- 1 Les aperçus théoriques des parties 1 à 3 reprennent en les condensant deux notices à paraître (Raba (...)
- 2 Par une sorte de pédagogie adaptée au format d’un échange universitaire je n’ai pas multiplié les e (...)
1Depuis toujours, la notion de point de vue a accompagné les êtres humains dans leurs tentatives de circonscrire leurs relations au monde (cosmos), aux autres (anthropos), à leurs modes de communication et d’expression (logos), selon une formulation que le Groupe Mu 1990 utilise pour la poésie et qui peut en réalité être étendue à la plupart des discours humains selon des proportions variables. La complexité de l’entreprise explique la diversité de ses théorisations. Je rappellerai dans un premier temps combien la notion de point de vue, en langue naturelle, est plurisémique et entraîne des retombées épistémologiques importantes. Je présenterai sommairement, dans un deuxième temps, un certain nombre de travaux qui ont exploré la notion de point de vue dans divers cadres théoriques (critique littéraire, narratologie, psychologie, arts plastiques, géométrie, optique) ainsi que dans diverses pratiques artistiques. Je présenterai dans un troisième temps ma théorisation pragma-énonciative du point de vue (PDV), en alternant aperçus théoriques et analyses concrètes, afin de faciliter sa didactisation1. Ceux qui connaissent mes travaux savent que ma théorisation, qui s’est construite d’après et contre Genette, ne se réduit pas aux textes littéraires, a fortiori pas aux textes narratifs fictionnels littéraires. Cependant, pour ne pas alourdir le propos, je me limiterai ici à quelques exemples empruntés à des récits littéraires en première ou en troisième personnes. Ils seront analysés dans des encadrés, afin de distinguer (mais non de séparer !) l’exposé théorique de ses illustrations, qui s’apparentent à un discours de la méthode en action et se prêtent à la vérification/discussion. Ces exemples sont plus longs que des énoncés isolés, de façon à permettre la mise en lumière des mécanismes linguistiques et des démarches inférentielles qui font des récepteurs des lecteurs actifs, en somme des co-énonciateurs de la co-construction des enjeux interprétatifs des textes en situation2. Tel quel, ce texte présente une approche globale de la notion de PDV, plutôt à destination de ceux qui sont censés l’enseigner, parce que cet enseignement ne peut être véritablement efficace qu’en étant au fait des mécanismes linguistiques qui sous-tendent les PDV et sont à la source des effets qu’ils sont censés produire. Cette présentation ne doit donc pas être comprise comme devant être appliquée sans transposition devant des apprenants.
2Dans la plupart des langues naturelles, la lexie complexe point de vue, comme ses équivalents Standpunkt, Punto de vista, Point of view, etc., signifie au sens littéral un lieu (un point), propice à la vue, sans exclure les autres sens. Ce lieu offre une perspective organisée permettant de (se) représenter mimétiquement (darstellen) un segment du « réel », ou de (se) représenter en imagination un contenu cognitif quelconque – représentation qui peut prendre un aspect projectif lorsqu’elle anticipe sur la manifestation d’un quelconque phénomène – (sich vorstellen). Dès lors, la question est de savoir si la représentation (d’un objet, d’une personne, d’une situation, d’une notion, etc.) est objective ou si, au contraire, elle fait une part plus ou moins importante à la subjectivité de son auteur ou des récepteurs (Saussure 2002 : 19 ; 201).
3La thèse de l’objectivité est difficile à défendre, compte tenu du fait que, d’une part, les langues sont saturées de subjectivité et que l’« objectivité » linguistique se réduit à des reproductions mimétiques conformes aux représentations conventionnelles de la réalité extralinguistique et à l’emploi de mots, règles ou normes faisant l’objet d’un consensus majoritaire et évoluant si lentement qu’ils paraissent immuables et objectifs. Même dans les cas d’effacement énonciatif – « l’homme est un bipède doté de la faculté de parole » – (Charaudeau 1992 ; Vion 2001 ; Rabatel 2020) –, les récepteurs sont toujours fondés à débusquer des traces de subjectivités enfouies et comme gommées, jugeant que l’emploi de la lexie « homme », plutôt qu’« être humain », véhicule volens nolens des clichés antiféministes, que la définition du propre de l’homme est contestable tant du point de vue de la bipédie que de la faculté de langage, voire que la thèse d’un « propre de l’homme » est entachée d’illusions spécistes.
- 3 Cette expression pourrait convenir à la perspective géométrique et à ses variantes, et aux influenc (...)
- 4 Il s’ensuit que la perspective, au sens technique, est une des composantes du PDV (Rabatel 2025a : (...)
4D’autre part, si l’on fait abstraction des problématiques linguistiques, même dans des cas où l’objectivité est plus indubitable, avec le « perspectivisme objectif » (Raynaud 2025)3 des calculs optiques ou géométriques transformant la tridimensionnalité en bidimensionnalité, comme dans la peinture, le résultat exprime toujours autre chose que les calculs effectués à partir d’un point, autrement dit un point de vue, une sorte de vision du monde4. Et cela est vrai encore dans le domaine de la physique quantique, où la notion de « point de vue observationnel » joue un rôle fondamental (Bitbol 1998 : 281-298). La vérité oblige plutôt à parler de points de vue au pluriel, tant ces derniers varient selon les récepteurs, les époques, sans compter les variations des PDV qu’ils imputent à l’auteur de la représentation. Le terme d’« auteur » est d’ailleurs ambigu, il peut référer aux points de vue associés à une source externe à l’œuvre (personne, en tant que sujet de l’état civil, artiste) ou interne, la figure d’auteur (Rabatel 2021 ; Rabatel 2025b). Tous ces arguments plaident en faveur d’une typologisation des différentes formes de subjectivité et d’expressivité, rendant compte des manifestations les plus explicites et les plus saturées des diverses marques de subjectivité et aussi de ses manifestations les plus objectivantes, caractérisées par un effacement énonciatif qui n’est qu’un simulacre.
- 5 L’empathie n’est pas la sympathie, il est possible d’empathiser sur quelqu’un que l’on n’aime pas.
5La notion de point de vue est également difficile à circonscrire en raison de la multitude des domaines scientifiques qui l’ont théorisée sectoriellement avec des préoccupations divergentes. La psychologie, dans ses efforts pour dégager les mécanismes de la conscience, s’est intéressée notamment aux ressorts de l’empathie. Celle-ci ne se réduit pas à une conversion des perceptions sensorielles en une simulation interne, grâce aux neurones miroirs (Rizzolatti et Sinigaglia 2007) ; au cours des sept premières années de son développement, l’enfant élabore des relations avec autrui de plus en plus diversifiées et de plus en plus conscientes (Brunel et Cosnier 2012). Grâce au processus d’attention conjointe avec les adultes, l’enfant apprend progressivement à gérer au mieux les situations inédites, à les comprendre, voire à anticiper leurs conséquences pour lui et pour autrui (c’est le versant cognitif de l’empathie). Il prend aussi de la distance avec les émotions de sa vie affective et sociale (c’est la dimension relationnelle et émotionnelle de l’empathie). Ce processus d’autonomisation et d’intellectualisation se développe également grâce à l’expérience physique de l’espace. Changer d’espace, au sens propre et figuré, c’est se donner la possibilité de découvrir de nouvelles personnes, c’est changer de perspective en se mettant « à la place de l’autre » (Berthoz 2004 : 254-255). L’idéal est que ces déplacements opèrent en permettant au sujet de garder « le sentiment de soi » (Berthoz 2004 : 263), ce qui implique de ne pas céder à une contagion émotionnelle (sympathie5) systématique.
6Cependant, dès la fin du XIXe siècle, un certain nombre de psychologues récuseront toutes formes de mentalisme. C’est ainsi que le behaviorisme, ou comportementalisme, autour de J.B Watson, B. Skinner, I. Pavlov notamment, conçoit la vie psychique comme des réponses à des stimulus, et dénie toute possibilité d’accéder aux mécanismes de la conscience, à la différence de l’empathie et des théories de l’esprit qui s’ensuivront (Duval et al. 2011).
- 6 Voir notamment les travaux de Philippe 1997, Bergounioux 2004, Rabatel 2001, 2026c, Rabatel & Masi (...)
7Ces théories opposées ont exercé leur influence sur les pratiques artistiques, plus circonscrites pour le behaviorisme, plus durable pour la théorie de l’esprit en raison de la plasticité avec laquelle les esthétiques représentant la vie intérieure, en appui sur l’empathie et les phénomènes de point de vue, se sont montrées capables de réinterpréter en termes subjectifs des manifestations comportementales. D’un côté, donc, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, puis au cours du XXe siècle, jusqu’à nos jours, les romanciers accordent une grande attention à la représentation esthétique de la vie de l’esprit. Ils explorent la parole intérieure et ses liens avec la pensée ou des perceptions prégnantes6 ; racontent d’après le point de vue d’un personnage central ; confrontent ces points de vue chez deux protagonistes, voire chez tous les personnages secondaires ; font entendre le poids du PDV du narrateur sur ses personnages, son ironie, sa supériorité cognitive, sa subjectivité. D’un autre côté, sous l’influence des travaux behavioristes, les romanciers ou des cinéastes (cf. Steinbeck, Faulkner, Dos Passos, Hammett, Chandler, films noirs associés aux hard-boiled, cinéma-vérité, néoréalisme), montrent des comportements, des actions, sans faire accéder spectateur ou lecteur à l’intériorité psychologique des personnages, en privilégiant une caméra dite « objective » ou une narration sans narrateur représenté, avec la technique du showing, ce qui a pu entraîner l’illusion que ces moyens d’expression témoigneraient objectivement (Rabatel 2023a).
