1Les romans et contes de Voltaire (1694-1778) constituent aujourd’hui les textes les plus marquants de son œuvre et la quintessence de son esprit (de Guillebon, 2007 : 9), notamment Zadig ou la Destinée (1748), sa première publication dans ce genre du récit fictif. Cet écrit raconte l’histoire d’un jeune homme de Babylone qui s’engage dans maintes mésaventures à la recherche du bonheur, intrigué par les questions du destin, du bien et du mal. Le héros éponyme de ce conte est décrit dès le début de l’histoire comme étant honnête, juste, sage, et par-dessus « né avec un beau naturel » (Voltaire, 2007 : 19). Accumulant ainsi des qualités morales et physiques remarquables. Les critiques ont pu très tôt identifier les différentes analogies entre cette œuvre et la réalité (Price, 1911 : 16), ainsi que celles qui se trouvent entre elle et d’autres textes antérieurs, et ce depuis le vivant de l’auteur, comme l’a fait son rival Elie Fréron, qui le qualifiait même de plagiaire (Larcher, 2009), tellement Voltaire avait cette habitude de se baser sur d’autres textes pour construire ses œuvres. Une autre forme de l’intertextualité – au sens large du terme – dans les écrits voltairiens se manifeste dans ses choix onomastiques.
« Voltaire a bien choisi les noms de ses personnages dans ses contes. Chaque nom signifie quelque chose » (Abdullah & Farjo, 2008).
Et parmi ces noms de personnages, Zadig se présente comme l’un des exemples les plus intéressants.
2Nous ne prétendons pas là aborder une nouvelle thématique. Plusieurs études ont déjà interrogé les éventuelles sources et interprétations de Zadig ou la Destinée, et ce même avant l’étude symbolique de Price en 1911 et les commentaires d’Ascoli en 1929. Mais nous avons jugé quand-même utile de faire une mise au point, notamment concernant les analyses qui ont traité le rapport de cet anthroponyme à la langue arabe, et qui n’étaient pas complètement satisfaisantes à nos yeux, notamment celle de Lichtenstein (1959), qui est allée jusqu’à nier carrément tout lien de parenté entre le nom Zadig et la langue arabe, au profit de l’hébreu. C’est pourquoi nous avons voulu apporter une contribution dans ce sens. La présente étude se propose alors comme une analyse anthroponymique du nom de « Zadig », qui tente de reméditer sur ses significations et ses origines, en apportant certaines précisions surtout en ce qui concerne sa relation avec la langue arabe et la langue hébraïque. À partir des signes repérés, nous essayerons de déduire le(s) message(s) transmis par l’auteur à travers le nom de son personnage.
3Ainsi, nous débuterons notre recherche sur les origines et la sémantique du mot Zadig par une revue de la littérature, à travers laquelle nous allons repérer d’éventuels indices anthroponymiques dans différentes aires culturelles, à savoir : arabe ; juive ; persane ; babylonienne. Examiner ce nom à la lumière des deux langues sémitiques, l’arabe et l’hébreu, nous mène à aborder la question de la transcription lors du passage d’un terme d’une langue à une autre, et les variations qui peuvent en résulter, surtout en ce qui concerne le choix des lettres. Après cet aperçu interculturel, un travail d’interprétation sera mis en place en vue de connaitre davantage la nature de cet anthroponyme, notamment en déchiffrant les symboles qu’il contienne et par le biais desquels l’auteur aurait véhiculé certaines idées qui renvoient au milieu socio-politique de l’Europe du XVIIIème siècle.
- 1 Durand, A. (2009). Comptoir littéraire : ‘Zadig ou la destinée, histoire orientale’. Nouvelle de Vo (...)
- 2 Le nom a été transcrit Saadiq par Belkin et Neelon. Visiblement, leur volonté est de marquer l’acce (...)
- 3 Taha Hussein a traduit le nom selon le parler égyptien en (زديج ), ce qui se prononce directement [ (...)
- 4 L’écrivain allemand Rudolf Fürst a dû confondre entre ces deux mots arabes, en croyant que (صديق) s (...)
- 5 Cador semble venir lui aussi de l’arabe, du prénom Kaddour (Durand, 2009 : 8), diminutif d’Abdelkad (...)
