part l’évocation, sans aucun argument tangible, d’une éventuelle composition sous le règne du roi Naray (r. 1656-1688) ou sous celui de Phra Chao Sœa (r. 1703-1709), rien ne nous est dit de son origine ni de son auteur potentiel7. D’autres auteurs, tel Chotchuang Nakhom, bien qu’ils reprennent en général le texte critique du prince Damrong Rachanuphap, se posent néanmoins l’intéressante question du rôle qui a pu être assigné à ce texte lors de sa composition, quelle qu’en soit la date8. Il semble cependant qu’une tradition existe au Siam qui tient ce texte pour antérieur à la destruction qu’il prédit : ces auteurs évoquent en effet la référence à cette prophétie que l’on peut trouver dans les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale9 :
(Il) [Phra Chao Sœa] était expert en astrologie et savait calculer les bons et mauvais auspices pour le royaume ; c’est ainsi qu’il put en prédire l’avenir dans un écrit qui exposait que les eaux de toutes les rivières et de tous les canaux deviendraient rouges comme du sang, que les nuées et les cieux rougeoieraient comme un brasier, que la terre tremblerait, qu’ogres et génies de la forêt entreraient dans la capitale, que les génies protecteurs s’en écarteraient, que la saison froide serait la saison chaude, que des maladies décimeraient animaux et êtres humains, etc. (Département des Beaux-Arts 1967 : 131-132.)
7L’attribution à Phra Chao Sœa comme à Naray nous semble sujette à caution. Tout d’abord, si Naray avait eu des dons de devin ou une expertise en astrologie, nous pouvons légitimement nous poser la question de savoir pourquoi il se serait adressé à un de ses astrologues pour savoir quel jour l’ambassade française de 1685, menée par le chevalier de Chaumont, allait atteindre les côtes du Siam. Par ailleurs, les prisonniers siamois déportés en Birmanie après 1767 pouvaient aisément être nés quelques années seulement après le règne de Phra Chao Sœa (le prince Uthumphon, qui avait brièvement régné en 1758, n’est-il pas né à la fin de la première décennie du xviiie siècle, ce qui fait de lui un quasi-contemporain de ce roi ?) ; ils auraient donc pu connaître un tel texte. Or, les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale ne font que la brève citation, en prose, que nous venons d’évoquer. L’origine et l’auteur de la prophétie demeurent donc totalement obscurs. Nous noterons cependant que, sans toutefois remettre en cause ce qui semble être acquis, une composition de la prophétie avant la chute effective d’Ayudhya, Chotchuang Nakhom évoque l’utilisation politique qui a pu être faite de ce texte sous les premiers règnes de la dynastie Chakkri10. Cette piste, particulièrement intéressante, méritera d’être envisagée dans la suite de notre étude.
- 11 Voir Département des Beaux-Arts (1960 : 297-301). N’oublions cependant pas que la littérature de l’ (...)
- 12 Sur les jeux d’improvisations poétiques dans la société siamoise ancienne, voir Bidyalangkarana (19 (...)
- 13 Sunthon Phu (1786-1855) est incontestablement le plus brillant des poètes du xixe siècle, tant par (...)
8La première approche que nous mettrons en œuvre afin de tenter de préciser l’époque à laquelle le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya a pu être composé sera purement formelle. Nous remarquons le titre même du texte qui précise la forme adoptée par l’auteur (ou par celui qui nous a transmis la prophétie, au cas où elle aurait effectivement été arraché à la mémoire de survivants de l’époque d’Ayudhya). Il s’agit d’un phleng yao (เพลงยาว /phle:ŋ ja:w/), dont nous trouvons les premières traces écrites dans la littérature d’Ayudhya du xviiie siècle, avec le Poème [phleng yao] du prince Thammathibet (เพลงยาวเจ้าฟ้าธรรมธิเบศร /phle:ŋ ja:w câw fá: thammáʔthíʔbè:t/)11. Ainsi, et paradoxalement, si le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya n’est pas un apocryphe, cela ferait de lui la plus ancienne attestation de cette forme qui nous soit parvenue. Manifestement inspirée des modes populaires d’improvisation poétique qui étaient un des passe-temps favoris des paysans siamois, chants alternés entre garçons et filles lors des travaux agricoles ou de processions en barque vers les monastères bouddhistes lors des grandes fêtes traditionnelles12, cette forme semble être une étape vers la définition d’une forme beaucoup plus élaborée, le klon (กลอน /klɔ:n/). Cette forme a acquis ses lettres de noblesse avec Sunthon Phu13, lequel l’a utilisée dans une grande partie de son œuvre. Ce klon est formé de strophes de deux vers, chaque vers comportant deux groupes qui comptent chacun soit six syllabes (klon 6 : กลอนหก /klɔ:n hòk/), soit sept (klon 7 : กลอนเจ็ด /klɔ:n cèt/), soit huit (klon 8 : กลอนแปด /klɔ:n pɛ̀:t/), soit enfin neuf (klon 9 : กลอนเก้า /klɔ:n kâw/) ; le klon 8 étant le plus utilisé dans la poésie classique, c’est celui-ci que nous décrirons brièvement ici.
