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Étudier, conserver, valoriser l’objet : de l’importance d’une démarche commune

Conservation-restauration et archéologie du bâti

Des aspects réglementaires et méthodologiques aux questions déontologiques : divergence et complémentarité
Emmanuelle Boissard
p. 53-58

Résumés

Au cours des dernières décennies, de nombreuses opérations d’archéologie du bâti ont pu être réalisées dans le cadre de chantiers de restauration menés sur les Monuments historiques. Ces interventions constituent autant d’occasions d’expérimenter les relations entre acteurs de la conservation-restauration d’une part et de l’archéologie d’autre part. Elles révèlent les difficultés qui peuvent perdurer aux différents niveaux de la chaîne opératoire, mais également l’intérêt d’explorer conjointement les questionnements propres à chaque discipline et le bénéfice patrimonial d’une démarche collective.

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Texte intégral

  • 1 Rappelons toutefois que cette discipline s’est construite sur deux récits parallèles, celui de l’ar (...)

1Alors que les travaux menés sur les Monuments historiques ont joué un rôle majeur dans la naissance de ce que l’on dénomme l’archéologie du bâti1, la relation entre conservateurs-restaurateurs et archéologues ne relève pas de l’évidence. La complexité débute au sein même des pôles Patrimoine des directions régionales des affaires culturelles (Drac), où services de l’archéologie (Sra) et conservations des Monuments historiques (Crmh) semblent vouloir réécrire sans cesse le récit d’une collégialité à construire. De là découlent, pour les différents participants aux chantiers, des interventions parallèles, séparées dans le temps ou simultanées, et généralement inscrites dans des cadres législatifs et sous des autorités différents. Régulièrement pointé comme source de conflits, ce fonctionnement garantit néanmoins le respect des missions de chacun. En effet, si conservation-restauration et archéologie œuvrent bien dans le même champ patrimonial, leurs doctrines, leurs objectifs et les moyens nécessaires à leur accomplissement peuvent s’avérer contradictoires. L’expérience démontre cependant tous les bénéfices d’une collaboration entre des disciplines aux regards et aux savoirs complémentaires.

Du dialogue institutionnel…

  • 2 On s’en remettra à la Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique, adoptée en (...)

2Le champ d’application de l’archéologie préventive, dont l’article L521-1 du Code du patrimoine précise qu’elle a pour objet « la détection, la conservation ou la sauvegarde par l’étude scientifique des éléments du patrimoine archéologique affectés ou susceptibles d'être affectés par les travaux », se situe au cœur de la controverse récurrente entre les services de l’État au sein des Drac. Inclure dans cette définition les édifices protégés concernés par des projets de restauration ne relève en effet pas toujours de l’évidence, qu’il s’agisse de reconnaître, d’une part, leur valeur intrinsèque de patrimoine archéologique et non seulement monumental2 et, d’autre part, la nécessité pour le Sra d’assurer la « sauvegarde par l’étude » d’un édifice dont la Crmh a pour mission d’assurer la conservation. À la longue tradition française inscrivant tout ce qui s’élève au-dessus du sol dans les domaines de l’histoire de l’art et de l’architecture, et bornant le champ de l’archéologie à ce qui y est enfoui, s’ajoute ainsi la difficulté de concevoir les travaux de conservation-restauration comme impliquant, par nécessité ou par choix, la disparition d’éléments historiques.

