Vérité et amitié, une hospitalité croisée
Résumés
Cet article s’intéresse à la portée émancipatrice du paradoxe constitutif de l’hospitalité : l’hospitalité réveille l’amitié et la vérité de leur léthargie ; la vérité devient quête et non dogme, tandis que l’amitié, chemin faisant, devient la condition d’une recherche du vrai définie comme quête du connaissable, mais aussi recherche de l’estime de soi dans la fidélité à soi-même. Le zététique est devenu la condition éthique de l’heuristique, grâce à une éthique de l’hospitalité.
Plan
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- 1 Edmond Jabès, Le Livre du Partage, Paris, Gallimard, 1987, p. 27.
- 2 Id., Le Livre de l’Hospitalité, Paris, Gallimard, 1991, p. 56-57.
Quel soulagement, pour l’esprit, que la vérité ; mais une fois celle-ci entre-aperçue, quel tourment.
E. Jabès, Le Livre du Partage, 19871
En deçà de la responsabilité, il y a la solidarité. Au-delà de la responsabilité, il y a l’hospitalité. […] Ne demande pas ton chemin à celui qui le connaît, mais à celui qui, comme toi, le recherche.
E. Jabès, Le Livre de l’Hospitalité, 19912
1Notre hypothèse de travail est la suivante : l’hospitalité, dans sa complexité constitutive, nous donne le moyen de penser la réciprocité philosophique qu’établissent l’amitié et la vérité. L’hospitalité mettrait l’amitié et la vérité non seulement à l’épreuve, mais leur demanderait de s’exercer effectivement. En faisant dialoguer amitié et vérité, sous les hospices de l’hospitalité, nous rendons possible un nouveau régime de vérité. Mais, pour ce faire, il nous faut ouvrir un nouveau chemin philosophique. Une méditation sur l’hospitalité ne pourrait-elle pas permettre à la vérité et à l’amitié de sortir d’une certaine léthargie qui les menace, si elles devaient se replier sur elles-mêmes ?
2Faut-il rappeler ici que vérité en grec se dit aléthéia ? Ce mot grec renvoie à ce qui n’est plus caché : le Lethé est le fleuve des enfers où l’on buvait l’oubli de la vie. Rechercher la vérité en amitié, c’est vouloir sortir de la léthargie et se mettre en route, comme le conseille Edmond Jabès. Mais le titre de notre contribution peut paraître provocateur car il suppose que l’amitié, dès lors qu’elle ne se soucie pas d’une recherche commune de la vérité, risque de s’assoupir. Dans la tradition philosophique depuis Kant, le dogmatisme est comparé à un véritable sommeil. Devenant dogmatique, tout esprit, même apparemment soucieux de la vérité, risque de s’endormir, sauf à être réveillé justement par l’amitié bien comprise.
3Rappelons qu’amitié en grec se dit philia, comme on le retrouve dans philosophie, amour de la sagesse. À nous de montrer que tout esprit léthargique risque de devenir inamical voire xénophobe.
4De fait, la pratique de l’hospitalité constituerait un préalable à l’étude et à la pratique conjointe de la vérité et de l’amitié, dans un dialogue qui les respecterait dans leur singularité philosophique propre ; l’hospitalité convierait l’amitié et la vérité à aller à la rencontre l’une de l’autre pour ensuite cheminer de concert. C’est pourquoi, en un premier temps d’ordre sémantique et méthodologique, nous ferons quelques rappels nécessaires puis nous insisterons sur ce que l’épreuve de l’hospitalité opère dans la recherche de la vérité et la pratique de l’amitié. Enfin, nous examinerons en quoi, grâce à l’épreuve de l’hospitalité, amitié et vérité s’animeraient l’une par l’autre.
Quelques précautions sémantiques et méthodologiques
5Rapprocher les notions d’hospitalité, de vérité et d’amitié ne va pas de soi, tant leur complexité philosophique et sémantique est évidente.
- 3 Charles Coutel, « Considérations sur l’hospitalité », MSR, t. 80, no 1, 2023, p. 41-51. Voir égalem (...)
