1Dans plusieurs domaines (peinture murale, sculpture, architecture, etc.), le conservateur-restaurateur est souvent amené à intervenir in situ car les œuvres ne peuvent tout simplement pas être déplacées. En archéologie préventive, il est rare qu’il soit présent sur un chantier de fouille et plutôt inhabituel qu’il intervienne dans les bases archéologiques. Pourtant, depuis près de dix ans, Renaud Bernadet intervient avec son laboratoire mobile au sein de la base archéologique de l’Inrap Grand Est à Saint-Martin-sur-le-Pré (Marne) pour la réalisation de prestations de conservation-restauration. Le choix d’une telle collaboration résulte d’une volonté de créer une synergie entre le restaurateur et l’archéologue, spécialistes du mobilier métallique.
2Nous montrerons à travers divers exemples la nécessité et la portée de l’intervention d’un conservateur-restaurateur dans la chaîne opératoire analytique des artefacts, du prélèvement à la micro-fouille, au nettoyage pour étude et à la conservation. Comme le soulignait en 1990 la charte du patrimoine archéologique du Conseil international des monuments et des sites ou Icomos selon son acronyme anglais, « le patrimoine archéologique constitue le témoignage essentiel sur les activités humaines du passé. La protection de ce patrimoine ne peut se fonder uniquement sur la mise en œuvre des techniques de l'archéologie (mais) doit être fondée sur une collaboration effective entre des spécialistes de nombreuses disciplines différentes » (Icomos 1990).
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3La genèse du laboratoire mobile est liée aux nécessités archéologiques et aux besoins spécifiques d’archéologues de l’Inrap spécialistes du mobilier métallique, désireux de travailler en contact direct et continu avec le conservateur-restaurateur. Elle prend son origine dans le parcours professionnel de Renaud Bernadet, coutumier de déplacements à l’étranger dans le cadre de fouilles programmées, comme à Zeugma (Turquie)1, Butrint (Albanie)2 ou Monterenzio Vecchio (Italie)3, puis sur des chantiers de fouilles préventives, comme à Ymonville (Eure-et-Loir)4. À l’initiative d’Émilie Millet, cette pratique collaborative a été reprise au profit de corpus métalliques provenant de découvertes archéologiques d'importance en particulier en Champagne-Ardenne et Bourgogne.
4Le laboratoire mobile imaginé par Renaud Bernadet peut tout autant se déplacer sur le terrain, pour des prélèvements et des conditionnements d’objets complexes, que dans les bases Inrap, lors de prestations de nettoyage pour étude. Il s’adapte au lieu, aux types de mobilier et aux demandes formulées par l’archéologue. La seule différence avec un atelier de restauration classique réside dans le fait que le matériel utilisé a été pensé pour être facilement transportable. Dédié principalement au traitement du mobilier métallique, il se compose en particulier d’une grande cabine de sablage sur laquelle est fixée un microscope stéréoscopique, d’un puissant compresseur, d’une aspiration pour matières sèches spécifique au micro-sablage, d’une aspiration portative pour les vapeurs de solvant, d’une micro-sableuse, d’un micromoteur, d’un ablateur piézoélectrique, d’une panoplie de petits outils et d’un set photographique professionnel. Le laboratoire mobile s’enrichit le cas échéant d’autres outils de restauration et de matériel pour la documentation RTI (Reflectance Transformation Imaging), technique d'imagerie et d'affichage interactif d'objets sous des éclairages variables qui révèle des phénomènes de surface, et le Focus Stacking, procédé consistant à combiner plusieurs images dont le plan focal varie pour étendre la profondeur de champ. La méthode de stabilisation du mobilier est, quant à elle, déterminée par les matériaux, l’état de conservation et les degrés de minéralisation des objets. Lorsqu’un traitement de déchloruration est jugé indispensable, le mobilier est envoyé à des prestataires extérieurs après nettoyage pour étude. En fonction des besoins, les campagnes radiographiques et tomographiques sont réalisées par des prestataires externes.
