Merci à Monique de Cargouët, Caroline Relier, Isabelle, Marie et les professionnel(le)s de la filière conservation-restauration de l’université de Paris-I dont plusieurs, citées ici, sont issues, telle Marina Biron, cosignataire de cet article.
1La fouille archéologique préventive de Lamajone concerne l’emprise d’un projet de construction immobilière individuelle, à 300 mètres de la ville antique d’Aléria (Haute-Corse). L’opération prescrite par la Drac de Corse a été motivée par le risque de destruction encouru par des structures archéologiques remarquables. En effet, le diagnostic archéologique réalisé lors de l’instruction du permis de construire avait montré l’existence d’une nécropole d’époque romaine se développant sur 1,3 ha entre deux éléments du réseau des voies desservant la cité. Dans le secteur d’implantation de la future maison et de ses aménagements, qui allaient bouleverser le terrain en pente, le diagnostic avait montré l’existence de tombes d’époque romaine en coffrage de briques conservant leurs couvertures et dont les sujets, bien préservés, étaient accompagnés de mobilier. Le nombre de sépultures estimé était assez important mais le décapage lors de la première phase de fouille a révélé qu’il fallait encore l’augmenter. En effet, sur une petite surface de 160 m2 ayant échappé aux labours de défoncement viticole, trois enclos, et les tombes s’organisant autour, étaient conservés le long d’un tronçon du chemin creux antique. À la limite de cette zone de conservation inespérée, là où les travaux agricoles avaient été plus profonds et l’accumulation sédimentaire moins épaisse, se trouvait l’escalier creusé dans la terre d’une tombe à couloir menant à la chambre souterraine. Une datation radiocarbone sur un fragment de charbon de bois provenant du remplissage a confirmé l’ancienneté de la structure : une nouvelle sépulture d’époque étrusque était découverte à Aléria. Il y a presque quarante ans que la dernière tombe de cette période, située à 700 mètres de là, avait été fouillée dans la nécropole pré-romaine de Casabianda.
2La formation des conservateurs à l’Institut national du patrimoine (Inp) est, au fur et à mesure des promotions, de plus en plus appliquée et les étudiants sont toujours plus proches des objets, des techniques et des différents acteurs qui les entourent.
3Aussi, dès que les premiers moments de la fouille ont fait entrevoir la promesse de la découverte d’une tombe à chambre d’époque étrusque sous les niveaux de sépultures romaines et scellée par elles, il a semblé évident au conservateur de l’archéologie de la Drac de Corse en charge du dossier, Laurent Sévègnes, qu’il fallait immédiatement mettre en œuvre des mesures de conservation préventive.
4Les hypothèses de départ tablaient sur la probabilité de découverte d’objets en matériaux divers, notamment d’objets composites, mais également de textiles ou d'enduits peints, par exemple, dont la fouille et le prélèvement sont difficiles. Nous avions aussi la quasi-certitude de mettre au jour des mobiliers funéraires de grande qualité et très fragiles, conservant peut-être encore des liquides ou des végétaux.
5Dans de telles conditions, le cahier des charges de la prescription complémentaire de fouille pour la « découverte d’importance exceptionnelle » prévoyait la présence effective du spécialiste en conservation préventive dès la phase de terrain. Cette disposition permettait de prendre immédiatement les mesures de protection, d’identification, de prélèvement, de conservation et de transport des découvertes, en relation avec le responsable scientifique de l’opération.
6À la réception de la prescription complémentaire, la présence tout au long de la fouille de la chambre funéraire d’une personne spécialisée dans la conservation des mobiliers archéologiques est apparue une exigence inhabituelle mais pas surprenante. En effet, dans la région Corse, la conservation et la remise en état des mobiliers, qui relèvent de la responsabilité réglementaire de l’opérateur de fouille (article L546-1 du Code du patrimoine), sont intégrées de façon systématique par le directeur adjoint scientifique et technique de l’Inrap en charge des dossiers, Hervé Petitot, dans les programmes scientifique et technique d’intervention (Psti), sous la forme d’une ligne budgétaire plus ou moins importante en fonction du projet en question (diagnostic ou fouille). La collaboration avec la cellule de conservation de l’Inrap est donc ancienne. Toutefois, il est très rare que la prise en charge sur le terrain dépasse les quelques jours nécessaires pour mener à bien le prélèvement de mobiliers particuliers et, encore, elle est rarement mise en œuvre. Dans le cas du projet initial de Lamajone, les moyens d’action, tant sur le terrain qu’en laboratoire, étaient bien pourvus. En effet, le diagnostic sur la nécropole d’époque romaine avait livré des bijoux, des miroirs en bronze, un strigile et une force en fer qui avaient déjà exigé une prise en charge rapide par la cellule de conservation Inrap de Bègles.