3Au sein de la discipline scientifique qu’est l’archéologie, la spécialité de l’archéologie du bâti se distingue en effet non seulement par son objet d’étude mais aussi par le fait qu’elle échappe, en général, au processus de destruction raisonnée de celui-ci, au contraire de l’« archéologie sédimentaire ». L’analyse archéologique appliquée aux élévations diffère néanmoins de l’analyse architecturale ou historique, en ce sens que, à l’appréhension de la construction dans ses formes et sa structure, elle cherche à ajouter celle de son épaisseur stratigraphique. En théorie comme en pratique, cela implique de supprimer la couche supérieure pour accéder à la couche sous-jacente, et donc de porter atteinte à l’intégrité du bâti. Or, au risque de contrarier les différents acteurs de la conservation-restauration des monuments, leurs travaux ne comprennent-ils pas, dans la plupart des cas, nettoyage des parements, dégarnissage des joints, dégagement des épidermes, démontage et remplacement d’éléments divers de maçonnerie, sol, charpente, couverture, serrurerie, sculpture, etc. ?

  • 3 Un article récemment paru dans cette revue donne un état récent de la question (Mataouchek 2019), d (...)
  • 4 À l’évidence, l’acquisition et la transmission de la connaissance archéologique peuvent servir le p (...)

4Pourtant, alors même que l’article R523-4 du Code du patrimoine prévoit la transmission systématique au Sra des dossiers de travaux sur les immeubles classés au titre des monuments historiques, force est d’admettre que cette réglementation ne s’applique pas uniformément sur le territoire national, variant parfois d’un intervenant ou d’un projet à l’autre dans la même région. Ce n’est toutefois pas le lieu ici de développer une argumentation sur les différents points litigieux de la discussion3 : légitimité de l’archéologie préventive appliquée aux travaux de restauration sur les monuments, protégés ou non ; prééminence de la Crmh sur la définition du cadre d’intervention et le contrôle d’une archéologie « utile » au projet4 ; nécessité d’une nouvelle réglementation accordant la préférence aux procédures en amont, dans le cadre de l’étude préalable…

  • 5 L’absence d’un cadre réglementaire adapté a déjà été régulièrement soulignée durant ces vingt derni (...)
  • 6 Les différentes opérations de fouille d’archéologie préventive réalisées sur les élévations du chât (...)
  • 7 On citera cependant l’étude archéologique de l’église Saint-Pierre de Jumièges (Seine-Maritime), me (...)

5L’intérêt d’une étude archéologique préliminaire n’est pas à remettre en cause ; elle peut faire l’objet d’un diagnostic d’archéologie préventive, y compris dans le cadre d’une demande anticipée de prescription, ou même, en fonction de circonstances particulières, d’une opération dite de « 3e type », commanditée par la Crmh, selon un cahier des charges établi en concertation avec le Sra et sous le contrôle de celui-ci5. Elle ne dispense cependant pas d’une prescription de fouille archéologique préventive ultérieure6. Dans la majorité des cas, la nature du bâtiment et les moyens techniques mis en œuvre fixent en effet les limites d’une telle démarche préalable ; en présence d’élévations monumentales, l’accès nécessaire à une réelle analyse approfondie du bâti implique des échafaudages qui ne peuvent généralement être installés que lors des travaux eux-mêmes7. La charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, dite charte de Venise, ne s’y trompait pas quand, en 1964, elle énonçait dans son article 9 que « la restauration sera toujours précédée et accompagnée d’une étude archéologique et historique du monument ».

…Aux interactions de terrain

6Sur un même chantier, conservateurs-restaurateurs et archéologues interviennent donc la plupart du temps en parallèle, dans le cadre de deux réglementations distinctes, les livres VI et V du Code du patrimoine, et sous trois autorités, la Crmh et le maître d’œuvre pour les premiers, le Sra pour les seconds. Se manifestent ainsi encore régulièrement des « querelles de territoire » entre les « sachants historiques » que sont les architectes en chef des Monuments historiques (Acmh), longtemps maîtres en leur domaine, auxquels s’ajoutent aujourd’hui les architectes du Patrimoine et les archéologues du bâti, dont les interventions peuvent être ressenties comme des intrusions, parfois accessoires et coûteuses, plus souvent inadaptées par leur temporalité et leurs problématiques. De fait, les occasions de désaccord apparaissent nombreuses, tant d’un point de vue organisationnel et méthodologique que déontologique.