- 14 Dans la métrique classique siamoise, les bisyllabes du type « consonne + voyelle non écrite / cons (...)
- 15 Il existe, dans la versification siamoise, deux sortes de rimes : les rimes consonantiques, définie (...)
- 16 Dans le présent article, les symboles que nous utiliserons pour présenter les schémas résumant les (...)
9La strophe se compose de deux vers, divisés en deux groupes de huit syllabes chacun14. Les rimes15 sont les suivantes : la huitième syllabe du premier groupe du premier vers rime avec l’une des trois premières syllabes du second groupe (la troisième étant considérée comme étant la meilleure) ; la dernière syllabe de ce même groupe rime avec la dernière syllabe du premier groupe du second vers, la liaison de strophe à strophe se fait entre la dernière syllabe de la première strophe et la dernière du premier vers de la strophe suivante ; ces règles peuvent se résumer ainsi16 :
| O O O O O O O A |
O O A O O O O B |
| O O O O O O O B |
O O O O O O O C |
|
|
| O O O O O O O D |
O O D O O O O C |
| O O O O O O O C |
O O O O O O O D (etc.)a |
| a. Voir Upakit Sinlapasan (1956 : 358-377). Nous ne présentons pas ici les développements du klon 8 tels qu’ils ont été mis en œuvre par Sunthon Phu ; pour une analyse de cette forme plus élaborée, voir Fels & Delouche (1979 : 27-39). Il convient cependant de remarquer que, même dans les œuvres de Sunthon Phu, nous rencontrons, alors que la forme utilisée est le klon 8, certains groupes de 7 ou de 9 syllabes ; ceci s’explique peut-être par le fait que le klon est un développement de formes populaires. |
10En voici un exemple, dans lequel nous mettons en évidence les rimes obligatoires en les surlignant :
phráʔ phǎn prɛ: sɛ̂: rɔ̂:p khɔ̂:p tháʔwî:p
hěn tɛ̀: klì:p mê:k khlɯ̂an klɯ̀an we: hǎ:
càʔ lɛ: du: sùʔríʔjon kɔ̂: sǒntháʔja:
càʔ du: fá: fá: khlâm hâj rancuɔn
- 17 Le poème de séparation d’Inao dans Département des Beaux-Arts (1970 : 293-294). Voici la traductio (...)
fɯ̌:n wìʔjô:k sò:k sâw khâw naj hɔ̂:ŋ
hěn thɛ:n thɔ:ŋ thî: ráʔthom phíʔrom sà̀ʔŋǔɔn
mâj hěn nút sùt càʔ soŋ phráʔ ʔoŋ suɔn
láʔhɔ̂:j hǔɔn hǐw hǒ:j dûɛj ro:j rɛ:ŋ17
- 18 Les genres littéraires utilisant ces règles concernant la première strophe du poème et l’obligation (...)
11Il est recommandé que la dernière syllabe du premier vers de chaque strophe porte le ton montant. Il convient de noter que lorsqu’un long poème est composé en utilisant cette forme, selon le genre littéraire auquel il se rattache, la première strophe se trouve amputée du premier groupe du premier vers, tandis que le dernier vers de la dernière strophe de l’œuvre sera alors obligatoirement conclu par le mot euphonique เอย /ʔɤ:j/18.
12Le phleng yao, semble selon nous, être une forme plus ancienne et, par là même, moins élaborée que le klon. Des ressemblances existent cependant, puisque la strophe se compose, elle aussi, de deux vers comportant chacun deux groupes, que nous y rencontrons un système de rimes vocaliques reliant entre eux les composants du vers, de la strophe et du poème tout entier. Des différences existent cependant. Le nombre de syllabes dans chacun des deux groupes du vers est relativement flottant puisqu’il pourrait aller de quatre à neuf syllabes. Ensuite, la liaison par rime vocalique entre le premier et le second groupe du premier vers se fait entre la dernière syllabe du premier et l’une des premières du second (aucune précision supplémentaire ne peut se trouver dans quelque traité de versification que ce soit). Enfin, un phleng yao commence obligatoirement par une strophe amputée du premier groupe du premier vers. Cette forme requiert par contre de toujours comporter, à la fin du dernier vers du poème, le mot euphonique เอย /ʔɤ:j/.
- 19 Afin d’assurer une certaine fiabilité à ces statistiques, nous avons pris le parti (qui pourrait êt (...)