4Le nom « Zadig » pourrait être originaire de la langue arabe (Ascoli, 1929 : 9 ; Hadid & Abdullah, 1988 ; Durand, 2009 : 81), et précisément de Sadiq2 (صَادِق) (Belkin & Neelon, 1992). Ce mot auquel le dictionnaire propose plusieurs équivalents en français, mais qui décrivent tous des qualités du personnage en question : « vrai ; réel ; véritable ; authentique ; véridique ; franc ; sincère ; loyal ; honnête ; candide ; dévoué ; cordial » (Alouane, 2004 : 474). Ce serait la raison pour laquelle Youssef Ghoussoub aurait choisi ce terme pour traduire en arabe en 1961 le nom de ce héros du conte de Voltaire. Et c’est également le terme que Taha Hussein comptait employer dans sa traduction de Zadig ou la Destinée en 1960, avant de préférer de reproduire la phonétique du nom original et non son sens3. Dans ce cas, la prononciation de la voyelle i se voit très brève, contrairement à la voyelle a. Selon l’alphabet phonétique international (API), et en accord avec les modifications de la convention ARAPI (Choueiri, 2019), le mot serait transcrit phonétiquement [ṣādiq] ou [ṣādəq]. La prononciation de Zadig est aussi (plus) proche d’un autre terme arabe dont la transcription en alphabet français – c’est-à-dire sans les caractères spéciaux de l’API – ne pourrait refléter une différence significative. Il s’agit de Sadiq (صَدِيق) [ṣadīq], qui veut dire « ami »4. La prononciation des deux mots ne diffère que par une nuance : dans le premier, l’accent est mis sur la voyelle a ; dans le second, il est mis sur la voyelle i. Les deux termes expriment les qualités affichées par le protagoniste, qui se présente non seulement comme « un honnête homme » (Voltaire, 2007 : 28), mais qui fait aussi preuve de grande fidélité à l’égard de ses amis, notamment envers Cador5. Ce second terme arabe (صديق) est dérivé du premier, et porte en lui aussi le sens de véracité : le compagnon dont l’affection est authentique (Moustapha et al., 2004 : 511).
- 6 Saint Coran. Sourate 22 Youssof (Joseph), verset 46. https://www.le-coran.com/coran-francais-sourat (...)
5William Raleigh Price et Georges Ascoli (Meyerson, 1939) rapportent une autre variante qui octroie au nom un aspect de sainteté. Il s’agit de Siddik [ṣiddīq] ou Seddik [ṣəddīq] (صِدِّيق), qui met l’accent sur la lettre d. Ce terme signifie que la personne a atteint un niveau supérieur dans la véracité et l’honnêteté. Dieu l’a utilisé dans le Saint Coran pour décrire, entre autres, le prophète Joseph : « Ô toi, Yusuf (Joseph), le véridique [Siddiq] ! »6. Ce dernier qui était la victime de la persécution de ses frères, aussi jaloux de lui qu’il ne l’est Arimaze dans le conte de Zadig. Et, comme Zadig aussi, Joseph a été condamné à l’exil, et même vendu comme esclave à un commerçant. Une série de mésaventures qui finiront toutefois par une reconnaissance des éminentes qualités des deux hommes. Ils seront alors récompensés et placés dans les plus hauts niveaux de la hiérarchie sociale. L’histoire du prophète Joseph dans la Bible (les derniers chapitres du Livre de la Genèse), ne diffère pas trop de la version coranique, mis à part quelques détails. Nous pourrions alors croire que Voltaire s’est inspiré de la Bible, du fait qu’elle était plus accessible pour lui qu’il ne l’était le livre des Musulmans. Mais il est certain toutefois que ce philosophe des Lumière a pu consulter ce livre. Voltaire connaissait non seulement une, mais plusieurs traductions du Coran.
- 7 Cette hésitation entre le C et le K rappelle celle que nous avons déjà soulevée entre le q et le k.
Son Dictionnaire philosophique contient un article « ALCORAN ou plutôt LE KORAN7 ». Or, dès les premières lignes, évoquant les lois coraniques sur les femmes (un des sujets traditionnels de polémique entre Islam et Occident !), il note qu’« elles [les lois coraniques] sont également traduites par du Ryer qui demeura longtemps à Constantinople, par Maracci qui n’y alla jamais, et par Sale, qui vécut vingt-cinq ans parmi les Arabes. (Larcher, 2009)
D’ailleurs, cette consultation nous semble plus certaine encore avec certains passages du conte, que l’auteur aurait empruntés du Coran, et ce dans le chapitre de l’Ermite (ch. XVIII).
- 8 Nom arabe de l’étoile Sirius (Marcou, 1996 : 22). Le fait que Sheraa soit le nom d’une étoile, tout (...)
- 9 Noms arabes d’Alexandre et de Solomon.
6Il existe encore en littérature une autre variante qui était, sans doute, à la portée de main de Voltaire. Il s’agit d’une traduction intitulée L’histoire de la sultane de Perse et des visirs, que l’orientaliste français Pétis de La Croix publia en 1707, et dans laquelle figure un personnage nommé Saddyq (Histoire du grand écuyer Saddyq). Un homme extrêmement véridique, comme l’indique son nom. D’ailleurs, Georges Ascoli, commentateur de Zadig en 1929, croit que Voltaire s’en est inspiré pour nommer le héros de son conte philosophique (1929 : 9). Ce qui est d’ailleurs raisonnable, puisque Voltaire cite une autre œuvre de Pétis, Les Mille et Un Jours (1710-1712), dans l’épître dédicatoire de Zadig ou la Destinée. Bien que le texte original de cette traduction fût d’origine turco-persane (Duggan, 2020), et que le terme soit utilisé dans ces deux langues, il reste clair que Saddyq est d’origine arabe, de par sa forme et la signification incarnée par ce personnage. La littérature turque avait ici le mérite d’être un intermédiaire entre l’auteur européen et la culture persane ou arabe, en lui fournissant, grâce aux traductions adaptées des orientalistes comme De la Croix, de contes persans dans lesquels il aurait puisé le style et la matière orientale pour écrire Zadig. Hormis le nom du héros lui-même, la terminologie du conte Zadig dépeint en somme un paysage oriental arabe, comme : vizir ; divan ; Cador ; l’Arabie ; la Syrie ; l’Euphrate. Un trait qui se fait surtout sentir dans l’épître dédicatoire et l’approbation, qui sont profondément ancrées dans le monde arabo-musulman : cadi ; la sultane ; Sheraa8 ; schewal ; l’hégire ; les Arabes ; Scander ; Soleiman9. Tout cela renforce l’idée que Voltaire aurait puisé l’anthroponyme de son héros dans la culture arabo-musulmane.