- 7 Le terme n’a pas le même sens que ci-dessus, d’autant que le narrateur est souvent doté d’un savoir (...)
- 8 Voir les deux derniers chapitres de Rabatel 1997/2023.
8Ces représentations antagonistes du point de vue ont nourri des travaux de critique littéraire et de narratologie (Pouillon 1946 ; Magny 1948) qui ont plaidé en faveur d’une vision « par derrière », reposant sur le savoir borné d’un sujet aux compétences limitées (ce qui est recevable) et en ont tiré la thèse beaucoup plus discutable d’une vision « externe » objective, conforme à leur refus de toute psychologie subjectiviste. Dans le domaine anglo-saxon, en dépit de la prégnance du behaviorisme, les théorisations narratologiques du point de vue (Rimmon-Kenan 1983) n’iront pas jusqu’à défendre la thèse d’une vision externe objective, au savoir limité, borné à ce qui est vu, montré, elles adoptent majoritairement une approche binaire, avec un point de vue externe (le point de vue du narrateur extérieur à l’histoire7 (que ce dernier fasse preuve d’un savoir supérieur ou égal à celui de ses personnages), ou des points de vue internes, ceux des personnages (que ces derniers fassent preuve d’une intense réflexion sur leurs expériences, dénotant des capacités d’analyse aiguës, ou qu’ils témoignent de compétences beaucoup plus limitées dans leur confrontation avec un monde qui leur échappe). En France, l’approche d’inspiration structuraliste de Genette (1972) repose sur une tripartition, avec les focalisations zéro, interne et externe (FZ, FI, FE), dont Bal (1979) et Rabatel (2023a) ont mis en relief les faiblesses : définitions contradictoires de la FZ (i : absence de focalisation ; ii : point de vue du narrateur ; iii : omniscience) ; inconsistance d’un foyer (± équivalent à la source d’un PDV ou d’une focalisation) propre à la FE et confusion entre le foyer et la forme d’expression ; conception réductionniste et essentialiste du point de vue à un volume de savoir décroissant, de la FZ vers la FE, en lien avec des préjugés ontologiques sur l’omniscience des créateurs et les limites du savoir humain, réduit au seul point de vue perceptif fixe d’un individu isolé, incapable de mouvement, alors que les sujets peuvent multiplier les enseignements tirés de leurs prises multiples et les enrichir de ceux qui circulent dans l’encyclopédie de leur époque8. Baroni (2021 ; 2023) essaie de concilier les apports de Genette et de Rabatel, en distinguant focalisation (définie par le volume variable d’information) et point de vue (défini par des degrés de subjectivité référés à des sources variées). Or, il est impossible, sur le plan linguistique du moins, de dissocier le savoir de la subjectivité, celle-ci englobant celui-là – comme le montre l’expression des modalités ; impossible aussi de séparer empathie cognitive et relationnelle/subjective, sur les plans phénoménologique et psychologique. Une théorisation linguistique solide permet en revanche d’aborder la complexité à partir d’une hypothèse unique englobante, en articulant marques formelles et interprétation.
- 9 Monologal (vs dialogal) : un locuteur (vs plusieurs) ; monologique (vs dialogique) : un seul PDV (v (...)
9Un PDV, dans un cadre monologal/monologique9, correspond à tout segment qui représente un quelconque objet du discours (ou cible C), de façon à ce qu’un récepteur trouve son référent (dans le monde), comprenne sa signification (dans le langage) et, surtout, dégage les intentions communicatives de l’auteur (ou source S du PDV) à propos de C en s’appuyant sur les actes de langage et les modalités explicites ou implicites associés audit segment (Bally 1965 : 36 ; Strawson 1970). La référenciation est biface, « objectivante » quant à la dénotation, subjectivante quant à la représentation modalisée de l’objet. Ce PDV de S sur C peut être cognitif, émotionnel, axiologique, plus ou moins expressif, ou reposer sur une combinaison de ces caractéristiques, dont la liste est ouverte ; il conjoint des marques de l’énonciation, mais aussi, et surtout, un travail de référenciation de C, dont l’analyse permet d’inférer une image de S, même quand cette dernière est discrète. La complication est maximale dans un cadre dialogique confrontant des PDV lorsque S1 représente le PDV de S2 sans lui donner la parole (cf. Ducrot 1980 ; 1984). La compréhension de ces mécanismes implique de recourir à la distinction entre locuteur et énonciateur.
- 10 Je mets le préfixe inter entre parenthèses, pour faire entendre que la parole du locuteur a une dim (...)
- 11 Je distingue les positionnements des énonciateurs, qui ne concernent que le jeu des positionnements (...)
10Le locuteur (L) est défini comme l’instance produisant les énoncés primaires (L1) ou secondaires (l2), dans les discours rapportés/représentés. L, loin d’être une instance abstraite des opérations énonciatives, peut être incarné dans un sujet parlant individuel – avec ses dimensions prosodiques, multimodales, (inter)actionnelles10 –, dans un collectif ou une institution, dépositaires chacun d’une histoire (Rabatel 2012a ; 2017 : 44), si on considère les énoncés qu’il profère non seulement sous leur dimension vériconditionnelle, mais aussi en prenant au sérieux l’image de L qui se dégage de ses PDV. Quant à l’énonciateur (E1), c’est le support projectif – abstrait ou incarné, dans tous les cas modalisé – des PDV, dont les choix de référenciation donnent accès à ses représentations cognitives, idéologiques, ses manifestations émotionnelles, son positionnement11. Lorsque L1 formule ses propres PDV, qu’il prend en charge (v. infra), il est en syncrétisme avec E1. En revanche, lorsque L1/E1 rapporte des propos (et le PDV) d’un locuteur/énonciateur second (l2/e2) ou qu’il imagine par déplacement empathique (Berthoz et Jorland 2004) le PDV sans parole d’un énonciateur second (e2), sans préciser ce qu’il pense de ces propos ou de ces visions, il y a une disjonction entre L1 et E1, puisqu’il donne la parole à l2, ou puisqu’il nous fait voir, ressentir le PDV de e2, sans lui donner la parole ni préciser son propre PDV. La disjonction concerne aussi e2, support de PDV, bien qu’il ne soit pas locuteur.
(1) Arrivé à Orléans, il s’agissait de passer la Loire.
Entrer dans la zone libre était impossible. Roger irait à pied. Cap au sud, il finirait par rencontrer le fleuve. S’il le fallait, il nagerait. En attendant, il marcha. L’Orléanais est un pays de blé. À droite, à gauche de la route, jusqu’au fond de l’horizon, empli de piaillements d’oiseaux. Tout s’était bien passé en quittant le train, il avait sauté dans le ballast lors d’un ralentissement, un peu avant la gare. Il s’éloigna de la ville. Une borne indiquait : « La Loire, 2km ». Il suffirait de se planquer dans le fossé quand viendrait une rare automobile. Une patrouille allemande. Et puis un homme à vélo apparut au loin. Roger avait le soleil dans les yeux et ne vit qu’une silhouette. Ils allaient l’un vers l’autre. Quand il comprit que l’homme portait un uniforme, il était un peu tard pour se carapater. Il continua à marcher, la peur au ventre. C’était un gendarme. À 10 mètres, l’homme mit pied à terre et le fixa sévèrement. C’était foutu. Roger pensa courir. Mais il aurait pourri le costume, et ça, il ne le voulait pas. Il avait promis à la mère de Raymond de le lui renvoyer, avec un jambon, pourquoi pas, une fois rentré. C’était foutu. Il allait retourner au stalag. Il en aurait pleuré. Le gendarme plissa les yeux.