13Comme aucun élément de l’œuvre ne permet d’en connaître l’auteur ni l’époque de sa composition, il nous semble pertinent de comparer les deux phleng yao auxquels nous sommes ici confrontés, ceci tant du point de vue du nombre de syllabes dans les groupes que de la liaison par la rime vocalique entre les deux premiers groupes du premier vers de chaque strophe, ceci afin de pouvoir envisager une réflexion sur la forme du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya. Nous donnerons tout d’abord, dans le tableau ci-dessous, les statistiques portant sur le nombre de syllabes que compte chacun des quatre groupes des différentes strophes de l’un et l’autre poème19 :
|
Poème [phleng yao] de la prédiction sur la fin d’Ayudhya |
Poème [phleng yao] du prince Thammathibet |
| Premier groupea |
| 6 syllabes |
21,5 % |
0 % |
| 7 syllabes |
27,5 % |
4,25 % |
| 8 syllabes |
37 % |
52 % |
| 9 syllabes et plusb |
13 % |
43,75 % |
| Deuxième groupe |
| 6 syllabes |
3,25 % |
0 % |
| 7 syllabes |
9,75 % |
13 % |
| 8 syllabes |
74 % |
56 % |
| 9 syllabes et plus |
13 % |
31 % |
| Troisième groupe |
| 6 syllabes |
17,5 % |
0 % |
| 7 syllabes |
51 % |
16,5 % |
| 8 syllabes |
24,5 % |
35,75 % |
| 9 syllabes et plus |
7 % |
35,75 % |
| Quatrième groupe |
| 6 syllabes |
17,5 % |
0 % |
| 7 syllabes |
26,25 % |
13 % |
| 8 syllabes |
51,25 % |
52 % |
| 9 syllabes et plus |
5 % |
35 % |
a. Compte tenu du fait que la première strophe d’un phleng yao est amputée de son premier groupe, le nombre de ceux-ci, dans les deux œuvres que nous mettons en parallèle, est inférieur d’une unité à celui des autres groupes. b. Il convient de noter que, pour cette rubrique, le Poème [phleng yao] de la prédiction sur la fin d’Ayudhya présente quelques groupes allant de 10 à 12 syllabes, tandis que pour le Poème [phleng yao] du prince Thammathibet, nous n’avons identifié au maximum que des groupes de 9 syllabes. |
14Ce tableau comparatif nous permet de mettre en évidence des différences importantes dans la structure des strophes de ces deux œuvres. Il est en effet manifeste que le système que nous rencontrons dans le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya est beaucoup moins précis que celui du Poème du prince Thammathibet : ce dernier ouvrage montre uniquement des groupes de 7, 8 et 9 syllabes, avec une plus grande proportion de groupes de 8 syllabes, ce qui n’est pas sans rappeler les Poèmes de séparation composés en klon dans le courant du xixe siècle, ne serait-ce que ceux de Sunthon Phu, dont les règles sont précises. Une telle différence demande explication mais nous pensons devoir nous contenter d’évoquer deux hypothèses, qui ne s’excluent pas l’une l’autre. La première serait que nous sommes effectivement, avec le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya, devant une œuvre représentant un état archaïque du phleng yao. La seconde serait que l’auteur de ce texte, qui qu’il soit, n’aurait ni les connaissances ni les capacités de composition que nous rencontrons chez le prince Thammathibet puis au siècle suivant, chez Sunthon Phu. Afin d’essayer de préciser ce premier ensemble de constatations, nous nous pencherons maintenant sur la place de la rime dans le deuxième groupe du premier vers de chacune des deux œuvres :
|
Poème [phleng yao] de la prédiction sur la fin d’Ayudhya |
Poème [phleng yao] du prince Thammathibet |
| Rime sur la syllabe 1 |
3,5 % |
0 % |
| Rime sur la syllabe 2 |
21,25 % |
9 % |
| Rime sur la syllabe 3 |
21,25 % |
82 % |
| Rime sur la syllabe 4 |
10,75 % |
0 % |
| Rime sur la syllabe 5 |
35,5 % |
9 % |
| Rime sur la syllabe 6 |
7,75 % |
0 % |
15Nous retrouvons les constatations faites précédemment : le prince Thammathibet marque une étape vers la normalisation du phleng yao qui va se concrétiser dans les règles régissant le klon 8, puisque 91 % des rimes portent sur la seconde et la troisième syllabe du groupe ; il n’en est pas de même avec le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya, dans lequel 54 % des rimes portent sur d’autres syllabes que les trois premières du second groupe du premier vers. Ainsi, la forme de ce texte peut tout aussi bien témoigner d’une composition à l’époque d’Ayudhya, c’est-à-dire avant la chute qu’il prédit, qu’après cette même chute par un auteur peu au fait des règles qui semblent apparaître à l’étude du Poème du prince Thammathibet. Nous allons donc devoir tenter, à travers le contenu du texte, de cerner la personnalité de l’auteur de ce poème de prophétie et d’analyser ce qu’il prédit effectivement.
- 20 Voir la citation plus haut Choisy (1687 : 265).
- 21 Tous les ouvrages composés à l’époque d’Ayudhya sont en vers, à l’exception notable des Chroniques (...)