6Dans une précédente contribution publiée dans les Mélanges de science religieuse3, j’avais insisté sur le paradoxe constitutif de l’idée même d’hospitalité : au moment où je te reçois, je me rends compte que c’est toi qui me reçois et, de même, quand tu me reçois, je m’avise que c’est moi qui te reçois. Cette complexité paradoxale se retrouve dans la xénia grecque symbolisée par Zeus. Nous pensons que cette complexité est à l’œuvre dans l’approche paulinienne qui fait de l’hospitalité le préalable à l’exercice des autres vertus théologiques : foi, espérance et charité. Citons saint Paul : « Chérissez-vous les uns les autres d’une amitié fraternelle. […] Exercez l’hospitalité avec empressement. » (Rm 12,9- 13)
7Dans la présente contribution, nous entendons suggérer qu’amitié et vérité se comprendraient d’autant mieux qu’elles accepteraient de devenir hôtes l’une de l’autre.
8Pour reprendre la problématique de Jean-Claude Milner (Les Noms indistincts, Paris, Verdier, 2007), nous dirions volontiers qu’hospitalité, vérité et amitié constituent un groupe paradoxal, où chaque terme existe d’autant plus par lui-même qu’il se définit par sa relation aux deux autres. Ce groupe paradoxal unit tous ceux qui sont animés par l’amour de l’amitié et la recherche de la vérité. Serait paradoxal tout groupe constitué par des singularités se définissant par une capacité à s’ouvrir à d’autres singularités. On notera qu’en ce sens, amitié désigne des personnes intéressées par un même auteur ou une même problématique, comme par exemple : l’Amitié Charles Péguy.
9Ainsi, chacun des trois termes peut à la fois précéder et accompagner les deux autres. Ainsi l’amitié, philia, peut être dite préalable à la recherche de la sagesse, sophia, pour donner philosophia. L’hospitalité aurait comme effet d’affirmer la nécessité d’une recherche en commun de la vérité, définie comme la finalité de l’amitié, bien comprise ; de même, par l’hospitalité, l’amitié n’a de sens qu’au sein d’une recherche de la vérité. Mais tout cela nous devons l’expliciter et le justifier.
10L’amitié devient l’horizon d’une recherche en commun de la vérité et la vérité devient le milieu même de l’amitié. Nous voyons ici à l’œuvre la prégnance du paradoxe constitutif de l’hospitalité. Le désir d’aimer constituant le tertium quid de l’hospitalité de la vérité et de l’amitié, comme l’affirme la première Épître de saint Jean (Jn 2,10- 11).
11En termes kantiens, nous dirions que l’hospitalité aurait une fonction transcendantale dans la conscience de soi de l’amitié comme de la vérité mais aussi de leur relation. Entendons par transcendantal, au sens kantien, l’étude des conditions a priori de connaissance et de possibilité d’un concept, de plusieurs concepts ou des facultés humaines.
- 4 Voir : Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, 2 vol., Paris, Les Éditi (...)
12Devenant hôtes l’une de l’autre, amitié et vérité seraient sur le chemin d’une prise de conscience autocritique de soi, les prémunissant d’un redoutable sommeil dogmatique. Rappelons que xénia renvoie à l’idée d’une hostilité initiale se transformant peu à peu en accueil de l’autre par la pratique même de l’hospitalité4. Régulièrement, toute famille de pensée ou de conviction risque d’oublier ce présupposé, par routine, autosatisfaction ou encore méconnaissance de sa propre tradition. Ce cheminement pacificateur se retrouve dans le verbe latin hostio-ire qui renvoie à l’intention d’égaliser les échanges entre deux acteurs et de maintenir cette paix dans l’avenir ; l’égalité conditionnant la réciprocité. Cette intention se retrouve dans l’expression terrain d’entente : par l’hospitalité, vérité et amitié s’entendent, mais notre intuition est qu’il ne suffit pas d’établir la nécessité intellectuelle de ce terrain d’entente, il faut aussi rendre possible une volonté commune grâce à une Espérance partagée ; là encore, songeons à l’approche paulinienne. Un hôte nous oblige et cette relation, suspendant toute hostilité, invite chacun à écouter l’autre en assumant sa propre singularité ; par l’hospitalité les membres d’une culture se donnent les moyens de fonder une civilisation, comme l’illustre le geste symbolique de rompre un tesson de poterie pour rendre possible une relation future. En ce sens, l’affirmation paulinienne de Rm 12,9-13 serait un appel lancé aux chrétiens pour fonder une civilisation et non simplement une culture. Cependant, essayons de mieux comprendre comment, paradoxalement, amitié et vérité sont d’autant plus elles-mêmes qu’elles s’ouvriraient véritablement à l’autre.