7Les premières difficultés relèvent du calendrier. Bien en amont du chantier de restauration lui-même, les « études scientifiques et techniques préalables à la réalisation des travaux » prévues par l’article R621-12 du Code du patrimoine offrent l’occasion de réaliser un état des lieux des éléments conservés, un constat d’état sanitaire et des préconisations d’intervention. Les conservateurs-restaurateurs interviennent ainsi parfois des années avant les archéologues, sans que les données acquises par les uns et les autres puissent enrichir leurs questionnements respectifs. A contrario, les résultats de l’opération archéologique feront l’objet d’un rapport dans un délai moyen de deux ans après la fin de la phase de terrain, alors même qu’ils pourraient venir contredire le parti pris de restauration établi. Le dialogue avec la Crmh et le maître d’œuvre, et la transmission des données susceptibles de contribuer au projet au fil du chantier, s’avèrent donc une nécessité à laquelle l’archéologue doit satisfaire, hors de tout compte-rendu hebdomadaire au Sra. Enfin, si celui-ci intervient souvent « en co-activité », dans le cadre même du chantier de restauration, la durée de sa mission, fixée par le cahier des charges établi par le Sra, est en général très limitée par rapport à la durée globale des travaux. Seule une collaboration étroite avec le maître d’œuvre, garant du planning, et les entreprises affectataires des différents lots peut faire coïncider les impératifs de l’opération archéologique, extérieure à l’organisation générale, et ceux des travaux.

  • 8 Ces limites sont en fait identiques à celles imposées par le cadre de l’aménagement à toute opérati (...)

8Les chantiers révèlent également combien divergent les objectifs et protocoles respectifs. Dès lors, si la double administration Crmh-Sra peut s’avérer un frein quand les services ne s’accordent pas, elle définit et préserve également les missions de chacun dans le respect du monument. Bien que l’archéologue cherche à comprendre le bâti et son histoire dans sa globalité, son intervention doit en effet se conformer aux contraintes imposées par la conservation-restauration d’un édifice protégé, et se borner aux limites des opportunités offertes par les éléments impactés8. De même, s’il se doit de contribuer à la réflexion générale sur le monument, il est responsable de ses priorités scientifiques et choix méthodologiques, qui ne peuvent être assujettis aux seuls questionnements imposés par le projet.

9Plus largement, l’archéologue cherche à recueillir et analyser les traces pour les comprendre, les interpréter et les restituer intellectuellement. Dispensé de réalisations concrètes, il confère souvent une importance primordiale à l’intégrité du matériau historique et à la distinction entre véracité des données et hypothèses. Le conservateur-restaurateur et le maître d’œuvre, pour leur part, se réfèrent à l’article 9 de la charte de Venise. Ils « se fonde[nt] sur le respect de la substance ancienne et de documents authentiques » mais répondent également à la nécessité d’accomplir les opérations essentielles à la sauvegarde de l’œuvre, à son usage, à sa présentation au public et à sa compréhension, y compris s’il s’agit d’en modifier la matérialité et d’aboutir à une « composition architecturale [qui] portera la marque de notre temps ». Ainsi, si l’analyse archéologique est source de données, c’est bien au maître d’œuvre de faire le choix d’un parti de restauration, même s’il contredit les représentations scientifiques de l’archéologue.

10Dans un article des Nouvelles de l’archéologie paru il y a 27 ans, J.-L. Charpentier soulignait déjà cette divergence : « L’archéologie est souvent une terre de recherche, les services des Monuments historiques une terre d’application ; les conservations régionales des Monuments historiques ont besoin d’une partie de la connaissance (celle nécessaire à l’accomplissement de leur mission) mais pas nécessairement de la totalité que recherchent les archéologues » (Charpentier 1993 : 44).