5Outre le dynamisme scientifique offert par cette collaboration, elle apporte surtout une grande souplesse dans la gestion des recherches et elle est d’une efficacité considérable dans le traitement des données archéologiques. Participant pleinement à la détermination des stratégies d’intervention comme aux problématiques de recherche sur un objet ou un ensemble d’objets, le conservateur-restaurateur est un acteur et un partenaire essentiel pour l’étude du mobilier métallique.
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6La présence d’un conservateur-restaurateur n’est pas toujours indispensable sur les sites de fouilles préventives. Les archéologues, qui ont reçu une formation adéquate, sont à même d’exécuter de simples prélèvements d’objets et d’assurer le bon conditionnement du mobilier. En revanche, cette présence devient impérative dans un contexte archéologique complexe ou exceptionnel. Le prélèvement du prestigieux mobilier de la tombe princière de Lavau (Aube)5 en est un bon exemple (fig. 1). Bien que cette découverte constitue un cas extraordinaire dans le panorama de la recherche archéologique préventive, elle illustre parfaitement les différentes problématiques auxquelles peuvent être confrontés l’archéologue et le conservateur-restaurateur (variété des artefacts et des matériaux, relative complexité du dépôt, conditionnement du mobilier). Dans le cadre de cette fouille importante, les compétences techniques et le profil scientifique du conservateur-restaurateur ont été mis à profit pour la consolidation, le prélèvement et le conditionnement du mobilier en toute sécurité. En effet, le prélèvement d’objets archéologiques est toujours une étape délicate. Une première expertise permet une identification sommaire ou globale d’un objet ou d’un ensemble ainsi qu’une évaluation de son état général de conservation. L’objectif est de mettre en place une stratégie d’interventions prenant en compte le contexte archéologique et l’état de conservation du mobilier, où tous les gestes à effectuer et les déplacements des objets sont pensés en amont. Chaque intervention est discutée au préalable entre le responsable de l'opération, le spécialiste du mobilier et le conservateur-restaurateur. Il ne faut pas seulement choisir la technique ou le mode de prélèvement mais aussi déterminer la tâche et la place de chacun au moment de celui-ci.
Fig. 1. La tombe princière de Lavau, milieu du ve siècle av. n. ère.
Sous un imposant tumulus, la chambre funéraire accueillait un défunt richement paré (parures et accessoires vestimentaires en métaux précieux et semi-précieux), disposé sur un char à deux roues. Un important dépôt de vaisselle liée au banquet était placé dans un des angles de la tombe. La pièce maîtresse en est un chaudron de bronze, à l’intérieur duquel a été découvert une œnochoé attique décorée d’or et d’argent et des objets en métaux précieux ou en alliage cuivreux liés au service à boire. Une ciste à cordons, placée sous le chaudron au moment de la déposition, a transpercé son fond lors de l’effondrement de la chambre. Plusieurs restes organiques plus ou moins minéralisés (tissu, bois) et un grand morceau de vannerie ont été retrouvés au contact du chaudron. À sa base se trouvaient une céramique tournée et deux bassins circulaires en bronze ainsi qu’un couvercle cannelé.
© Bastien Dubuis, Inrap.
7À Lavau, l’ensemble chaudron-ciste-vannerie constituait la principale difficulté. Si les qualités du substrat ont favorisé la bonne conservation du mobilier métallique, pour la majeure partie peu minéralisé, l'effondrement de la couverture de la tombe a engendré de nombreuses altérations mécaniques. La tôle du chaudron présentait de multiples fractures, déformations et fissures visibles sur sa lèvre, sa panse et son fond. Au total, le chaudron était divisé en 126 fragments plus ou moins grands – l’un constituait plus des deux tiers du volume de l’objet. Quant à la ciste qui en a perforé le fond, elle s’est partiellement écrasée sur elle-même et son ouverture s’est aussi déformée, provoquant diverses fractures.