Vérité et amitié à l’épreuve de l’hospitalité. L’apport de Paul Ricœur
13Après ce premier travail de clarification sur les malentendus entretenus par les concepts de vérité et d’amitié, tentons de penser les effets philosophiques de la confrontation entre ces deux termes. Pour avancer, un premier auteur peut nous être utile : Paul Ricœur qui, en 2002, dans une conférence intitulée « La croyance religieuse », médite sur sa découverte d’un jardin zen à Kyoto. Ce jardin zen présent dans le temple Ryoan-Ji est composé de quinze pierres qu’il est impossible de voir d’un seul coup d’œil. Mais telle ou telle pierre, d’abord inaperçue par moi, pourra cependant être vue par un autre spectateur situé à un autre endroit, plus ou moins proche. Cet autre spectateur aura ma confiance s’il est mon ami. Mais Paul Ricœur nous laisse un peu sur notre faim, n’en déduisant aucune théorie transcendantale de l’amitié, de la vérité et de l’hospitalité.
- 5 Voir : Charles Coutel, Christophe Leduc et Olivier Rota (dir.), La culture du dialogue dans les rel (...)
14Certes, je ne vois pas toutes les quinze pierres en même temps, mais si toi, situé à un autre endroit du jardin, tu en vois d’autres, alors je vais en conclure que ces pierres cachées existent bien. Grâce à toi, la vérité complexe du jardin excède ma vérité particulière. C’est là qu’interviennent l’amitié et la confiance qui en est le présupposé. Nous évitons ainsi l’arrogance dogmatique, revenant à douter de l’existence des pierres que je ne vois pas (attitude de déni). Ce perspectivisme est présupposé et accepté par la pratique de l’hospitalité, si l’on suit Jean Daniélou : une religion se jugerait par sa capacité à s’ouvrir a priori à celui qui ne partage pas mes convictions, voire ma culture5. Mais cette ouverture ne doit pas rester un vœu pieux ; c’est pourquoi les croyants n’ont rien à redouter de la loi de Séparation de 1905. La conscience des limites de ma connaissance requiert donc la présence d’amis, justement appelés proches ou encore intimes. Cet ou ces amis constituent avec moi, là encore, un groupe paradoxal tel que défini par Jean-Claude Milner.
15Grâce à l’amitié que je te porte, mon perspectivisme ne sera ni relativiste ni sceptique : l’amitié fera de la vérité une recherche infinie et partagée ; mais par la suite, notamment avec Karl Popper, nous comprendrons pourquoi cette recherche en commun serait même le moteur de notre amitié. Mieux : la recherche de la vérité ne peut se faire qu’ensemble, c’est le sens profond du mot ecclesia (Église), condition de la philoxenia et de la philosophia. Dans le christianisme, le mot grec ecclesia renvoie à une volonté de se rassembler, non pour le seul plaisir d’être ensemble mais de comprendre pourquoi et au nom de quoi on se réunit. Ce constat permet d’avoir une approche critique de la notion de paroisse. Dans ce dispositif, la recherche de la vérité sera de part en part une résistance à la léthargie spirituelle et philosophique.
L’apport de Rémi Brague
- 6 Rémi Brague, Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2014, p. 221-227.
16Un second auteur va nous aider à mieux penser les liens dialectiques entre vérité et amitié : Rémi Brague6, dans la lecture qu’il nous propose du Livre X des Confessions de saint Augustin, notamment du chap. 23. Rémi Brague va nous éclairer et faciliter le dialogue avec Paul Ricœur.
17Ce philosophe revient sur une distinction augustinienne essentielle pour notre propos : la langue latine distingue deux approches de la vérité. La première, dite lucens, renvoie à notre volonté d’éclairer le plus intensément possible un objet voire une situation ; cette première vérité aurait comme symbole un projecteur, qui, centré sur un objet, ne songerait pas à s’éclairer lui-même. La seconde approche, non opposée mais complémentaire de la précédente, est dite redarguentens, réfléchie, qui a comme symbole une lampe qui éclaire, tout en s’éclairant elle-même. Songeons ici à la parabole évangélique de Mt 5,14- 16 :
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ; et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.