« Je suis… je suis… »
Pas un mot vaillant ne sortait de sa bouche. Et l’homme l’observait toujours en baissant la tête. Le gendarme renifla et se racla la gorge. Il dit, d’une voix éteinte :
« Le sentier, au prochain hameau sur ta gauche. Là, tu quittes la route. Tu marches jusqu’à la maison au bord de l’eau. Deux kilomètres. Il y a le père. La fille te fera passer. » (Régis Franc, 2023, Je vais bien, Paris, Presses de la Cité : 53-54)
Dans l’exemple (1), la source est L1/E1, c’est-à-dire le locuteur à l’origine du récit, et la cible, un dénommé Roger – un soldat cherchant à fuir l’ennemi et à passer à zone libre durant la Deuxième Guerre mondiale – ainsi qu’un gendarme. C’est la référenciation « objective » de la situation, que tout lecteur doit se représenter. Cela dit, la scène représentée ne se limite pas à ces données objectives. Roger n’est pas vraiment locuteur, sauf dans un discours direct bien incomplet, « Je suis… je suis… ». Pour le reste, les autres énoncés dans lesquels le lecteur accède aux pensées de Roger sont des discours indirects libres (DIL), reproduits dans l’exemple avec des italiques. Ces DIL, la répétition des conclusions (« c’était foutu ») expriment bien le PDV désespéré de Roger : c’est lui qui en est l’énonciateur (ou encore le support modal), et en ce sens, ils pourraient être transposés en première personne : « il s’agit de passer la Loire ; cap au sud, je finirai bien par rencontrer le fleuve. S’il le faut, je nagerai », etc. Mais ils sont reformulés par L1/E1, d’où la présence du nom propre de Roger, de la troisième personne. En somme, Roger est dans une situation complexe : il est vu (par le narrateur, L1/E1) et dans le même temps, il est pensant, et même, voyant, sujet actif de perceptions qui lui sont propres et des modalités qui leur sont associées, en dépit d’absence d’ancrage déictique (voir les PDV représentés en 3.1.3.2).
(2) Parmi les jeunes gens dont j’attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tombaient plus volontiers que sur les autres.
J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.
Apparemment que l’amour, la première fois qu’on en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable.
Ce jeune homme, à son tour, m’examinait d’une façon toute différente de celle des autres ; elle était plus modeste, et pourtant plus attentive : il y avait quelque chose de plus sérieux qui se passait entre lui et moi. Les autres applaudissaient ouvertement à mes charmes, il me semblait que celui-ci les sentait ; du moins je soupçonnais quelquefois, mais si confusément, que je n’aurais pu dire ce que je pensais de lui, non plus que ce que je pensais de moi.
Tout ce que je sais, c’est que ses regards m’embarrassaient, que j’hésitais de les lui rendre, et que je les lui rendais toujours ; que je ne voulais pas qu’il me vît y répondre, et que je n’étais pas fâchée qu’il l’eût vu. (Marivaux La vie de Marianne, Classiques Garnier : 63s)
Dans l’exemple (2), un récit en première personne avec ancrage déictique, le personnage principal, Marianne, raconte ses propres aventures. Elle est à la fois la source et la cible, encore que la cible ne se limite pas à sa personne, mais intègre aussi Valville. Les fragments en italiques sont cependant ambigus, car on se demande légitimement si la compréhension de la comédie de la séduction est imputable au personnage, au moment où il vit la scène ou à la narratrice qui la raconte avec un décalage temporel et cognitif enrichi par l’expérience. En sorte qu’il est légitime de se demander si la comédie jouée est d’emblée pleinement consciente chez le personnage ou si cette lecture est plutôt celle de la femme mûre qu’est la narratrice. Cette ambiguïté ne concerne pas que la narratrice, puisqu’elle se demande si Valville est dans l’innocence et la vérité du coup de foudre ou dans la rouerie de la séduction qui feint le coup de foudre timoré, comme si c’était sa première fois (gras).
On notera que l’exemple (1), présenté comme un récit hétérodiégétique – il en comporte en effet toutes les caractéristiques – appartient en réalité à un récit plus vaste, homodiégétique, comme l’indique d’ailleurs le titre de l’ouvrage, Je vais bien. Le narrateur y raconte sa relation complexe à son père. Mais dès qu’il s’agit d’imaginer la vie de ce dernier, le récit prend la forme d’un récit en troisième personne semblable aux romans balzaciens, flaubertiens ou zoliens. Sous l’angle de la problématique des PDV, un récit hétérodiégétique ne diffère guère d’un récit homodiégétique. La seule différence, c’est que dans les récits hétérodiégétiques, le narrateur anonyme se met à la place de personnages qui sont des troisièmes personnes (sauf lorsqu’elles s’expriment en première personne dans des PDV assertés), tandis que dans les récits homodiégétiques, le « je » narrateur peut soit « entrer en dialogue » avec lui-même – un autre de soi, situé dans d’autres temporalités, espaces, situations, cadres mentaux –, soit s’adresser à un (ou plusieurs) autre(s) que soi, par déplacement empathique en troisième personne, en adoptant leurs PDV par le biais de PDV embryonnaires, représentés ou assertés12 – s’il leur donne la parole. C’est le cas du narrateur de (1) empathisant avec son père.
- 13 S’appuyer sur la narratologie transmédiale pour argumenter en faveur du narrateur optionnel (Patron (...)
- 14 La figure d’auteur renvoie à l’implied author de Booth 1961, ou à l’auteur au sens poïétique (Dälle (...)
En (2) comme en (1), il faut distinguer, sur un plan extradiégétique, l’état civil de la personne (Pierre Carlet), son statut d’écrivain (Marivaux), et, sur un plan intradiégétique, les fonctions de narratrice (Marianne âgée) et de personnage (Marianne jeune). Quant à la figure d’auteur intratextuelle qui émerge de l’ensemble de La Vie de Marianne, elle renvoie de façon complexe à la narratrice, à l’écrivain. Dans les deux exemples ci-dessus, j’ai laissé de côté la question de savoir si ce locuteur/énonciateur premier qui raconte peut être dit un narrateur seulement s’il est homodiégétique et si, dans le cas des récits en troisième personne, il n’y aurait pas de narrateur, mais seulement un auteur, selon la thèse de la narration optionnelle (Patron 2006 : 270 ; Patron 2022 : 11, entre autres). Je reviendrai ultérieurement sur ces débats, mais il est difficile d’éviter totalement la discussion. La thèse du narrateur optionnel souffre d’une faiblesse radicale en présentant une conception sommaire de l’auteur, comme si les textes correspondaient à un vouloir dire transparent de ce dernier. Or, il y a des schizes principielles, plus ou moins accusées selon les cas, entre le sujet de l’état civil et l’auteur/écrivain – à preuve l’existence des pseudonymes, des différentes manières d’un auteur – ; entre ce que l’auteur veut dire ou écrit et ce que son texte signifie. Ces distinctions s’imposent dans le cas des textes anonymes ou collectifs, en diachronie (par exemple les textes mythologiques, religieux), ou en synchronie (documents médiatiques ou institutionnels). Il ne viendrait à l’idée de personne de dire qu’il n’y a un locuteur que lorsqu’il dit je, et qu’il n’y en aurait pas quand ce dernier profère des énoncés en troisième personne (énonciation de type récit, selon Benveniste, ou encore énonciation théorique). Un récit verbal en troisième personne repose sur une voix qui assume toutes les fonctions de régie narrative à la différence de ce qui se passe au théâtre, dans les BD ou les films où, par définition, cette instance médiatrice est absente – en dépit de ce qu’en disent de nombreux spécialistes (Patron 2022 : 11)13. C’est pourquoi, même si la voix narratoriale en troisième personne (grammaticale) est une instance d’énonciation abstraite (au sens où elle n’est pas incarnée dans un personnage), ses choix de référenciation permettent néanmoins d’imaginer ce que sont sa vision du monde, ses valeurs, qui peuvent être sexuées ou non. Cette réalité fondamentale n’est pas contradictoire avec l’existence d’un auteur, par-dessus les instances narratoriales. Pour ma part, je préfère parler de figure d’auteur, parce que cette image est le résultat d’un travail de figuration (et de reconfigurations incessantes) du locuteur/énonciateur premier intratextuel. Ce travail ne se réduit pas à l’éthos, comme le prétend Patron (2022 : 121), il englobe l’idiolecte, le style (voir la troisième partie de Rabatel 2021), sans se réduire à ces composantes centrées sur l’énonciateur, puisqu’il inclut la façon dont il construit les objets du discours, et, en l’occurrence, l’univers représenté, fictionnel ou non (Rabatel 2024a)14. La vaine querelle du narrateur optionnel appauvrit l’analyse de la figure d’auteur qui se dégage de tout texte (que ce soit une narration, une argumentation, une description, une injonction ou une explication) et nuit à l’analyse des consonances ou dissonances de la figure d’auteur interne au texte avec les déclarations (externes au texte) de l’écrivain (auteur au sens biographique) sur ses productions ou encore avec son comportement dans la vie en tant que la personne privée peut éclairer ses productions ; elle nous ramène en arrière, au temps des réductionnismes des approches exclusivement internes ou externes ou d’une conception sommaire de la responsabilité énonciative des auteurs.
11Les observables du PDV sont aussi innombrables que les marques d’énonciation et de référenciation. On peut les classer selon les opérations linguistiques modelant les discours, puis selon les opérandes, les marques relevant de ces opérations. Celles-ci concernent essentiellement les opérations d’ancrage déictique ou de débrayage anaphorique, de nomination, de qualification, de quantification, de modalisation, de repérages temporels et aspectuels, de connexion logique, d’ordre des mots aux niveaux micro- et macro-linguistique, de mise en relief, de progression thématique, de figuralité, de planification et de composition de l’ensemble du texte et de ses parties, sous leurs dimensions signifiante et signifiée. Les opérandes concernent toutes les parties du discours, comme le montre la diversité des marques entrant dans l’expression de la modalité et de la modalisation, celles qui expriment la subjectivité en dehors de l’appareil formel de l’énonciation. C’est dire que les observables traversent « tous les paliers de la description linguistique » (Rastier 2015 : 99 ; Rabatel 2017 : 51-57).