L’exemple de la restauration intérieure de la cathédrale de Chartres

11La polychromie intérieure de Notre-Dame de Chartres a été révélée grâce aux investigations novatrices de Jürgen Michler (Michler 1989). Missionné pour en réaliser l’étude, Brice Moulinier a estimé que l’enduit du xiiie siècle était conservé sur plus de 80 % des surfaces de l’édifice (Moulinieret al. 1994). Le projet de restauration, initié en 2008 par la Drac Centre, a ainsi fait le choix du dégagement et de la mise en valeur de ce premier décor peint. Tous ces éléments limitaient de facto les possibilités d’observation des parements nus quand, en 2009, après avoir confié une mission d’étude et de sondages au service municipal archéologique de Chartres sur les parties hautes du chœur (Viret 2014), le Sra prescrivit une opération de fouille archéologique préventive sur les élévations des deux travées occidentales et de la façade. Après avoir réalisé cette intervention en 2011 (Martin 2015 ; Jourd’heuil & Boissard 2015), l’opérateur agréé Archeodunum s’est vu attribuer en 2014 par la Crmh, maître d’ouvrage, l’étude archéologique du bâti et des parements de la nef (lot n° 10 du marché de restauration intérieure de la nef, travées 3 à 9, et des baies 129 à 142), sous la maîtrise d’œuvre de l’Acmh Marie-Suzanne de Ponthaud (Bouticourt 2017).

  • 9 Une étude archéométallurgique réalisée par Maxime L’Héritier, maître de conférences à l’université (...)

12Ainsi, les trois interventions archéologiques menées sur cet édifice se sont inscrites dans trois cadres administratifs différents : une opération de « 3e type », sous la conduite conjointe de la Crmh et du Sra, une fouille d’archéologie préventive et enfin une étude commandée par la Crmh, hors de toute application du livre V du Code du patrimoine. Intégrer l’opération archéologique comme un lot parmi tous ceux constituant les travaux de restauration avait sans doute pour objectif de fluidifier et de maîtriser l’ensemble des interventions. Dans les faits, les difficultés organisationnelles et les débats concernant les priorités scientifiques et les choix méthodologiques et déontologiques n’en ont pas moins existé, et leur résolution doit probablement plus à la volonté commune qu’au cadre administratif. Les moyens accordés pour approfondir les observations menées sur les éléments métalliques, longtemps supprimés de manière systématique lors des travaux réalisés sur les parements des édifices anciens, et à Chartres stratigraphiquement antérieurs à l’enduit du xiiie siècle9, ont assuré ici leur conservation.

  • 10 Pourtant, comme le soulignait déjà Gérard Emond en 2000 (Emond 2005), l’étude préliminaire, si elle (...)

13Lorsque, comme à la cathédrale de Chartres, l’observation des maçonneries est limitée par la présence et la conservation des enduits peints, leur analyse stratigraphique constitue une approche essentielle du monument et de son histoire (Boissard 2008). Elle ne peut cependant s’envisager que dans une perspective globale, sur l’ensemble des élévations de l’édifice, et sur toute l’épaisseur de la stratification, du support architectural (parement mais aussi baie, décor sculpté, éléments métalliques, trous de boulin, percements de voûte ou autre perturbation dans la maçonnerie…) à la plus récente couche de revêtement appliquée. Or, comme indiqué plus haut, la mission principale confiée aux entreprises de conservation-restauration des enduits consistait à dégager et consolider l’enduit du xiiie siècle et à en compléter les lacunes, en se basant sur les éléments antérieurement acquis par Jürgen Michler et Brice Moulinier10.

  • 11 Le même Gérard Emond (ibid.) déplorait ainsi que les critères de coûts et délais prévalent au momen (...)

