1Il est fréquent d’entendre, dans l’écosystème des métiers du patrimoine : « oui, mais l’archéologie, c’est différent, c’est plus compliqué… ». À quoi les instances culturelles répondent souvent : « les archéologues disent toujours ça… », sans que quiconque ne précise en quoi l’objet archéologique est un patrimoine à part. D’un point de vue conservatoire pourtant, il semble bien en effet que les standards de la conservation du patrimoine ne s’appliquent pas de la même façon dans le domaine de l’archéologie. Nous allons tenter dans cet article de mettre en mots cette plus grande complexité et d’expliquer pourquoi, parmi les quatre grands domaines de la conservation du patrimoine (musées, archives, monuments historiques, archéologie), l’archéologie est à part, en nous appuyant sur notre expérience de conservatrices-restauratrices en archéologie. Des valeurs associées, une démarche spécifique, une chaîne opératoire complexe : nous appréhendons la problématique du patrimoine archéologique à travers un autre prisme.
2Les collections des musées (hors collections archéologiques), les archives et les monuments s’insèrent dans une chaîne patrimoniale bien définie, de leur création à leur patrimonialisation. Une continuité peut ainsi être établie, d’une époque à l’autre, entre la culture qui les a produits et notre société. Leur caractère patrimonial mais aussi scientifique se sont étoffés jusqu’à provoquer le désir de les sauvegarder en les insérant dans une dynamique conservatoire. L’objet archéologique, quant à lui, suit un chemin totalement différent, « entre rupture et continuité » titrait un récent numéro de Culture et Recherche consacré à l’archéologie (Kaplan & Lehoërff 2019). En effet, il se perd durant la période d’enfouissement puis se découvre à nouveau, lors de fouilles ou de manière fortuite. Cette rupture dans la connaissance de leur existence est directement liée à son abandon (Touzeau 2016). Les objets archéologiques ont été jetés, laissés, délaissés, déposés intentionnellement, enfouis, puis oubliés... Le désir de les conserver commence à l’instant de leur découverte. Cette intention est donc récente et contemporaine.
3L’objet archéologique possède une valeur historique que l’historien de l’art Aloïs Riegl (1805-1905) définissait comme une valeur « chronistique », une valeur du passé (Riegl 1984 : 74). Françoise Choay insiste pour sa part sur sa dimension historique, qu’elle caractérise comme une « valeur cognitive » à laquelle est liée une connaissance, un savoir (Choay 1992 : 96). À cet objet se rattachent encore une valeur d’ancienneté et, parfois, une « valeur d’art relative » (Riegl 1984 : 94). La première tient à son appartenance au passé, alors que la seconde correspond à un jugement esthétique. Elle est à rapprocher de la valeur artistique, sans pour autant que celle-ci lui ait été nécessairement et intentionnellement donnée lors de sa création. Elle reste donc hautement subjective. Si nous nous risquions à définir une valeur archéologique, ce serait pour mettre au premier plan le potentiel informatif de cet objet et les relations qu’il entretient avec son contexte archéologique. La hiérarchisation de ces valeurs conditionne les choix de conservation et de restauration.
4Le mobilier archéologique est « un témoin signifiant, un élément datant » (Meyer 1990 : 409). Les vestiges ont largement contribué aux définitions des périodes chronologiques et de leurs limites : « L’étude typologique des séries d’objets a depuis longtemps permis de caractériser des groupes humains, d’élaborer des chronologies, de repérer d’éventuelles communications d’un groupe à l’autre et d’en établir les itinéraires » (Berducou 1990 : 15).
5Des grottes ornées préhistoriques aux sépultures récentes de soldats de la Seconde Guerre mondiale, les mobiliers découverts ont en commun de l’avoir été dans un contexte archéologique. Les quantités et les états de conservation des vestiges retrouvés en fouilles, dans des situations d’enfouissement très différentes, sont variables. Les matériaux mis en œuvre par les cultures qui les ont élaborés sont d’une grande diversité. En guise d’exemple, le chantier archéologique de la zone d’aménagement concerté de Niel à Toulouse (Jud et al. 2013) a livré quatre-vingt-dix tonnes d’amphores et de fragments d’amphores ainsi que des monnaies, des épées, des mobiliers métalliques, des verres et des céramiques, des restes de bois et de graines, des os animaux et humains. Leur identification et leur étude permet de renseigner le contexte archéologique et réciproquement, puis d’effectuer un premier tri-élimination (ou « conservation sélective »). À ce stade, les objets archéologiques sont abordés essentiellement par le potentiel informatif dont ils sont porteurs à travers leur matérialité. L’étude de ce potentiel informatif en lien avec son contexte archéologique renseigne sur leur fabrication, leur utilisation, leur abandon. Mais les objets archéologiques sont aussi des biens patrimoniaux et s’inscrivent, au même titre que les autres biens culturels, dans la chaîne patrimoniale. Ils peuvent rejoindre, à terme, des collections muséales, devenir archives ou monuments historiques. Ils relèvent donc d’un patrimoine « pas comme les autres » dont le chemin vers la « reconnaissance » est particulièrement complexe. À chaque étape de leur « seconde vie », leur conservation matérielle s’avère un vrai challenge, un défi. La discipline de la conservation-restauration s’attache à le relever.
