1Depuis plus de dix ans, l’analyse des invertébrés marins découverts en contexte archéologique s’est développée à l’échelle du monde entier (ICAZ Archaeomalacology Working Group 2016).
2Elle a permis de remettre en cause des paradigmes établis de longue date dans la communauté des archéologues. Ainsi, bien souvent, l’essor des amas coquilliers au Mésolithique avait conduit à un raccourci : l’intensification de la consommation de ces fruits de mer à l’Holocène et la rareté de celle-ci au Paléolithique. Or, cette vision ne tient pas compte de l’ensevelissement et de l’érosion des sites côtiers les plus anciens et les témoins même indirects de la consommation de coquillages au Paléolithique se multiplient (Pétillon 2016). Paradoxalement, les amas coquilliers, emblème du Mésolithique et donc des sociétés de chasseurs-cueilleurs maritimes, étaient connus par leurs industries lithiques ou par leurs nécropoles mais la composition même de cette masse coquillière a été très rarement abordée (Dupont 2006). De même, l’abondance des coquilles d’huîtres découvertes en contextes gallo-romains s’oppose à la rareté de leurs prélèvements et de leurs analyses (Bardot-Cambot 2014).
3L'impulsion donnée depuis quinze ans à la recherche sur les décharges préhistoriques s’est traduite par la mise en place d’un protocole commun à plusieurs disciplines de l’archéologie (Dupont 2006) qui renouvelle notre perception des populations humaines préhistoriques ou historiques (voir par exemple pour le xviie siècle, Champagne et al. 2012). En effet si, à propos de certaines activités, les textes prennent parfois le relais de l’archéologie, force est de constater qu’ils illustrent très rarement les activités liées à l’exploitation des invertébrés marins (Le Goff & Dupont 2015). En appliquant un protocole adapté sur le terrain puis au laboratoire, il est désormais possible d’en savoir plus sur l’exploitation des littoraux par les sociétés passées, à partir de restes de mollusques marins, de crustacés (crabe, pouce-pied, balane) et d’oursins. Il ne s’agit plus seulement d’établir une liste de produits utilisés ou de ressources consommées, mais d’aborder des thématiques diverses : gestion des stocks naturels, saisonnalité et viabilité à long terme des activités, implantation d’établissements de commerce, développement d’axes de circulation, influences et échanges avec l’extérieur, etc. (Claassen 1998).
4De multiples utilisations de ces faunes se succèdent au cours du temps. Certaines apparaissent, d’autres disparaissent ou se modifient au grè des influences, des goûts et des besoins du moment. Si les coquillages, crustacés et oursins sont des aliments du quotidien de certaines populations côtières, ils témoignent aussi, sur nos littoraux, de banquets ou de dépôts rituels. Ces nourritures animales sont des indices précieux de l’exploitation d’autres produits marins (poissons, sable, algues, roches). Elles peuvent servir d’outils, de récipients, de colorants, de parures, de décors de murs ou de fontaines, d’enseignes de pèlerinage, d’instruments de musique, de collections enfantines, de monnaies, de jouets, de prothèses ou de matériaux de construction… (Feugère & Sénépart 2012).
5Comme pour toutes les disciplines liées à l’archéologie, la qualité des analyses réalisées par les archéomalacologues dépend fortement de celle des prélèvements faits sur le terrain (Claassen 1998). La première partie de cet article traite donc de cet aspect, afin d’orienter les décideurs et responsables d’opération sur les méthodologies à appliquer. Les principaux résultats obtenus par l’application de cette méthodologie aux populations du Mésolithique sont aussi exposés.
6Afin d’illustrer notre propos, deux types d’enquête ont été choisis : les différentes étapes de l’analyse de crabe en contexte archéologique et celles de l’extraction de colorant à partir de coquillages sur nos côtes atlantiques. Elles ont pour but de montrer comment, à partir d’identifications et de décomptes d’invertébrés marins, nous pouvons élaborer des hypothèses d’utilisation, de l’acquisition de la ressource à son abandon, voire à sa découverte par l’archéologue.
7Comme pour toutes les disciplines appliquées à l’archéologie, la quantité et le nombre de prélèvements sur le terrain est fonction des questionnements scientifiques, en lien avec les caractéristiques du site. La présence d’un spécialiste dans l'équipe de fouilles est souhaitable pour poser les bonnes questions, juger de l’homogénéité de la composition spécifique des structures, faire des prélèvements adaptés aux études en laboratoire. Les sépultures sont un cas à part où, en concertation avec les anthropologues, les coquilles seront relevées et leurs orientations notées une à une afin de reconstituer les éléments de parure auxquels elles correspondent (bijoux, décors de vêtement, bouton, boucle de ceinture, instrument de musique…). Cet enregistrement sur le terrain permet d’orienter les usures des coquilles les unes par rapport aux autres et de comprendre comment elles étaient associées entre elles et, éventuellement, avec quel type de support.