- 10 Ce terme semble plus conforme au nom du personnage Sétoc, le commerçant arabe qui deviendra l’ami d (...)
7L’hébreu est souvent évoqué avec l’arabe comme étant les deux sources possibles de l’anthroponyme Zadig (Farjo & Abdullah, 2008 ; Garceau, 2009 : 6 ; Price, 1911 : 75-77). Or, certaines études se sont orientées exclusivement vers les origines juives de ce nom, en accordant peu de crédit à l’hypothèse arabe (Lichtenstein, 1959). Tandis que d’autres ont fait l’inverse, en se limitant à l’origine arabe (Ascoli, 1929 : 9 ; Hadid & Abdullah, 1988 ; Durand, 2009 : 8). Ce qui témoigne d’un débat, peut-être non résolu encore. En effet, les textes judéo-chrétiens seraient plus disponibles pour Voltaire qu’ils ne le seraient les textes de la tradition arabo-musulmane. William Raleigh Price trouve qu’en plus de l’hypothèse arabe, Zadig pourrait avoir comme origine les mots hébreux Zadoc ou Sadoc10, qui signifieraient « le juste » (1911 : 77). Julius Lichtenstein préfère Zaddik comme terme hébreu équivalent de Zadig (1959), et qui est, certes, une forme très proche de cet anthroponyme. Il rapporte l’explication de Hirschel Revel quant aux origines de ce terme :
The term ’Zaddik’ (pronounced ’tsaddik,’ the Hebrew letter Z-called zadde-being pronounced like the German letter Z) is used in the Bible to denote the completely righteous man (Genesis 6 :9), who is characterized both by his just dealings with his fellowmen (Proverbs 21 :15 ; 29 :27) and by his observance of God’s commandments (II Samuel 23 :3)... (cité dans Lichtenstein, 1959)
- 11 La Nouvelle Bible Segond. Exode 3:1. https://lire.la-bible.net/glossaire/horeb-2 (consulté le 15/04 (...)
8Dans le Dictionnaire hébreu-français, nous trouvons le mot Tsadik ou Tzaddik (צדיק), qui signifie « Juste, selon l’équité, la vérité ; qui a la bonne cause, pieux, vertueux, charitable, etc. De Dieu » (Sander & Trenel, 1859 : 607). Une description qu’on aurait attribuée volontiers à Zadig. Dans Le Livre de la Genèse (18 :23), lorsqu’Abraham essayait de dissuader Dieu de punir la ville de Sodome, il lui a donné l’argument qu’il y aurait dedans des gens pieux qui ne mériteraient pas le châtiment : « Anéantirais-tu d’un même coup le tsadik ( = le juste, l’innocent, le non transgresseur) et le rachah’ ( = le coupable, le pervers, le transgresseur moral) » (Abecassis). Ce même terme de Tsadik est aussi présent dans Le Livre des proverbes pour désigner les gens vertueux et justes. Ce conte oriental voltairien semble tisser des liens divers avec la tradition juive. Les recherches ont pu repérer certaines sources étymologiques à ses noms de personnages, en l’occurrence Almona, qui serait issu de l’hébreu « almonah », et dont la signification (la veuve) s’accorde aussi avec le portrait de ce personnage (Meyerson, 1939). Sinon, la présence explicite de la culture hébraïque dans ce conte prend surtout forme avec le personnage anonyme de l’Hébreu, qui se présente pourtant comme « un fripon », adversaire au protagoniste et à son ami, le commerçant arabe Sétoc (Voltaire, 2007 : 52-53). Il y a également le mont Horeb, qui est l’endroit où Moïse avait reçu la parole de Dieu (Livre de l’Exode, chapitre 3)11. Et qui est justement le lieu dans le conte où Zadig a rencontré l’Hébreu. En ignorant les quelques différences entre les lettres au début et à la fin des deux mots, Zadig et Tsadik – comme c’était le cas avec les mots arabes d’ailleurs – nous n’écarterons guère la possibilité que Voltaire se serait inspiré de la langue hébraïque pour créer le nom de son personnage, du fait que Tsadik rime avec Zadig, phonétiquement (au moins en partie) et surtout sémantiquement.
- 12 Écrit aussi Sahdy (Ascoli, 1929 : 5). Ces formes variées d’un seul nom sont, là encore, liées au pr (...)
- 13 De l’arabe derwich mokhlis (درويش مخلص), le derviche fidèle (Zakaria, 2004).