6Comme nous l’avons déjà dit, la conservation-restauration en archéologie consiste en une prise en charge conservatoire de l’ensemble des vestiges découverts sur un site fouillé. D’une grande diversité, ils ont pour points communs d’avoir tous séjourné dans un milieu enfoui, sous la terre ou sous l’eau, et de tous présenter des dégradations avancées, voire extrêmes. Leur état ne permet d’ailleurs pas toujours de les conserver. La première priorité du conservateur-restaurateur en archéologie est donc de préserver cette matérialité lors de son passage dans notre milieu ambiant. La seconde est de permettre aux archéologues de comprendre l’objet dans toute son intégrité.
- 1 « La conservation préventive consiste en la réalisation d’actions indirectes visant à retarder la d (...)
7La prévention est le premier moyen, la curation la seconde. La première étape est de sauvegarder la matière porteuse d’informations scientifiques, de conserver le message patrimonial et scientifique. Plus la conservation préventive intervient rapidement1, moins les interventions curatives seront nécessaires. Le conservateur-restaurateur définit les stratégies de conservation préventive, il les conceptualise. Chaque acteur de l’archéologie peut et doit les appliquer, chacun a une part de responsabilité dans la conservation de ce patrimoine fragile.
8La restauration, qui complète la conservation, met en évidence le message scientifique et patrimonial dont est porteur l’objet par des actions techniques bien connues (remontage, collage, nettoyage, dégagement, comblements, etc.). Elle comporte plusieurs niveaux d’interventions et peut aller du simple dégagement des surfaces à une restauration fondamentale, plus interventionniste. Elle est guidée par les objectifs fixés par l’archéologue, qui est le donneur d’ordres.
9Le binôme conservation et restauration est indissociable. Il s’intègre à une méthodologie qui doit être pensée et anticipée avant même la réalisation de la fouille si l’on veut tendre vers une conservation exhaustive.
10La conservation doit donc être intégrée à la chaîne opératoire de l’archéologie. Cette expression, employée « à toutes les sauces » dans le milieu de l’archéologie, selon François Djindjian, évoque avant tout un « enchaînement d’opérations », autrement dit « une suite ordonnée » et détaillée d’opérations qui peut se dérouler pendant une certaine durée (Djindjian 2013 : 97). Si en archéologie elle peut correspondre aux différentes étapes d’une opération archéologique, de sa préparation en amont du chantier à la remise du rapport final d’opération (Rfo) à l’État, en conservation elle fait plutôt appel à une approche englobante servie par une succession d’actes techniques. La conservation préventive est le fil rouge de ce processus, l’axe directeur autour duquel s’agrègent les autres interventions de conservation, la conservation curative ou stabilisation et la restauration. Ces actes conservatoires se déroulent depuis la mise au jour des objets jusqu’à leur stockage définitif et doivent être réalisés avec rigueur et méthode pour garantir le succès de la démarche. La chaîne opératoire de conservation s’inscrit bien évidemment dans celle de l’archéologie.
11La conservation en archéologie s’efforce constamment d’évoluer au plus près des exigences de la recherche, en respectant la déontologie qui lui est propre (Bertholon 2000). Elle trouve en effet tout son sens en apportant des réponses à des problématiques scientifiques, que celles-ci se rapportent à la compréhension d’un objet ou à celle d’un site fouillé (Chavigner 1990). Depuis le début du xxie siècle, la conservation en archéologie est particulièrement dépendante de l’évolution du cadre législatif et de la rationalisation des coûts de l’archéologie préventive, la chaîne opératoire devant désormais s’accommoder de volumes incommensurables de mobilier et de traitements de conservation-restauration souvent partiels.
12Dans la pratique, l’élaboration d’une chaîne de conservation revient naturellement au conservateur-restaurateur. Son bon déroulement dépend de facteurs humains et organisationnels. La combinaison des mesures conservatoires préconisées sur le terrain et en post-fouille, c’est-à-dire l’organisation sous-jacente, dépend des membres de l’équipe et, en premier lieu, du responsable d’opérations à qui reviennent les décisions, le choix des stratégies de fouille adoptées et des problématiques scientifiques considérées. Cette chaîne ne peut donc fonctionner efficacement sans dialogue et sans la collaboration active de l’ensemble de ses acteurs. Elle est le fruit d’un indispensable partenariat interdisciplinaire (Sodini 1987 ; Meyer 1990 ; Méthivier & Proust 2019).