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8Avant tout prélèvement, le conservateur-restaurateur doit évaluer la nécessité d’user d’un consolidant. Le choix du produit à utiliser doit prendre en compte les contraintes posées par la nature du mobilier, son état de conservation et le contexte archéologique, tout en répondant à différents critères (réversibilité, stabilité chimique, adhérence, facilité d’utilisation, innocuité pour les analyses futures, etc.). Du fait de son adéquation à ces divers critères et aux contraintes de fouille, le choix fait à Lavau s’est porté principalement sur le cyclododécane. Cet hydrocarbure, semblable à de la cire, possède la très intéressante qualité de se sublimer complètement6. Durant la fouille, ce produit a été employé pur, chauffé à 60°C au bain-marie, afin d’obtenir un film épais, dense et homogène qui se formait instantanément au contact des objets, essentiel pour un bon prélèvement. Ensuite, la technique du prélèvement en bloc7 a été privilégiée. Les objets n’ont été́ ni nettoyés, ni libérés des dépôts et d’autres couches de sédiments superficielles pour ne pas risquer de faire disparaître d’éventuels restes organiques (tissus, cuir, bois) encore conservés. Dans le cas de la vaisselle en bronze (chaudron, ciste, bassins), la question s’est posée de vider ou non le sédiment qu’ils contenaient avant tout prélèvement pour permettre leur micro-fouille en laboratoire. Après réflexion, le contenu de chaque récipient a été fouillé in situ, afin d’observer l’état de conservation de leurs parois (présence d’altérations mécaniques), d’effectuer des prélèvements de restes organiques et des consolidations, mais aussi de réduire leur poids et faciliter ainsi leur manipulation. L’intégralité des contenus a été préservée pour de futures analyses.
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9Le prélèvement du chaudron fut une opération des plus délicates (fig. 2) : ses dimensions rendaient sa manipulation difficile lors de son soulèvement et l’estimation de son poids était approximative. Le contexte archéologique ne facilitait pas non plus les opérations, le chaudron étant placé dans un angle de la tombe, contre la paroi, et seulement deux de ses flancs étant accessibles. En outre, son fond s’était dissocié et les bords fracturés des parois s’étaient encastrés dans les cordons de la ciste. L’objectif était de le prélever en plusieurs parties afin de faciliter au mieux le soulèvement final. Après l’avoir vidé́ du sédiment qu’il contenait tout en consolidant les parois, les zones de fracture purent être délimitées. Les parois ont aussi été sécurisées à l’aide de soutien de bandes de Varaform®8 – un choix toujours guidé par un souci de réversibilité́, de stabilité́, de facilité de mise en œuvre et d’adéquation avec les analyses futures. Des bandes de Varaform® ont donc été́ découpées, mises en forme selon le profil des parois et placées sur le cyclododécane à intervalles réguliers, afin de soutenir le bord du chaudron et de le solidariser avec le fond. Un premier quart fragmenté du chaudron a ainsi pu être prélevé et conditionné, libérant l’accès à la ciste et permettant le prélèvement du reste de l’objet. Tous les fragments ont été documentés et localisés par l’équipe de fouille durant cette intervention. Lors du soulèvement du chaudron, un morceau de vannerie a été découvert. Bien que la matière qui la constituait était extrêmement fragile, celle-ci ne pouvait être consolidée sans gêner les traitements futurs de stabilisation, de restauration et d’analyse. Après l’avoir isolée à l’aide d’un film de polyéthylène, elle fut prélevée en motte9 avec des bandes plâtrées.
Fig. 2. Les différentes étapes de consolidation et de prélèvement du chaudron.
A. Consolidation à l’aide de gazes de coton et de cyclododécane du premier fragment. © Bastien Dubuis, Inrap.B. Prélèvement du premier fragment consolidé. © Bastien Dubuis, Inrap. C. Fouille du sédiment et dégagement de la ciste. © Bastien Dubuis, Inrap. D. Consolidation de la ciste et du chaudron et positionnement des supports en Varaform®. © Renaud Bernadet/Inrap. E. Documentation et consolidation du dernier fragment après le prélèvement de la ciste. © Bastien Dubuis, Inrap. F. Le prélèvement de l’ultime fragment a requis l’aide de toute l’équipe Inrap. © Renaud Bernadet/Inrap.