9Adel Khanyabnejad s’est intéressé particulièrement au personnage Sadi qui a signé l’épître dédicatoire dans Zadig ou la Destinée. Selon lui, Sadi ne serait autre que le fameux poète persan Saadi, dit aussi Sadi12, de son vrai nom Mosleh ed-Din Saadi Chirazi (XIIIe s.). Dans son étude sur l’influence de ce poète sur la littérature française, il développe la réflexion d’Ascoli, qui trouve que Voltaire aurait probablement confondu entre Saadi et Zadé (Khanyabnejad, 2009 : 161). Chec Zadé (ou cheikh Zadeh) était apparemment le précepteur du sultan ottoman Murad II (1404-1451). Selon Pétis de La Croix, il est l’auteur du recueil L’histoire de la sultane de Perse et des visirs, où est racontée l’histoire de Saddyq (voir supra). Ce texte que Pétis avait puisé dans un autre, intitulé Histoire des quarante vizirs, des contes turcs d’origine persane (Duggan, 2020). Généralement, à cette époque-ci du XVIIIème siècle, il était plus attrayant d’attribuer les contes orientaux à la culture perse, pour le charme qu’elle exerçait, surtout sur le lecteur occidental (cf. Lettres persanes de Montesquieu, 1721). De la Croix lui-même avait qualifié son recueil de Mille et Un Jours de « contes persans », et avait expliqué que son vrai auteur, un certain savant persan nommé Dervis Moclès13, l’avait lui-même traduit de l’indien. Alors qu’en réalité, il s’est avéré qu’il s’agissait de contes turcs, traduits et adaptés par l’écrivain français (Sosso, 2007). Quant à Saadi, dont le prénom est lié au sens du bonheur (سعدي) – objet de la quête de Zadig –, il est l’une des plus grandes figures de la poésie persane, et qui a fortement influencé la littérature française, notamment cette œuvre de Voltaire, surtout par le style (Khanyabnejad, 2009 : 165). D’ailleurs, il serait probablement le même Sadi dans l’épître dédicatoire de Zadig ou la Destinée.
10La similarité, même partielle, entre Sadi, Zadé et Zadig n’est pas à négliger. En plus de la ressemblance formelle des termes, Sadi présente particulièrement des points communs avec Zadig. Sadi est un homme de lettre, dont l’éloquence, la courtoisie et l’intérêt pour la sagesse et la philosophie, rappellent fortement Zadig. En plus de cela, le personnage de Voltaire semble hériter de son caractère : « Saadi hated injustice, violence, and fanaticism » (Price, 1911 : 79). C’est ce que Voltaire arrive d’ailleurs à reproduire habilement dans l’épître de son conte. Le poète Sadi serait donc un personnage réel fictionnalisé. Par ses convictions morales et la place qu’il occupe par rapport à l’ouvrage, il devient le chaînon intermédiaire entre le récit et la réalité. Entre Zadig et Voltaire. Cette ressemblance pourrait être la raison derrière l’erreur par laquelle l’éditeur de la première édition de Zadig ou la Destinée. Histoire orientale aurait imprimé dans la signature « Zadig » à la place de « Sadi », pour ensuite la rectifier à la main (Voltaire, 1748 : 9) (Figure 1).
Figure . La signature de l’Épître Dédicatoire dans la première édition de Zadig en 1748

11La lettre de Sadi énonce une phrase énormément importante pour la compréhension du conte en général : « (…) Zadig, ouvrage qui dit plus qu’il ne semble dire » (Voltaire, 2007 : 17). En effet, L’Église a pu très tôt déchiffrer certaines allusions contenues dans l’histoire, notamment en ce qui concerne la symbolique des mages et du point de vue sur la religion dans le chapitre du Souper (ch. XII), et a décidé pour cela de censurer l’ouvrage (Macé, 1998). Cependant, bien que les anthroponymes Sadi et Saddyq fussent puisés dans la littérature persane, ils restent, comme nous pouvons le constater, indubitablement ancrés dans la culture arabo-musulmane. Ils marquent, certes, l’ouverture de Voltaire et les autres écrivains des Lumières à l’altérité (Caiozzo, 2014) – d’une façon ou d’une autre –, mais, quant à notre recherche sur l’origine du nom Zadig, ils ne font que renforcer l’argument en faveur de la langue arabe. L’esprit interculturel de Voltaire s’est exprimé encore dans Candide ou l’Optimisme (1759), un autre conte qui succède à Zadig ou la Destinée, et dont le thème n’en diffère pas beaucoup. À la fin de Candide, le héros rencontre en Turquie un vieil homme, « un bon musulman » (Voltaire, 1879 : 217), chez qui il va apprendre la philosophie qu’il adoptera pour une vie meilleure et paisible, et qui deviendra par la suite une fameuse expression française : « cultiver son jardin ». En outre, cet épisode de Candide, ainsi que le lien fort entre Zadig et la culture arabo-musulmane, nous semble mettre en cause la supposée islamophobie de Voltaire, surtout à cause de sa tragédie Mahomet (1741).
- 14 Abdullah et Farjo ont écrit « Ami Saddoka ». Mais nous avons préféré mettre la transcription que no (...)