7Pour la fouille de la tombe étrusque, alors que le couloir avait été bien repéré, la chambre est restée longtemps difficile à circonscrire. En outre, si le temps imparti était connu, puisqu’il était réglé par convention, des inconnues majeures restaient nombreuses – taille de la chambre, nombre de sujets, quantité, nature et organisation du dépôt. L’enjeu, crucial, était d’arriver à harmoniser la succession des activités nécessairement complémentaires de la fouille archéologique et anthropologique, de la consolidation et de la dépose, et des enregistrements archéologique et audiovisuel. Pendant quatre semaines, à chaque étape et sous l’attention de l’autorité scientifique, la conduite de la fouille de la chambre a résulté de décisions prises en commun par l’archéologue, l’archéoanthropologue, la conservatrice-restauratrice et l’étruscologue. Le suivi de l’état sanitaire des objets in situ a été réalisé au fur et à mesure de l’avancement de leur mise au jour (fig. 1).
Fig. 1. Couloir et chambre funéraire de la tombe étrusque.
© Laurent Vidal/Inrap.
8En prévision des mesures de conservation préventive qu’il allait falloir mettre en œuvre rapidement, un bungalow « laboratoire » a été aménagé. La conservatrice-restauratrice a préparé l’équipe de fouille (8 à 9 personnes) aux protocoles de prélèvement et de conditionnement du mobilier de la tombe d’époque étrusque par une action de sensibilisation pratique. Pour ce faire, les tombes d’époque romaine en cours de fouille et leurs mobiliers ont bénéficié du rodage du mode opératoire allant du terrain aux premiers traitements d’urgence en « laboratoire ». En conséquence, lors des différentes phases de prélèvement de mobilier de la sépulture d’époque étrusque, la conservatrice-restauratrice a dirigé une équipe d’archéologues entraînés.
9Les vertus de cette intégration inhabituelle de la conservation préventive pendant toute la phase de fouille d’une sépulture « d’importance exceptionnelle » sont multiples et dépassent le cadre réglementaire du devenir des mobiliers exhumés en termes de conservation. Elles s’appuient en partie sur l’existence d’une longue collaboration antérieure entre certains des acteurs et sur la volonté d’autres de renouveler des pratiques en archéologie préventive. C’est bien une nouvelle façon d’appréhender la conservation sur le terrain qui est maintenant à l’ordre du jour pour les équipes d’archéologie préventive : le temps utilisé sur le terrain, aussi bien en formation qu’en action, est autant de temps gagné en laboratoire sur le traitement des objets.
10En archéologie, qu’elle soit préventive ou programmée, l’intégration d’un professionnel de la conservation dès le terrain dans une équipe de fouilles reste exceptionnelle car elle est étroitement liée aux moyens accordés au chantier, à sa durée et à ses enjeux.
11Le restaurateur entre en scène, plus classiquement, lorsque tout est joué, à l’ombre des murs de son atelier ou de son laboratoire. C’est en se penchant sur l’histoire des grands travaux des 40 ans passés que l’on découvre la présence effective mais rare de ces compétences spécifiques sur les sites, aux côtés des archéologues. Les fouilles du Grand Louvre en 1984-1985, celles de la Gourjade à Castres (Tarn) en 1986-1988 ou de l’autoroute A5 (Melun-Troyes) en 1988 restent des exemples à la fois évocateurs et discrets, compte tenu du peu de littérature relatant ces retours d’expérience.