12Le logos étant souvent polysémique, voire ambigu, les PDV ne reposent pas seulement sur les significations portées par le lexique et la syntaxe (qui sont loin d’être biunivoques). Ils sont aussi indiqués par des indices en cours de grammaticalisation ou de pragmaticalisation. Cela explique que les récepteurs doivent recourir à un ensemble de mécanismes inférentiels pour combler les ellipses du discours, désambiguïser ou, dans d’autres cas, déployer des significations multiples, compatibles entre elles (cumulatives), susceptibles de rendre compte de la complexité intrinsèque de C ou de la complexité extrinsèque (selon les différences de PDV des S sur C).
- 15 Il s’ensuit qu’une analyse sémio-linguistique et discursive des PDV (Rabatel 2023b ; 2023c ; 2020 ; (...)
13Le processus interprétatif inférentiel repose d’abord sur l’explicitation des valeurs modales et des actes de discours sous-jacents à la référenciation, préalable à leur interprétation, puis sur leurs mises en relation, selon la nature potentiellement cumulative des PDV en confrontation ou leur nature substitutive (Rabatel 2021 : 63-65). Si l’extraction et l’interprétation de ces données sont relativement faciles dans un énoncé, elles sont plus délicates dans un texte d’ampleur. Dans tous les cas, il faut privilégier la cooccurrence des marques et indices, autour des valeurs modales et actes de discours, ainsi que leur visée ou leur dimension argumentatives, suscitant des effets-PDV chez les récepteurs15. On aura compris, j’espère, que, en mettant l’accent sur la dialectique entre les instructions du texte et le travail élaboratif des récepteurs, la co-construction du sens que j’ai en vue prend en compte les enjeux des textes, dans leur situation de production et dans les diverses situations de réception, tant il est vrai que les attentes des lecteurs et les questions qu’ils posent aux textes en dépendent.
- 16 Les dénominations sujet modal, centre modal, support modal sont globalement équivalentes, en ce sen (...)
- 17 Les fragments entre deux slashs indiquent des extractions/reconstructions hypothétiques de PDV (Rab (...)
Ainsi, en (1), Roger est un sujet modal16 : il veut traverser la Loire, et la vue du gendarme, qu’il assimile par un réflexe bien compréhensible au régime de Vichy, lui fait craindre de ne pas pouvoir réaliser son projet. Ces deux modalités subjectives sont éprouvées (ou censées l’être) par le personnage, cet être de papier, mais en aucun cas par L1/E1, qui n’éprouve ni désir ni crainte : tout au plus les met-il en scène pour mieux les faire partager au lecteur. De plus, ces pensées comprennent des actes de discours sous-jacents témoignant d’une forte valeur d’engagement que le lecteur peut et doit restituer, s’il veut bien comprendre les enjeux de ce qui est raconté par L1/E1, mais du point de vue de e2, Roger : /Je dois passer la Loire/17, /Je devrai nager/, /Il n’est pas question que je bousille le costume, je me suis engagé à le rendre/, /C’est foutu, il va m’arrêter/. En (2), toute l’ambiguïté interne au texte consiste dans le fait que le texte alimente sans jamais trancher deux thèses différentes, celle d’une conscience de la « coquetterie » dès le plus jeune âge de Marianne ou d’une conscience progressive de ce jeu à la lumière de l’expérience. Il s’ensuit que les modalités que l’on peut imputer à la Marianne narratrice d’âge mûr relèvent de l’aléthique (elle raconte ce qui est vrai), tandis que les modalités imputables à la jeune Marianne experte d’emblée en coquetterie relèvent de modalités volitives/désidératives et déontiques, en vertu de quoi elle doit masquer ses désirs pour mieux les satisfaire sans mettre en danger sa réputation. Quant aux actes de discours sous-jacents au récit, ils correspondent dans le premier cas à/Je raconte en toute vérité les ressorts universels de la coquetterie/et, dans le second,/Je raconte ce que j’ai cru devoir faire pour vivre l’amour sans passer pour une coquette/. Cette hypothèse peut paraître forcée, elle est pourtant confirmée quelques pages plus loin, comme le montre l’exemple (3). C’est la meilleure preuve qu’il s’agit là d’une représentation d’une séduction/communication amoureuse symétrique sans parole, comme l’explicite la narratrice : « nous en étions lui et moi à ce muet entretien de nos cœurs ». La comédie de la pudeur dans la séduction est sensible chez Marianne – qui s’exonère de la responsabilité de montrer son joli pied (objet sexuel survalorisé dans la littérature du XVIIIe siècle) en invoquant l’injonction du médecin (italiques) – comme chez Valville (gras), si l’on en croit les observations de la jeune Marianne, qui n’est pas dupe du jeu du jeune homme, sans vouloir le montrer. Reste qu’il y a un fossé entre « sentir d’instinct » et « savoir » et que Marianne (jeune ou âgée ?) manifeste un art consommé de rejeter la responsabilité sur les autres (le médecin, la situation), comme le confirme la valeur énonciative causale des deux « puisque », qui, à la différence des causes alléguées avec « parce que », exonèrent le locuteur de la responsabilité de la cause en la rejetant sur l’autre… Mais la question est entière de savoir si les « puisque » sont pris en charge par la jeune femme ou la narratrice expérimentée (voir infra, 3.2.1).
(3) Nous en étions, lui et moi, à ce muet entretien de nos cœurs, quand nous vîmes entrer le chirurgien, qui, sur le récit que lui fit Valville de mon accident, débuta par dire qu’il fallait voir mon pied.
À cette proposition, je rougis d’abord par un sentiment de pudeur ; et puis, en rougissant pourtant, je songeai que j’avais le plus joli petit pied du monde ; que Valville allait le voir ; que ce ne serait point de ma faute, puisque la nécessité voulait que je le montrasse devant lui. Ce qui était une bonne fortune pour moi, bonne fortune honnête et faite à souhait, car on croyait qu’elle me faisait de la peine : on tâchait de m’y résoudre, et j’allais en avoir le profit immodeste, en conservant tout le mérite de la modestie, puisqu’il me venait d’une aventure dont j’étais innocente. C’était ma chute qui avait tort.
[…]
Je fis quelques difficultés de le montrer, et je ne voulais ôter que le soulier ; mais ce n’était pas assez. Il faut absolument que je voie le mal, disait le chirurgien, qui y allait tout uniment ; je ne saurais rien dire sans cela […]
Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui l’examine et qui le tâte. Le bon homme, pour mieux juger du mal, se baissait beaucoup, parce qu’il était vieux, et Valville en conformité de geste, prenait insensiblement la même attitude, et se baissait beaucoup aussi, parce qu’il était jeune ; car il ne connaissait rien à mon mal, mais il se connaissait à mon pied, et m’en paraissait aussi content que je l’avais espéré.
Pour moi, je ne disais mot, et ne donnais aucun signe des observations clandestines que je faisais sur lui ; il n’aurait pas été modeste de paraître soupçonner l’attrait qui l’attirait, et d’ailleurs j’aurais tout gâté si je lui avais laissé apercevoir que je comprenais ses petites façons : et cela m’aurait obligé moi-même d’en faire davantage, et peut-être aurait-il rougi des siennes ; car le cœur est bizarre, il y a des moments où il est confus et choqué d’être pris sur le fait quand il se cache ; cela l’humilie. Et ce que je dis là, je le sentais d’instinct. (Marivaux, La vie de Marianne Classiques Garnier : 67-68)
En somme, dans les exemples ci-dessus, l’ambivalence de la narration explique qu’on puisse en faire une lecture à double portée : sous son versant objectif (ou censément tel), la narration raconte ce qui est (ou il est demandé au lecteur de croire que les choses sont fidèles à la réalité) en parlant des personnages ; sous son versant subjectif, le narrateur (en première ou en troisième personne) raconte en se mettant empathiquement au plus près du vécu des personnages (Roger, le gendarme, la jeune Marianne). Sur un plan méthodologique, il est crucial de rassembler des marques et indices qui cooccurrent en les rapportant aux sources (L1/E1 ou des locuteurs/énonciateurs seconds) ou aux supports (énonciateurs seconds non locuteurs) et en expliquant en quel sens ils participent, via l’expression des modalités et actes de discours sous-jacents, à la construction de leurs PDV, de leurs arrière-plans psychologique, sociologique, idéologique, etc., témoignant de l’intentionnalité de l’ensemble de leur comportement.
14Une typologisation des PDV repose sur la nature de la construction de C et sur la présence plus ou moins manifeste de S. Le sémantisme des PDV porte sur tous les domaines de signification, même si, dans les récits, les contenus privilégiés visent la caractérisation « objective » et subjective des personnages, des lieux et des événements.
15- Le cas le plus aisément reconnaissable concerne la référenciation de C à travers des jugements explicites de S (PDV assertés). Dans le cadre des récits, si S correspond à L1/E1, on parlera de PDV asserté du narrateur ; si S renvoie à des paroles rapportées/représentées de l2/e2, il s’agit de PDV assertés du personnage.