- 15 Ce terme aurait-il un lien de parenté avec les mots arabes cités dans cette étude (sadiq, sadoq) ?
12À la série des hypothèses susmentionnées, Abdullah et Farjo ajoutent que le nom Zadig pourrait être inspiré d’Ammi-Ṣaduqa14 (أمّي صادوقا)15 (2008), appelé aussi Ammi-Zaduga (Forrer, 1937), qui était roi de Babylone au XVIIe s. av. J.-C. Un nom qui nous encourage à aller au-delà des termes arabes et hébraïques vus dans cette étude, pour envisager une origine plus ancienne issus d’une quelconque autre langue sémitique archaïque. Ce roi a écrit en se présentant : « Ammi-ṣaduqa, le roi puissant, roi de Babylone, qui prie la brillante (…) ». Cette brillante, objet d’adoration de ce souverain, est en fait la planète Vénus. Cette dernière était appelée « Ištar » à Babylone (Charpin, 2020). Il convient de noter que la divinité Ištar n’est autre qu’Astarté, dont Voltaire a attribué le nom à la reine bien-aimée de son héros :
Astarté : Ashtart, en gr. Astarté. Déesse phénicienne de la fécondité, correspondant à Ishtar babylonienne. Dans les religions anciennes de l’Asie antérieure, déesse de la fécondité et des combats, fille d’Anu ou de Sin ; elle représente l’étoile du matin… De plus, on peut considérer Ishtar, la personnalité féminine la plus importante du panthéon assyro-babylonien, c’est qu’elle est à la fois l’amante passionnée ou consolatrice et la guerrière qui se plaît aux massacres, au point que ce nom propre finit par signifier simplement « déesse ». (Abdullah & Farjo, 2008)
13Ainsi, de par son lien intime avec Zadig, que ce soit par son historicité ou par son sens connotatif, Astarté tisse aussi plusieurs fils sémantiques dans le conte : elle est l’amante passionnée de Zadig ; par sa divinité, elle marque sa supériorité sur toute autre femme – elle est d’ailleurs la reine – ; par sa fécondité, elle ne fait que renforcer son ultime féminité. Voltaire a peut-être mis en scène le chapitre des combats (ch. XVII) pour répondre à l’aspect guerrier de cette divinité babylonienne. Comme Ammi-Zaduga qui vénérait la déesse Astarté, Zadig aussi vénérait son Astarté : « Il se jeta à genoux devant Astarté, et il attacha son front à la poussière de ses pieds » (Voltaire, 2007 : 72). Cette scène illustre les sentiments d’un amour fervent, mais il y a tellement de zèle dans le geste lui-même qu’il fait penser à une prosternation religieuse. Les deux hommes ont certains points communs, que nous dégagerons dans ce qui suit :
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Zadig/Zaduga : les anthroponymes se ressemblent, surtout en enlevant le préfixe « Ammi », ce qui donne « Zaduga » ou « Saduqa ». Ce préfixe pourrait être un quelconque titre, puisque nous le retrouvons dans les noms d’autres souverains babyloniens : Ammi-ditana (son père) et Ammi-madar.
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Les deux étaient rois de Babylone.
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Les deux hommes vénéraient Astarté, chacun à sa manière.
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- 16 Encyclopedia Britannica. (s. d.). History of Mesopotamia : Babylonian law. https://www.britannica.c (...)
Les deux rois ont rendu leurs peuples heureux : Ammi-saduqa en leur supprimant une grande partie des dettes et des taxes16 ; et Zadig en instaurant la justice, la paix et l’abondance dans le royaume.
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Les deux étaient hommes de savoir : Ammi-saduqa a laissé une tablette en argile qui contient des observations astronomiques de la planète Vénus (Vickery, 2021) ; Zadig est un savant qui s’est démarqué dans tout le royaume par sa science et sa sagesse. Même ce détail de la tablette ne mérite pas de passer sous silence, puisque dans le conte, Zadig a écrit un poème sur une tablette, qui a été brisée, tout comme la tablette d’Ammi-saduqa est brisée.
14En plus de son œuvre littéraire et ses quelques ouvrages sur la physique de Newton, Voltaire était aussi un historien, ce qui n’écarte pas la possibilité d’une telle investigation dans l’histoire mésopotamienne de sa part. Or, est-ce que ce souverain babylonien et sa tablette étaient-ils déjà connus du temps de Voltaire ? Si ce n’est pas le cas, toutes les ressemblances que nous avons tirées ne seraient que du pur hasard. Mais cela n’empêche que Voltaire avait une connaissance de l’histoire mésopotamienne, comme nous pouvons le constater au moins à travers le conte, par le milieu géographique, la mention du chaldéen et de la mythologie. Les aires culturelles consultées jusque-là à propos des origines possibles de l’anthroponyme Zadig paraissent assez pertinentes chacune. Elles témoignent de la nature multiculturelle du conte Zadig ou la Destiné, dont nous nous sommes limité à analyser un seul aspect (le nom éponyme du personnage principal). À ce stade, nous nous retrouvons face à deux possibilités : ou bien l’auteur s’est fié seulement à des textes littéraires, comme Les Mille et Une Nuits (1704) et Soirées Bretonnes (1712) (Remy, 1966 : 15) et les traductions de Pétis de la Croix que nous avons vues, afin de créer ce personnage et son histoire ; ou bien il avait vraiment entamé un travail de recherche interculturel plus approfondi, en offrant à son personnage une identité multiple, construite à partir des cultures orientales qui existaient au temps où Voltaire écrivait (arabe, juive, turque, persane, égyptienne) ou qui ont existait jadis (babylonienne), dans la même région du Moyen-Orient, et qui est en même temps l’espace dans lequel se déroule l’action du récit – à l’exception de l’Égypte, qui est à relier plutôt à l’anthroponyme de la première version de Zadig, Memnon, que Voltaire a publiée en 1747, avant de modifier le titre.