12Discret est un mot convenant bien à ce professionnel qui peine encore à être reconnu. Et pourtant, son intégration s’opère avec naturel, comme une évidence, lorsqu’il est fait appel à lui. Définir ce métier serait le qualifier d’activité mosaïque ou protéiforme selon nos penchants, d’aucuns pour la matière minérale, d’aucuns pour la matière organique, mais invariablement soucieuse de la matérialité de l’objet. Spécialiste formé, apte à se muter en généraliste au gré des besoins, surtout depuis l’avènement de la conservation préventive, réfutant le statut d’expert en tout qui le discréditerait, il est souvent l’homme ou plutôt la femme de la situation, en référence à la prépondérance féminine au sein de la profession.
- 1 En 1984 à Copenhague (Danemark), le congrès triennal du Comité international de la conservation du (...)
- 2 Résolution adoptée par les membres du Comité international des musées pendant la XVe conférence tri (...)
13Notre intervention sur la collection mobilière du chantier d’Aléria Lamajone nous a ouvert tous les champs du possible quant à la praxis des trois actions majeures définissant cette profession : la prévention (conservation préventive), le soin (conservation curative) et la valorisation (restauration), conformément à la terminologie commune assortie d’un code éthique adoptés par les instances internationales en 19841 et en 20082.
14Laurent Sévègnes, conservateur régional de Corse, Hervé Petitot, directeur adjoint scientifique et technique de l’Inrap-Corse et Laurent Vidal, responsable de l’opération, nous ont ouvert en grand la porte de ce chantier et accordé une grande confiance dans l’exercice de nos missions.
15Pour le conservateur-restaurateur qui travaille sur le territoire national, arriver sur un chantier de fouille équivaut souvent à débarquer en terre inconnue. Hormis les responsables, avec lesquels il entretient une tradition de travail ancienne, les variables sont nombreuses. À Aléria Lamajone, la première tâche consistait à s’adapter au lieu, au site, à l’équipe, aux partenaires, dans un rôle bien défini à accomplir sur un temps imparti. En un mot : prendre ses marques et trouver sa juste place au sein d’une chaîne opératoire d’archéologie préventive.
16Cette intervention avait pour but d’assurer, dès la fouille, la prise en charge du mobilier issu de la tombe étrusque dont on ne percevait l’existence que par les quelques marches desservant le dromos. La chambre funéraire repérée était encore intacte, au milieu de 130 tombes romaines en cours de fouille.
17Notre arrivée, parfaitement programmée, nous a laissé le temps de nous organiser – à commencer par l’achat de fournitures non autorisées à voyager, la Corse n’étant accessible que par voie maritime ou aérienne. Une visite dans les pharmacies et magasins de bricolage environnants a permis de compléter la panoplie d’outillage et de produits emportés. Un bungalow « laboratoire » a été rapidement aménagé pour autoriser les premiers gestes conservatoires sur des objets déjà collectés.
18Les prélèvements d’objets fragiles encore en place en extérieur ont ainsi alterné avec des intermèdes en face à face intérieur : démottage des vestiges, évaluation sanitaire, photographies, pré nettoyage, expertise, reconditionnement plus fonctionnel avant transport vers le centre Inrap de Vescovato.
19Les visites régulières des autorités scientifiques, partenaires patrimoniaux, étudiants, journalistes, etc., ont scandé le déroulement de l’opération, démontrant un engouement et une fébrilité collective alors que s’ouvrait un nouveau chapitre sur la présence étrusque en Corse, amorcé par les premières fouilles menées à Aléria 40 ans plus tôt.
20Julia Tristani, directrice du musée d’Aléria, et Jean-Michel Bontempi, responsable du centre de conservation et d’étude voisin, nous ont très vite invité à les rencontrer. Cet échange avait un but double : faire connaissance avec la conservatrice-restauratrice chargée de la préservation du mobilier à venir et l’aider à se familiariser avec les collections anciennes exposées, assurément proches de celles que la tombe allait livrer. Il n’y avait pas de moyen plus pertinent que de se constituer par anticipation un catalogue virtuel illustré, qui allait se révéler précieux au moment de la mise au jour du mobilier de la tombe à chambre.
