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Recensions

Pierre-Yves Kirschleger, La matrice étrangère du protestantisme (XIXe siècle), les apports internationaux dans la refondation d’une communauté religieuse, Genève, Labor et Fides, 2024, 463 p., 24 €

Laurie Larvent
p. 210-212
Référence(s) :

Pierre-Yves Kirschleger, La matrice étrangère du protestantisme (XIXe siècle), les apports internationaux dans la refondation d’une communauté religieuse, Genève, Labor et Fides, 2024, 463 p., 24 €

Texte intégral

1Au XIXe s., le protestantisme français se distingue par une vitalité exceptionnelle, largement stimulée par l’apport du protestantisme étranger. Sa reconstruction après la période du Désert, ainsi que l’implantation de courants minoritaires, n’ont été possibles que grâce à des influences extérieures, ces « matrices étrangères », longtemps négligées, que Pierre-Yves Kirschleger explore en profondeur dans une étude riche et détaillée. L’ouvrage se divise en trois chapitres : une minorité revivifiée par les apports démographiques étrangers ; un siècle d’évangélisation et de pluralisation du protestantisme français et enfin un protestantisme passeur de culture.

2Ainsi après un étiage au cours des XVIIe et XVIIIe s., le protestantisme français, sans retrouver le niveau des années 1560 (12,5 % de la population), affiche un certain dynamisme au XIXe s. (1,6 % au début du siècle). Étonnamment on apprend que la présence de protestants étrangers est une tradition ancienne, malgré la Saint Barthélemy et la révocation de l’édit de Nantes, en particulier dans les centres économiques que sont Rouen, Paris, Nantes, Bordeaux, Lyon… Une tolérance était en effet accordée aux négociants étrangers de confession protestante. Des chapelles étaient ouvertes comme à Paris, pour leur permettre de pratiquer librement leur culte. Les protestants français en profitaient pour venir y pratiquer leur religion au grand dam de Louis XIV qui réitéra régulièrement des ordonnances leur interdisant d’y assister. De même, on sera surpris d’apprendre que la monarchie française entretenait des régiments étrangers comptant dans leurs rangs des protestants, dont certains étaient des descendants huguenots, qui exerçaient librement leur religion. Ces militaires ont d’ailleurs joué un rôle favorable en faveur du protestantisme français avec la création de lieux de culte qui offraient la possibilité pour les protestants français de pratiquer leur religion. On apprend aussi que la France était devenue une terre d’immigration protestante créant dans les cités négociantes « des refuges intérieurs » (p. 49) pour les réformés des campagnes, une tolérance implicite se mettait en place. Paris devint par exemple la troisième ville « allemande » en Europe en 1840 avec des personnalités comme Heinrich Heine (1797-1856) baptisé en 1825, qui s’y installa définitivement en 1831. Une « rémigration » (Eckart Birnstiel) semble également se développer, même si elle reste difficile à évaluer, de même qu’un « protestantisme transnational ». Cet aspect est favorisé par les mariages franco-protestants où la lecture de la Bible et le chant des Psaumes donnent le sentiment d’une identité commune, et permet le développement du protestantisme en France tout en assurant du même coup une homogamie sociale.

3Le XIXe s. est considéré comme le « grand » siècle d’évangélisation où les étrangers jouent un rôle clé. L’implantation protestante progresse ainsi entre 1830, époque où le protestantisme se concentrait principalement dans ses bastions historiques ayant survécu au « Désert » et 1914 où il est présent sur l’ensemble du territoire. La France devient aussi l’objet des préoccupations des revivalistes. Quatre raisons sont avancées par l’A. : la France est « la terre du sang des martyrs » (1) ; le sentiment pour les protestants d’avoir une dette envers les coreligionnaires français (2) ; une volonté de sortir la France des ténèbres dans laquelle elle s’est enfoncée selon certains prédicateurs comme Thomas Cook (3) et sa place stratégique en Europe (4). On suit ainsi l’arrivée des Frères moraves (héritiers des hussites) dans le Midi de la France, des quakers dans le village de Congénies (Gard) et surtout les méthodistes wesleyens qui s’appuient sur des prédicateurs itinérants. L’A. évoque de nombreux pasteurs comme Henri Pyt (1796-1835), figure majeure du Réveil genevois qui organise les petites communautés du Nord : Saulzoir, Quiévry, Nomain près de Valenciennes, bien étudiées aussi par l’historien du baptisme Sébastien Fath (2001). D’autres exemples sont évoqués comme celui bien connu aujourd’hui de Félix Neff (1797-1829) évangéliste itinérant, surnommé « apôtre des Hautes Alpes » qui baptise, prêche et fonde même des écoles primaires. Parfois des conflits éclatent avec les églises protestantes locales engendrant des schismes. Jacques Reclus (le père d’Élisée le célèbre géographe et militant anarchiste et d’Élie, l’ethnographe) pasteur calviniste fonde ainsi une église indépendante en 1832 à Orthez.

4L’A. évoque également les conflits entre les libéraux majoritaires dans le protestantisme français et les partisans du Réveil considérés comme obscurantistes. La partie concernant les nouvelles doctrines nées souvent du Réveil (p. 188) est particulièrement captivante. On y croise les disciples d’Edward Irving (1792-1834), fondateur de l’Église catholique apostolique qui adhère aux idées millénaristes du jésuite chilien Manuel de Lacunza y Diaz (1731-1801). Ces dernières passent ensuite en France par l’intermédiaire du pasteur français Pierre Méjanel via les célèbres conférences d’Albury Park. Le Nord de la France est ainsi touché à Montigny-en-Cambrésis, Saulzoir etc.