8Dans la plupart des cas, les prélèvements sédimentaires sont indispensables à une étude quantitative des invertébrés marins. Sans eux, des espèces fragiles comme les moules, les oursins ou les crabes, sont sous représentées, voire absentes de nos analyses (Dupont 2006 ; Mougne 2015). Cette remarque se vérifie pour la moule sur les sites proches du littoral mais aussi pour ceux qui en sont éloignés, car ce bivalve fait partie des espèces commercialisées dans l’Antiquité et au Moyen Âge par exemple. Le cas du site mésolithique de Beg-er-Vil (Dupont 2006) est très parlant à ce sujet (fig. 1). Le tamisage a révélé que ce coquillage était majoritairement exploité tandis qu’il était absent des ramassages à vue effectués à la fouille. De même, les petites coquilles qui accompagnent les algues ou le sable seront absentes des analyses en l’absence de prélèvements sédimentaires. Il en va de même pour les parures de petites dimensions comme les perles du Néolithique, qui font à peine un demi-centimètre de diamètre. Certaines activités telles la fracturation de coquilles de pourpres ou la production de parures ne seront pas bien comprises si l’ensemble des fragments coquilliers ne sont pas recueillis. Un tamisage à 2 mm à l’eau douce est donc indispensable à l’analyse des invertébrés marins découverts dans les sites archéologiques.
9Les volumes prélevés diffèrent selon les sites : de 10 à 100 litres sont nécessaires suivant la densité des coquilles et la nature des structures. Ils permettent de dénombrer assez d’individus et d’en mesurer suffisamment pour que l’échantillon soit représentatif de l’ensemble d’une structure. Quand celle-ci est volumineuse, il est intéressant de faire plusieurs prélèvements du début vers la fin des remplissages.
10Après tamisage et séchage, les échantillons sont triés. Cette étape permet de regrouper les fragments qui se ressemblent et de les déterminer à l’aide de différents ouvrages de référence et d’une collection de comparaison. Les décomptes sont proches de ceux appliqués aux mammifères (Nr pour le nombre de restes, Nmi pour le nombre minimum d’individus, masse en grammes). Les appellations scientifiques des invertébrés marins sont régulièrement actualisées (pour les synonymes, se référer à Worms 2016).
11Donner un nom à une espèce n’est pas une fin en soi, mais renseigne sur les environnements exploités, le rythme et la technique de collecte selon l’accessibilité de la ressource et les coefficients de marée. Les proportions relatives des espèces sont indicatives des comportements humains (sélectif, opportuniste, consommation de coquillages par le filtre commercial). Les individus sont ensuite mesurés. Quand ils sont fragmentés, des reconstitutions sont possibles à partir de fragments de coquilles, de doigts pour les crabes (Gruet 2002, fig. 2) ou de pièces squelettiques pour les oursins (Mougne 2015). La biométrie permet d’attester de l’utilisation des mollusques (les coquilles supérieures à 20 mm sont le plus souvent sélectionnées pour être consommées), de leur sélection anthropique (cas des apports via les algues), et de leur commerce (calibrage)… L’identification d’organismes marins ayant modifié le test des coquillages est également primordiale. Elle précise leurs terroirs d’origine (apports d’eau douce, fonds vaseux, bancs denses…), nous permet de savoir si les coquilles ont été nettoyées pour en limiter le poids et, parfois, nous informe sur les techniques de pêche appliquées, tel le dragage. L’observation des coquilles nous apprend aussi qu’elles ont été collectées mortes ou à l’état d’épaves échouées sur une plage.
Fig. 1 – Les mollusques marins du Mésolithique atlantique français. A. Principales espèces consommées : 1. Cerastoderma edule (39 mm), 2. Patella vulgata (29 mm), 3. Mytilus edulis (30 mm), 4. Ostrea edulis (49 mm), 5. Scrobicularia plana (32 mm). B. Sédiment tamisé d’un amas coquillier mésolithique. C. Espèces majoritairement exploitées pour la parure : 1. Dentalium sp. (12 mm), 2. Trivia monacha (10 mm), 3. Littorina obtusata (10 mm), 4. Nassarius reticulatus (23 mm). D. Coquillages identifiés à La Vergne : 1. Nassarius reticulatus (22 mm), 2. Phalium saburon (53 mm), 3. Euspira catena (25 mm), 4. Nassarius incrassatus (9 mm), 5. Neritina fluviatilis (8 mm), 6. Ocenebra erinaceus (19 mm), 7. Patella sp. (41 mm), 8. Dentalium sp. (12 mm), 9. Cerastoderma edule (29 mm), 10. Mytilus sp. (20 mm), 11. Spisula sp. (33 mm), 12. Venus verrucosa (36 mm), 13. Glycymeris glycymeris (51 mm), 14. Ostrea edulis (70 mm), 15. Laevicardium crassum (54 mm) © Catherine Dupont.