21Comme le ferait un sportif avant l’épreuve, un échauffement était nécessaire. Et c’est en prélevant les objets fragiles dégagés par les soins des fouilleurs dans les tombes romaines que nous avons pu tester les méthodes et les choix préventifs les plus adaptés. Ce galop d’essai était une manière aussi de faire connaissance avec l’environnement : la nature du sol, le climat, la qualité, l’état et la typologie du mobilier. En général, c’est au travers des indices ou symptômes apparus sur les premiers objets consolidés et prélevés que la « température » d’un site se dévoile, nous donnant une idée prévisionnelle du comportement des collections à venir. C’est un temps qui permet aussi de prendre ses marques aux côtés de nos compagnons de fouille.
22La conservatrice-restauratrice ne peut pas œuvrer seule. Il lui faut apprendre à intégrer rapidement l’équipe. À notre arrivée à Aléria, nous accusions quelques tours de retard dans la connaissance des collaborateurs qui se pratiquaient déjà depuis plusieurs mois.
23Chacun détient dans son bagage des connaissances, des compétences, des aptitudes, une expérience, une sensibilité, toutes singulières. À cela s’ajoute un paramètre majeur quand il est question de l’humain : la personnalité et ses variables. L’ensemble aide à savoir sur qui compter et s’appuyer le moment venu. Inversement, il faut réussir son examen de passage pour gagner en crédibilité, voir ses options admises et respectées, en résumé descendre de la tour d’ivoire où certains nous imaginent encore, à tort.
24Des binômes se créent, un échange s’opère entre archéologues et conservateur-restaurateur, une transmission de savoir-faire informelle, sous le couvert d’une discussion autour d’une tombe qui revient à s’accorder des instants très gratifiants et importants.
- 3 La « déclosion » est ici entendue comme l’abolition d’une clôture.
25Amener la conservation préventive sur le terrain, c’est partager un savoir-faire qui vise à ce que chacun s’approprie les bons gestes et les pratiques justes et à ce que tous se responsabilisent. En effet, en laboratoire, pas de possibles miracles si cette prise de conscience n’a pas été acquise en amont. La manière d’appréhender un prélèvement conditionne tout le déroulé du parcours à venir d’un objet et la restitution de sa lecture finale. Sur le chantier d’Aléria, la dimension conservatoire est venue compléter un puzzle déjà bien avancé, un « plus » qui constituait indéniablement un élément capable de créer des liens, d’établir un climat de calme et de confiance, et parfois même d’activer la « déclosion3 » des spécialités satellites.
26Lorsque le mur d’entrée de la tombe a été « abattu », nous étions prêts, révisant les stratégies de fouille à chaque mise au jour, hésitant entre une dépose pièce à pièce ou le maintien de l’ensemble intact jusqu’à l’extrême. Conserver l’entièreté de la tombe en place en s’appuyant sur la photogrammétrie ou déposer pour mieux préserver, tel était le dilemme entre deux enjeux contradictoires. La première option a finalement été retenue, la conservatrice-restauratrice étant garante du choix arrêté.
27Parmi les différents matériaux trouvés dans cette tombe de prestige, le métal (miroirs, parure), le verre (petits flacons sur noyaux d’argile) et les matériaux organiques (manches de miroir et pyxide en os) étaient minoritaires. Une quarantaine de récipients en céramique, répartie autour de la dépouille, a concentré tout particulièrement notre attention et nos soins.
28Vu l’étroitesse de la chambre et les mouvements incessants et pourtant incontournables des fouilleurs, des consolidations ont été nécessaires dès les premiers dégagements. Le papier Japon imprégné de consolidant n’a pas toujours été très apprécié par les photographes qui voyaient, dépités, des taches blanches disgracieuses sur leurs clichés. La conservation préventive est affaire de compromis et certains aimeraient parfois, plus ou moins secrètement, que celle ou celui qui objecte ou « ralentit » la fouille quitte le théâtre des opérations. Mais ce n’est qu’une légende... (fig. 2).
Fig. 2. La consolidation de deux skyphoï avec du Paraloïd et du papier Japon.
© Roland Haurillon/Inrap.
