Texte intégral
- 1 Aristote, Poétique, traduit par Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc, Paris, Seuil, 1980, 1451b5, p. (...)
- 2 Ibid.
- 3 Ibid.
À l’intérieur du modèle aristotélicien de la Poétique, la notion de vraisemblance joue un rôle fondamental. Elle est évoquée par le philosophe dans un des passages les plus commentés, celui qui se trouve au chapitre IX et qui porte sur la différence entre la chronique et la poésie. Ici, dans la traduction de la Poétique de Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc, nous pouvons lire que la « poésie est plus philosophique et plus noble que la chronique1 » puisqu’à la différence du chroniqueur qui dit « ce qui a eu lieu2 », le poète se concentre sur « ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable et du nécessaire3 ». Le vraisemblable représente aux yeux d’Aristote le trait distinctif de la création mimétique, ce qui permet de la distinguer de la simple chronique des événements. Le vraisemblable constitue donc le principe qui permet de reconnaître la poésie pour ce qu’elle est réellement : la représentation d’une action noble ou, autrement dit, un agencement de faits en système. Dans cet article, nous souhaitons explorer les implications d’ordre sociologique qu’engendre la vision aristotélicienne de la vraisemblance. Selon nous, en appliquant les théories de P. Bourdieu aux thèses d’Aristote, nous pourrions observer que ce dernier souhaite moins distinguer la fiction de la non-fiction, qu’illustrer un espace social dans lequel le poète et le chroniqueur occupent deux places différentes. Depuis cette perspective, nous pourrions envisager différemment la pratique narrative. En mettant en évidence la dimension sociale de la vraisemblance, on pourrait montrer le caractère historique et conventionnel de certaines formes narratives, notamment celles que les narratologues définissent comme « naturelles ».
Dans la première partie de cet article, après avoir exposé quelques théories récentes à propos de la vraisemblance en littérature et dans les arts, nous proposons une interprétation renouvelée du passage du chapitre IX de la Poétique dédié à la vraisemblance. Dans une seconde partie, nous souhaitons associer notre interprétation de ce passage aux considérations des narratologues au sujet de la distinction entre les récits « naturels » et les récits « non-naturels ». Dans la conclusion, nous montrons comment notre interprétation de la vraisemblance permet de redécouvrir certaines thèses des auteurs structuralistes, notamment celles de G. Genette. Selon ce dernier, le vraisemblable présente un caractère conventionnel, historique, changeant. Les narratologues contemporains gagneraient à intégrer ce principe afin de jeter une lumière différente aussi bien sur les formes narratives dites « non-naturelles », que sur la distinction entre les récits « naturels » et les récits « non-naturels ».
- 4 Nous renvoyons à la lecture notamment d’A. Duprat, Vraisemblances. Poétiques et théorie de la ficti (...)
- 5 F. Lavocat, « Mimesis, fiction, paradoxes », Methodos, no 10, 2010, URL : http://journals.openediti (...)
Le vraisemblable représente sûrement un des concepts de la Poétique qui a été le plus souvent analysé et commenté au cours de l’histoire des idées. Sans oublier l’histoire millénaire qui accompagne l’interprétation de ce passage4, nous voulons nous concentrer sur quelques lectures récentes qui ont été proposées par des philosophes et des théoriciens de la littérature. De prime abord, nous constatons que ces auteurs décrivent le vraisemblable en l’associant à la fiction. J.-M. Schaeffer notamment, comme le souligne Françoise Lavocat, défend la thèse selon laquelle le vraisemblable constituerait le « critère de validité du modèle d’univers construit par la fiction, sur la base [...] d’une analogie avec le monde réel, dont la saisie provoque le plaisir du lecteur5 ». Selon ce raisonnement, le critère de la vraisemblance permet à l’interprète d’associer le monde fictionnel au monde réel. Cette association suscite chez ce dernier une forme de plaisir dépendant de la reconnaissance des formes :
- 6 J.-M. Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1999, p. 261.
Le critère du vraisemblable, et plus généralement, ceux du plausible, du possible, du concevable, etc., trouvent leur assise fondamentale au niveau de l’univers fictionnel élaboré, c’est-à-dire qu’ils ne relèvent pas seulement de l’efficacité des amorces mimétiques mais sont liés à la validité du modèle fictionnel (pour un lecteur donné), donc de la possibilité (ou l’impossibilité) dans laquelle il se trouve tisser des liens d’analogie globale entre ce modèle et ce qu’est pour lui la réalité6.
- 7 J. Rancière, Les bords de la fiction, Paris, Seuil, 2017, p. 7.