10Afin d’éviter toute dégradation, des mesures rigoureuses de conservation préventive ont été́ mises en place dès l’exhumation par le conservateur-restaurateur. Une zone d’emballage a été́ aménagée au bord de la tombe et des contenants de toutes tailles et des matériels de conditionnement y ont été́ entreposés. La protection des objets s’est faite à chaque instant de la fouille en fonction de leur nature, de leur état de conservation, de leur volume et de leur sensibilité aux variations climatiques. Cette attention toute particulière aux problématiques de conservation préventive s’est poursuivie après l’arrivée à la base Inrap de Saint-Martin-sur-le-Pré. Celle-ci ne bénéficiant pas, à l’époque, de conditions climatiques optimales pour une bonne conservation du mobilier, une réserve temporaire « sèche » a été créée à l’intérieur même du dépôt. Il s’agissait d’un container maritime hermétique de 7,5 m2 dans lequel ont été installés un déshumidificateur, un radiateur électrique et un hygromètre. Sa dimension réduite, mais suffisante, a facilité́ son contrôle climatique et l’obtention d’une température de 20° C et d’une humidité relative stable de 35 %, propices à la bonne conservation du mobilier métallique. Le mobilier organique, quant à lui, a été stocké dans un espace de la base dont l’humidité relative approche les 55-60 %.
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11Selon les prescriptions inscrites dans les cahiers des charges par les services régionaux de l’archéologie (Sra), les objets archéologiques doivent être « remis en état pour étude » ou, selon une autre formule, « stabilisés pour étude ». Leur restauration complète n’est pas considérée de la compétence de l'opérateur archéologique mais de celle des musées. Pour le conservateur-restaurateur, les prestations demandées par les archéologues se décomposent en plusieurs phases bien distinctes : la micro-fouille de prélèvement (le cas échéant), le nettoyage pour étude et la stabilisation du mobilier. Ces différentes étapes peuvent être illustrées à travers l’exemple du mobilier découvert dans la tombe aristocratique de Warcq (Ardennes)10 (Millet 2019). Malgré le côté spectaculaire de cette découverte (fig. 3), les artefacts composites (alliage cuivreux, fer, or et bois) du char à deux roues et de l’attelage étaient dans un mauvais état de conservation, dégradés par la nature physicochimique du sol et le milieu humide d'enfouissement (Millet et al. à paraître). Comme à Lavau, le conservateur-restaurateur et l’archéologue spécialiste ont décidé ensemble de généraliser les prélèvements en bloc ou en motte11 afin de limiter la dissociation des objets de leur micro-contextes pour une conservation optimale des informations. Ce choix a eu une portée considérable pour les études puisqu’il a permis l’emploi de la tomographie : le caractère tridimensionnel de la technique a ainsi rendu accessible de nombreuses données masquées dans le prélèvement (morphologie des artefacts, matériaux, position relative des pièces, relation entre elles, etc.) (Millet et al. 2018 ; Millet & Bernadet 2020). Plusieurs campagnes tomographiques ont ainsi été effectuées et leurs résultats ont guidé l’archéologue et le conservateur-restaurateur quand ils ont défini ensemble les stratégies d’intervention à appliquer aux différents mobiliers.
Fig. 3. La tombe aristocratique de Warcq, milieu du iie s. av. n. ère (montage photographique.
La chambre funéraire abritait un char d’apparat à deux roues, orné de feuilles d’or et de verroterie, sur lequel était déposé le défunt. Deux chevaux harnachés étaient mis en scène dans l’axe du char, un joug surmonté de six anneaux passe-guides disposé sur leurs épaules. Deux autres se trouvaient dans les angles de la tombe, accompagnés de leur harnachement. Six céramiques, deux seaux en bois cerclés de fer, une offrande de viande et un long couteau en fer et des accessoires « personnels » accompagnaient le défunt.
© Renaud Bernadet/Inrap.