18Voir aussi : Mc 4,21 ; Lc 8,16 ; 11,33 et 11,36. L’hospitalité oblige la recherche de la vérité comme l’amour de l’amitié à s’exposer, dans tous les sens du terme.
19La première approche insiste sur l’idée de rayonnement et la seconde sur l’idée de réflexion. Dans la recherche de la première vérité, nous avons besoin de coéquipiers et de collaborateurs mais dans la seconde nous avons besoin d’amis. Dans Les Confessions, saint Augustin suggère que nous aimons bien la première mais que nous détestons la seconde. Dans le chap. 23, au Livre X, on peut lire : « Amant eam lucentem, oderumt eam redargentem » [Ils aiment la vérité quand elle s’annonce, ils la détestent quand elle les dénonce]. On devine le lien qu’il y a entre l’analyse de Paul Ricœur et celle de Rémi Brague ; car nous sentons bien que le schème transcendantal de l’hospitalité, via l’amitié, va s’efforcer de réduire la contradiction entre ces deux types de vérité. C’est pour cela que nous n’avons que très peu de vrais amis : rares sont ceux qui à la fois n’hésitent pas à nous dire nos « quatre vérités » tout en affirmant que nous valons mieux que nos erreurs voire nos fautes. En ce sens est éclairé et amical tout esprit qui entend harmoniser la logique de lucens et la logique de redarguentens.
20En voyant en toi mon hôte, j’accepte par avance tes critiques liées au risque de l’oubli (léthargie) de mes propres limites. Un collègue (selon la logique lucens) devient mon ami quand il n’hésite pas à m’aider à revenir sur la genèse de mes propres erreurs (logique redarguentens). Mieux : par sa sollicitude, un ami véritable va me montrer que je vaux mieux que mes aveuglements dogmatiques voire léthargiques, avec tact et discrétion ; il acceptera que je fasse de même avec lui.
21Dès lors, nous établissons un lien entre Rm 12,9-13 et la distinction augustinienne. Au sens strict, l’hospitalité devient une médiation entre vérité et amitié, car elle met en place un processus d’autolimitation croisée et consentie. Songeons à l’expression cicéronienne « verus homo » (De Inventione 2, 22, 66) : verus homo est celui qui dit ce qu’il fait et qui fait ce qu’il dit, harmonisant lucens et redarguentens. Grâce à l’amitié, la vérité devient recherche et fidélité à soi-même. Si l’amitié est requise par la vérité, c’est qu’elle pose la question de l’imputation des paroles et des actes, ce que suggère le mot même de responsabilité : répondre de et répondre à ; je réponds de mes amis et ils répondent de moi. Voilà qui nous pousse à nous tourner maintenant vers l’amitié soumise à l’épreuve de la vérité.
Un détour par Aristote
22À ce moment de notre analyse, un examen, même succinct, d’Aristote est requis. On le sait, l’analyse de l’amitié est centrale chez Platon et surtout chez Aristote, au point d’en faire le point de départ de la quête philosophique au sein d’Écoles philosophiques qui réunissent des amis soucieux de la recherche de la vérité ; au point que la philosophia devient en même temps philoxenia, amour de l’hospitalité et philalétéia, amour de la vérité ; en ce sens, nous pouvons lire le livre VIII de L’Éthique à Nicomaque avec Paul Ricœur et Rémi Brague. On le sait, Aristote consacre tout le Livre VIII au terme d’amitié (philia). Il commence par en distinguer les types. Ne confondons pas, dit-il, les fausses amitiés, inspirées soit par l’utilité soit par le plaisir (1156a et suiv.), avec la véritable amitié qui vise la vertu qui, elle, recherche un bien en soi, qui ne serait pas pure apparence. Aristote précise : seuls les hommes de bien sont capables de s’aimer pour eux-mêmes (1157a) et il poursuit en disant que la véritable amitié se confirme dans la recherche de la vérité.
23L’amitié véritable fondée sur une même vertu partagée est proprement philosophique et réduit l’écart entre les deux vérités lucens et redarguentens. L’autre homme devient mon ami lorsque je m’avise qu’il accepte d’être lui aussi l’hôte de la vérité : l’hospitalité est une école d’imputation morale ; l’hospitalité devient un art de vivre par la philosophie.