16Les remarques précédentes sur la forme de l’œuvre ne nous permettent guère d’envisager une quelconque datation. Une constatation s’impose cependant : nous sommes soit devant une forme très archaïque, soit devant l’œuvre de quelqu’un qui n’a rien d’un lettré, ce qui nous amène à nous poser la question de savoir si nous sommes bien en présence d’un astrologue. Ceux-ci, ainsi que le remarquait déjà l’abbé de Choisy dans son ouvrage de 168720, étaient des personnages importants de la cour d’Ayudhya, et maîtrisaient sans aucun doute, outre leur science, la langue comme la versification siamoise21. Nous n’en prendrons qu’un seul exemple, celui de Phra Horathobodi, chef du Département des astrologues du roi Naray, auquel on doit le plus ancien traité de grammaire et de versification qui nous soit parvenu, le Joyau étincelant (Horathibodi 1969) ainsi que, si nous en croyons leur paragraphe d’introduction (Département des Beaux-Arts 1967 : 443), Les Chroniques royales d’Ayudhya dans la version dite de Luang Prasœt. Une lecture attentive de notre texte – dont nous assurons l’adaptation française – montre que son auteur ne revendique pas la paternité de la prophétie qu’il rédige (strophe 13) :
Dans ce qui est prédit, rien n’est faux ;
Lorsqu’on l’examine, on voit que c’est juste :
Ce ne sera pas la saison chaude et la chaleur sera étouffante
Ce ne sera pas la saison des vents et le vent soufflera fort.
17Nous avons, au contraire, l’impression que, devant des événements dont il est le témoin, le poète se prend à considérer qu’une prophétie plus ancienne, et dont il aurait connaissance, est en train de se réaliser sous ses yeux. Personne ne peut s’empêcher de comprendre qu’il parle des temps où la prise d’Ayudhya par les Birmans et de sa destruction consécutive sont imminents et que son texte résonne plutôt comme un avertissement : si le peuple comme son monarque ne se ressaisissent pas, l’apocalypse ne peut que survenir (strophe 29) :
Glorieuse Ayudhya, heureuse et sereine,
Pleine de plaisirs, plus encore que le sont les Paradis,
Tu deviendras une ville prostituée, amorale :
Les jours sont comptés où tu vas décliner et disparaître !
18La fin paraît donc proche mais n’est peut-être pas irréversible. Une telle lecture du texte, dont l’auteur paraît vouloir jouer le moralisateur (s’agirait-il d’un moine bouddhiste dont l’éducation, pour soignée qu’elle ait pu être, ne ferait cependant pas de lui un lettré ?), pourrait nous inciter à penser que la prophétie est antérieure à 1767, comme l’affirment les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale (Département des beaux-Arts 1967).
19Cependant, il faut nous pencher sur les raisons de la rédaction de cette prophétie au cours du xviiie siècle, quel que soit l’auteur qui l’inspire. Il semble que seule une situation devenant alarmante dans Ayudhya expliquerait que notre auteur prenne la plume ; ce pourrait être la présence sur le trône d’un monarque qui ne gouvernerait pas selon les principes bouddhistes, comme le texte du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya le laisse entendre dans le passage suivant (strophe 9) :
- 22 Il est fait ici référence aux ทศพิธราชธรรม /thótsàʔphí́ʔtháʔrâ;tcháʔtham/, du sanskrit dhas̥abi (...)
Arrivés à ce moment, voici que tous les êtres vivants
Devront avec certitude faire face aux dangers.
Comme le monarque ne suivra pas les dix vertus royales22,
Voici que se produiront les seize maux extraordinaires.
20Se pose donc à nous la question de savoir si, au cours du xviiie siècle, et avant 1767, nous rencontrons le règne d’un monarque qui aurait agi de si mauvaise façon qu’un pieux bouddhiste, s’inquiétant de l’oubli des dix vertus royales, aurait ressenti l’impérieux besoin de le mettre en garde en rédigeant ce Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya, convoquant pour ce faire une éventuelle prophétie antérieure.
- 23 Cette appellation semble venir de l’ouvrage de Vollant des Verquains (1691).
- 24 Voir Sitsayamkan (1967).
- 25 Sur la prise du pouvoir par Phra Phetracha, voir Delouche (2015 : 41-82).
- 26 Les origines de ce monarque sont incertaines : certains textes en font un enfant caché que Narat au (...)
- 27 Sur ce point, voir Khiri-anan (2003 : 9 et suivantes).