14À Chartres, l’enregistrement et l’analyse des données nécessaires à la compréhension et à la sauvegarde des éléments appelés à disparaître ont donc été réalisés par les archéologues, dont le temps d’intervention sur le terrain, bien inférieur en durée à celui des conservateurs-restaurateurs, était cependant entièrement dévolu à l’étude. Après avoir souffert d’un manque de coordination qui a entraîné la perte irrémédiable de certaines données sur les parties orientales et occidentales de l’édifice, le protocole d’intervention des entreprises au fil des phases de chantier a été modifié : la suppression de toutes les couches postérieures, au profit du dégagement de celle du xiiie siècle, a été précédée d’une étape de dépoussiérage assurant la conservation de la stratigraphie complète. Ce protocole n’a pu cependant s’appliquer que sur des zones limitées, préalablement définies par les archéologues (fig. 1), afin d’en réduire l’impact sur le calendrier général d’avancement des travaux11. En parallèle, l’équipe archéologique a dû également tenir compte des restrictions imposées par l’intervention sur un monument protégé : les investigations concourant à la connaissance globale de l’édifice mais exigeant des sondages supplémentaires dans les maçonneries ont ainsi fait l’objet d’une demande d’autorisation argumentée (fig. 2 et 3).

Fig. 1. Chartres, cathédrale Notre-Dame, première travée du mur sud, baies aveugles. Zone de réserve pour les observations stratigraphiques après dépoussiérage au sein du travail de dégagement de l’enduit du xiiie siècle.

Fig. 1. Chartres, cathédrale Notre-Dame, première travée du mur sud, baies aveugles. Zone de réserve pour les observations stratigraphiques après dépoussiérage au sein du travail de dégagement de l’enduit du xiiie siècle.

© E. Boissard.

Fig. 2. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Zone d’anomalie dans la stratigraphie des enduits avant sondage archéologique.

Fig. 2. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Zone d’anomalie dans la stratigraphie des enduits avant sondage archéologique.

© E. Boissard.

Fig. 3. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Sondage archéologique : logement de poutre du plancher provisoire du chantier du xiiie siècle.

Fig. 3. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Sondage archéologique : logement de poutre du plancher provisoire du chantier du xiiie siècle.

© E. Boissard.

15Pour ce qui concerne spécifiquement les décors peints du Moyen Âge, les circonstances et les modalités des interventions et des collaborations entre archéologues et conservateurs-restaurateurs ont fluctué selon les chantiers et les équipes. La polychromie des clefs de voûte, qui n’avait pas été intégrée à l’analyse archéologique du chœur, a ainsi fait l’objet d’une collaboration spontanée lors de l’opération menée sur les travées occidentales, de même que l’ensemble inachevé des lancettes aveugles. Ces premières observations conjointes ont permis d’élaborer la description des différentes couches picturales ainsi que leur mise en relation avec la stratigraphie générale des enduits et des différentes composantes architecturales de cette partie de l’édifice. Les importants décors figurés des vitraux en trompe-l’œil n’ont pu bénéficier de la même concertation, leur conservation-restauration ayant été détachée du chantier en cours et confiée à un troisième intervenant. Cette scission a conduit à une mauvaise attribution chronologique du décor, sans conséquence et corrigée lors des publications postérieures, et à l’interprétation erronée d’une couche de badigeon postérieure, intégrée à tort à la composition picturale du xiiie siècle.

16La coopération a été imposée lors des interventions sur la nef, le cahier des charges confiant la documentation et l’analyse des différentes couches de revêtements muraux et des polychromies picturales à l’équipe archéologique, au risque d’entraîner une certaine incompréhension, voire une frustration des conservateurs-restaurateurs dont la formation initiale associe l’étude à la pratique. Dans le cadre de son intervention, l’équipe archéologique a ainsi procédé à un récolement documentaire, à l’examen critique et à la mise en relation de l’ensemble des données précédemment acquises sur l’édifice, à différents prélèvements et analyses stratigraphiques et physico-chimiques et au relevé des motifs peints en vue de leur identification. Les résultats ont soulevé de nombreux débats quant au parti de restauration à adopter, en particulier pour les clefs de voûtes polychromes du vaisseau central, mettant une fois de plus en exergue la distinction entre les objectifs d’une recherche archéologique et ceux de la mise en valeur d’un monument. La présence d’un comité scientifique composé d’experts extérieurs dédié a permis de répondre à ces interrogations.