24Paul Ricœur, admirateur d’un jardin japonais, ou Rémi Brague, lecteur de saint Augustin, mais aussi Aristote, philosophe de l’amitié, confirment cependant la nécessité de définir la vérité comme une quête amicale partagée mais, grâce à Aristote, nous savons que l’amitié devient la condition même de la recherche de la vérité, sauf à entretenir les illusions solipsiste et dogmatique. Mais il nous faut aller plus loin car, dès que l’amitié se tourne vers la quête de la vérité, il nous faut déterminer vers quels objets privilégiés cette recherche doit se tourner, comme nous allons l’examiner dans la partie suivante.
Par l’hospitalité, cheminer en amitié vers la vérité. L’apport de Kant
25L’hospitalité qui relie l’amitié et la vérité bouleverse notre relation au vrai. C’est d’abord par Kant puis par Karl Popper, ami des Lumières, que ce dialogue montre toute sa richesse. Karl Popper pousse jusqu’au bout les présupposés de Paul Ricœur et de Rémi Brague. Leur perspectivisme et leur éloge de la réflexivité bouleverse notre quête de la vérité dès lors définie comme cheminement vers soi et par soi, ce qui rejoint la définition de l’amitié comme vertu chez Aristote. Peu à peu va se mettre en place une dialectique entre amitié et vérité qui exigera une volonté d’harmoniser la nécessité d’une clarification (lucens) et l’introspection critique (redarguentens). Dès lors, une nouvelle question surgit : comment nous y prendre pour que notre souci du vrai se nourrisse explicitement du paradoxe constitutif de l’hospitalité ?
26On doit, en effet, au philosophe des sciences Karl Popper (1902-1994) une avancée majeure permettant de mieux éclairer l’approche humaniste de la recherche de la vérité comme cheminement émancipateur et réconciliateur. Les Lumières, qui influencent grandement Karl Popper, sont en effet une école de curiosité universelle que l’essor des transports et des échanges stimula grandement. D’où le développement des sciences, des arts, des techniques et de la vie académique, éditoriale et intellectuelle. C’est le monde tout entier qui devient le lieu d’une exploration sans fin, telle que la découverte de notre jardin japonais nous a permis de l’expérimenter. Songeons aussi au personnage de Candide chez Voltaire, qui se fait des amis à travers les épreuves qu’il subit.
- 7 Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Paris, Presses universitaires de France, 1967, p. 462-46 (...)
- 8 Id., Logique, Paris, Vrin, 1997, p. 101.
27Mais on doit au philosophe Kant d’avoir tiré les leçons philosophiques de ces prises de conscience dans son approche critique et antidogmatique de la raison humaine. Il sut, dans la Critique de la raison pure, notamment, donner une série de réponses à nos interrogations initiales. Renvoyant dos à dos le dogmatisme et le scepticisme, Kant sut allier notre désir insatiable de connaître la vérité avec la prise en compte des limites de nos facultés, comme nous y invite aussi Paul Ricœur : nous rapprocher du vrai sans jamais étreindre la vérité. Le monde n’est-il pas lui-même semblable à un jardin complexe limité dans l’espace et le temps, qu’un Voltaire nous demande de cultiver, tout en s’offrant à une infinité de points de vue respectant par avance l’apport de chacun ? Pour les hommes des Lumières, la quête de la vérité prendra la forme d’une enquête, mais aussi d’un cheminement. Dans la Critique de la raison pure, le philosophe allemand s’en explique dans un chapitre intitulé : « De l’usage régulateur des idées de la raison pure7. » Le philosophe allemand propose une distinction essentielle entre l’usage constitutif et l’usage régulateur des idées de la raison. Pris dans un horizon limité, du fait de la rotondité de la Terre et des limites de notre propre perception mais aussi de la survivance de nos propres préjugés, les hommes croient trop souvent voir ce qu’ils ne font que deviner : superstitions et chimères. Ils confondent le connaissable et le pensable. Mais Kant prévient : « Beaucoup d’hommes n’ont aucune idée de ce qu’ils veulent ; aussi se laissent-ils guider dans leur conduite par l’instinct et l’autorité8. » C’est que les hommes peuvent être de faux amis et de vrais flatteurs.
- 9 E. Kant, Critique de la raison pure, op. cit., p. 461.