12Pouvoir comparer les différentes utilisations des coquillages pour un même site archéologique est primordial (Dupont 2014). Bien souvent, les parures et autres objets jugés précieux sont exclus de l’analyse malacofaunique et leurs déterminations spécifiques ne sont pas toujours affinées. Elles permettent pourtant d’aborder des sujets de recherche intéressants comme la division des activités, le ramassage de coquilles échouées, la fréquentation de zones différentes du littoral suivant l’usage prévu. C’est ainsi que pour le Mésolithique, nous avons pu mettre en évidence que la recherche de coquilles et de coquillages s’est faite sans mettre les pieds dans l’eau (Dupont 2006). Le recyclage des coquilles, rebuts de repas, n’était pas de mise (fig. 1). La recherche de nourriture et la recherche de matière première pour confectionner les parures semblent avoir été deux activités bien distinctes. Ce comportement se vérifie tout au long de la chronologie sur les côtes atlantiques françaises (Dupont 2014). Les hommes n’ont pas hésité à choisir les coquilles les plus adaptées pour les coudre en parures sur un support ou les enfiler sur un lien. La plupart sont petites et certaines avaient déjà été percées d’un trou par un animal ou par l’érosion marine (fig. 1 en D nos 11, 13 et 15 ; Dupont et al. 2014).
13L’étude archéologique des crabes reste rare sur la côte atlantique française (Gruet & Laporte 1996 ; Gruet 2002 ; Dupont & Gruet 2005 et sous presse ; Mougne 2015), alors qu’elle est riche en informations sur les registres alimentaires des populations côtières. Si l’on compare le poids de leur squelette à celui de leur chair, les crabes sont en effet une des ressources marines les plus rentables (Dupont & Gruet 2005). Or, leur carapace très poreuse se conserve rarement. Bien souvent, les découvertes archéologiques se résument à des fragments de doigts des pinces. Ces animaux peuvent représenter des tonnes de chair consommée invisibles à la fouille. Seul un tamisage des sédiments permet de mesurer leur importance, les fragments de doigts de crabe recueillis pouvant le plus souvent être identifiés par comparaison avec des référentiels actuels (fig. 2). Chaque crabe possède deux paires de pinces, l’une tranchante, l’autre broyeuse, dotées chacune d’un doigt mobile (le dactylopode) et d’un doigt fixe (le propode). En raison de la morphologie particulière de ces doigts – leur courbure aide à la latéralisation du crabe – il est possible d’établir un Nmi à partir des résultats de la quantification de propodes et dactylopodes droits et gauches. Comme pour les mollusques, l’identification des crabes exploités dans le passé livre des informations fondamentales sur les environnements dont ils proviennent, vasières ou rochers, ou les coefficients des marées. Comme la distribution biogéographique de ces crustacés décapodes, comme celle des mollusques, est régie par le climat. Certains, retrouvés en dehors de leur limite actuelle, peuvent indiquer des températures plus chaudes dans le passé (Dupont & Gruet, sous presse). Enfin, la mesure des fragments de doigts, qui renseigne sur les dimensions des crustacés (fig. 2), permet de savoir s’ils ont été sélectionnés pour leur grande taille et d’évaluer la masse de chair consommée. La biométrie met ainsi en évidence des apports de crabes de petites dimensions en association avec des algues.
Fig. 2 – Principales étapes de l’analyse des crabes archéologiques © Catherine Dupont.
14Le long du littoral atlantique français, les crabes ont été abondamment consommés au Mésolithique et, en milieu insulaire, au Néolithique (Gruet & Laporte 1996 ; Dupont & Gruet 2005 ; Mougne 2015). Les indices d’une telle consommation se font plus rares par la suite et sont quasi inexistants au Moyen Âge. Mais ce n’est là qu’un état actuel de la recherche et seule la multiplication des analyses confirmera ou non cette observation.
15Deux coquillages aux propriétés tinctoriales vivent le long des côtes de la Manche et de l’océan atlantique en France : le pourpre Nucella lapillus et le murex Ocenebra erinaceus. Les noms latins ont leur importance ici car, derrière les termes de pourpre et de murex, se cachent de nombreuses espèces selon la zone géographique prise en compte (Cardon 2003).