- 18 Nommés encore PDV racontés, dans mes premiers travaux, dénomination abandonnée depuis pour ne pas d (...)
- 19 Le tiroir prototypique du premier plan est le passé simple (ou le passé composé), celui du deuxième (...)
- 20 Ces types de PDV ne sont pas propres au récit et se retrouvent dans toutes les séquences textuelles (...)
16- Plus difficiles à repérer sont les cas où la référenciation de C est effectuée sans commentaires explicites : soit ce qui est raconté, décrit, est présenté globalement, synthétiquement, à travers des formes verbales de premier plan (PDV embryonnaires18). Soit ce qui est raconté, décrit, est présenté analytiquement, à travers des formes verbales de second plan19 détaillant la saisie globale de C, selon des relations de type partie-tout (PDV représentés) (Rabatel 2023b : 30-59). Comme dans le premier cas, on distinguera des PDV embryonnaires du narrateur ou du personnage, et de même des PDV représentés du narrateur ou des personnages20.
- 21 En réalité, il y a encore plus de PDV, car les personnages peuvent en avoir plusieurs et il existe (...)
17Avant d’illustrer ces différentes situations, il est bon d’avoir en tête que, les PDV des personnages étant toujours construits par les choix du narrateur, il y a des superpositions de PDV : je n’évoque pas ici le fait qu’il y a dans un texte autant de PDV que de personnages21, mais celui, instanciel, selon lequel tout PDV des personnages est toujours sous le regard du PDV du narrateur qui le représente.
- 22 J’ai sélectionné des exemples permettant d’illustrer la plupart des concepts mis à contribution, ma (...)
Les PDV embryonnaires (italiques), représentés (droit), et assertés (gras) de (1a) se répartissent comme suit22 :
(1a) Arrivé à Orléans, il s’agissait de passer la Loire.
- 23 En principe, la distinction entre PDV embryonnaire et représenté repose sur l’opposition aspectuell (...)
Entrer dans la zone libre était impossible. Roger irait à pied. Cap au sud, il finirait par rencontrer le fleuve. S’il le fallait, il nagerait. En attendant, il marcha. L’Orléanais est un pays de blé. À droite, à gauche de la route, jusqu’au fond de l’horizon, empli de piaillements d’oiseaux. Tout s’était bien passé en quittant le train, il avait sauté dans le ballast lors d’un ralentissement, un peu avant la gare. Il s’éloigna de la ville. Une borne indiquait : « La Loire, 2km ». Il suffirait de se planquer dans le fossé quand viendrait une rare automobile. Une patrouille allemande. Et puis un homme à vélo apparut au loin. Roger avait le soleil dans les yeux et ne vit qu’une silhouette. Ils allaient l’un vers l’autre. Quand il comprit que l’homme portait un uniforme, il était un peu tard pour se carapater23. Il continua à marcher, la peur au ventre. C’était un gendarme. À 10 mètres, l’homme mit pied à terre et le fixa sévèrement. C’était foutu. Roger pensa courir. Mais il aurait pourri le costume, et ça, il ne le voulait pas. Il avait promis à la mère de Raymond de le lui renvoyer, avec un jambon, pourquoi pas, une fois rentré. C’était foutu. Il allait retourner au stalag. Il en aurait pleuré. Le gendarme plissa les yeux.
« Je suis… je suis… »
Pas un mot vaillant ne sortait de sa bouche. Et l’homme l’observait toujours en baissant la tête. Le gendarme renifla et se racla la gorge. Il dit, d’une voix éteinte :
« Le sentier, au prochain hameau sur ta gauche. Là, tu quittes la route. Tu marches jusqu’à la maison au bord de l’eau. Deux kilomètres. Il y a le père. La fille te fera passer. » (Régis Franc, 2023, Je vais bien, Paris, Presses de la Cité : 53-54)
Les trois types de PDV sont massivement ceux de Roger, sauf dans la fin de l’extrait, où ils coréfèrent aux PDV du gendarme (enchâssant des PDV de Roger). Le critère permettant de distinguer des PDV assertés au DIL et des PDV représentés perceptuels repose sur la présence de pensées (« Roger irait à pied »), voire de paroles présupposées (« il avait promis ») dans les DIL considérés comme PDV assertés ; à défaut, il y a perception « pure » (« À droite, à gauche de la route, jusqu’au fond de l’horizon, empli de piaillements d’oiseaux »), et donc PDV représentés. Le critère étant poreux, les deux interprétations sont possibles et ne produisent pas les mêmes effets : les PDV représentés donnent l’impression d’être davantage intériorisés que les PDV assertés, plus réflexifs, à la subjectivité cognitive plus affirmée, comme le montre la note 31.
Dans les exemples (2a) et (3a), les différentes formes de PDV se répartissent comme suit :
(2a) Parmi les jeunes gens dont j’attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tombaient plus volontiers que sur les autres.
J’aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j’y trouvais ; j’étais coquette pour les autres, et je ne l’étais pas pour lui ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder.
Apparemment que l’amour, la première fois qu’on en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d’aimer interrompt le soin d’être aimable.
Ce jeune homme, à son tour, m’examinait d’une façon toute différente de celle des autres ; elle était plus modeste, et pourtant plus attentive : il y avait quelque chose de plus sérieux qui se passait entre lui et moi. Les autres applaudissaient ouvertement à mes charmes, il me semblait que celui-ci les sentait ; du moins je soupçonnais quelquefois, mais si confusément, que je n’aurais pu dire ce que je pensais de lui, non plus que ce que le pensais de moi.
Tout ce que je sais, c’est que ses regards m’embarrassaient, que j’hésitais de les lui rendre, et que je les lui rendais toujours ; que je ne voulais pas qu’il me vît y répondre, et que je n’étais pas fâchée qu’il l’eût vu. (Marivaux La vie de Marianne Classiques Garnier : 63s)
(3a) Nous en étions, lui et moi, à ce muet entretien de nos cœurs, quand nous vîmes entrer le chirurgien, qui, sur le récit que lui fit Valville de mon accident, débuta par dire qu’il fallait voir mon pied.
À cette proposition, je rougis d’abord par un sentiment de pudeur ; et puis, en rougissant pourtant, je songeai que j’avais le plus joli petit pied du monde ; que Valville allait le voir ; que ce ne serait point de ma faute, puisque la nécessité voulait que je le montrasse devant lui. Ce qui était une bonne fortune pour moi, bonne fortune honnête et faite à souhait, car on croyait qu’elle me faisait de la peine : on tâchait de m’y résoudre, et j’allais en avoir le profit immodeste, en conservant tout le mérite de la modestie, puisqu’il me venait d’une aventure dont j’étais innocente. C’était ma chute qui avait tort.
[…]
Je fis quelques difficultés de le montrer, et je ne voulais ôter que le soulier ; mais ce n’était pas assez. Il faut absolument que je voie le mal, disait le chirurgien, qui y allait tout uniment ; je ne saurais rien dire sans cela […]
Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui l’examine et qui le tâte. Le bon homme, pour mieux juger du mal, se baissait beaucoup, parce qu’il était vieux, et Valville en conformité de geste, prenait insensiblement la même attitude, et se baissait beaucoup aussi, parce qu’il était jeune ; car il ne connaissait rien à mon mal, mais il se connaissait à mon pied, et m’en paraissait aussi content que je l’avais espéré.
Pour moi, je ne disais mot, et ne donnais aucun signe des observations clandestines que je faisais sur lui ; il n’aurait pas été modeste de paraître soupçonner l’attrait qui l’attirait, et d’ailleurs j’aurais tout gâté si je lui avais laissé apercevoir que je comprenais ses petites façons : et cela m’aurait obligé moi-même d’en faire davantage, et peut-être aurait-il rougi des siennes ; car le cœur est bizarre, il y a des moments où il est confus et choqué d’être pris sur le fait quand il se cache ; cela l’humilie. Et ce que je dis là, je le sentais d’instinct. (Marivaux, La vie de Marianne Classiques Garnier : 67s)
- 24 Sur ce continuum de la préréflexivité sensorielle vers une réflexivité sensible, opinable, assertab (...)
La dimension hétérodialogique des PDV est patente dans l’exemple (1a), à travers les réactions désespérées de Roger à la vue du gendarme et celles de ce dernier (reniflement, raclements de gorge, voix éteinte) qui laissent entendre qu’il observe et imagine les raisons du trouble de Roger (qui doit craindre de ne pouvoir passer la ligne de démarcation, à la vue de son uniforme), et ajuste son propos en conséquence. La dimension autodialogique est également présente à travers les alternances de PDV embryonnaires, représentés ou assertés de Roger. Ces deux dimensions dialogiques se retrouvent en (2a) et (3a), avec les alternances autodialogiques entre PDV embryonnaires ou représentés de la jeune Marianne, et les PDV assertés dont on ne sait s’ils renvoient au personnage ou à la narratrice. Au demeurant, la question est vaine, car le récit joue sur cette ambiguïté et cette superposition de PDV, celui de la jeune étant déjà formé, mais pas aussi assuré que celui de qui a beaucoup vécu… Ces alternances de PDV provenant de la même source rendent manifeste le trajet préréflexif d’une appréhension globale et synthétique, vers des approches plus réflexives, détaillant l’objet, analysant ses propres sentiments ou pensées face à lui, puis envisageant des réactions possibles, dans l’ordre du discours ou de l’action24. Le trajet réflexif opère aussi lorsque les différents PDV émanent de sources différentes, intensifié par la multiplicité des sources de même niveau, sur lesquelles pèsent toujours les PDV du narrateur premier, comme on le voit en (2a) et (3a).