15Il nous a été permis jusque-là de rassembler plusieurs propositions quant à l’origine de l’anthroponyme Zadig, dont nous retenons : Sadiq ; Saddyq ; Zaddik ; Tsadik ; Sadi ; Ammi-zaduga. Lichtenstein a misé sur le terme Zaddik comme étant la source la plus pertinente. En contrepartie, il s’est forcé à réfuter l’hypothèse arabe. Son travail a consisté en somme à comparer entre les lettres. Par exemple, prendre la forme Saddyq et dire qu’elle ne ressemble pas à Zadig, parce qu’il y a un S au lieu du Z, et un y au lieu du i, et a un q à la place du k ( !). Et, pour Zaddik – auquel il a rajouté la forme Zadik, plus conforme encore – il s’est contenté de comparer la graphie tout en ignorant la prononciation du Z « allemand » donné par Hirschel. Cette approche graphique ne nous semble pas assez adéquate, déjà que les lettres i et y, et les lettres q et k se prononcent en français de la même façon. Ajoutons que la lettre arabe qaf (ق), qui se situe à la fin du mot Sadiq (ou ses autres transcriptions proposées, comme Sadik ou Saddyq), se prononce [g] au lieu de [q] dans beaucoup de dialectes arabes, comme au Yémen, où le mot se prononce « Sadig ». De même que cet argument qui se base sur la comparaison stricte entre les lettres serait en défaveur de Tsaddik. Dans Zaddik, la lettre Z a été donc choisie comme équivalent de la lettre hébraïque nommée Tsadik, Tsadi ou Tsadé (צ), qui se prononce pourtant [ts] et non [tz] (Cohen, 2020). Est-ce que donc ce choix du Z n’induirait-il pas à l’erreur ? Puisqu’il donne une transcription qui ne correspond pas exactement à la phonétique de la lettre hébraïque en question. Le mieux serait – nous parait-il – de transcrire le terme pour qu’il soit prononcé le plus correctement possible dans la langue cible, comme il l’est dans sa langue source.
- 17 Le Robert. (s. d.). Chaldéen. https://dictionnaire.lerobert.com/definition/chaldeen (consulté le 28 (...)
- 18 BNF. (2015). Chronologie des œuvres de Voltaire. https://essentiels.bnf.fr/fr/article/2005ead7-78e5 (...)
16En tous les cas de figure, quelle qu’elle soit l’origine de l’anthroponyme Zadig, l’auteur l’aurait probablement modifié, ne serait-ce que pour le franciser, ou pour toute autre raison liée à la littérarité. Nous trouvons quand-même plus compréhensible de voir Sadik, Saddyq ou Tsadik devenir Zadig, que de voir Ibn Rochd devenir Avéroès, ou Ibn Sina un Avicenne, ou encore Mohammed transformé en Mahomet. C’est une procédure ordinaire que d’adapter un mot pour le rendre mieux conforme à l’esprit d’une autre langue. Au final, l’auteur est toujours libre de façonner les noms de ses personnages sans pour autant être contraint de rester fidèle à leurs formes originelles telles quelles. De surcroît, il convient de rappeler que la langue utilisée pour rédiger le récit de Zadig, selon le narrateur, était le chaldéen. Cette ancienne langue sémitique17, nonobstant qu’elle soit affiliée à l’arabe et à l’hébreu, ne leur est tout de même pas identique. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle l’auteur aurait donc apporté une légère modification à sa source. De sa part, Ascoli trouve que Voltaire aurait choisi la lettre Z à dessein, et précise à propos de la substitution du S : « à ce moment la vogue allait aux titres et aux noms en Z » (1929 : 9). En effet, Voltaire a donné naissance à une série de titres, généralement de tragédies, avec des personnages dont les noms commencent par la lettre Z : Zaïre ; Zamore ; Zélide ; Zulime ; et enfin Zadig. Parus respectivement entre 1732 et 174818.