28C’est dire que, trop souvent, dans notre cheminement vers la vérité, nous nous arrêtons au bord de la route pour nous laisser fasciner par des idoles et des dogmes figés que nous prenons pour nos idées en chair et en os (usage constitutif). À cet usage constitutif, Kant oppose un usage régulateur des idées de notre raison ; par cet usage, nos représentations et nos connaissances s’unifient et s’harmonisent, tout en ouvrant de nouvelles perspectives, que nos amis peuvent ouvrir. C’est le cas lorsque nous cherchons ce qu’est le moi, le monde et Dieu. Nous n’en ferons jamais le tour mais nous pouvons tenter de mieux en mieux les penser, en mettant en ordre nos représentations, tout en nous souvenant des illusions passées à la fois dogmatiques, essentialistes et holistiques. L’usage régulateur des idées nous guérit de notre tendance à l’idolâtrie, qui revient à oublier la nécessité d’en passer par le dialogue dans notre quête du vrai. L’enquête remplace l’inquisition. Qui en effet osera dire qu’il a le dernier mot sur ce que sont le moi, le monde et Dieu ? Seuls le font les fanatiques intégristes et les dictateurs sans scrupules. Pour Kant, une idée est définie comme régulatrice quand elle oriente notre recherche vers l’unité, la paix et l’universalité, dans l’acceptation d’un horizon commun et ouvert9 ; et dans ses œuvres juridique et politique où il prône une hospitalité universelle.
- 10 Ibid., p. 467.
- 11 Ce méliorisme condorcétien s’exprime dans la formule suivante : « Qu’importe que tout soit bien, po (...)
- 12 Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, Paris, Garnier-Flammarion, 1994, p. 88.
29Nous sommes au cœur des Lumières émancipatrices dont la Révolution française tirera les conséquences juridiques, sociales et politiques mais il revient aux philosophes de poursuivre la tâche dans leur recherche de la vérité, sous la protection de l’amitié hospitalière, en s’efforçant de donner « sens à tous les concepts empiriques passés10 ». Voltaire ne dira pas autre chose dans ses Lettres philosophiques et dans son Candide. Les Lumières mettent en place une approche perspectiviste échappant au relativisme comme au scepticisme ; mieux : les Lumières se veulent explicitement mélioristes, au sens condorcétien11. Dès lors, le cheminement vers le vrai est animé par le souci partagé du meilleur, mais à condition que s’opère une nouvelle prise de conscience afin de continuer à nous déprendre de notre arrogance dogmatique toujours menaçante. Pour que la recherche de la vérité continue à nous animer, notre rapport à nos propres erreurs, voire à nos fautes, doit impérativement s’approfondir, comme nous en prévient Jean-Jacques Rousseau. Mais c’est à Condorcet que l’on doit la meilleure formulation de la tâche qu’il nous faut résoudre, renvoyant la communauté des esprits libres au défi qu’ils se doivent de relever ; interpellant la puissance publique, Condorcet écrit, dans les Cinq mémoires sur l’instruction publique : « Le devoir de la puissance publique est d’armer contre l’erreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité, mais elle n’a pas le droit de décider où réside la vérité, où se trouve l’erreur12. » Nous l’avons vu avec Rémi Brague : un ami est celui qui éclaire tout en m’éclairant sur moi-même.
L’apport de Karl Popper
30En lecteur de Kant et des Lumières françaises, Karl Popper nous donne les moyens de mieux formuler une hypothèse qui peut fonder un perspectivisme humaniste rationnel et hospitalier. Dans un geste philosophique original, ce philosophe des sciences se saisit de la conception kantienne de l’usage régulateur des idées de la raison en l’intégrant dans une étude des processus de problématisation à l’œuvre dans la pratique scientifique. Dès lors, si nous demandons au réel de donner tort à nos hypothèses et à nos problèmes, alors nos erreurs, au lieu de nous affaiblir, vont nous enrichir : elles deviennent autant de leçons que nos vrais amis se plairont à nous rappeler. Cependant, nos très grands amis sont ceux qui ne nous réduisent jamais à nos erreurs voire à nos fautes. Pour cela, la critique mutuelle et la correction amicale et fraternelle sont nécessaires (songeons à Mt 18,15-20). Dès lors, Karl Popper va faire de la recherche inquiète de la vérité une idée régulatrice. La vérité, définie comme recherche infinie d’elle-même dans son usage régulateur, devient une idée mobilisatrice remplie d’Espérance. En 1961, dans un texte intitulé L’émancipation par le savoir, le philosophe résume ainsi ses analyses :
- 13 Karl Popper, À la recherche d’un monde meilleur, Paris, Éditions du Rocher, 2000, p. 228.