17Quelles qu’aient été les difficultés rencontrées, il ressort néanmoins que ces différents chantiers, par l’intervention d’équipes pluridisciplinaires, ont contribué à améliorer sensiblement la connaissance de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, de son chantier de construction et de ses décors peints, à l’évidence dans l’intérêt de la conservation-restauration du monument comme de la sauvegarde de son histoire (fig. 4).

Fig. 4. Chartres, cathédrale Notre-Dame, travées occidentales, élévation intérieure du mur sud. Relevé archéologique de l’emprise originelle de l’enduit et des polychromies du xiiie siècle et vue générale après restauration. Relevé : E. Boissard, P. Martin, J. Noblet, F. Tournadre, G. Turgis.

Fig. 4. Chartres, cathédrale Notre-Dame, travées occidentales, élévation intérieure du mur sud. Relevé archéologique de l’emprise originelle de l’enduit et des polychromies du xiiie siècle et vue générale après restauration. Relevé : E. Boissard, P. Martin, J. Noblet, F. Tournadre, G. Turgis.

DAO : E. Boissard, P. Martin ; cliché F. Tournadre.

  • 12 La politique actuelle de valorisation et de dynamisation des cœurs de ville s’accompagne notamment (...)

18De nombreux aspects de l’interaction quotidienne entre praticiens de la conservation-restauration et archéologues n’ont pas été abordés ici puisqu’elle concerne en réalité tous les éléments et matériaux de l’architecture, du gros-œuvre au second-œuvre, et ne se limite pas aux grands édifices mais s’applique également aux bâtiments plus modestes12. Ces expériences, variées et heureusement fréquentes, révèlent combien leur réussite dépend bien souvent de la reconnaissance et du respect réciproque du travail de chacun, dans un objectif de préservation et de transmission d’un patrimoine commun.

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Bibliographie

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Boissard, E. 2008. « L’archéologie des enduits peints : des fragments en fouille à l'étude stratigraphique in situ ». In : S. Denoël (dir), Les peintures murales. Les techniques. Namur, Institut du patrimoine wallon (coll. « Les dossiers de l’IPW », 5) : 67-78.

Bouticourt, E. (dir.). 2017. Chartres (28), cathédrale Notre-Dame. Vaisseau central, travées 3 à 9. Rapport final d’opération d’archéologie du bâti. Chaponnay, direction régionale des affaires culturelles/conservation régionale des monuments historiques/Archeodunum : 3 vol.

Charpentier, J.-L. 1993. « Archéologie du bâti et objet patrimonial : point de vue d’un conservateur des monuments historiques », Les nouvelles de l’archéologie, n° 53-54 : 43-45.

Cnra [Conseil national de la recherche archéologique]. 2016. Programmation nationale de la recherche archéologique. Paris, ministère de la Culture et de la Communication, sous-direction de l’archéologie.

Emond, G. 2005. « Restauration des peintures murales et archéologie. Instrumentum 3 ». In : I. Parron-Kontis & N. Reveyron (dir.), Archéologie du bâti : pour une harmonisation des méthodes. Paris, Errance : 133-139.

Fiocchi, L. & Bregu, B. 2019. « Observations sur le bâti du château des Montlaur à Aubenas », Ardèche Archéologie, n° 36 : 48-54.

Jouneau, D., Reidiboym, B., Boissard, E., Brunet-Umbault, B., Guinamard, C. & Hubert, C. 2017. « L’étude archéologique et sanitaire de l’église Saint-Pierre de Jumièges (Seine-Maritime) : renouvellement des connaissances ». In : Journées archéologiques de Normandie 2016. Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre : 159-170.