21De la mort du roi Naray en 1688 à la prise d’Ayudhya en 1767, nous voyons se succéder six monarques ; ils appartiennent tous à la dynastie de Ban Phlu Luang, fondée en 1688 par Phra Phetracha (r. 1688-1703), à la suite de ce qu’il est convenu d’appeler la « Révolution de Siam23 ». Ce règne a certes commencé par ce que nous pouvons appeler un coup d’État puisque Phra Phetracha s’est emparé du trône alors que le roi Naray était mourant (il l’a d’ailleurs peut-être aidé à mourir…) et s’est empressé d’éliminer tous les membres de la dynastie précédente. Il s’agissait en fait d’une réaction nationaliste et religieuse à la présence militaire française dans le royaume de Siam et à l’influence, réelle ou supposée, des missionnaires catholiques appuyés par le ministre favori de Naray, Constantin Phaulkon24. Le changement de dynastie a d’ailleurs été, semble-t-il, largement appuyé par le clergé bouddhiste. Aucune guerre d’importance ne s’est déroulée pendant les quatorze années du règne de Phetracha25 ; tout au plus, pouvons-nous noter, en 1689, une opposition des gouverneurs de Nakhon Sri Thammarat et de Nakhon Rachasima au changement de dynastie (Piyachat 2009 : 213-218), en 1694, une révolte dirigée par un imposteur, Nay Khwan, qui s’était fait passer pour un des jeunes frères de Naray, Phra Aphayathot (ibid. : 219-224) et, en 1697, une révolte messianique dans la région de Nakhon Rachasima (ibid. : 225-230). Ces révoltes, relativement circonscrites, furent bien vite matées. Son successeur, Phra Chao Sœa (r 1703-1708)26, bien qu’il ait une réputation plutôt brutale, comme son titre le laisse entendre (« Roi-Tigre »), ceci à cause, semble-t-il de son expertise dans le domaine de la boxe thaïe27, se distingue cependant par d’importantes fondations religieuses (Département des Beaux-Arts 1974 : 442) et par l’attribution qui lui est faite de la prophétie à l’origine du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya. Si le règne de Phra Chao Thay Sa (r. 1708-1732) s’est passé sans aucun fait qui pourrait inciter à utiliser la prophétie (on note seulement une expédition militaire au Cambodge, déchiré par des rivalités entre princes de la famille royale), il n’en est pas de même de sa succession.
22En effet, dès son avènement, Phra Cho Thay Sa avait nommé son frère cadet, Chao Fa Phon, roi du Palais de Devant, ce qui en faisait son héritier désigné ; lorsque le monarque régnant est attaqué par la maladie qui va l’emporter, il change d’avis et choisit comme successeur un de ses fils, Chao Fa Narenthon qui, ayant choisi la vocation monastique, se récuse en faveur de son cadet, Chao Fa Aphay (Département des Beaux-Arts 1974 : 453). Chao Fa Phon, qui attend de monter sur le trône depuis vingt-quatre ans, n’accepte pas de se voir évincé et, alors que Phra Chao Thay Sa est agonisant, une lutte s’engage entre les deux factions rivales (ibid.) ; elle est de courte durée et Chao Fa Phon monte sur le trône de son frère, mort entre-temps, sous le nom de Phra Baromakot (r. 1732-1758). Son règne sera marqué par une longue période de paix et de prospérité et il portera particulièrement son attention sur le développement du bouddhisme dans le royaume ; c’est ainsi, par exemple, qu’il recevra, en 1753, une ambassade venue de Ceylan et qu’il enverra vers ce royaume une délégation de moines pour y étudier les textes sacrés, ou qu’il avait, en 1739, fait largement embellir le sanctuaire de l’Empreinte de Pied du Buddha de Saraburi (ibid. : 461-462). À sa mort, c’est un de ses fils, Chao Fa Uthumphon, qui monte sur le trône, après quelques querelles de succession qui ne donnent cependant pas lieu à un bain de sang ; cependant, deux mois après, le nouveau roi abdique en faveur de son frère aîné, Phra Chao Ekathat (r. 1758-1767).
23Phra Chao Ekathat a vu sous son règne Ayudhta prise et détruite par les armées birmanes. L’image qu’en donnent les Chroniques royales d’Ayudhya, toutes reconstituées et rédigées sous les premiers règnes de la dynastie Chakkri (à l’exception des Chroniques royales d’Ayudhya dans la version dite de Luang Prasœt, rédigées sous le règne du roi Naray28), est négative : ces textes le décrivent comme un mauvais gouvernant, incapable de combattre, soumis aux caprices de ses concubines. Nous en trouvons trace dans le poème des Trois capitales, composé sous le règne du roi Rama VII (r. 1925-1935), à propos des coups de canon tirés pendant le siège :
Devant ces événements, les concubines royales
S’effarouchent de la poussière ainsi soulevée ;
Elles font en sorte que le glorieux monarque
En vienne à ressentir une grande frayeur. (Krommamœn Phithayalongkon 1965 : 42.)
- 29 Rapporté par Chutinatharanon (2011 : 88).
24Or des sources contemporaines de la chute d’Ayudhya, comme les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale ou les Témoignage du Prince en quête d’un monastère (Département des Beaux-Arts 1967 : 299-440) nous disent exactement le contraire : Phra Chao Ekathat y est présenté comme un prince sage, se préoccupant du bien-être de ses sujets, faisant preuve de la plus grande dévotion pour la religion bouddhiste et même comme mettant en pratique les dix vertus royales. Nous sommes évidemment enclins à croire ces témoignages, quelqu’altérés qu’ils aient pu être au cours du temps : si la défaite qui avait conduit tous ces habitants d’Ayudhya, ces hauts fonctionnaires, ces membres de la famille royale à être déportés en Birmanie pour n’en plus revenir était le fait de l’impéritie d’un monarque faible et incapable, ils n’auraient à tout le moins pas chanté ses louanges. Les textes birmans eux-mêmes mettent en avant l’intense préparation militaire mise en œuvre par Phra Chao Ekathat pour leur résister ainsi que son ardeur au combat29.