17En plus de cela, il n’est pas toujours aisé de tenter de transcrire exactement un mot à travers un système langagier graphique qui n’est pas le sien, particulièrement dans le cas où la langue A est très différente de la langue B, comme le sont justement l’Arabe et le Français. Une telle procédure ne peut engendrer des résultats exacts. Le produit serait peut-être une variété de formes, qui proposent chacune une transcription plus ou moins fidèle au terme arabe (ou hébreu ou autre). L’inverse est de même valable, comme l’a remarqué Daniel Eustache lors de son étude sur l’onomastique ancienne des noms arabes issus des noms chrétiens, où les transcriptions s’avèrent variées, surtout en ce qui concerne les voyelles (1958), comme dans notre cas. Au reste, Voltaire n’aurait pas dû chercher aussi profondément dans des textes comme la Bible ou le Coran afin de nommer son personnage. Parmi tous ces choix, Saddyq nous semble le mieux placé, parce qu’il est cité dans un ouvrage littéraire que Voltaire aurait fort probablement consulté, et qui fait partie d’une série de textes fictifs précurseurs, qui ont énormément influencé et inspiré la littérature orientaliste du XVIIIème siècle en Europe. Ce qui ferait de l’anthroponyme Zadig, dans ce cas, un pastiche, une allusion ou une autre forme d’intertextualité (cf. Gérard Genette), par laquelle l’auteur insère son texte dans la catégorie des textes orientaux imités, tout en véhiculant une certaine idée (voir infra).
- 19 Zadig est religieux selon qu’il chérisse le livre et les commandements de Zoroastre.
18Selon cette analyse onomastique, nous notons que le nom de Zadig est cohérent avec son portrait moral : il est véridique et honnête, au degré même de la piété et la sainteté19, comme l’indique les noms arabes et juifs ; c’est un homme de lettres et d’esprit, comme l’était le poète persan Sadi ; et il est devenu roi de Babylone, à l’image d’Ammi-zaduga. Le lecteur est convaincu de la bonté et de la bonne cause du héros. Il le soutient alors dans sa quête à la recherche du bonheur. Il aime avec lui Astarté, tout en négligeant ses failles. Il le soutient dans sa quête contre le mal incarné par la corruption des prêtres, des traditions fanatiques ou même par le roi Moabdar, qui voulait pourtant défendre son honneur. En fin de compte, Zadig ne peut faire que du bien. Les Babyloniens le comparent même à leur prophète Zoroastre : « son équité en faisait qu’on aurait prise pour celle de Zoroastre » (Voltaire, 2007 : 36). Le Ciel lui envoie un Messager, et en fait de lui un messager. Il doit alors dire et chercher la Vérité.
- 20 Cambridge Dictionary. (s. d.). Aptronym. https://dictionary.cambridge.org/dictionary/english/aptron (...)
- 21 Larousse. (s. d.). Aptonyme. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/aptonyme/188060# :~ :te (...)
19Bien que Voltaire fût loin d’être parfait (Droit, 2012), il parait qu’il a prêté de ses meilleurs traits à son personnage. Zadig est, comme son créateur, poète, érudit, scientifique, homme de lettres et d’esprit. Voltaire est aussi bon selon qu’il combat le fanatisme et l’injustice, et défend la tolérance et la liberté. Et, comme Zadig qui a été contraint à quitter sa terre natale pour aller en Égypte, Voltaire a été condamné à l’exil en Angleterre, entre 1726 et 1728 (Herman, 2012). Déjà du vivant de l’auteur, la Duchesse de Maine a pu identifier Voltaire en ce personnage. Comme elle a pu identifier le roi Louis XV au personnage du roi Moabdar (Price, 1911 : 16). Ainsi, l’anthroponyme Zadig parait correspondre à un aptonyme. Ce néologisme de l’anglais « aptonym » ou « aptronym », qui signifie, selon le Cambridge Dictionary : « a person’s name that matches their job or one of their main characteristics »20. Le terme a été reconnu par Larousse, bien que ce dernier n’ait saisi encore que partiellement le sens du terme anglais : « Nom de famille qui semble refléter plaisamment l’occupation, professionnelle notamment, de quelqu’un »21. Le mot est composé de « apt » qui signifie « approprié », et du suffixe « -onyme » qui signifie « nom ».
- 22 C’est d’ailleurs la devise de Voltaire, « Ecrasons l’Infâme », abrégée en « ECRLINF » (Herman, 2012 (...)
20Zadig partage de nombreux traits communs avec l’auteur Haut du formulaire du Traité sur la tolérance (1763). Une similitude qui va au-delà des éléments biographiques, pour viser surtout les idées que Voltaire a toujours défendues : prôner la tolérance et combattre l’infâme22, instaurer un système de justice et de droit, pousser les hommes à être des citoyens intègres, substituer le savoir et la raison à la superstition et le fanatisme. Même le cadre spatio-temporel dans lequel évolue l’histoire est lui aussi significatif. L’Orient dépeint dans ce conte n’est en fait qu’un masque derrière lequel se cache l’Occident dans lequel vivait l’auteur (Price, 1911 : 8). Et Zadig n’est qu’un élément parmi tant d’autres, dans cet Orient mythique et lointain, mais toujours actuel par ses renvois. De ce fait, par la symbolique contenue dans son anthroponyme, Zadig est porteur d’un double message. Ses points communs avec l’auteur et la similitude entre son environnement et le monde de ce dernier, renvoient au présent immédiat. Un présent qui comprend la société française du XVIIIe siècle, les religieux de l’Église, les juges, le roi lui-même, etc. Soulignant par cela l’urgence d’éveiller les consciences afin d’œuvrer à changer cette réalité à la lumière des critiques soulevés, et suivant les pas d’un Zadig honnête, sage et instruit.