Jourd'heuil, I., avec la collab. de Boissard, E. 2015. « Polychromie architecturale et vitraux “en trompe-l’œil” de la cathédrale de Chartres », Bulletin monumental, vol. 173, n° 3 : 223-248.

Martin, P. 2015. « La façade et les travées occidentales de la cathédrale de Chartres : nouveaux apports de l’archéologie du bâti », Bulletin monumental, vol. 173, n° 3 : 203-214.

Mataouchek, V. 2019. « Archéologie préventive sur le bâti et Monuments historiques », Les nouvelles de l'archéologie, n° 157-158 : 132-135. https://doi.org/10.4000/nda.8051.

Michler, J. 1989. « La cathédrale Notre-Dame de Chartres : reconstitution de la polychromie originale de l’intérieur », Bulletin monumental, vol. 147, n° 2 : 117-131.

Moulinier, B., Courtin, O. & Bonnet, M. 1994. Région Centre. Eure-et-Loir. Cathédrale de Chartres, Rapport des travaux d’étude et d’essais de nettoyage des décors intérieurs. Orléans, Documentation CRMH/Drac Centre-Val de Loire.

Sapin, C. 2014. « L’archéologue dans le monument historique (1913-2013) », Monumental, n° 1 : 6-11.

Viret, J. 2014. Cathédrale de Chartres. Observations et sondages archéologiques dans les parties hautes du chœur. Rapport de sondage archéologique. Chartres, Ville de Chartres – Service archéologique, 2 vol.

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Notes

1 Rappelons toutefois que cette discipline s’est construite sur deux récits parallèles, celui de l’archéologie monumentale (Sapin 2014) et celui de l’archéologie urbaine (Arlaud & Burnouf 1993).

2 On s’en remettra à la Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique, adoptée en 1990 par le Conseil international des monuments et des sites, dont l’introduction précise : « Certains éléments du patrimoine archéologique font partie de structures architecturales, en ce cas, ils doivent être protégés dans le respect des critères concernant le patrimoine architectural énoncés en 1964 par la charte de Venise sur la restauration et la conservation des monuments et des sites ». Cf. https://www.icomos.org/fr (consulté le 16/12/2020).

3 Un article récemment paru dans cette revue donne un état récent de la question (Mataouchek 2019), dont le colloque « Archéologie du bâti aujourd’hui et demain », organisé à Auxerre en octobre 2019, a montré combien elle demeure d’actualité.

4 À l’évidence, l’acquisition et la transmission de la connaissance archéologique peuvent servir le projet. Toutefois, poser l’utilité de l’archéologie comme un préalable à sa mise en œuvre, notamment en arguant de son coût pour l’État lorsqu’il est maître d’ouvrage, apparaît comme un biais irréfléchi, voire dangereux. Quid en effet de l’écrasante majorité des aménagements soumis à la loi sur l’archéologie préventive, dont les projets n’ont que faire d’une quelconque dimension patrimoniale ?

5 L’absence d’un cadre réglementaire adapté a déjà été régulièrement soulignée durant ces vingt dernières années (Cnra 2016 : 114).

6 Les différentes opérations de fouille d’archéologie préventive réalisées sur les élévations du château d’Aubenas en Ardèche, dans le cadre des tranches successives de travaux, fournissent un exemple édifiant ; elles ont renouvelé considérablement les données sur cet édifice qui avait pourtant fait l’objet d’une remarquable étude documentaire et archéologique préalable, à la demande conjointe de la Crmh et du Sra d’Auvergne-Rhône-Alpes (Fiocchi & Bregu 2019).

7 On citera cependant l’étude archéologique de l’église Saint-Pierre de Jumièges (Seine-Maritime), menée par une équipe pluridisciplinaire réunissant archéologues, conservateurs-restaurateurs de peintures murales et architecte du patrimoine, pour laquelle l’édifice a été entièrement échafaudé (Jouneau et al. 2017).