Approcher la vérité n’est pas aisé. Il n’y a qu’une voie, celle passant par nos erreurs. Nous ne pouvons apprendre qu’à l’école de nos erreurs et seul apprendra qui est prêt à apprécier dans les erreurs d’autrui des étapes vers la vérité et qui recherche les erreurs qu’il a lui-même commises, pour s’en libérer13.
31Lecteur de Kant et des Lumières, Karl Popper, dans un geste audacieux, étend à l’idée de vérité l’usage régulateur que Kant appliquait aux idées du moi, du monde et de Dieu. C’est dire qu’à l’avenir le cheminement vers la vérité se dirigera volontiers vers les obstacles qui ne manqueront pas de surgir, tant le cours de l’Humanité est imprévisible et le monde complexe.
32Se confirme donc l’idée que, grâce à l’hospitalité, l’amitié comme la vérité deviennent à la fois heuristique et zététique. Deux épisodes peuvent illustrer ce lien entre cheminer, devenir ami et devenir soucieux de la vérité : tout d’abord l’épisode des disciples d’Emmaüs en Lc 24,18-35 ; ou encore le chap. 11 de Si c’est un homme de Primo Levi, où l’auteur chemine avec Pikolo, son compagnon de misère dans les camps de la mort, qui lui demande de lui apprendre quelques rudiments de la langue italienne. Trouver ensemble (heuristique), suppose la volonté de chercher ensemble sur un mode critique (zététique). Le perspectivisme de Paul Ricœur, enrichi par Karl Popper lecteur de Kant, trouve son objet privilégié : poser et résoudre ensemble des problèmes essentiels pour l’avenir de l’Humanité.
- 14 In : Id., La quête inachevée, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 41.
33La vérité comme idée régulatrice sera cheminement infini vers soi-même. Pour aller de l’avant, faisons mémoire de nos erreurs passées (Condorcet) et anticipons sur les problèmes à venir dans un souci d’unité, de paix et d’universalité (Kant). En 1974, dans son autobiographie La quête inachevée, Karl Popper précise : « La fécondité est le résultat non de la précision, mais de la capacité de voir de nouveaux problèmes là où on n’en voyait pas auparavant et de leur trouver de nouvelles solutions14. » Grâce au jeu des hypothèses, des problèmes et des erreurs surmontées, le cheminement vers la vérité devient autocritique, autorégulateur, amical et réconciliateur.
- 15 Paul Ricœur, « La croyance religieuse », in : Id., La Philosophie et l’Éthique, Paris, Odile Jacob, (...)
34Dans le même ouvrage, Karl Popper résume ainsi son perspectivisme critique, déjà formulé par Paul Ricœur : « L’attitude rationnelle […] est la volonté d’accepter les critiques […], les critiques qui traitent les mérites des théories rivales du point de vue de l’idée régulatrice de la vérité15. » Nous tenons peut-être ici une solution possible de l’énigme que nous a posé notre jardin japonais. Dans notre quête de la vérité, de la liberté et de la justice, chaque problème, chaque hypothèse, chaque erreur peuvent nous aider dès lors que, grâce aux conseils d’autrui et à l’effort intellectuel partagé, nous tentons de les intégrer dans le souci de mieux comprendre le monde et de grandir en humanité. La vérité définie comme idée régulatrice reste et demeure dans le transcendantal et ne cède à aucune illusion. Dès lors, la recherche de la vérité devient un perspectivisme joyeux au service d’une conception émancipatrice, universaliste et critique de la raison. Le chemin vers le vrai devient un chemin d’amitié partagée.
35Karl Popper indiquerait pourquoi notre recherche de la vérité doit se vouloir infinie, patiente et modeste, car située dans notre finitude humaine que l’amitié nous aide à supporter ; cette prise de conscience est au point de départ de notre désir d’émancipation, que nous pouvons définir comme un processus continu, comme le pressent Edmond Jabès. En effet, à chaque étape, l’horizon de notre quête se renouvelle et s’enrichit dans la remémoration des épreuves passées que nos amis nous aident à surmonter, comme le vivent le Candide de Voltaire ou encore le Tamino de Mozart. Se souvenir pour progresser et rassembler son courage pour grandir ensemble.