Jacques Rancière, quant à lui, interprète la distinction aristotélicienne entre la chronique et la poésie comme une opposition entre la dimension rationnelle propre à la fiction et le caractère irrationnel de l’expérience quotidienne. Aux yeux de J. Rancière, le lien qui unit la fiction à la rationalité est si fort qu’il affirme que « ce qui distingue la fiction de l’expérience ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité7 ». Selon cette perspective, en créant des mondes fictionnels, l’être humain s’oppose à la volonté divine qui l’oblige à la passivité, en se donnant ainsi les moyens de passer à l’action :
La poésie, par quoi il entend la construction des fictions dramatiques ou épiques, est « plus philosophique » que l’histoire parce que la dernière dit seulement comment les choses arrivent l’une après l’autre, dans leur particularité, tandis que la fiction poétique dit comment les choses en général peuvent arriver. Les événements n’y arrivent pas au hasard. […] Telle est la révolution opérée par la raison fictionnelle : le malheur du héros tragique n’est plus une condition subie mais la conséquence d’une erreur : une erreur quelconque dans la conduite de son action et non plus une transgression de l’ordre divin8.
- 9 « Les fictions sont en tout cas très accueillantes aux paradoxes. Impossibilités et fictionnalité s (...)
Sans vouloir effacer les différences significatives qui séparent les thèses de J. Rancière de celles de J.-M. Schaeffer, nous souhaitons souligner que ces deux interprétations du texte d’Aristote s’accordent sur point : elles séparent toutes les deux le vraisemblable du domaine de la réalité pour le rapprocher du domaine de la fiction. Les deux auteurs partagent l’opinion selon laquelle le vraisemblable représenterait le propre de la fiction, l’élément qui permet de la distinguer de la simple chronique des événements. À cet égard, nous ne sommes pas aussi sûr que J.-M. Schaeffer et J. Rancière que le vraisemblable soit le trait distinctif de la fiction, d’autant plus que selon plusieurs théoriciens de la fiction, dont Françoise Lavocat, celle-ci se caractériserait plutôt par sa capacité à défier les limites fixées par le vraisemblable, en se montrant ainsi très accueillante au regard des paradoxes et des impossibilités9. Sans vouloir négliger le rapport très étroit qui lie cette distinction à celle entre les récits factuels et les récits fictionnels, nous préférons pour notre part mettre l’accent sur la dimension sociale de la distinction aristotélicienne entre poésie et chronique. Ce faisant, nous souhaitons adapter cette distinction au contexte actuel, en voulant ainsi la rapprocher de la théorie des champs de Pierre Bourdieu.
- 10 Sur ce point, voir notamment P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les (...)
En soulignant la dimension sociale de la distinction aristotélicienne entre poésie et chronique, nous souhaitons interpréter celle-ci, en premier lieu, comme une délimitation d’un espace social à l’intérieur duquel des catégories de sujets peuvent évoluer, et, deuxièmement, comme une définition des différents types sociaux que des individus peuvent incarner à l’intérieur de cet espace. À l’image de la théorie des champs de P. Bourdieu, qui postule l’existence d’un rapport de forces entre des sujets « dominants » et des sujets « dominés », à l’intérieur de l’espace social conçu comme un « champ10 », la distinction entre poésie et chronique délimite selon nous un espace social animé par un rapport de forces entre, d’une part, la catégorie des sujets qu’à la suite de P. Bourdieu nous pourrions nommer les « dominants » et, d’autre part, la catégorie d’individus que nous pourrions nommer les « dominés ». Plus précisément, nous faisons l’hypothèse selon laquelle la distinction entre la chronique et la poésie exprime l’intention d’Aristote d’attribuer un statut social de premier plan au rôle du poète aux dépens de celui du chroniqueur, à l’intérieur d’un espace social délimité par le principe de vraisemblance. En d’autres termes, plutôt que de définir les « bords de la fiction », le vraisemblable délimite un espace dans lequel des sujets occupent des positions différentes en fonction de ce qui est considéré comme reflétant la norme par la catégorie des sujets qui se situent au pôle dominant. Cet espace peut être interprété comme un « champ » formé par la communauté des auteurs et des interprètes.
- 11 À ce propos, voir notamment P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 103-105.
En premier lieu, la distinction entre poésie et chronique définit le périmètre de l’espace à l’intérieur duquel des catégories de sujets peuvent évoluer. Pour être considéré comme un poète, il est nécessaire que des individus s’accordent sur le critère permettant de distinguer les poètes des simples chroniqueurs. Ce critère est la vraisemblance : à l’intérieur de l’espace mimétique conçu comme un champ, tous les sujets dont les représentations sont estimées posséder un caractère général, à savoir dont les représentations reflètent le système de conventions et de valeurs propre à la catégorie d’individus qui se situent au pôle dominant, sont considérés comme des poètes par les membres qui composent cette catégorie. À l’inverse, les chroniqueurs occuperont à l’intérieur de cet espace la place dédiée à la catégorie des sujets qui se situent au pôle dominé. Selon cette interprétation, poètes et chroniqueurs occupent donc des positions différentes à l’intérieur de cet espace en relation avec ce qui est reconnu comme ayant un caractère général par les sujets qui occupent le pôle dominant. Sur ce dernier point, nous souhaitons faire une précision importante. En effet, on observe qu’un objet est considéré comme ayant un caractère général, à savoir comme possédant des caractéristiques qui le rendent reconnaissable par une majorité, en relation avec ce qui est considéré comme la norme par la catégorie des sujets qui occupent le pôle dominant. Une conception actualisée des thèses d’Aristote sur la base de leur rapprochement des théories de P. Bourdieu implique donc de traiter toute référence du philosophe à ce qui est considéré comme général par une majorité comme une référence au système de valeurs et de conventions qui est accepté par la catégorie des sujets qui occupent le pôle dominant11. Le filtre des théories de P. Bourdieu permet donc d’interpréter toute référence de la part du philosophe à ce qui est reconnu comme possédant un caractère de généralité par la majorité comme une référence à ce qui est considéré comme reflétant la norme pour les sujets occupant le pôle dominant de l’espace mimétique.