- 25 Fussent-elles en décalage avec les commentaires de l’auteur ou des lecteurs antérieurs.
18La plupart du temps, le segment d’un PDV est une prédication, avec son modus et son dictum (méso-PDV) ; le segment minimal d’un PDV est une lexie (micro-PDV) ; le segment maximal, un ensemble de PDV de taille variable, subsumable par un thème/une thèse dominants (macro-PDV). Si ces PDV, rassemblés par un récepteur en un tout cohérent, éclairent des dimensions significatives du texte25, ils se transforment en méta-PDV.
Ainsi, en (1), la lexie « uniforme » correspond-elle à un micro-PDV de Roger : derrière l’uniforme de fonctionnaire, il est possible de sous-entendre par stéréotypie, la représentation négative d’un agent servile de l’état (les fonctionnaires fonctionnent sans état d’âme), et, en l’occurrence, d’un agent servile de l’état collaborationniste de Vichy, hostile aux résistants. C’est d’ailleurs ce que confirment les craintes de Roger (« c’était foutu »), qui correspondent implicitement à son idée que le gendarme va l’arrêter. Un autre micro-PDV, en opposition avec le précédent, correspond à l’emploi inattendu du « tu » (« Là tu quittes la route. Tu marches jusqu’à la maison au bord de l’eau »), alors que le gendarme ne connaît pas Roger : il exprime ici non pas le mépris hautain de l’autorité pour le délinquant, mais la solidarité des camarades de combat, à tout le moins des complices connivents. C’est ce que confirment « la voix éteinte », le mouvement de la tête baissée : il s’agit d’un échange au terme d’une rapide et muette investigation (résistant ou non ?) et d’une stratégie pour faire entendre, par le timbre de la voix, et après un effort/une prise de risque, qu’il ne le dénoncera pas et lui donne au contraire les moyens de franchir la ligne. Les méso-PDV correspondent à des prédications, qu’il s’agisse de phrases/propositions indépendantes (« Entrer dans la zone libre était impossible »), juxtaposées (« Une borne indiquait : “La Loire, 2 km” »), coordonnées (« Le gendarme renifla et se racla la gorge »), subordonnées (« Quand il comprit que l’homme portait un uniforme, il était un peu tard pour se carapater »), averbales (« Le sentier, au prochain hameau sur la gauche. », « deux kilomètres. »). Ces derniers, dès lors qu’ils coréfèrent de façon cumulative au même support ou à la même source, forment des macro-PDV indiquant les différents PDV des deux acteurs (espoir, crainte de Roger ou précaution, aide du gendarme). Enfin, un méta-PDV consiste à dire que, malgré toutes les craintes envisageables, il est possible que de bonnes surprises se manifestent, telle la rencontre d’un gendarme sachant désobéir aux ordres iniques. Dans l’exemple (2), « jeunes gens », « coquette » orientent vers des micro-PDV négatifs, tandis que les méso-PDV s’agrègent pour alimenter deux macro-PDV distincts de Marianne, coquette naïve et innocente ou d’emblée rouée, qui peuvent s’inscrire dans un méta-PDV considérant que ces deux macro-PDV de Marianne sont complémentaires, voire indissociables, ou radicalement antagonistes.
D’un point de vue méthodologique, l’analyse de l’empan des PDV est utile dans une double optique : en invitant à distinguer des PDV selon leur empan et selon leur source/support, d’une part, à les articuler ou à les regrouper selon les sources/supports et leur organisation syntaxique (v. infra 3.1.3.4), et, enfin, selon leur visée ou leur dimension argumentative d’autre part (v. infra 3.2.3).
19Les PDV s’analysent d’abord selon un plan horizontal, syntagmatique, linéaire, dégageant i : les relations syntaxiques de coordination ou de juxtaposition de PDV d’une même source, portant sur la même cible ou sur des cibles elles-mêmes distinctes ; ii : les associations dialogales et dialogiques d’enchaînement ou d’alternance de PDV émanant de sources différentes et portant sur une même cible ou des cibles différentes.
- 26 Je vise ici la hiérarchisation syntaxique. L’emploi de syntagmatique, plus haut, appelait la prise (...)
20Sur un plan vertical, les divers PDV s’analysent syntaxiquement26 selon : (i) leurs relations de subordination, entre prédications premières et secondes ; (ii) le feuilletage de PDV explicites ou implicites (présupposés ou sous-entendus) ; (iii) le jeu entre PDV affirmé et nié, entre sens « propre » ou figuré, entre énonciations sérieuses et ludiques.
L’enchaînement syntagmatique des PDV d’une même source/support sur des cibles différentes est net en (1), avec les PDV indépendants, coordonnés ou juxtaposés portant sur les pensées de Roger associées à sa contemplation du paysage, sa recherche de la Loire, la survenue inattendue d’une personne non identifiée. Il y a progressivement, autour du gendarme cible, identifié par Roger, un enchâssement dialogique de Roger imaginant ce que le gendarme va lui faire, puis une alternance dialogale avec le PDV du gendarme, qui enchâsse d’abord dialogiquement des calculs afin de savoir à qui ce dernier a à faire et ce qu’il peut dire à cet homme. (1) présente beaucoup de phrases courtes, imitant la rapidité des mouvements de pensée qui suivent des perceptions. Aussi les cas de subordination de PDV dans des phrases complexes sont-ils rares. En revanche, ils abondent dans les exemples (2) et, surtout, dans l’exemple (3), pour rendre compte de la complexité des calculs qui accompagnent, voire anticipent des actions et analysent les comportements de Marianne ou de Valville. Ils se prêtent au jeu des observations explicites et des implicites, des affirmations et des réticences, voire des négations qui fonctionnent comme des affirmations euphémisées (à l’instar de « je n’étais pas fâchée qu’il l’eût vue » = j’étais contente), des contrastes qui posent des PDV cumulatifs (« elle était plus modeste et pourtant plus attentive » ; j’oubliais à lui plaire, et ne songeais qu’à le regarder » ; « tout ce que je sais, c’est que ses regards m’embarrassaient, que j’hésitais de les lui rendre, et que je les lui rendais toujours »).
21Les PDV s’analysent encore suivant une logique tabulaire. En effet, les PDV reposent non seulement sur des marques et indices dans un ou plusieurs énoncés contigus, mais sont aussi disséminés dans l’ensemble du texte. Dès lors, ces marques et indices à distance doivent être appariés selon une logique de réseau, en fonction (i) : de récurrences et de cooccurrences de signifiés entrant dans la construction d’une même isotopie ; (ii) : de récurrences ou de cooccurrences basées sur des similitudes ou des contrastes renforçant la motivation des signifiants ou encore sur des variations de signifiants d’ordre morphémique, lexical, syntaxique (par rapport à des patrons, des structures de planification rhétorique) invitant à des associations inédites de signifiés, à l’instar de la fonction poétique de Jakobson créant des effets de surdétermination motivant le choix des mots et de leurs appariements.
- 27 Quand on connaît les choix politiques de l’auteure, il est plus que probable qu’elle ait le même PD (...)
Cette logique tabulaire se lit à travers les répétitions et contrastes de (2) et (3), qui, sans être toujours contigus, construisent une isotopie de la séduction rusée, de la coquetterie, de la comédie de l’amour. Mais elle est beaucoup plus claire dans les divers extraits de l’exemple (4), plus particulièrement dans les exemples (4b) à (4d), qui, par leur contraste interne entre les avancées des soviétiques en certains endroits et leur surplace face aux insurgés polonais, font entendre que le surplace relève de l’intention délibérée de ne pas aider les insurgés juifs du ghetto de Varsovie, ni que les Américains ne leur viennent en aide (4d). Le contraste est d’autant plus significatif que ces fragments sont en début de chapitre, et relèvent du PDV de la narratrice seule27. Il y a là des macro-PDV susceptibles de nourrir une analyse plus globale et idéologiquement plus étayée (méta-PDV) rassemblant tous les indices alimentant cette hypothèse.