29L’émotion nous gagnait à chaque dégagement, vite jugulée par l’appétence intellectuelle des archéologues en quête d’identification et de chronologie. Pour notre part, nous mesurions vite d’un regard clinique tout le potentiel documentaire contenu dans la matière de chaque objet dégagé.
30Il nous fallait accompagner ces objets avec bienveillance et adopter une attitude proactive dans une projection familière toute intérieure, vers un parcours à risques bien identifié dès le départ : le prélèvement, le nombre d’intervenants, les manipulations, l’emballage, le conditionnement, le transport, l’étude, l’exposition. Tout était mentalisé. Le challenge : conserver l’objet et le maintenir temporairement dans un état au moins égal à celui de la découverte pour ne pas compromettre l’information dont il était porteur et faire en sorte qu’il puisse être donné à voir au plus grand nombre, en toute fin de course. Le secret : se « mettre à la place » de l’objet et franchir, virtuellement et successivement, toutes ces étapes à risque.
31En nous remémorant l’extraction des vases entourant le squelette féminin qui accaparait l’archéoanthropologue Catherine Rigeade (Inrap), nous revoyons la place, le rôle respectif et les gestes protecteurs de chacune des trois autres « dames » coordonnant leurs efforts. Penchées au-dessus de ce petit espace, nous enserrions avec précaution, entre nos mains, chaque objet recueilli, remonté et transmis de l’une à l’autre dans une harmonie parfaite, comme le font des coureurs de relais se transmettant le témoin. Cette passation bien anticipée se faisait dans le calme : Coralie Meirone, la gestionnaire de mobilier, s’était installée sur la berme au milieu de ses mousses, film plastique et étiquettes, prête à réceptionner le mobilier transmis par l’étruscologue Federica Sachetti et moi-même, couchées au bord de la fosse et retenant notre souffle.
32La réussite de l’opération tenait à l’homogénéité du groupe, animé tour à tour, qui sait (?), par les quatre vertus chères au philosophe grec Platon qui planaient dans cet espace : la sagesse (prudence) le courage (affrontement de la difficulté) la tempérance (maîtrise de soi) la justice (répartition des tâches)… ou, simplement, le respect de l’autre (fig. 3).
Fig. 3. Collecte, transmission et conditionnement d’une œnochoé.
© Photographie Pascal Druelle.
33Avant d’aborder le traitement conservatoire de la quarantaine de vases issus de la tombe étrusque d’Aléria, maintes questions se sont posées aux responsables scientifiques. Nous y avons trouvé réponse en soumettant la collection à la question via la tomodensitométrie.
- 4 La société BCRX/Image Et, qui n’existe plus sous ce nom, était basée à Mordelles (Ille-et-Vilaine).
34À 1 500 kilomètres de là, sur le continent, s’affranchissant des barrières que constituaient les parois céramiques et les couches sédimentaires, la société BCRX/Image Et4 nous a permis de lever quelques indiscrétions sur l’intérieur d’une sélection de vases, afin de définir une stratégie d’intervention tout aussi prudente qu’efficace.
35En parallèle à la mise à l’étude et à la conservation des vases, il s’agissait de satisfaire aux exigences de la recherche de pollens et de corps gras, en respectant et en croisant les protocoles de manière consensuelle pour ne pas fausser chacun des attendus.
36Soucieuses de parer aux demandes, nous avons toutefois pris en compte le cas particulier des céramiques lustrées de forme ouverte et formulé un jugement critique là où les prélèvements pouvaient porter atteinte à l’intégrité des surfaces visibles, montrant notamment des décors estampés ou graffiti.
37D’une manière générale, les vases étaient modérément morcelés. Il s’agissait davantage de trouver un protocole de nettoyage-consolidation nous permettant de lever le voile blanchâtre carbonaté qui recouvrait les surfaces tout en protégeant la chromie. C’est là que la visite au musée d’Aléria, lors de notre arrivée, a pris tout son sens. Des restes de rehauts blancs mats peints déposés post-cuisson apparus sur les céramiques décorées et lustrées ont fait l’objet de constats similaires, sur le terrain comme précédemment en vitrine.