La conception actualisée de la distinction aristotélicienne entre poètes et chroniqueurs que nous sommes en train d’exposer trouve un écho dans la lecture que J. Lallot et R. Dupont-Roc offrent de cette distinction. Voici l’interprétation que ces auteurs proposent de ce passage dans les notes à leur édition de la Poétique :
- 12 J. Lallot et R. Dupont-Roc, « Notes à la Poétique d’Aristote », dans Aristote, Poétique, op. cit., (...)
L’opposition de la chronique et de la poésie s’accuse encore lorsque Aristote l’explicite dans les termes du particulier (kath’ hekaston) et du général (katholou, 51b 7) ; l’histoire s’attache à l’individu Alcibiade et à ses actions (51 b 11), la poésie au type, c’est-à-dire aux relations nécessaires ou vraisemblables entre les caractères et les actions […] C’est de l’enchaînement causal qui structure l’action que découle cet aspect de généralité : répondant aux exigences rationnelles de l’esprit ou à l’attente commune de tous les esprits, le caractère et l’action peuvent prendre figure d’exemple […] et autoriser ainsi la reconnaissance propre à la mimèsis12.
En définissant le mimétique comme ce qui correspond « aux exigences rationnelles de l’esprit ou à l’attente commune de tous les esprits », J. Lallot et R. Dupont-Roc mettent en évidence la dimension sociale de la distinction entre poésie et chronique. Celle-ci, en même temps de délimiter un espace où des sujets peuvent être situés, établit aussi une hiérarchie entre des sujets. À l’intérieur de cette hiérarchie, le critère de la vraisemblance permet aux membres de la communauté formée par les auteurs et les interprètes qui occupent le pôle dominant d’établir ce qui reflète la norme, en marquant ainsi la distinction entre le rôle social du poète et celui du chroniqueur. En cela, la figure du chroniqueur décrite par Aristote ressemble moins à celle de l’historien qu’à celle d’un sujet qui occupe un rôle subalterne à l’intérieur de l’espace social dont il fait partie. Le chroniqueur, du fait qu’il ne réussirait pas à conférer un caractère de vraisemblance à ses représentations, serait donc privé de la reconnaissance que les membres de la catégorie des dominants accordent généralement au poète. De ce fait, le chroniqueur subirait, à l’intérieur de la conception aristotélicienne de la narrativité, une forme de mépris social qui exprime un déni de reconnaissance de la part des membres de la communauté qui se situent au pôle dominant. Cette conception présuppose, bien évidemment, qu’il existe un rapport d’homologie entre l’espace des producteurs, à savoir les poètes, et l’espace des consommateurs, à savoir les interprètes, à l’intérieur du domaine narratif. C’est ce que P. Bourdieu théorise dans Les règles de l’art au moment d’évoquer les dynamiques qui mènent à la satisfaction des goûts des lecteurs dans le champ littéraire :
- 13 P. Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 4 (...)
L’homologie qui s’établit aujourd’hui entre l’espace de production et l’espace de consommation est au principe d’une dialectique permanente qui fait que les goûts les plus différents trouvent les conditions de leur satisfaction dans les œuvres offertes qui en sont comme l’objectivation, tandis que les champs de production trouvent les conditions de leur constitution et de leur fonctionnement dans les goûts qui assurent – immédiatement ou à terme – un marché à leurs différents produits13.
- 14 Aristote, Poétique, op. cit., 1451b5, p. 65.
- 15 Aristote, Rhétorique, dans Œuvres complètes, édité par Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2014, 1 (...)
- 16 Ibid.
- 17 Ibid.
- 18 Ibid.
Il est frappant de constater que cette homologie qui s’établit entre les goûts des consommateurs et leur objectivation constituée par les œuvres on la retrouve en filigrane dans les textes d’Aristote dédiés à la figure du chroniqueur. En effet, ce qui fait défaut dans l’œuvre du chroniqueur c’est l’incapacité de celle-ci à objectiver les goûts de ce qui représente, selon le philosophe, la majorité des personnes, à savoir ce que les théories de P. Bourdieu permettent de reconnaître comme la catégorie des sujets qui occupent le pôle dominant. Cet aspect est souligné par Aristote dans le livre III de la Rhétorique lorsque le philosophe se réfère au style d’Hérodote en le nommant « style cousu » (εἰρομένη λέξις). Le nom d’Hérodote est évoqué par Aristote au chapitre IX de la Poétique au moment de décrire les traits distinctifs de la figure du chroniqueur14. La particularité du style cousu dont Hérodote se sert dans ses écrits consiste dans le fait que « la fin ne ressort pas d’elle-même, mais seulement quand la matière traitée se trouve épuisée15 ». Ce style ne satisfait pas, aux yeux d’Aristote, les goûts de la majorité des personnes : il est décrit par le philosophe comme désuet (« c’est en effet le style dont se servaient autrefois tous les auteurs, mais maintenant peu l’emploient16 ») et « désagréable17 » car « tout le monde veut avoir la fin en vue18 ». Nous trouvons donc explicitée par Aristote lui-même la dimension sociale de la distinction entre la poésie et la chronique : puisqu’il n’arrive pas à satisfaire les goûts de « tout le monde », c’est-à-dire des sujets qui occupent le pôle dominant, la chronique est considérée par Aristote moins noble que la poésie.