5En 1844, c’est au tour du mouvement fröhlichien originaire de Suisse de pénétrer cette fois-ci en Alsace et enfin le darbysme un peu plus tard. Darby (1800-1882) célèbre pour sa traduction de la Bible est aussi connu pour sa doctrine dispensationaliste largement inspiré d’Irving. Il évangélise aussi la France. Des assemblées naissent dans le Béarn, les Cévennes, la Drôme…

6De nouvelles formes d’évangélisation voient le jour s’adressant aux couches populaires. Le pasteur anglo-écossais Mac All (1821-1893) s’illustre d’ailleurs dans cette activité en fondant la Mission populaire évangélique. Il s’installe dans le quartier ouvrier de Belleville et prêche dans des salles souvent louées dans des cabarets plutôt que dans un temple, afin d’attirer davantage d’ouvriers. Les femmes et les laïcs y jouent un rôle prépondérant. On voit également apparaître une évangélisation des côtes avec des bateaux missionnaires comme le « Gospel Ship » d’Henry Cook (1824-1893) ainsi que l’évangélisation fluviale avec des péniches comme Le Bon Messager de la mission Mac All. De nouvelles dénominations s’enracinent comme les adventistes de Miller : mouvement prémillénariste qui insiste sur le retour imminent du Christ. Des revues circulent et des assemblées émergent. En 1881, débarque en France l’Armée du Salut avec leurs « Amazones du salut » à la devise simple : « Soupe, Savon, Salut ». Ce mouvement s’installe durablement à la fin du XIXe s.

7L’implantation de ces nouvelles formes de protestantisme concurrencent le monopole des Églises réformées. Cette « diversification » engendre cependant un « émiettement du protestantisme » (p. 273). Même s’il ne faut pas exagérer le rôle des missionnaires étrangers précise l’A., leur influence a tout de même été une source d’émulation pour le protestantisme français.

8Enfin, l’A. nous montre comment le protestantisme étranger est devenu au XIXe s. un « passeur de culture » (p. 277). Les Britanniques ont par exemple aidé les Français à obtenir des Bibles, devenues introuvables, à prix coûtant, dès 1802 à travers la Société missionnaire de Londres. Le colportage, pratique des évangélistes suisses, fait alors son apparition en France avec Pyt dans le Nord et Ami Bost en Alsace. Le marchand de Bibles devient d’ailleurs « une figure familière et controversée de la vie rurale » (Michèle Sacquin 2001) p. 295. D’autres pratiques apparaissent pour s’installer définitivement dans les communautés protestantes comme les écoles du dimanche, venues d’Angleterre dès 1814 ; la coutume de donner aux jeunes époux une Bible de mariage comme cadeau dès 1822 ; le sapin de Noël d’origine germanique dans la seconde moitié du XIXe s. qui se répand dans les communautés protestantes ; la mode des cantiques progressivement adoptés mais qui génère des conflits au sein des communautés entre les libéraux qui préfèrent le Psautier huguenot.

9La partie « des pasteurs-traducteurs » est édifiante. Elle permet de comprendre les enjeux des traductions. Quels ouvrages traduire, quels textes précisément choisir à imprimer dans les différentes revues qui circulent dans les milieux protestants ? De nouvelles querelles éclatent entre libéraux et évangéliques notamment à propos de la théologie allemande qui fait l’objet des préoccupations des protestants français.

10Au terme de cette étude, on comprend que le paysage protestant français est « profondément renouvelé » (p. 406) même si l’A. précise que « cette métamorphose a pu passer inaperçu » du fait de la domination réformée. Néanmoins grâce à cet apport étranger, le protestantisme français se trouve de fait intégré dans une internationale protestante.

11Par ailleurs, en analysant les circulations des protestants au XIXe s., l’A. décloisonne l’histoire du protestantisme renouvelant du même coup son historiographie trop longtemps enfermée dans un cadre franco-français. Indéniablement, cette étude nous permet de comprendre comment les différents phénomènes de « réintégration » (Encrevé/1985), « rémigration » (Birnstiel/1989) et d’« implantation » (Fath/2001) se sont mis en place en parallèle parfois en se concurrençant générant cette diversité protestante qui caractérise le XIXe s. Cette recherche est enfin la clé pour comprendre les raisons du succès dans l’implantation au XXe s. de certaines minorités religieuses en marge du protestantisme comme les Témoins de Jéhovah ou l’Église de Jésus des Saints des derniers jours.

12La très riche bibliographie, on y trouve même le sociologue Massimo Introvigne, sera une source précieuse pour les chercheurs. La lecture de ce livre particulièrement captivant ravira à n’en pas douter les passionnés des minorités religieuses.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laurie Larvent, « Pierre-Yves Kirschleger, La matrice étrangère du protestantisme (XIXe siècle), les apports internationaux dans la refondation d’une communauté religieuse, Genève, Labor et Fides, 2024, 463 p., 24 € »Mélanges de science religieuse, tome 82, n° 1 | 2025, 210-212.

Référence électronique

Laurie Larvent, « Pierre-Yves Kirschleger, La matrice étrangère du protestantisme (XIXe siècle), les apports internationaux dans la refondation d’une communauté religieuse, Genève, Labor et Fides, 2024, 463 p., 24 € »Mélanges de science religieuse [En ligne], tome 82, n° 1 | 2025, mis en ligne le 31 mars 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/msr/590 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16kaz

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Laurie Larvent

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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