25Ainsi, et comme nous pouvons nous en rendre compte à l’évocation de ces six règnes, nous ne trouvons aucune période, aucune situation dans laquelle un fervent bouddhiste ou un patriote (si le concept peut être employé dans le contexte du xviiie siècle siamois) pourrait ressentir la nécessité de prévoir une catastrophe telle que celle de 1767. D’ailleurs, dans le Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya, un passage (deuxième vers de la strophe 9) ne peut que nous interpeller ; il s’agit de celui-ci :
Comme le monarque ne suivra pas les dix vertus royales,
Voici que se produiront les seize maux extraordinaires.
- 30 L’adaptation en français de l’intégralité du poème est en annexe 2 de l’article.
- 31 Les deux strophes, par leur référence aux divinités protectrices et au Dhamma, évoquent la singuliè (...)
26La lecture des strophes (10 à 2730) prophétisant ces catastrophes ne permet guère de reconnaître avec précision ces « seize maux extraordinaires » ; là encore, nous avons l’impression d’une composition peu réfléchie, les maux évoqués étant parfois répétés à plusieurs strophes d’intervalle et leur ordre n’est rien moins qu’aléatoire ; nous pouvons néanmoins les ranger en différentes catégories. Nous rencontrerons des références à la religion bouddhiste et à ses enseignements moraux, piliers de la société mais aussi fondements idéologiques de la monarchie siamoise, à travers ces « dix vertus royales » qui, n’étant plus pratiquées par le monarque, sont à l’origine des catastrophes qui vont suivre. Ce ne sont cependant pas là les éléments les plus présents dans le texte : tout au plus noterons-nous que, les divinités ne protégeant plus la Religion (strophe 15), le Dhamma va disparaître (strophe 19)31. Le roi n’étant plus, puisqu’il aurait abandonné l’attitude qui fait de lui un bodhisatta, garant de l’ordre cosmique, l’univers tout entier se trouve alors déréglé (Strophe 10). Ce dérèglement, qu’annoncent des présages néfastes et qui tous, à des degrés divers, renversent en fait l’ordre établi, se manifestent dans tous les domaines.
27Nous notons d’abord ce renversement dans l’ordre des croyances à certains éléments surnaturels, comme ces entités chtoniennes telles que le génie protecteur de la ville ou celles qui hantent les contrées sauvages : le premier fuit la capitale, laissant la place aux secondes qui apportent des épidémies mortelles. Nous assistons ensuite à un dérèglement total de l’ordre naturel, impliquant des répercussions néfastes sur la vie des hommes : c’est le cas de la production agricole qui, souffrant de la sécheresse, ne peut plus assurer la subsistance de la population d’un royaume qui est presque exclusivement peuplé de paysans. Vient enfin, et surtout, une inversion totale des valeurs morales sur lesquelles est assise la société : nous voyons le négatif remplacer le positif, les mauvais remplacer les bons, le crime remplacer la Vertu, le Mal prendre, à tous les niveaux, la place du Bien. C’est en lisant la description d’une telle apocalypse que nous pouvons nous interroger sur le caractère prophétique de ce texte ; en un mot, il nous semble, parvenus à ce point, que nous sommes plutôt devant un poème qui résonne comme un avertissement : au cas où il adviendrait que le roi s’égarât à ne plus gouverner en suivant les « dix vertus royales », voici ce qui se passerait. Le conditionnel serait alors plus approprié que le futur dans l’adaptation en français du poème que nous proposons en annexe.
- 32 Les jātaka (en siamois, ชาดก /cha:dòk/) sont, dans le bouddhisme du Petit Véhicule, les récits de (...)
- 33 Phra Suttantapidok, Kutthakanikay, Ekanibatchadok, Livre 3, Partie 2, p. 216-242. https://onedrive. (...)
28Ces catastrophes successives dont le monarque, oublieux de ses devoirs, se verrait reconnu comme responsable de la destruction finale de sa capitale, rappellent les textes apocalyptiques que nous rencontrons dans toutes les cultures et à toutes les époques. Mais elles semblent surtout être l’écho, à cause de la référence au nombre seize, d’un jātaka32, le « jātaka des grands songes » (pālī : mahāsupinajātaka ; siamois : มหาสุบินชาดก /máʔhǎ: sùʔbinnáʔcha:dòk/)33. Le thème en est le suivant : une nuit, le roi Pasenadi, qui règne sur la ville de Kasala, fait seize rêves au cours desquels il voit une série de seize événements étranges qui le perturbent à cause de leur caractère totalement contraire à l’ordre naturel. Le lendemain, il consulte les brahmanes de sa cour qui y voient des présages de danger soit pour son royaume, soit pour sa vie, soit pour ses richesses et prescrivent des sacrifices afin de conjurer le mauvais sort. Son épouse lui suggère de demander plutôt l’avis du bodhisatta qui séjourne dans sa ville et il se range à son avis. Les seize rêves sont alors interprétés dans un sens totalement différent.