21Par son souci de cultiver son esprit, d’accroitre son savoir et d’acquérir de la sagesse, un travail qui lui a valu la récompense et la reconnaissance, Zadig illumine la voix qui mène vers un futur heureux et fournie les clefs de la prospérité des sociétés. Parmi ces clefs : la sincérité, l’honnêteté, l’honneur, le courage et la sagesse. Le lecteur est invité à « devenir un Zadig ». Les détenteurs du pouvoir devraient savoir estimer les gens qui font preuve d’intégrité et de compétence. Comme ce qu’a fait le roi Zadig avec Cador, Sétoc, Almona et le nain. Et non pas voir en eux une menace et chercher par conséquent à les détruire, comme ces prêtres qui ont voulu brûler le protagoniste « à petit feu » (Voltaire, 2007 : 60). L’auteur démontre les modèles à éviter, par les méchants et par les mauvaises traditions combattues par le héros. Il ne faut pas être comme Yébor et les autres mages et juges corrompus, ni comme le tyran Orcan et les gens de la cour, jaloux et mauvais comme Arimaze, ni il ne faut suivre aveuglément des traditions qui mènent aux ruines, comme la coutume ancestrale du Bûcher en Arabie. Une fois le nouvel ordre établi, « l’empire jouit de la paix, de la gloire et de l’abondance ; ce fut le plus beau siècle de la terre » (Voltaire, 2007 : 94). Ce n’est qu’à ce moment-là que Zadig ait atteint le bonheur qu’il cherchait depuis le début de son aventure.
22Il parait que les deux messages ont pu atteindre leurs destinations, à court et à long terme. Du vivant de Voltaire, Zadig ou la Destinée a dérangé l’Église, bien qu’il ne soit qu’un petit texte imaginaire, au point qu’elle l’a officiellement condamné et censuré (Macé, 1998). Et, avant même la fin du siècle, les idées réformistes de Voltaire étaient parmi les slogans criés par les révolutionnaires depuis 1789. Ces idées qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui, après plus de deux cent cinquante ans, non pas grâce aux tragédies pour lesquelles Voltaire attribuait énormément de crédit, mais, ironiquement, grâce à des contes à l’instar de Zadig, que l’auteur reniait et considérait comme des « fariboles » (de Guillebon, 2007 : 9). Zadig ou la Destinée est un récit publié par Voltaire en 1748, suivant une riche activité littéraire de contes orientaux, depuis la traduction des Mille et Une Nuits en 1704, et passant par d’autres recueils écrits selon la même forme des Mille et un (Voltaire, 2007 : 18), et dont certains ont été cités par Voltaire dans l’épître dédicatoire de son conte. Riche en symboles et en allusion, la sémantique dans ce conte se trouve condensée dans l’anthroponyme de son héros éponyme, Zadig. La consultation de la littérature nous a permis de regrouper plusieurs propositions quant à l’origine, ou plutôt aux origines de ce nom. Ces origines possibles ont été retrouvées dans différentes aires culturelles, à savoir : la culture arabe ; la culture juive ; la culture persane ; la culture turque ; et la civilisation antique de Babylone. En effet, l’anthroponyme Zadig – et, naturellement, le conte Zadig en général – s’est avéré d’une nature multiculturelle, puisant sa sémantique de l’environnement socio-historique dans lequel se meut son histoire.Les données les plus pertinentes que notre recherche onomastique a repérées seraient :
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Sadiq, Saddyq, Sadi, de la langue arabe ;
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Tsadik, Zaddik, de la langue hébraïque ;
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Ammi-zaduga de l’histoire mésopotamienne.
23Bien que chacune de ces suggestions présente un argument assez convaincant, tantôt par des analogies linguistiques et/ou religieuses, tantôt par des liens culturels et/ou historiques, la possibilité la plus admissible nous semble celle qui a surgi du domaine de Voltaire lui-même, c’est-à-dire celui de la littérature fictive : Saddyq. Ce nom d’un personnage cité dans L’histoire de la sultane de Perse et des visirs (1707), un recueil de contes orientaux traduits par de La Croix, et qui est, à l’image de Zadig, un homme véridique dont le dénouement de l’histoire aboutit à une fin heureuse. De surcroît, Voltaire a équipé cet anthroponyme d’une symbolique qui se base sur des références culturelles puisées dans le passé et orientées vers l’avenir, et enrichie de significations civilisationnelles, pour en faire « une arme stylistique » (Macé, 1998), déguisée derrière un masque oriental (pour éviter la censure) et sous la forme ludique d’un récit (ce qui a permis à ses idées une diffusion plus large, dans l’espace et dans le temps), mais qui a pour objectif la réforme de la société française du XVIIIème siècle. Bien que la présente recherche ait apporté son argumentation et qu’elle ait fini par soutenir l’opinion de Georges Ascoli, le mystère (Lichtenstein, 1959) semble persister, surtout en ce qui concerne la relation de l’anthroponyme Zadig à l’histoire de Babylone et le roi Ammi-zaduga, qui soulève des points intéressants, qu’il serait utile d’éclaircir.