En résumé, à travers le filtre de la théorie des champs de P. Bourdieu, nous pouvons réinterpréter la conception aristotélicienne de la vraisemblance. Celle-ci définit un espace social à l’intérieur duquel différentes catégories de sujets peuvent évoluer. Selon cette perspective, tous les sujets dont les représentations s’égarent de la norme établie par le principe de vraisemblance souffriraient d’un « déni de reconnaissance » de la part de ceux qui occupent le pôle dominant de l’espace mimétique.
- 19 G. Genette, « Vraisemblance et motivation », Communications, no 11, 1968, p. 7.
- 20 T. Todorov, « Introduction », Communications, no 11, 1968, p. 2.
- 21 « Five ways in which a text may be brought into contact with and defined in relation to another tex (...)
- 22 « The use of the text of the natural attitude of a society (the term of l’habitude), entirely famil (...)
- 23 « Range of cultural stereotypes or accepted knowledge which a work may use but which do not enjoy t (...)
- 24 « Naturalization emphasizes the fact that the strange or deviant is brought within a discursive ord (...)
À la lumière des dernières considérations, nous souhaitons mettre en évidence le rapport étroit qui lie, dans la vision des narratologues, les concepts de « norme », de « vraisemblable » et de « naturel ». Selon G. Genette, ce qui définit le vraisemblable, « c’est le principe formel de respect de la norme, c’est-à-dire l’existence d’un rapport d’implication entre la conduite particulière attribuée à tel personnage, et telle maxime générale implicite et reçue19 ». T. Todorov associe le vraisemblable aux conventions et aux codes de comportement de l’opinion publique : « Le vraisemblable est le rapport du texte particulier à un autre texte, général et diffus, que l’on appelle : l’opinion publique20 ». Dans son analyse de la conception du vraisemblable des auteurs structuralistes, Jonathan Culler distingue cinq niveaux de vraisemblance, à savoir « cinq façons dont un texte peut être mis en contact et défini par rapport à un autre texte, qui contribue à le rendre intelligible21 ». Parmi ces cinq niveaux, les deux premiers, notamment, établissent un lien très fort entre le vraisemblable et ce qui est socialement et culturellement accepté comme naturel par la majorité des sujets. Tandis que le premier type de vraisemblance correspond à « l’usage du “texte” de l’attitude naturelle d’une société (le terme l’habitude), tout à fait familière22 », le second concerne la « gamme de stéréotypes culturels ou de connaissances acceptées qu’une œuvre peut utiliser mais qui ne jouissent pas du même statut privilégié que les éléments du premier type, en ce que la culture elle-même les reconnaît comme des généralisations23 ». Dans les deux cas, le vraisemblable sert d’appui à l’interprète pour qu’il puisse effectuer un travail de « vraisemblabilisation », ou de « naturalisation », qui sache donner un ordre à ce qui lui semble déviant : « La “naturalisation” met l’accent sur le fait que l’étrange ou le déviant est ramené dans un ordre discursif qui le fait paraître naturel24 ». Dans la conception des auteurs structuralistes, comme le souligne Jonathan Culler, ce processus implique que les éléments du texte soient reconnus à travers leur association à des modèles naturels. À ce sujet, J. Culler parle de :
- 25 « Various levels at which naturalization is carried out and the cultural and literary models which (...)
Différents niveaux de naturalisation et de modèles culturels et littéraires qui rendent les textes lisibles. Le dénominateur commun de ces différents niveaux et modèles est la notion de correspondance : naturaliser un texte, c’est le mettre en relation avec un type de discours ou de modèle qui est déjà, en un certain sens, naturel et lisible25.
- 26 « Some of these models have nothing specifically literary about them but are simply the repository (...)
La référence au discours littéraire ne doit pas faire penser, comme le souligne J. Culler, qu’il s’agisse uniquement d’un recours à des modèles littéraires, mais plutôt que ce processus implique de puiser dans le répertoire du vraisemblable : « Certains de ces modèles n’ont rien de spécifiquement littéraire mais représentent simplement le répertoire du vraisemblable26 ». En résumé, nous observons qu’en narratologie, les concepts de norme, de naturel et de vraisemblable sont intimement liés. Le vraisemblable représente le critère selon lequel des formes narratives, au cours du processus de « naturalisation », sont reconnues par l’interprète comme reflétant la norme établie par l’opinion publique.