36La recherche de la vérité, dès lors, n’est plus un tourment mais bien une quête et un chemin. Mieux, cette recherche de la vérité définie comme idée régulatrice devient même une boussole qui pourrait nous aider à remonter contre les vents contraires, souvent mauvais. Le perspectivisme requis par l’amitié hospitalière est la condition de notre volonté d’unité, de paix et de fraternité. De cela, sans doute, Xénophane, le philosophe grec, s’avisa jadis : « Les dieux n’ont pas révélé toutes choses aux mortels dès le commencement, mais, en cherchant, ceux-ci trouvent ce qui est le meilleur. »
Conclusion
37La portée émancipatrice du paradoxe constitutif de l’hospitalité rappelé au début de notre propos se confirme donc : l’hospitalité réveille l’amitié et la vérité ; la vérité est devenue quête et non dogme, tandis que l’amitié, chemin faisant, est devenue la condition d’une recherche du vrai définie comme quête du connaissable mais aussi recherche de l’estime de soi dans la fidélité à soi-même. Le zététique est devenu la condition éthique de l’heuristique, grâce à une éthique de l’hospitalité.
38Poursuivons le chemin qui organise le dialogue entre philia, xénia et aléthéia en évoquant l’importance d’une nouvelle série : agapé-caritas-xénia comme nous y invitent saint Augustin mais aussi Charles Péguy, reliant Abraham le voyageur et Zeus le dieu des hôtes, dans un échange ancestral commun.
On n’entre pas dans la vérité si ce n’est par la charité.
Saint Augustin, Contra Faustum, 32,18
- 16 In : Charles Péguy, Œuvres complètes, vol. I, Paris, La Pléiade, 1987, p. 532.
Et comme il plaît à Zeus hospitalier, je défendrai mes hôtes juifs jusqu’à la mort.
Charles Péguy, Œuvres complètes16
Notes
1 Edmond Jabès, Le Livre du Partage, Paris, Gallimard, 1987, p. 27.
2 Id., Le Livre de l’Hospitalité, Paris, Gallimard, 1991, p. 56-57.
3 Charles Coutel, « Considérations sur l’hospitalité », MSR, t. 80, no 1, 2023, p. 41-51. Voir également : Id., Hospitalité. Cheminer entre poésie et philosophie, Paris, Balland, 2020 et Id., Hospitalité de Péguy, préface de François Dagognet, Paris, Desclée de Brouwer, 2011.
4 Voir : Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, 2 vol., Paris, Les Éditions de Minuit, 1969 et Jean Daniélou, Essai sur le mystère de l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1953.
5 Voir : Charles Coutel, Christophe Leduc et Olivier Rota (dir.), La culture du dialogue dans les relations inter-religieuses, Paris, Parole et Silence, 2018.
6 Rémi Brague, Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2014, p. 221-227.
7 Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Paris, Presses universitaires de France, 1967, p. 462-466.
8 Id., Logique, Paris, Vrin, 1997, p. 101.
9 E. Kant, Critique de la raison pure, op. cit., p. 461.
10 Ibid., p. 467.
11 Ce méliorisme condorcétien s’exprime dans la formule suivante : « Qu’importe que tout soit bien, pourvu que nous fassions en sorte que tout soit mieux qu’il n’était avant nous », Œuvres complètes, t. 4, p. 225.
12 Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, Paris, Garnier-Flammarion, 1994, p. 88.
13 Karl Popper, À la recherche d’un monde meilleur, Paris, Éditions du Rocher, 2000, p. 228.
14 In : Id., La quête inachevée, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 41.
15 Paul Ricœur, « La croyance religieuse », in : Id., La Philosophie et l’Éthique, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 148.
16 In : Charles Péguy, Œuvres complètes, vol. I, Paris, La Pléiade, 1987, p. 532.
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Référence papier
Charles Coutel, « Vérité et amitié, une hospitalité croisée », Mélanges de science religieuse, tome 82, n° 1 | 2025, 51-64.
Référence électronique
Charles Coutel, « Vérité et amitié, une hospitalité croisée », Mélanges de science religieuse [En ligne], tome 82, n° 1 | 2025, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/msr/533 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ka9
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