8 Ces limites sont en fait identiques à celles imposées par le cadre de l’aménagement à toute opération d’archéologie préventive.

9 Une étude archéométallurgique réalisée par Maxime L’Héritier, maître de conférences à l’université Paris 8, a confirmé cette datation (Bouticourt 2017).

10 Pourtant, comme le soulignait déjà Gérard Emond en 2000 (Emond 2005), l’étude préliminaire, si elle est nécessaire, ne devrait pas être considérée comme une phase suffisante puisqu’une étude par sondages en conditions d‘accès limité ne saurait répondre à toutes les problématiques, ni même les dévoiler (on notera ici la facile analogie avec les phases de diagnostic et de fouille en archéologie préventive).

11 Le même Gérard Emond (ibid.) déplorait ainsi que les critères de coûts et délais prévalent au moment de la phase d’appel d’offre puis au cours du chantier, sans prise en compte du temps ni des moyens nécessaires aux investigations et à la documentation qui devraient accompagner tout chantier de restauration. Ce regret vaut en particulier lorsque les surfaces concernées par les travaux nécessitent l’intervention d’équipes numériquement importantes, constituées en grande partie d’exécutants dont les qualifications ne relèvent pas spécifiquement de la conservation-restauration, au risque de dériver vers des travaux de « rénovation ».

12 La politique actuelle de valorisation et de dynamisation des cœurs de ville s’accompagne notamment de nombreux projets de réhabilitation de bâtiments à valeur patrimoniale, protégés ou non. Les opérations de fouille peuvent parfois y être difficiles à mettre en œuvre pour des raisons réglementaires mais aussi financières, et on peut regretter que les critères d’attribution des prises en charge financées par le Fnap ne privilégient pas davantage la conciliation entre développement durable et archéologie préventive.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Chartres, cathédrale Notre-Dame, première travée du mur sud, baies aveugles. Zone de réserve pour les observations stratigraphiques après dépoussiérage au sein du travail de dégagement de l’enduit du xiiie siècle.
Crédits © E. Boissard.
URL http://journals.openedition.org/nda/docannexe/image/11735/img-1.JPG
Fichier image/jpeg, 2,9M
Titre Fig. 2. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Zone d’anomalie dans la stratigraphie des enduits avant sondage archéologique.
Crédits © E. Boissard.
URL http://journals.openedition.org/nda/docannexe/image/11735/img-2.JPG
Fichier image/jpeg, 4,4M
Titre Fig. 3. Chartres, cathédrale Notre-Dame, deuxième travée du mur sud, baie aveugle ouest. Sondage archéologique : logement de poutre du plancher provisoire du chantier du xiiie siècle.
Crédits © E. Boissard.
URL http://journals.openedition.org/nda/docannexe/image/11735/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 4,4M
Titre Fig. 4. Chartres, cathédrale Notre-Dame, travées occidentales, élévation intérieure du mur sud. Relevé archéologique de l’emprise originelle de l’enduit et des polychromies du xiiie siècle et vue générale après restauration. Relevé : E. Boissard, P. Martin, J. Noblet, F. Tournadre, G. Turgis.
Crédits DAO : E. Boissard, P. Martin ; cliché F. Tournadre.
URL http://journals.openedition.org/nda/docannexe/image/11735/img-4.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Emmanuelle Boissard, « Conservation-restauration et archéologie du bâti »Les nouvelles de l'archéologie, 162 | 2020, 53-58.

Référence électronique

Emmanuelle Boissard, « Conservation-restauration et archéologie du bâti »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 162 | 2020, mis en ligne le , consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/nda/11735 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nda.11735

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Auteur

Emmanuelle Boissard

Ingénieure d’études au ministère de la Culture – UMR 5138 ArAr « Archéologie et archéométrie »

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