38Après plusieurs essais moyennement convaincants, nous nous sommes intéressées aux recherches d’un ancien élève de l’Inp, démontrant dans ses travaux l’efficience de la colle d’esturgeon dans des cas semblables. Les tests de refixage et de consolidation de ces restes fugaces présents à la surface des objets ont été concluants. Nous avons donc opté pour ce traitement.
39Les remontages ont été réalisés plus classiquement avec du Paraloïd à 40 % dans de l’acétate d’éthyle, conformément aux préconisations adoptées dans le cadre d’objets à vocation muséale.
- 5 Isabelle Ducassou, conservatrice-restauratrice de biens culturels indépendante, Atelier Passé Recom (...)
40Trois conservatrices-restauratrices5 ont travaillé sur le traitement du mobilier céramique d’Aléria au sein de la cellule conservation Inrap de Bègles en Gironde. Leur appartenance à une même corporation les a réunies dans un entre-soi nécessaire où la concentration n’exclut pas la dynamique d’un échange qui doit rester constant et indispensable.
41La part plus secrète et indicible se joue ensuite à deux. Être face à un objet, c’est comme entrer en relation avec lui, si ce n’est que cet inconnu ne peut témoigner d’un vécu autrement que par le biais d’une interaction non verbale, de l’ordre de la kinésie.
42À l’initiative du restaurateur ou de la restauratrice qui fait le premier pas, le contact s’établit après une évaluation suivie d’une première impression. C’est la qualité de son regard balayant la nature, l’état de la matière et tout autre type d’indice qui ouvre le dialogue. Des premiers gestes entrepris naît en retour un ensemble de propositions visant à améliorer l’état de l’objet, à en libérer la compréhension et le sens ; il livre ce qu’il a « envie » ou ce qu’il est en mesure de livrer. Des rapprochements ont déjà été faits entre l’archéologie et la psychanalyse. Le travail du restaurateur et celui de l’analyste ont également beaucoup de points communs, le premier pouvant s’inspirer de l’anamnèse, cette invitation du thérapeute à dévoiler l’histoire intime de son patient par une procédure de recouvrement du passé.
43Les céramiques communes, lustrées et décorées, ont pu retrouver de la résistance et de la lisibilité à l’issue de ce travail de laboratoire destiné à stabiliser le mobilier exhumé par l’opérateur de fouilles. Conformément à la deuxième obligation incombant à l’Inrap, elles sont désormais prêtes à être étudiées par la céramologue et l’étruscologue mais, pour ce faire, il leur faut de nouveau prendre la route et leur conditionnement, conçu comme pérenne, doit s’attacher à leur assurer, jusqu’à son terme, un voyage en toute quiétude (fig. 4 et 5).
Fig. 4. Le bonheur d’un face-à-face.
© Marina Biron, Inrap.
Fig. 5. Présentation de l’ensemble céramique de la tombe étrusque au centre archéologique de Bègles.
© Isabelle Ducassou, Atelier passé recomposé.
44Les services de l’État ont tendance à intégrer les collections archéologiques aux collections publiques en raison de leur statut et de leur qualité, les vestiges les plus rares ou les plus remarquables accédant à l’excellence par un placement en vitrine qui les expose aux yeux du public.
45Le conservateur-restaurateur sollicité pour les accompagner ne perd jamais de vue les risques encourus tout au long de ce parcours où s’interpénètrent trois réseaux : l’archéologie, la conservation-restauration et les musées. Ces trois mondes s’articulent, s’imbriquent, se complètent, depuis le terrain jusqu’à la salle d’exposition. Le professionnel doit garder à l’esprit ce caractère pluriel pour se positionner avec justesse face aux attentes des responsables scientifiques ; chacun de ses gestes, chacune de ses intentions sont guidés par la faisabilité et la bienveillance portée à la matérialité de l’objet et à son potentiel informatif, la clef s’inscrivant dans un compromis entre l’attendu scientifique et la réponse à donner.
46La présence de cette discipline transversale et globale sur la nécropole d’époque étrusque et romaine d’Aléria Lamajone a prouvé qu’elle constituait un atout quant à la fluidité du suivi conservatoire du mobilier exhumé, dans les missions de conseil, d’assistance et de sensibilisation auprès de l’équipe.