Selon les narratologues, le critère de la vraisemblance permet de distinguer les récits « naturels » des récits « non-naturels ». Ces derniers présentent des formes narratives qui défient les normes communément admises. Cet aspect est souligné par J. Alber dans son entrée dédiée aux narrations non-naturelles dans The Living Handbook of Narratology. La non-naturalité d’un élément textuel se mesure en fonction de la distance entre celui-ci et les cadres et les scénarios cognitifs dérivés de l’expérience quotidienne de la majorité des individus :
- 27 « The unnatural (or impossible) is measured against the foil of “natural” (i.e. real-world) cogniti (...)
Le non-naturel (ou l’impossible) est mesuré par opposition aux cadres cognitifs et aux scénarios « naturels » (c’est-à-dire du monde réel) qui sont dérivés de notre existence corporelle dans le monde et qui impliquent des lois naturelles et des principes logiques ainsi que des limites humaines standard de la connaissance27.
Bien que les tenants d’une approche « non-naturelle » de la narratologie soulignent la proximité entre leurs conceptions du naturel et de la norme, ces mêmes auteurs affirment que la distinction naturel/non-naturel est dépourvue de toute dimension sociale. Ces auteurs tiennent à préciser que le caractère non-naturel de certaines narrations se maintient inchangé dans le temps et ne dépend pas de facteurs contextuels, sociaux ou culturels :
- 28 « Unfortunately, the term “unnatural” carries a large amount of cultural baggage, which has nothing (...)
Malheureusement, le terme « non-naturel » porte un bagage culturel important, qui n’a rien à voir avec nos investigations narratologiques. La narratologie non-naturelle n’a pas de position au regard du débat nature/culture et ne désigne aucune pratique ou comportement social comme naturel ou comme non-naturel28.
- 29 « “Unnatural” physically, logically, or humanly impossible scenarios and events that challenge our (...)
- 30 « We use it to refer to the systematic analysis of “antimimetic” or “physically, logically, or huma (...)
- 31 « The law of the excluded middle similarly does not – and cannot – change over time or across cultu (...)
Aux yeux de J. Alber, l’analyse des éléments non-naturels d’un texte concerne principalement les « scénarios et les événements “non-naturels”, physiquement, logiquement ou humainement impossibles, qui remettent en question nos connaissances du monde réel29 ». Selon J. Alber, il existe au sein de l’univers narratif des éléments dont la non-naturalité reste inchangée dans le temps malgré la succession des cultures, des sociétés et des ethnies au cours de l’histoire. B. Richardson partage la même opinion lorsqu’il affirme avec J. Alber que « nous utilisons celui-ci [le terme non-naturel] pour faire référence à l’analyse systématique de phénomènes “antimimétiques” ou “physiquement, logiquement ou humainement impossibles” dans les récits fictionnels30 ». Les axiomes de la logique et les lois de la physique ne changent pas dans le temps, ils n’appartiennent à aucune et à toutes les cultures en même temps ; ils possèdent un caractère inaltérable qui garantit leur persistance dans le temps : « La loi du tiers exclu ne change pas – et ne peut pas – changer au fil du temps ou d’une culture à l’autre31 ». En somme, dans la vision de B. Richardson et de J. Alber, le non-naturel concerne exclusivement les éléments des histoires qui contredisent certains principes logiques et physiques sur lesquels se fonde l’appréhension du monde réel de la majorité des individus.
- 32 « Reading through the lens of the unnatural allows us to consider these narrational possibilities, (...)
Cette conception anhistorique du non-naturel a été mise à mal ces dernières années par des chercheurs qui ont voulu souligner le potentiel critique de la distinction entre narrations naturelles et narrations non-naturelles, en soulignant les avantages qui résultent de la mise en évidence de la dimension sociale de cette distinction. Catherine Romagnolo notamment, dans son chapitre de l’ouvrage collectif édité par B. Richardson et J. Alber Unnatural Narratology. Extensions, Revisions, and Challenges montre comment la mise en évidence de la dimension sociale de la distinction naturel/non-naturel peut s’avérer très utile dans le but d’enquêter sur les possibilités idéologiques de certaines narrations : « Lire à travers le prisme du non-naturel nous permet de considérer ces possibilités narratives, mais surtout, à mon avis, celui-ci éclaire des possibilités idéologiques32 ». Dans sa lecture de l’ouvrage d’Angela Carter Des nuits au cirque (1988), C. Romagnolo montre comment des principes logiques comme la cohérence n’apparaissent pas naturels aux yeux de certaines catégories de personnes qui subissent une ségrégation sociale au sein de la société dont elles font partie. Dans de nombreux cas, le manque de cohérence dans les narrations de certains individus est révélateur d’une intériorisation, de la part de ceux-ci, de la non-naturalité de leurs propres comportements en comparaison avec la prétendue naturalité des comportements de la majorité des personnes. Ces sujets subissent la domination de la catégorie des personnes qui imposent leur vision de la naturalité à l’ensemble de la communauté. Il en résulte un genre de narrations qui reflète une altération significative des plans temporel et spatial qui sont considérés comme naturels aux yeux de la majorité des individus. En se référant aux instabilités des modes de narration du narrateur du roman d’Angela Carter, C. Romagnolo montre comment l’altération des lois physiques dans le discours de certaines catégories d’individus exprime l’opposition de ceux-ci aux modes conventionnels d’organisation du vécu de la majorité des sujets :
- 33 « Conventional models of narration would have us looking to the other characters in the text, or pe (...)