12Les micro-fouilles des différents prélèvements (têtes de chevaux harnachées, un des moyeux, seaux) ont été réalisées à la base archéologique Inrap selon un protocole bien précis alliant phase de dégagement, nettoyage pour étude, prises de vue photographique et photogrammétrique afin de sauvegarder l’information volumétrique de ces ensembles complexes (fig. 4). Certains artefacts particuliers comme le joug, le montant du char ou le disque ajouré en bois doré ont exigé un traitement spécifique de stabilisation qui a dû être effectué dans les locaux d’Arc-Nucléart à Grenoble (Millet et al. à paraître). Le travail sur ces objets uniques et extrêmement fragiles a induit la mise en place de collaborations étroites, pluridisciplinaires, mobilisant diverses compétences et corps de métier (archéologue spécialiste du mobilier métallique, conservateur-restaurateur des objets métalliques ou des restes organiques, dendrologue, archéo-métallurgiste, chimiste, radiologue, etc.) (ibid.). De manière générale, ce sont les travaux conjoints de l’archéologue spécialiste et du conservateur-restaurateur qui ont orienté les actions nécessaires à l’analyse et à la conservation des objets. Ces interventions pionnières ont orchestré tout le déroulement du travail de post-fouille et l’articulation des interventions de chacun des spécialistes.
Fig. 4. Différentes phases d’interventions sur le mobilier de la tombe de Warcq.
A. Tomographie du joug et des anneaux passe-guides. © Inrap/ImagET/Imag’in IRMA. B. Micro-fouille du prélèvement en bloc du joug et des anneaux passe-guides. © Renaud Bernadet/Inrap. C. Nettoyage pour étude par microsablage d’objets ferreux. © Renaud Bernadet/Inrap. D. Photogrammétrie d’un des crânes de chevaux après nettoyage : les mors et les petits éléments de l’harnachement ont été nettoyés dans leur position archéologique, directement dans la bouche des chevaux. Durant cette intervention les restes osseux ont été protégés à l’aide d’une couche de cyclododécane. © Renaud Bernadet/Inrap.
13De manière générale, le conservateur-restaurateur se concentre principalement sur le nettoyage pour étude du mobilier métallique. En effet, la majeure partie des métaux archéologiques enfouis tend, au cours des siècles, à se corroder afin de retrouver un état d’équilibre thermodynamiquement plus stable, proche de celui du minerai dont ils sont extraits. À cause de cette corrosion, plus ou moins importante selon l’environnement d’enfouissement et le type de métal ou d’alliage, empêchant bien souvent les archéologues de tirer immédiatement toutes les informations nécessaires à leurs études, l’intervention du conservateur-restaurateur est primordiale. Elle a pour objectif principal de rendre lisible le mobilier métallique afin de permettre son identification (détermination morphologique, caractérisations typologique, technique et stylistique), son analyse typo-chronologique puis sa datation relative. Par exemple, les travaux du spécialiste protohistorien se concentrent généralement sur les accessoires vestimentaires (fibules, ceintures), sur la parure annulaire ou sur l’armement, catégories fonctionnelles particulièrement sensibles à la chronologie. Cet aspect est moins évident pour les outils, les objets domestiques, les pièces de quincaillerie ou les déchets métallurgiques, bien qu’ils participent tout autant à la caractérisation sociale, économique et culturelle d’un site. L’analyse des différentes catégories fonctionnelles conduit également à des approches thématiques et transversales. En fonction des découvertes et donc des types de sites (funéraire, habitat, etc.) ou des structures archéologiques, le travail conjoint de l’archéologue spécialiste du mobilier métallique et du conservateur-restaurateur doit s’adapter. Pour chaque contexte archéologique ou chaque catégorie fonctionnelle peuvent être définis une problématique et un mode opératoire pour le nettoyage pour étude : nettoyage partiel sous forme de fenêtres de quelques centimètres carrés dont l’emplacement est défini en concertation ou nettoyage sommaire de toute la surface d’un objet afin d’en améliorer la lisibilité. Si, dans le cas du mobilier ferreux, le choix de l’intervention varie d’un objet à l’autre en fonction des problématiques posées, dans le cas des artefacts en argent ou en alliage cuivreux (monnaie, parure), il consiste souvent en une restauration sommaire de toute la surface. La limite entre nettoyage pour étude et restauration exhaustive devient alors très mince et seul le bon sens et le souci de la conservation du mobilier doivent guider les choix d’intervention (fig. 5). Tout dépend donc du nombre d’informations dont l’archéologue spécialiste a besoin pour son étude et du degré de lisibilité consentie par les couches de corrosion présentes sur la surface de l’objet. Dans cette perspective, le conservateur-restaurateur n’est pas seulement un prestataire de service, il est aussi, et surtout, un partenaire scientifique avec lequel sont discutés les objectifs et les choix des interventions adaptées aux besoins de l’étude. Grâce à sa formation, il a en effet acquis « une compréhension fine de la culture matérielle ; en déterminer la structure et la composition est essentiel pour la traiter et la préserver adéquatement » (Bergeron 2013). Lors de sa prestation, le conservateur-restaurateur du mobilier métallique va rechercher, pendant des heures, la localisation de la surface d'origine de l’objet cachée sous des couches de corrosion. Il connaîtra l’artefact dans ses moindres détails, même ceux imperceptibles à l’œil nu, puisqu’il les aura identifiés et révélés par son travail de nettoyage (décors, traces de fabrication, restes organiques, etc.).