29Le premier rêve, où des buffles sauvages sont entrés dans la cour du palais pour s’y affronter mais en sont partis après avoir seulement beuglé très fort, veut dire qu’à l’avenir, quand un roi sera faible, les nuées s’accumuleront mais qu’il ne pleuvra pas. Le second rêve, où arbres et plantes portent des fruits avant d’arriver à maturité, veut dire qu’à l’avenir, les hommes mourront très jeunes à cause de leurs désirs. Le troisième rêve, où des vaches tètent des veaux âgés d’un jour à peine, veut dire qu’à l’avenir, les plus jeunes ne respecteront plus les plus âgés. Le quatrième rêve, où des bœufs aguerris restent immobiles tandis que des bouvillons tentent de tirer des charges, veut dire qu’à l’avenir, des dirigeants inexpérimentés gouverneront à la place des plus sages. Le cinquième rêve, où un cheval mange par deux bouches, l’une devant et l’une derrière, veut dire qu’à l’avenir les juges seront corrompus en rendant leurs décisions. Le sixième rêve, où des gens portant un vase d’or de grande valeur, demandent à un chacal de s’y abreuver, veut dire qu’à l’avenir, les monarques apprécieront les femmes de mauvaise vie et mépriseront les vierges. Le septième rêve, où un homme marche en traînant une corde qu’une femelle chacal dévore, veut dire qu’à l’avenir les femmes n’auront plus de retenue et qu’elles agiront de façon amorale. Le huitième rêve où, à la porte du palais, se trouve une jarre emplie d’eau entourée de jarres vides, veut dire qu’à l’avenir, les monarques opprimeront les peuples qui sombreront dans la misère. Le neuvième rêve, où hommes et bêtes entrent dans une mare couverte de lotus et dont les eaux sont boueuses au centre et claires près des berges, veut dire qu’à l’avenir, les rois gouverneront mal, abandonnant leurs capitales pour se réfugier sur les frontières. Le dixième rêve, où le riz cuit dans une marmite se partage en trois parts, l’une pourrie, la seconde crue et la troisième à point, veut dire qu’à l’avenir, les hommes de toutes conditions seront mauvais, même les brahmanes et les sages, que la Nature se dressera contre eux et que leurs récoltes seront détruites. Le onzième rêve, où du beurre est baratté dans une baratte de bois de santal, veut dire qu’à l’avenir les brahmanes seront en décadence et seront avides de richesses. Le douzième rêve, où des gourdes vides flottent sur les eaux, veut dire qu’à l’avenir le monde sera inversé, les mauvais devenant importants et les riches devenant pauvres. Le treizième rêve, où de lourdes pierres flottent sur les eaux, veut dire qu’à l’avenir, les hommes nobles et avivés ne seront plus qu’objets de dédain. Le quatorzième rêve, où de petites grenouilles mâchent et avalent d’énormes serpents, veut dire qu’à l’avenir, les hommes, à cause de leurs désirs, deviendront les esclaves de leurs femmes. Le quinzième rêve, où un méchant corbeau est servi par des oies, veut dire qu’à l’avenir, un monarque ignorant et poltron ne s’entourera pas de ses pairs, mais d’incapables inexpérimentés. Enfin, le seizième rêve, où des chèvres chassent et dévorent des panthères, veut dire qu’à l’avenir les hommes de basse condition seront exaltés et que les nobles seront réduits à la pauvreté.
30Le bodhisatta a donc d’abord permis au roi de comprendre que ses rêves ne sont en aucune manière de mauvais présages pour lui ni pour son royaume, mais aussi de prendre conscience que l’attitude juste d’un monarque est la garantie de l’ordre de la Nature, de l’organisation morale de la société qu’il gouverne et, donc, du bonheur et de la prospérité de ses sujets. Comme nous le constatons, ce n’est sans doute pas par hasard que l’auteur du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya construit son texte en deux parties, la première qui décrit Ayudhya dans sa splendeur et la seconde qui expose les seize maux auxquels elle sera confrontée lorsqu’un mauvais roi, c’est-à-dire un roi ne gouvernant pas selon les « dix vertus royales », la conduira immanquablement à sa perte définitive. On ne peut ici manquer de remarquer les nombreuses ressemblances existant entre l’œuvre siamoise et le jātaka, de nombreuses calamités se trouvant dans l’un et dans l’autre ; la seule différence notable se trouve dans la manière de les exposer, puisque l’auteur siamois exprime directement ce qui pourrait se passer, tandis que le mahāsupinajātaka procède par énigmes que seul le bodhisatta sait interpréter. Nous trouvons ici une raison de voir dans l’auteur du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya un moine ou un pieux bouddhiste désireux d’apporter un enseignement moral, en adaptant à un auditoire peut-être peu éduqué les avertissements rencontrés dans le mahāsupinajātaka.
- 34 Sur les tribulations de ces témoignages et celles de leur traduction en Thaïlande, voir Delouche (1 (...)