- 2 Le Code du patrimoine modifié par la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et (...)
13Dans cette perspective, le rôle du conservateur-restaurateur est de sensibiliser les archéologues et de les accompagner vers des pratiques de travail alternatives afin qu’ils puissent exercer leur métier en intégrant les normes de conservation indispensables aux mobiliers. Les biens connus « gestes qui sauvent » relèvent de ces pratiques, aujourd’hui adoptées majoritairement sur le terrain pour limiter le choc causé par la mise au jour des objets. Le cas se présente aussi pour l’instrumentum dont l’un des matériaux d’étude est le métal, les ferreux notamment. Dans ce cas précis, les recommandations du conservateur-restaurateur portent principalement sur les temps d’exposition au milieu ambiant, qui doivent être aussi courts que possible pour ce matériau ultra-sensible exigeant une atmosphère très sèche et contrôlée. Les compromis sont possibles. Ainsi, le conservateur-restaurateur doit plutôt être considéré comme un atout, une personne ressource dont le travail est de faciliter l’accès à la connaissance et à l’exploitation scientifique des matériaux, sans dommages. Il a également toute légitimité à participer et à intervenir, dans le cadre d’échanges collégiaux, dans les choix scientifiques pour la conservation du mobilier sur le long terme à l’issue des études rédigées pour le Rfo (Code du patrimoine, art. L546-1 à L546-7)2. Son rôle est alors de conseiller sur la faisabilité et le choix de conserver tel objet plutôt qu’un autre au regard de son état de dégradation et des possibles interventions de conservation-restauration.
- 3 À titre d’exemple, pour approximativement 2 000 restes métalliques découverts, objets fragmentaires (...)
14Dans l’idéal, le conservateur-restaurateur serait systématiquement inclus dans la chaîne opératoire d’une intervention archéologique pour mettre en place une chaîne de conservation qui anticiperait la mise au jour des mobiliers, gage incontestable d’une démarche conservatoire réussie et durable. Dans la réalité, sa présence demeure occasionnelle et la chaîne de conservation est bien souvent discontinue. Si les compétences du conservateur-restaurateur sont la plupart du temps requises lors de l’étape post-fouille, pour « la mise en état pour étude », elles manquent cruellement en amont, sur les terrains. Le conservateur-restaurateur intervient en réalité trop tardivement et souvent lorsque les mobiliers sont déjà dégradés. Pourtant, même s’il peut paraître coûteux, le matériel investi pour la conservation préventive d’un ensemble de vestiges dès leur découverte sera toujours moins onéreux que le coût d’une prestation de conservation-restauration sur ce même ensemble si celui-ci venait à présenter des dégradations extrêmes3. Dans certains cas pour lesquels les altérations sont devenues irréversibles, une telle prestation sera même irréaliste et irréalisable. La conservation-restauration est avant tout une science, elle ne relève pas des pratiques magiques. Certains opérateurs, dont beaucoup de services de collectivités territoriales, ont compris que l’incorporation des conservateurs-restaurateurs au sein des équipes archéologiques représentait un véritable enjeu scientifique, patrimonial et économique. Il serait souhaitable qu’un tel processus de collaboration s’intensifie, sous une forme ou une autre, afin que la chaîne de conservation se mette en place dès la phase de fouilles et se poursuive efficacement au-delà du versement de la documentation scientifique (archives et mobilier), après la remise du Rfo.
15Tout à la fois anticipateur, proactif et technique, le conservateur-restaurateur réunit un ensemble de savoir-faire et de savoirs qui constituent un avantage indéniable à toutes les étapes de la chaîne de conservation du mobilier archéologique.
16Le patrimoine archéologique ne peut pas être appréhendé de la même façon que les autres patrimoines. Son histoire matérielle, avant, pendant et après enfouissement, ses altérations extrêmes et son importante instabilité obligent aujourd’hui à repenser la chaîne opératoire de l’archéologie et à mieux y inclure une chaîne conservatoire, afin de ne pas voir disparaître très rapidement une réserve non renouvelable de patrimoine scientifique (Proust 2019).
17Notre profession, qui souffre d’un certain nombre d’idées reçues du fait de son rattachement aux métiers d’art et de son lien étroit avec les institutions muséales, a en réalité un champ d’action beaucoup plus large. Elle a notamment pour vocation de mettre ses compétences au service de l’archéologie, du terrain jusqu’au lieu de conservation final.
18La démonstration faite ici incite les acteurs de l’archéologie à prendre l’attache des professionnels de la conservation-restauration afin de mettre en place la prévention en matière de conservation et de garantir la pérennité des données archéologiques et patrimoniales contenues dans les biens archéologiques mobiliers.