16Une synthèse des sites archéologiques des côtes françaises où vivent ces deux mollusques révèle que leur exploitation remonte à l’âge du Bronze et se poursuit jusqu’au xive siècle. Leurs propriétés tinctoriales et le mode d’extraction du colorant étaient donc connus bien avant la conquête de la Gaule, alors que le colorant à base de coquillage est un produit de luxe à Rome (Dupont 2013). Parmi les 30 sites archéologiques où cette extraction est attestée, 13 ont été décrits dans les dix dernières années et 9 lors de fouilles archéologiques. Là encore, les prélèvements sédimentaires se sont avérés décisifs : sans eux, cette utilisation n’aurait pas pu être mise en évidence sur certains sites car elle n’avait pas été décelée à la fouille.
17Plusieurs critères doivent être mis en œuvre : les coquilles de pourpres et de murex se présentent sous forme de concentrations, les cassures systématiques des coquilles de Nucella lapillus sont différentes des altérations taphonomiques, des pourpres inférieurs à 20 mm sont présents.
18Les populations côtières ont collecté le pourpre et le murex sur des rochers (fig. 3). Le plus souvent, le premier domine les assemblages ; le murex, qui vit plus bas que Nucella lapillus dans l’estran et qui est donc moins aisément accessible, est secondaire. Bien que les coquilles soient systématiquement brisées, il est possible de reconstituer leur taille originelle à partir des zones morphologiques conservées. Cette reconstitution révèle qu’à marée basse, les hommes et les femmes arpentant les rochers n’hésitaient pas à ramasser tous les pourpres qu’ils voyaient. Le murex n’a pas subi le même sort puisque seuls les grands individus de cette espèce moins accessible ont été collectés sur les rochers.
Fig. 3 – Exemple de reconstitution des étapes liées à l’extraction de colorant à partir du pourpre et du murex de l’occupation médiévale de la rue du Clos du Moulin (Piriac-sur-Mer, Loire-Atlantique) © Catherine Dupont.
19Une fois ramenées sur le site, les coquilles étaient soit brisées latéralement une à une, soit écrasées. Pour le démontrer, l’archéomalacologue va classer l’ensemble des fragments découverts à la fouille (Dupont 2013). Établir une typologie des fragments aide à différencier une cassure naturelle d’une cassure volontaire, mais aussi à déterminer la façon dont a été cassée la coquille. La encore, les prélèvements sédimentaires sont indispensables. De même, les prélèvements séquencés dans les fossés peuvent être utiles : grâce à eux, les premiers tests réalisés sur des coquilles de pourpre ont pu être mis en évidence dans un site antique (Dupont & Doyen sous presse). Dans une seconde phase de comblement, la dimension des coquilles, pilées dans leur intégralité, a tendance à diminuer. La distribution spatiale de leur densité informe sur la localisation des structures associées à l’extraction de colorant.
20Les fractures latérales des coquilles impliquent leur cassure une à une. Ce traitement amène le plus souvent à écarter les petits individus, jetés vivants avec les autres déchets (fig. 3), ce qui témoigne d’une absence de gestion du stock naturel de coquillage. Des milliers de coquilles ont ainsi été brisées pour en extraire du colorant. Ce produit à haute valeur ajoutée, largement sous-estimé en archéologie par le passé, était échangé sur de longues distances avec d’autres produits de luxe.
21Qu’on ne s’y trompe pas, les analyses archéologiques associées aux invertébrés marins ne restent pas cantonnées à la bande littorale. Les analyses malacologiques montrent clairement que la diffusion des coquillages loin du trait de côte suit le développement des voies et des modes de communication au fil du temps. Elles sont le témoin d’échanges et du commerce de produits à haute valeur ajoutée. Pour les périodes plus récentes comme le Moyen Âge, elles viennent compléter les sources écrites, peu loquaces en la matière, et renseignent sur les modes de vie des populations côtières souvent méconnues.
22De même, certaines activités gagneraient à être mieux perçues. L’extraction quasi industrielle de la chair de coquillages comme l’huître a été mise en évidence pour le xiie siècle (Dupont & Rouzeau 2015) mais certains indices montrent que le décoquillage massif a pu débuter dans l’Antiquité pour participer, par exemple, à la composition d’un garum. Malheureusement, l’enquête s’arrête là pour l’instant, faute d’analyse malacofaunique faite régulièrement sur le littoral.
23Tous les développements méthodologiques de l’étude des invertébrés marins n’ont pas pu être décrits dans cet article. L’analyse de la croissance des coquillages, ou sclérochronologie, informe sur la saisonnalité de la collecte : sur le littoral atlantique français, le rythme des marées est ainsi lisible sur des coquilles de plus de 8 000 ans. Cette thématique concerne d’ailleurs aussi bien les populations préhistoriques que certaines populations historiques qui, il y a peu de temps encore, allaient à chaque saison collecter les algues sur les îles. Couplées à la sclérochronologie, les analyses géochimiques sont également d’excellents marqueurs paléoenvironnementaux.
24Ainsi, il reste encore beaucoup à apprendre de ces invertébrés marins qui nous renseignent sur un personnage central de l’archéologie, l’Homme.