31L’ensemble des éléments envisagés jusqu’à présent ne nous permettent guère d’affirmer que le poème est effectivement une prédiction faite à l’époque d’Ayudhya. La référence rencontrée (mais rappelons qu’il ne s’agit alors pas d’un texte en vers mais de quelques phrases en prose) dans les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale est d’ailleurs, de notre point de vue, problématique : en effet, nous nous trouvons ici devant un texte qui, rappelons-le, n’est parvenu pour la première fois au Siam qu’au milieu du xixe siècle. La version originale birmane ne fut transmise au Siam qu’en 1930, après que les Britanniques en ont découvert un exemplaire dans la bibliothèque royale de Mandalay34. Comme ce texte peut être considéré comme la seule trace d’une éventuelle prophétie faite à propos de la fin d’Ayudhya, il est difficile de croire que, n’ayant été connu que dans les années 1860, il ait pu inspirer la composition du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya, que celle-ci soit antérieure ou postérieure à la chute de la capitale… Le texte paraît utiliser la chute d’Ayudhya comme un prétexte pour exprimer ce que nous avons reconnu comme un « avertissement » plus que comme une « prophétie » ; il ne ferait alors que transmettre, le plaçant dans un contexte plus accessible à des lecteurs ou auditeurs siamois, ces enseignements moraux concernant la bonne gouvernance et les catastrophes prévisibles, lorsque celle-ci n’est pas mise en application, enseignements que nous avons rencontrés dans le mahāsupinajātaka. Une telle hypothèse permettrait alors d’interpréter autrement le passage suivant (strophe 13) :
Dans ce qui est prédit, rien n’est faux ;
Lorsqu’on l’examine, on voit que c’est juste :
Ce ne sera pas la saison chaude et la chaleur sera étouffante
Ce ne sera pas la saison des vents et le vent soufflera fort.
32Nous avions d’abord considéré que cette strophe pouvait faire référence à une prédiction antérieure (celle de Phra Chao Sœa évoquée dans les Témoignages des habitants de l’ancienne capitale ?). Si le texte n’est pas qu’un avertissement, une incitation à régner en mettant en œuvre les « dix vertus royales », il n’est pas impossible de comprendre que « ce qui est prédit » est en fait contenu dans les interprétations que fait le bodhisatta des seize maux évoqués dans le mahāsupinajātaka. Cette œuvre tient plus de la littérature morale que de la prophétie…
- 35 Voir Nakhom, C., op. cit.
33Une telle explication, si elle permet de résoudre le problème de la réalité d’une prophétie annonçant la fin d’Ayudhya, n’explique pourtant pas l’importance qu’elle a prise dans les premiers règnes de la période de Bangkok. En effet, l’avertissement s’adresse à l’évidence au monarque lui-même, ainsi que nous l’avons montré, et les donneurs de leçon, fussent-ils moines, ne sont que rarement écoutés des gouvernants, surtout lorsque ce sont des souverains absolus. Sur ce point, sans cependant expliciter sa pensée, Chotchuang Nakhom évoque la piste d’une utilisation du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya par les premiers souverains de la dynastie Chakkri à des fins politiques35. Ceci n’est pas étonnant : le travestissement de textes plus ou moins historiques pour justifier d’un changement de dynastie, par exemple, se rencontre tout au long de l’histoire du Siam. C’est l’image que l’on veut donner du dernier roi de la dynastie de Suphanburi, Phra Mahinthrathirat (r. 1568-1569) qui, par des soupçons injustifiés contre les défenseurs de la ville, l’aurait affaiblie et mise à la merci de l’ennemi :
En l’an 930 de la Petite Ère Siamoise [EC 1568], année du Dragon, le roi de Hongsa fit venir une armée de la ville de Hongsa. […] Phra Mahinthrathirat ne commanda pas le combat, mais le prince royal, Phra Si Saowa, y montra de l’intérêt et alla chaque jour s’occuper de la défense de la capitale. Quand Sa Majesté le roi Phra Mahinthrathirat apprit que Phra Si Saowa s’occupait ainsi de la défense, il en conçut de la méfiance, aussi ordonna-t-il qu’on se saisisse de lui, et le fit mettre à mort au temple de Phra Ram. (Département des Beaux-Arts 1967 : 460-461.)
- 36 Voir plus haut. Cette récriture « réorientée » des Chroniques royales d’Audhya est tellement flagra (...)
34De la même manière, les Chroniques royales d’Ayudhya, rédigées sous le règne du roi Taksin (r. 1762-1782) puis sous ceux des quatre premiers rois de la dynastie Chakri, décrivent en Ekathat un prince incapable et faible, ce qui est manifestement faux36. Mais ces défauts et leurs effets présumés sont présentés comme une bonne raison d’assister à l’apparition de la nouvelle dynastie ; la mise en avant du Poème de la prédiction sur la fin d’Ayudhya fait sans doute partie du même plan. La leçon que veut transmettre l’auteur du poème aurait alors été détournée et serait devenue une justification supplémentaire de la prise du pouvoir par Rama Ier (r. 1782-1809).