Les modèles de la narration conventionnelle nous amèneraient à nous tourner vers les autres personnages du texte, ou peut-être vers une intrusion d’un narrateur auctorial. Mais la perspective du non-naturel nous permet d’envisager des possibilités encore plus intéressantes. Comme le note Richardson, dans une telle fiction, « une narration est réduite à une autre, et une conscience saigne dans une seconde, ou un texte étranger s’inscrit dans un esprit ». Au fur et à mesure que le récit progresse, nous en venons à comprendre que le monde de l’histoire de Carter, bien qu’il soit basé sur notre monde naturel, ne suit pas les mêmes règles de l’espace et du temps que nous suivons33.
Aux yeux de C. Romagnolo, les récits conventionnels expriment l’intention commune de vouloir consolider des conventions « hégémoniques et naturalisées » au fil du temps, dont la conception conventionnelle des genres sexuels :
- 34 « I would argue that the example of Nights at the Circus suggests Carter’s strategic/deliberate lin (...)
Je dirais que l’exemple de Nights at the Circus suggère le lien stratégique/délibéré de Carter entre ce que nous avons identifié comme des techniques narratives « non-naturelles » et la représentation de subjectivités, auxquelles on attribue un genre sexuel, qui sont historiquement considérées comme non-naturelles. Les formes narratives conventionnelles et mimétiques ont souvent servi d’échafaudage pour la construction de conceptions hégémoniques et naturalisées du genre, incitant de nombreuses écrivaines à réviser, reconfigurer et saper ces formes34.
L’analyse de C. Romagnolo montre que le manque de considération vis-à-vis de la dimension sociale de la distinction entre récits naturels et récits non-naturels peut mener tant à la neutralisation du potentiel critique contenu dans cette distinction qu’à la restriction du nombre des cas auxquels celle-ci peut être fructueusement appliquée. Nous partageons le même point de vue que C. Romagnolo au sujet de la distinction entre récits naturels et non-naturels. Ainsi, nous voulons établir un lien entre ces dernières considérations et l’interprétation du passage de la Poétique que nous avons exposée plus haut. Il nous semble qu’en mettant en évidence la dimension sociale de la distinction entre les récits naturels et les récits non-naturels, nous pourrions en même temps souligner le caractère historique, conventionnel et changeant aussi bien du vraisemblable que des formes narratives « naturelles ». Ce faisant, nous pourrions redécouvrir certaines théories des auteurs structuralistes au sujet du vraisemblable, dont celles de G. Genette. Selon celui-ci, le vraisemblable présente un caractère évolutif, social et historique ; il peut changer d’une époque à l’autre ainsi que d’une société à l’autre. Ce dernier aspect a notamment été souligné dans l’article « Vraisemblance et motivation » :
- 35 G. Genette, « Vraisemblance et motivation », op. cit., p. 7.
Telle est, grossièrement caractérisée, l’attitude d’esprit sur laquelle repose explicitement la théorie classique du vraisemblable, et implicitement tous les systèmes de vraisemblance encore en vigueur dans des genres populaires tels que le roman policier, le feuilleton sentimental, le western, etc. D’une époque à l’autre, d’un genre à l’autre, le contenu du système, c’est-à-dire la teneur des normes ou jugements d’essence qui le constituent, peut varier en tout ou en partie35.
Selon cette perspective, les jugements d’essence qui constituent le trait distinctif du vraisemblable peuvent varier d’une époque à l’autre, en fonction des contextes sociaux, culturels et historiques dans lesquels ceux-ci sont effectués. Le vraisemblable possède donc un caractère conventionnel et culturel ; les récits « naturels » expriment les conventions et les normes de la « majorité des sujets », à savoir de ceux que les thèses de P. Bourdieu permettent d’envisager comme les sujets dominants. La distinction entre pratiques narratives « naturelles » et « non-naturelles » s’applique aux formes narratives des sujets dominants, ceux qu’Aristote appelle les « poètes », pour les différencier des formes narratives conçues et diffusées par les individus « dominés », à savoir ceux qu’Aristote appelle les « chroniqueurs ». Le vraisemblable représente le critère selon lequel, dans le cadre d’un rapport de forces entre des sujets dominants et dominés, des récits peuvent entre définis comme « naturels » ou « non-naturels ».
- 36 À ce propos, voir notamment M. Fludernik, Towards a « Natural » Narratology, New York, Routledge, 2 (...)
- 37 P. Bourdieu, et J.-C. Passeron, La Reproduction. Éléments d’une théorie du système d’enseignement, (...)