(4a) Samedi 12 août
À l’est, les insurgés de Varsovie tiennent la plus grande partie de la ville, mais manquent de tout (armes, munitions, nourriture). Des combats sanglants se poursuivent. Les troupes soviétiques ne bougent pas. Les insurgés polonais appellent les Anglais au secours. En vain. (Manotti Dominique, Le corps noir, Éditions du Seuil, 2004 : 245-246)
(4b) Samedi 19 août
À l’est, sur le front du nord, les troupes soviétiques atteignent la frontière de la Prusse-Orientale et, sur le front ukrainien, consolident leur position au sud de la Pologne. Mais sur le front central, elles ne bougent pas, pendant que les insurgés polonais poursuivent des combats sanglants et désespérés dans Varsovie. (Manotti Dominique, Le corps noir, Éditions du Seuil, 2004 : 265-266)
(4c) Mercredi 23 août
À l’est, les troupes soviétiques ont ouvert un quatrième front, en Roumanie. En trois jours d’une offensive foudroyante, ils encerclent la Vie armée germano-roumaine, et mettent 130 000 hommes hors de combat. Un coup d’État à Bucarest renverse le premier ministre pro-allemand. (Manotti Dominique, Le corps noir, Éditions du Seuil, 2004 : 272)
(4d) Vendredi 25 août
À l’est, dans Varsovie, les combats sanglants entre les troupes allemandes et les résistants polonais se poursuivent. Les Soviétiques refusent à l’aviation américaine le droit d’utiliser les aéroports soviétiques pour porter secours aux insurgés polonais. (Manotti Dominique, Le corps noir, Éditions du Seuil, 2004 : 280)
22Les sources des PDV renvoient à des entités humaines – individus, anonymes, collectifs, institutions –, voire à des cadres abstraits – d’ordre temporel, spatial, conceptuel –, faisant l’ellipse d’une entité incarnée singulière, en sorte que le PDV semble celui de n’importe qui adopterait la même position. Tous ces PDV peuvent être en première ou en troisième personne, explicites ou implicites, synthétiques ou analytiques, subjectifs ou objectivants, originaux ou doxaux – analysables sous leurs dimensions psychologiques, sociologiques, idéologiques…
D’une façon générale, méso-PDV et macro-PDV de (1) renvoient à deux supports individuels. Mais il n’est pas exclu que ces derniers fassent écho à des PDV collectifs, comme lorsqu’ils s’appuient sur des représentations stéréotypées. C’est le cas, en (1), avec les micro-PDV autour de la lexie « gendarme », renvoyant à un PDV collectif doxique, qui est de surcroît pris aussi en charge par Roger. Il en est de même pour le micro-PDV autour des « tu » : il renvoie d’abord à une représentation collective de la camaraderie et de la fraternité des frères d’armes, tout en étant pris en charge individuellement par le gendarme. En (2), les PDV individuels de Marianne ne cessent de se confronter avec des PDV collectifs anonymes concernant le comportement des jeunes femmes et des jeunes gens, afin d’échapper à un jugement de coquetterie tout en provoquant la séduction sans paraître en être responsable. Dans ces deux exemples, le dialogisme est si prégnant qu’il montre combien les comportements et pensées s’appuient sur des représentations dominantes renvoyant à un interdiscours prégnant. En (4), les PDV renvoient à des supports collectifs (des noms de peuples correspondant à un certain nombre d’armées nationales) ; ils correspondent tantôt aux Anglais, aux Américains, aux insurgés polonais ou aux Soviétiques qui décident d’agir ou de ne pas agir, de leur vitesse d’intervention.
D’un point de vue théorique et méthodologique, il est utile de croiser l’analyse ontologique des sources/supports avec la problématique dialogique, afin de résister aux illusions d’un sujet individuel maître de lui, et de prendre en compte la dimension sociale et culturelle de la construction de soi ; tout autant, il s’agit de résister aux illusions selon lesquelles les sujets n’auraient pas d’autre consistance que celle d’être le réceptacle passif ou actif de l’interdiscours et de formations sociales, sans individualité propre (Rabatel 2017 : 155-158). Le dialogisme traverse donc les supports de PDV (à travers les relations entre micro-, méso- et macro-PDV) et il joue aussi entre supports, d’un point de vue intra ou extratextuel, avec les méta-PDV.
Ce qui précède renvoie à des sources ontologiquement circonscrites, aisément repérables en raison de leur conformité avec notre encyclopédie et, surtout, grâce à l’homogénéité de leur référenciation. Mais certains genres (science-fiction, fantastique, romans noirs), voire certaines tentatives d’écriture contemporaines jouent avec les frontières ontologiques, brouillent les frontières identitaires. Dès lors, la charge du repérage ontologique sollicite plus fortement le lecteur.
23Attribuer les PDV à la source qui les assume requiert une étude des mécanismes de leur prise en charge (PEC) selon leur vérité objective, extralinguistique, ou leur vérité subjective, linguistique, en phase avec l’axiologie du locuteur. Lorsque L1/E1 se met à la place d’un énonciateur second, en troisième personne, sans lui donner la parole, il impute à e2 une quasi-PEC, présupposée, en vertu de la maxime de vérité, sauf mention contraire. L1/E1 peut ensuite marquer explicitement son accord ou son désaccord avec le PDV de e2 – ou, implicitement, sa consonance ou sa dissonance (Rabatel 2017 : 116) –, voire de s’en tenir à une simple prise en compte (ou neutralité), selon Roulet (1981).
- 28 On peut parler de quasi prise en charge, et non de prise en charge effective dans le hic et nunc de (...)
Ainsi, en (1), c’est L1/E1 qui impute à e2 (Roger) une quasi-prise en charge28 des énoncés exprimant d’abord son désir et sa confiance, puis ses craintes, sentiments que E1 rapporte sans les partager. Quant à E1, en l’absence de marques explicites d’accord, son rôle se borne à attester du fait qu’e2 adopte telle ou telle modalité, sans se positionner sur leur bien-fondé ni sur le fait qu’il les partage. En (2), la prise en charge des énoncés par Marianne est effective, mais le doute persiste sur la question de savoir si ce que raconte la narratrice et qu’elle prend en charge était déjà pris en charge (au-delà de ce qui était confusément éprouvé) par la jeune Marianne, auquel cas cette première prise en charge indiquerait un comportement intentionnel jouant délibérément la comédie de la pudeur pour mieux séduire Valville.
La problématique de la PEC est fondamentale dans l’analyse des PDV et dans la mise en ordre des relations intra- et interdialogiques. Elle l’est aussi du point de vue de leurs répercussions, dans l’ordre intratextuel de l’action, ou dans l’ordre extratextuel de l’interprétation des récepteurs. Sur le plan méthodologique, il convient d’abord de distinguer les manifestations de PEC selon qu’elles émanent d’une source (première ou seconde), ou d’un support, auquel cas la PEC est une quasi-PEC imputée empathiquement par L1/E1 à e2. Il convient ensuite de distinguer la position (le PDV) qu’adopte L1/E1 à l’égard du PDV de l2/e2 ou de e2. Cette position relève soit de l’accord ou du désaccord explicitement dits ou encore de la prise en compte « neutre »), soit d’un accord ou d’un désaccord subliminal, implicite (Rabatel 2017 : 87-122). Ces diverses manifestations de niveaux instanciels différents et de formes différentes gagnent à être analysées en tenant compte des situations, des genres. Ainsi, une situation avec une relation verticale dissymétrique entre sujets incite à des stratégies implicites, d’autres situations, institutionnelles, requièrent dans certains cas une certaine neutralité favorisant consonnance ou dissonance, et, dans d’autres cas, l’engagement explicite des locuteurs dans leurs prises de parole, comme dans les témoignages. De même en fonction des genres (littéraires ou non).
24Au niveau du texte, la problématique de la PEC cède la place à celle de la responsabilité énonciative : E1 est responsable de tous ses choix (sélection des informations, planification, façon dont il représente les événements, y compris les événements de parole), sans nécessairement prendre en charge tous les PDV des autres (Ibid. : 116-122).
Les exemples (4a) à (4 d) illustrent bien la responsabilité énonciative de la narratrice (et de l’auteure), en mettant en relief des données invitant à conclure à la volonté implicite, mais délibérée des Soviétiques de ne pas bouger pour hâter sciemment la défaite des insurgés.
Cette question a des retombées interprétatives et sociales déterminantes. La responsabilité énonciative n’implique pas que l’auteur prenne en charge tous les PDV contenus dans ses textes, notamment les PDV répréhensibles (ou simplement discutables) au regard de la morale, de la foi, de la politique, ni même des énoncés gnomiques ou stéréotypiques qu’il est abusif d’attribuer automatiquement à des « intrusions d’auteur » – contrairement à la lecture automatique qu’en font Banfield ou Patron 2022 : 19-20 – car les personnages comme les narrateurs peuvent formuler de tels énoncés et les prendre en charge, sans que l’auteur ne les partage (Rabatel 2020 : 613-632), comme le font la plupart des humoristes (voir aussi l’exemple de Littell, note 29)…
25Les effets-PDV sont d’autant plus efficaces qu’ils s’appuient sur des schématisations, des représentations et des vérités partagées, qui – par leur force d’évidence, leur effacement énonciatif apparent et leur logique inférentielle – paraissent ne pas argumenter et résistent davantage aux contre-argumentations assénées par les modes d’argumentation directe, syllogistique (Grize 1990, Rabatel 2018).
