Navigation – Plan du site

AccueilNumérostome 82, n° 1RecensionsClélia Lacam, Le Bleu et le Noir,...

Recensions

Clélia Lacam, Le Bleu et le Noir, jeux de pouvoirs dans une mission catholique féminine (Gabon, 1911-1955), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023, 430 p., 25 €

Laurie Larvent
p. 204-205
Référence(s) :

Clélia Lacam, Le Bleu et le Noir, jeux de pouvoirs dans une mission catholique féminine (Gabon, 1911-1955), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023, 430 p., 25 €

Texte intégral

1Disons-le d’emblée il s’agit ici d’une étude particulièrement remarquable. Ce livre remanié d’un Master 2 sous la direction d’Anne Hugon (Maîtresse de conférences HDR à Paris 1, Panthéon-Sorbonne) a d’ailleurs obtenu le prix d’histoire des femmes et du genre en 2021. Il est publié dans la très belle collection « Mnémosyne » de l’Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre, créée en 2000.

2L’étude entremêle l’histoire de deux congrégations : les « Sœurs Bleues », religieuses françaises en mission au Gabon, et les « Petites Sœurs de Sainte-Marie du Gabon », religieuses gabonaises, et analyse de manière précise leurs relations, avec pour toile de fond l’histoire missionnaire et africaine particulièrement documentée ici. Il s’agit aussi d’une histoire genrée des religieuses où émerge une « féminité missionnaire » (p. 34) avec en filigrane une histoire de transgression des normes de genre, puisque ces femmes missionnaires voient dans leur mission « une opportunité d’émancipation » (p.11). En effet, l’A. nous montre comment les Sœurs si enclines à l’obéissance deviennent « obstinées », « indociles », « vindicatives » (p. 13) dans ces terres éloignées et comment elles se jouent des différentes autorités pour arriver à leurs fins. Elle le fait par exemple en étudiant très finement les querelles qui peuvent sembler anodines mais qui révèlent bien souvent des logiques de pouvoir.

3Même si la recherche retrace les origines de l’arrivée en Afrique des Sœurs de Notre-Dame de l’Immaculée Conception de Castres vers 1850 venues soigner les malades, éduquer et convertir les filles, elle se concentre surtout sur la première moitié du XXe s. En effet, 1911 correspond à la fondation d’une congrégation « indigène » et 1955 lorsque cette dernière obtient son émancipation.

4L’étude s’articule autour de trois parties composées de trois chapitres chacune : « Se soumettre à des obédiences enchâssées (1911-1955) », « Secouer le joug masculin et colonial (1911-1940) » et « S’émanciper : une liberté conquise ou concédée ? (1940-1955) », titres éclatants qui ne sont pas sans rappeler l’excellente thèse de S. Fath sur le baptisme avec « s’établir/se structurer/se situer ». Indéniablement Clélia Lacam a beaucoup de talent pour rendre sa recherche passionnante, captivante et répondre à son interrogation : « Être religieuse au Gabon entre 1911 et 1955 constitue-t-il une expérience de subalternité insurmontable ? » (p. 43)

5Ainsi, l’A. réussit à rendre visible une « double invisibilité » (p. 34) à savoir l’Afrique et les femmes et à étudier les « transgressions individuelles et collectives des religieuses tentant de s’affranchir d’une double subalternité genrée et coloniale » (p. 41).

6L’A. a su surmonter les difficultés liées au manque de sources écrites des archives missionnaires qui dévoile encore une fois au passage une domination genrée et coloniale. De fait, l’histoire de l’évangélisation gabonaise est racontée par les prêtres spiritains qui ont « imposé leur propre version » (p. 26). Dès lors comment rendre compte des voix des religieuses castraises ? Si l’entreprise semblait difficile, elle apparaît perdue d’avance en ce qui concerne les Sœurs gabonaises où la culture orale prédomine. Et pourtant, c’est ici tout le talent de C. Lacam qui se dévoile. « Elle n’a, pour reprendre les termes de Anne Hugon, pas son pareil pour mettre en valeur ces voix » (p. 12) laissées inaudibles jusqu’à ce jour.

7De plus, elle s’est appuyée également sur un ensemble considérable de clichés photographiques (près de 700 !) particulièrement bien analysés voire décortiqués et mis en valeur par l’éditeur, aussi bien dans le corps du texte qu’au milieu du livre (ici sur papier glacé). Ainsi, elle montre comment à travers le changement de couleur du costume des religieuses gabonaises se manifeste finalement une ségrégation raciale, puisqu’elles ne peuvent pas porter l’habit de couleur bleu mais une pèlerine noire et un voile noir. De plus, les sœurs « indigènes » doivent faire face à une double tutelle européenne : la hiérarchie ecclésiastique et les Sœurs Bleues qui se pensent supérieures. Cette discrimination se voit également dans l’anonymat « éloquent » (p. 137) de ces sœurs « indigènes » photographiées là où les Sœurs bleues sont désignées par leur nom. On lira avec plaisir les descriptions que fait l’A. du portage sur le côté d’un bébé totalement inhabituel chez les mères africaines.

8À travers cette histoire des femmes missionnaires c’est l’historiographie de l’étude des femmes qui est ici renouvelée. En effet, ce n’est pas seulement, comme on aurait peut-être pu s’y attendre, une histoire de soumission absolue à la tutelle patriarcale, mais une histoire de domination constamment renégociée et détournée qui est étudiée dans le prolongement des études de Michelle Perrot où finalement se révèle l’agency réelle des sœurs aussi bien françaises que gabonaises, qui sont à bien des égards des femmes actrices de leur propre histoire. Empruntant à la méthode des Annales, l’A. restitue « la vie quotidienne », le « vécu » des sœurs. Une micro-histoire bien menée où une simple heure de sortie des chèvres devient un enjeu de pouvoir.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Laurie Larvent, « Clélia Lacam, Le Bleu et le Noir, jeux de pouvoirs dans une mission catholique féminine (Gabon, 1911-1955), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023, 430 p., 25 € »Mélanges de science religieuse, tome 82, n° 1 | 2025, 204-205.

Référence électronique

Laurie Larvent, « Clélia Lacam, Le Bleu et le Noir, jeux de pouvoirs dans une mission catholique féminine (Gabon, 1911-1955), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023, 430 p., 25 € »Mélanges de science religieuse [En ligne], tome 82, n° 1 | 2025, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 04 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/msr/578 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16kau

Haut de page

Auteur

Laurie Larvent

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search