En conclusion, nous espérons avoir mis en évidence la dimension sociale des théories d’Aristote au sujet du vraisemblable. Nous sommes persuadé que la relecture des thèses de la Poétique à travers le filtre des théories de P. Bourdieu peut être utile afin de jeter une lumière différente sur certains concepts issus du domaine des sciences cognitives, dont le processus de « naturalisation » que nous avons exposé plus haut, qui occupe une place centrale à l’intérieur des approches « naturelles » du récit36. Au lieu de représenter un processus « objectif » et axiologiquement neutre, la « naturalisation » exprime la volonté de la part des interprètes de légitimer les conventions et les normes de la pensée dominante. La distinction entre poésie et chronique exprime la capacité des poètes à imposer par la force ce que doit représenter la norme aux yeux de la communauté. Cette opération rappelle ce que P. Bourdieu appelle la « violence symbolique », à savoir un « pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force37 ». Au lieu d’occulter la dimension sociale de la distinction entre récits « naturels » et « non-naturels », les narratologues contemporains gagneraient à souligner davantage le caractère historique et conventionnel de la vraisemblance et de la naturalité, au bénéfice de l’entreprise d’exploration du sens et des fonctions des récits et de la narrativité.
Aristote ; Poétique ; Vraisemblance ; Narratologie naturelle ; Narratologie non-naturelle ; Bourdieu.
Haut de page
Bibliographie
Alber Jan, 2016, Unnatural Narrative : Impossible Worlds in Fiction and Drama, Lincoln, University of Nebraska Press.
Alber Jan, 2020, « Unnatural Narrative », dans The Living Handbook of Narratology, édité par P. Hühn et al. Hambourg, Hamburg University, URL : https://www.lhn.uni-hamburg.de/node/104.html.
Alber Jan, Iversen Stefan, Nielsen Henrik-Skov et Richardson Brian, 2012, « What Is Unnatural about Unnatural Narratology ? A Response to Monika Fludernik », Narrative, 2012, vol. 20, no 3, p. 371‑382.
Alber Jan et Richardson Brian, 2020, « Introduction » dans Jan Alber et Brian Richardson (eds.), Unnatural Narratology. Extensions, Revisions, and Challenges, Columbus, Ohio State UP.
Aristote, 1980, La Poétique, traduit par Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc, Paris, Seuil.
Aristote, 2014, Rhétorique, dans Pierre Pellegrin (ed.), Œuvres complètes, Paris, Flammarion.
Bourdieu Pierre, 1979, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit.
Bourdieu Pierre, 1991, « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, 1991, vol. 89.
Bourdieu Pierre, 1992, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil.
Bourdieu Pierre, 1997, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil.
Bourdieu Pierre et Passeron Jean-Claude, 1970, La Reproduction. Éléments d’une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Éditions de Minuit.
Culler Jonathan, 1975, Structuralist Poetics : Structuralism, Linguistics and the Study of Literature, Ithaca, New York, Cornell University.
Duprat Anne, 2010, Vraisemblances. Poétiques et théorie de la fiction du Cinquecento à Jean Chapelain, Paris, Honoré Campion.
Fludernik Monika, 2001, Towards a « Natural » Narratology, New York, Routledge.
Genette Gérard, 1968, « Vraisemblance et motivation », Communications, 1968, no 11, p. 5‑21.
Lavocat Françoise, 2010, « Mimesis, fiction, paradoxes », Methodos, 2010, no 10, URL : http://journals.openedition.org/methodos/2428.
Lavocat Françoise, 2016, Fait et Fiction. Pour une frontière, Paris, Seuil.
Rancière Jacques, 2017, Les bords de la fiction, Paris, Seuil.
Romagnolo Catherine, 2020, « (Un)Natural Connections : Feminist Experimentation and Unnatural Narration in Nights at the Circus » dans Jan Alber et Brian Richardson (éd.), Unnatural Narratology. Extensions, Revisions, and Challenges, Columbus, Ohio State UP.
Schaeffer Jean-Marie, 1999, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil.
Todorov Tzvetan, 1968, « Introduction », Communications, 1968, no 11, p. 1-4.
Tortonese Paolo, 2013, L’homme en action. La représentation littéraire d’Aristote à Zola, Paris, Classiques Garnier.
Haut de page
Notes
Aristote, Poétique, traduit par Jean Lallot et Roselyne Dupont-Roc, Paris, Seuil, 1980, 1451b5, p. 65.
Ibid.
Ibid.
Nous renvoyons à la lecture notamment d’A. Duprat, Vraisemblances. Poétiques et théorie de la fiction du Cinquecento à Jean Chapelain, Paris, Honoré Campion, 2010 et de P. Tortonese, L’homme en action. La représentation littéraire d’Aristote à Zola, Paris, Classiques Garnier, 2013.
F. Lavocat, « Mimesis, fiction, paradoxes », Methodos, no 10, 2010, URL : http://journals.openedition.org/methodos/2428, consulté le 20 novembre 2020.
J.-M. Schaeffer, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1999, p. 261.
J. Rancière, Les bords de la fiction, Paris, Seuil, 2017, p. 7.
Ibid.