L’argumentativité directe (la visée argumentative selon Amossy) repose sur une structure syllogistique ou enthymématique. Elle n’est guère représentée dans les extraits, sauf en (2), révélant la logique amoureuse des sentiments de Marianne à l’égard de Valville :
- A : Les séducteurs vantent ouvertement les charmes des jeunes femmes
- B : Or Valville n’applaudit pas ouvertement à mes charmes
- C : Donc Valville n’est pas un séducteur.
On pourrait en dire de même concernant les propres sentiments et motivations de Marianne :
- A : les femmes honnêtes ne sont pas coquettes
- B : Or je n’adopte pas volontairement une conduite coquette
- C : Donc je suis une femme honnête.
- 29 Renforcés par « en vain » (4a), « mais » (4b), « refusent (4d). En (4c), le contraste est in absent (...)
Dans les deux cas, ces syllogismes sont des reconstructions (du lecteur) et leur caractère approximatif témoigne des accommodements de Marianne avec la vérité… Quant à l’argumentativité indirecte, elle est sensible en (1), autour des représentations prototypiques négatives des gendarmes qui font craindre à Roger d’être arrêté. De même le PDV de L1/E1 dans les exemples (4) à (4 d), relève de cette même argumentativité indirecte, visant à faire entendre par inférence, d’une part, le comportement intentionnel des Soviétiques, d’autre part, la critique implicite de L1/E1 envers un tel comportement, à travers le contraste entre avancées fulgurantes ici et surplace là, et, surtout, la réitération des contrastes29 entre des avancées à marche forcée dans diverses situations et leur statisme devant la détresse des juifs du ghetto de Varsovie, qui fait entendre qu’il s’agit là d’une stratégie réfléchie.
La distinction théorique/méthodologique entre argumentation directe et indirecte ne redouble pas la distinction argumentation logique/persuasion : on peut se montrer persuasif en argumentant logiquement, si l’on sait trouver des arguments rationnels particulièrement recevables par l’auditoire (pathos), et si l’on se montre crédible (ethos) dans le maniement du logos rationnel. Inversement, les formes d’argumentation indirecte ne sont pas persuasives au sens où le locuteur ou son discours contiendraient des marques persuasives, mais, au contraire, elles le sont par absence (apparente) de toute visée persuasive, dès lors qu’elles reposent sur la (prétendue) nature des choses (Rabatel 2020 : 112-115 ; 145-150). L’argumentativité indirecte est complexe en raison de la diversité de ses manifestations, par exemple lorsque les indices textuels sont ténus, ambivalents, orientant vers des interprétations contradictoires sans que le texte ne les hiérarchise – ou, ce qui revient au même, sans que le narrateur ne précise sa propre position sur ces différents PDV, comme dans La Vie de Marianne.
26J’ai essayé de montrer que ma théorie du PDV est une problématique intégrée visant à rendre compte des questions du sens, de sa co-construction et de ses interprétations, dans un cadre qui fait la part belle au locuteur, à la figure de l’auteur (comment faire autrement ?), mais aussi aux êtres de chair et de sang (auteur réel, destinataires des messages). Ces derniers sont de véritables co-énonciateurs, s’appropriant les textes et dégageant leurs enjeux en fonction des questions qu’ils posent au texte, selon leur situation, leurs préoccupations et la représentation qu’ils se font de l’auteur (en chair et en os) et de sa figuration interne à l’œuvre. Le cadre théorique dialogique et pragma-énonciatif permet d’embrasser, d’articuler la constellation des notions que j’ai rassemblées autour du concept de PDV : prise en charge (avec ses déclinaisons), responsabilité énonciative, démultiplication des centres d’intentionnalité, subjectivité et de modalité, altérité (avec les autres que soi et les autres de soi), liens entre énonciation et argumentation directe ou indirecte.
27L’ensemble de ces concepts sont autant d’outils pour se mouvoir dans la vie des idées comme dans la vie quotidienne, en s’ouvrant aux PDV des autres, en les mettant en ordre pour penser la complexité, par une aptitude à la mobilité empathique (Rabatel 2016 ; 2017 : 59-74), permettant de multiplier les PDV sans perdre le sentiment de soi. Ce sont aussi des outils pour mettre en lumière des phénomènes cachés, parfois non marqués, et cependant significatifs, dépassant l’illusion de la transparence du langage et rendant visible ce qu’une lecture superficielle risquerait de manquer.
28Il va de soi cependant que ce qui précède vise plutôt la formation des enseignants, avec des points plus fondamentaux que les autres, notamment les développements 3.1.3.1, 3.1.3.2 et 3.1.3.4 : cependant, on ne peut valablement enseigner que ce dont on a une vision globale, aussi complète que possible, en ayant conscience de l’organisation du système et de ses principes fondamentaux. Cela ne signifie pas que tout doive faire l’objet d’un apprentissage systématique devant les apprenants, ni que le métalangage soit dans tous les cas nécessaire (par exemple relativement à l’empan des PDV) ; il faut cependant veiller à ce que les reformulations ne tronquent pas les concepts. En matière de didactisation, ce sont les textes, les regroupements dans lesquels ils sont abordés qui guident le choix de faire porter l’attention sur tel ou tel ensemble de points, en fonction des objectifs, des connaissances des apprenants, de leurs difficultés comme des questions qu’ils soulèvent. Cela n’exclut pas des mises en relations plus élaborées avec des phénomènes similaires ou différents, dans des phases de bilan.
29Ce qui précède m’amène à recommander la mise en œuvre d’un certain nombre de principes théoriques et méthodologiques.
30– Le premier, d’ordre théorique et didactique, est de montrer que, si le PDV est une problématique générale qui traverse tous les types de textes et tous les genres de discours, genres premiers de la vie quotidienne ou seconds, relevant d’une dimension esthétique, leur analyse dans les récits est cependant un bon observatoire pour penser les relations entre énoncés fictionnels, fictifs comme factuels.
- 30 Le renversement des qualifications souligne les gains théoriques escomptables des dispositifs didac (...)
- 31 C’est le cas, en (1), de « L’Orléanais est un pays de blé. À droite, à gauche de la route, jusqu’au (...)
31– Le deuxième, plus didactique et théorique30, comme les principes suivants, repose sur la conviction qu’il est utile de faire repérer les sources et supports de PDV, d’inciter à des pratiques d’écriture et de réécriture, à l’instar des progymnasmata (Chiron 2018, Rabatel 2023c). Ces exercices peuvent porter sur des transpositions de PDV pour changer de sources ou de supports, jouer sur d’éventuels enchâssements de PDV, rendre plus ou moins explicites ou implicites les traces de superposition de PDV (de L1/E1 par-dessus les PDV de e2 ou de L2/e2) ; jouer sur la saturation de marques subjectives des PDV, ou au contraire, sur des procédures d’effacement énonciatif, en mesurant qu’en dépit de l’absence de marques subjectives, il y a bien une visée subjective à adopter un PDV objectivant, censé être, en certain cas, moins sujet à contestation31 ; reposer sur l’utilisation d’une grande variété de marques lexicales, syntaxiques, rhétoriques ; jouer sur des processus d’amplification, d’adjonction, de suppression, de déplacement. En somme, le sens d’un texte, a fortiori d’un texte littéraire, tient à des interactions entre contenu et textures de toutes sortes, génériques, macro-séquentielles, (macro-)syntaxiques, lexicales, figurales, prosodiques, ponctuationnelles, qui sont toutes traversées par des choix énonciatifs. Et cela vaut non seulement pour les textes littéraires, mais pour tous les textes de la vie quotidienne.
32– Le troisième principe vise à faire mesurer des dominantes et des variations d’ordre diachronique, générique, personnel, etc., grâce à des activités de tri ou de groupement de textes, comme j’ai pu le montrer à propos de l’analyse de textes religieux (Rabatel 2020 ; 2015).
- 32 Voir ma page personnelle : www.icar.cnrs.fr/membre/arabatel/
- 33 Voir les discussions de (1a) ou des notes 19, 22, 23, 27 et 31.
- 34 Voir l’après-propos de Rabatel (2023c) avec des exercices d’écriture réalisés par des élèves-profes (...)
33– Le quatrième principe concerne l’articulation des repérages formels et des effets interprétatifs, tant aux plans philosophique et politique qu’esthétique (Rabatel 2016) : ce qui précède ne vaut que si les marques sont corrélées aux dynamiques interprétatives, comme je l’ai montré à propos de textes de Guy de Maupassant, Léon Bloy, Charles Péguy, Jean Giono, Jacques Prévert, Renaud Camus, Annie Ernaux, Emmanuel Carrère, en tentant d’articuler au plus près les hypothèses théoriques et les gains interprétatifs qu’elles permettent32. Les confrontations de PDV qui en résultent, y compris à propos de désaccords sur des découpages, des analyses33, présentent une riche matière pour justifier ses hypothèses, entrer dans celles des autres, et juger du degré de pertinence et de rentabilité de telle ou telle, sur la base de critères objectivables et partageables34. Qui plus est, elles offrent de très riches opportunités pour impliquer les apprenants (Renaud 2025) dans le travail d’interprétation et d’écriture/réécriture, en leur faisant acquérir une expertise très motivante.