Fig. 5. Exemples de nettoyage pour étude sur du mobilier de l’âge du Fer.
A. Ensemble de pièces d’armement après nettoyage pour étude. Les différentes fenêtres pratiquées dans les couches de corrosion jusqu’à la surface d’origine des objets ont été définies conjointement avec l’archéologue spécialiste de l’étude du mobilier. Fouille Inrap du site de Buchères, Parc logistique de l’Aube (Aube), D40F0167, 2e moitié du iiie siècle av. n. ère. B. Nettoyage pour étude, sous forme de fenêtres localisées, d’une pointe de lance en fer. Fouille Inrap du site de Faux-Vésigneul, Chemin de Coupetz (Marne), F161, iiie siècle av. n. ère. C. Recherche des traces de défonctionnalisation présentes sur une lame d’épée par microsablage sous microscope stéréoscopique. Fouille Inrap du site d’Ymonville, Les Hyèbles (Eure-et-Loir), iiie siècle av. n. ère. D. Trois fibules en alliage cuivreux après un nettoyage sommaire de la surface afin de rendre lisibles les différents décors présents. Fouille Inrap du site de Buchères, Parc logistique de l’Aube (Aube), D40F0093, milieu du ive siècle av. n. ère. E. Fibule en alliage cuivreux et en fer avec disques de corail sur le pied et le ressort. Des incrustations en fer rehaussent la surface de l’arc et les spires du ressort. Sur ce type d’objet rare, une étude approfondie nécessite un nettoyage total de toute la surface. Fouille Inrap du site de Buchères, Parc logistique de l’Aube (Aube), D40F0087, milieu du ive siècle av. n. ère. F. Entrée d’un fourreau avec épée en fer. Le nettoyage pour étude localisé sur l’entrée de l’objet a rendu lisibles les décors de dragons affrontés et les pièces de corail présentes sur l’agrafe de maintien et un des rivets de l’épée. Fouille Inrap du site de Buchères, Parc logistique de l’Aube (Aube), D40F0094, fin du ive siècle – milieu du iiie siècle av. n. ère. G. Umbo de bouclier en fer dont la surface bronzée est piquetée et martelée. Le caractère inédit de ce traitement de surface a nécessité un nettoyage intégral de l’objet. Fouille Inrap du site d’Ymonville, Les Hyèbles, F2273 (Eure-et-Loir), seconde moitié du iiie siècle av. n. ère.
© Renaud Bernadet/Inrap.
14Les diverses interventions réalisées sur le terrain ou en post-fouille par le conservateur-restaurateur sont à la base du processus d’acquisition des données sur le mobilier métallique. Nécessairement réalisés en collaboration avec l'archéologue spécialiste, ces travaux pionniers et complémentaires orientent et affinent les problématiques de recherche. Ils permettent également d’adapter et de programmer les interventions nécessaires à l’analyse et à la conservation des objets. Réalisés de concert par les deux acteurs, ils créent une synergie étroite et complémentaire tout en dynamisant la recherche archéologique à travers, entre autres, la mise au point des méthodes d’analyse, la recherche de techniques d’imagerie adaptées et le partage des connaissances scientifiques. En définitive, le conservateur-restaurateur apparaît comme un chercheur à part entière, partenaire et acteur de la recherche archéologique. Intervenant encore trop souvent partiellement dans la chaîne opératoire du mobilier, de la fouille à l’étude, le conservateur-restaurateur occupe en réalité une place essentielle à chacune de ces étapes.