« Les fictions sont en tout cas très accueillantes aux paradoxes. Impossibilités et fictionnalité sont même inséparables », F. Lavocat, Fait et Fiction. Pour une frontière, Paris, Seuil, 2016, p. 418.
Sur ce point, voir notamment P. Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
À ce propos, voir notamment P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 103-105.
J. Lallot et R. Dupont-Roc, « Notes à la Poétique d’Aristote », dans Aristote, Poétique, op. cit., p. 222.
P. Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 411.
Aristote, Poétique, op. cit., 1451b5, p. 65.
Aristote, Rhétorique, dans Œuvres complètes, édité par Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2014, 1409a25, p. 2730.
Ibid.
Ibid.
Ibid.
G. Genette, « Vraisemblance et motivation », Communications, no 11, 1968, p. 7.
T. Todorov, « Introduction », Communications, no 11, 1968, p. 2.
« Five ways in which a text may be brought into contact with and defined in relation to another text which helps to make it intelligible », J. Culler, Structuralist Poetics : Structuralism, Linguistics and the Study of Literature, Ithaca, New York, Cornell University, 1975, p. 140.
« The use of the text of the natural attitude of a society (the term of l’habitude), entirely familiar », Ibid.
« Range of cultural stereotypes or accepted knowledge which a work may use but which do not enjoy the same privileged status as elements of the first type, in that the culture itself recognizes them as generalizations », Ibid., p. 141.
« Naturalization emphasizes the fact that the strange or deviant is brought within a discursive order and thus made to seem natural », Ibid., p. 137.
« Various levels at which naturalization is carried out and the cultural and literary models which make texts readable. The common denominator of these various levels and models is the notion of correspondence : to naturalize a text is to bring it into relation with a type of discourse or model which text is to bring it into relation with a type of discourse or model which is already, in some sense, natural and legible », Ibid., p. 138.
« Some of these models have nothing specifically literary about them but are simply the repository of the vraisemblable », Ibid.
« The unnatural (or impossible) is measured against the foil of “natural” (i.e. real-world) cognitive frames and scripts which are derived from our bodily existence in the world and involve natural laws and logical principles as well as standard human limitations of knowledge », J. Alber, « Unnatural Narrative », dans The Living Handbook of Narratology, édité par P. Hühn et al. Hambourg, Hamburg University, URL : https://www.lhn.uni-hamburg.de/node/104.html, consulté le 24 novembre 2020.
« Unfortunately, the term “unnatural” carries a large amount of cultural baggage, which has nothing to do with our narratological investigations. Unnatural narratology has no position on the nature/culture debate and does not designate any social practices or behavior as natural or unnatural », J. Alber, S. Iversen, H.-S. Nielsen, et B. Richardson, « What Is Unnatural about Unnatural Narratology ? A Response to Monika Fludernik », Narrative, vol. 20, no 3, 2012, p. 380.
« “Unnatural” physically, logically, or humanly impossible scenarios and events that challenge our real-world knowledge », J. Alber, Unnatural Narrative : Impossible Worlds in Fiction and Drama, Lincoln, University of Nebraska Press, 2016, p. 3.
« We use it to refer to the systematic analysis of “antimimetic” or “physically, logically, or humanly impossible” phenomena in fictional narratives », J. Alber, et B. Richardson, « Introduction », dans Unnatural Narratology. Extensions, Revisions, and Challenges, édité par Jan Alber et Brian Richardson, Columbus, Ohio State UP., 2020, p. 10.
« The law of the excluded middle similarly does not – and cannot – change over time or across cultures », Ibid., p. 9.
« Reading through the lens of the unnatural allows us to consider these narrational possibilities, but more importantly to my mind, it illuminates ideological possibilities », C. Romagnolo, « (Un)Natural Connections : Feminist Experimentation and Unnatural Narration in Nights at the Circus », dans Unnatural Narratology. Extensions, Revisions, and Challenges, op. cit., p. 25.
« Conventional models of narration would have us looking to the other characters in the text, or perhaps to an intrusion of an authorial narrator. But, the lens of the unnatural allows us to consider even more interesting possibilities. As Richardson notes, in such fiction, “one narration is collapsed into another, and one consciousness bleeds into a second one, or a foreign text inscribes itself on a mind”. As the narrative progresses, we come to understand that Carter’s storyworld, while based on our natural world, does not follow the same rules of space and time that we follow », Ibid., p. 24.
« I would argue that the example of Nights at the Circus suggests Carter’s strategic/deliberate linking of what we have identified as “unnatural” narrative techniques and the representation of gendered subjectivities historically deemed unnatural. Conventional, mimetic narrative forms have often served as the scaffolding for the construction of naturalized hegemonic conceptions of gender, prompting many female writers to revise, reconfigure, and undermine these forms », Ibid., p. 17.
G. Genette, « Vraisemblance et motivation », op. cit., p. 7.
À ce propos, voir notamment M. Fludernik, Towards a « Natural » Narratology, New York, Routledge, 2001.
P. Bourdieu, et J.-C. Passeron, La Reproduction. Éléments d’une théorie du système d’enseignement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 18.
Haut de page