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Les enjeux socio-territoriaux de la e-santé : lectures pluridisciplinaires

Philippe Vidal

Texte intégral

1Depuis le début des années 1990, tout un champ lexical s’est développé pour qualifier cette tendance croissante de l’insertion toujours plus grande du numérique dans le domaine médical. Télémédecine, santé connectée, santé numérique, télésanté, télésurveillance médicale, télésoin, cybersanté, téléchirurgie, téléconsultation, e-santé, m-santé, patient connecté (…), autant de termes attestant de l’impact du numérique sur un secteur si important pour l’aménagement de l’espace, pour la qualité de vie des habitants et pour l’attractivité territoriale.

2Cette évolution s’est faite en trois temps. Les années 1990 ont été celles des premières concrétisations. Le mot générique était alors « télémédecine ». Il relevait plutôt d’une configuration nationale et concernait principalement les activités hospitalières. Depuis ces lieux de soins, s’établissaient des diagnostics à distance, des suivis de patient de façon préventive ou post thérapeutique, la possibilité d’obtenir un avis spécialisé d’un confrère…Cette période est aussi celle de la création du dossier médical personnel, instauré par la loi du 13 août 2004 pour permettre aux professionnels de santé d’accéder en ligne à l’ensemble des données médicales du patient.

3La deuxième évolution coïncide avec la généralisation de l’internet à partir des années 2000. Peu à peu, la télémédecine s’est faite absorber, en tant qu’intitulé générique, par la e-santé. Cette encapsulation terminologique n’écarte pas, évidemment, les pratiques de téléconsultation et de téléexpertise des professionnels de santé mais elle ouvre un plus large spectre du côté des autres établissements de soin (cabinets médicaux…) et de nouvelles perspectives en matière d’informations médicales avec le lancement du « dossier médical partagé », suite de l’ancien « dossier médical personnel ». En 2009, la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » (HPST) formalise encore mieux les cinq actes de la télémédecine.

4La troisième évolution, à partir des années 2010 tient à l’arrivée du smartphone, des forums de discussion sur la santé (Doctissimo), du site de rendez-vous en ligne Doctolib et, finalement, de l’irruption du patient connecté dans un monde de la e-santé qui n’était jusqu’ici qu’une affaire de professionnels. L'environnement numérique des individus (environnements connectés, équipements personnels) de même que leur littératie (compétences d’usage) se sont améliorés avec le temps. L’ère du quantified self (ou la mesure de soi) est apparue et le patient lui-même est devenu un acteur de la chaîne de soins dans sa capacité à donner ou recueillir en temps réel des informations médicales pouvant être rapidement interprétées par les professionnels de santé. Certains dispositifs spécifiques sont développés par le privé à l’adresse du grand public et la e-santé peut ainsi continuer sa progression au plus près des individus, mais pas forcément au plus près des territoires.

5Ainsi en parallèle de cette triple séquence, des enjeux socio-territoriaux sont apparus. Il s’agit dans ce numéro de la revue Netcom, qui édite pour la première fois de son histoire une livraison sur la relation e-santé et territoires, de les lire comme un porter à connaissance de l’apport des disciplines qui dialoguent pour mettre au jour la très grande complexité géographique, aménagiste, sociologique, juridique et éthique qui environne la e-santé.

6Le numéro commence par une mise en contexte efficace grâce à la contribution de Joy Raynaud intitulée « L'e-santé en France : déclinaisons et implications territoriales ». L’auteur rappelle combien la période de crise sanitaire liée au COVID-19 a agi comme un accélérateur du recours à ces nouvelles pratiques de télémédecine, de téléexpertise et de téléconsultation. Joy Raynaud, docteur en géographie de la santé mais également consultante, appelle pourtant de ses vœux une meilleure appropriation locale de la e-santé en invitant à porter un regard plus soutenu sur les échelles de raisonnement et sur l’ancrage territorial de cette innovation médicale afin que chaque territoire puisse définir ses propres orientations et ses besoins spécifiques.

7L’article de Katerina Kononovich et Jean-Marc Macé, géographes de la santé au CNAM intitulé « Un site interactif pour une meilleure connaissance des urgences en France : le numérique en santé au service des territoires vécus » poursuit ce constat. Cet article montre comment le numérique peut agir comme un moyen de mieux connaître l’offre de soins sur les territoires de proximité. La réflexion ne se situerait pas sur des logiques de frontières institutionnelles traditionnellement privilégiées par les pouvoirs publics pour mesurer l’accès aux soins mais bien sur celles des territoires vécus. Cette contribution propose également un modèle prospectif pour estimer les besoins à venir des territoires à l’horizon 2025 et 2030 et éclairer les politiques publiques. Le troisième article de ce numéro est l’œuvre d’un sociologue de la vieillesse, Christophe Humbert. L’article intitulé « Le déploiement d’un Système d’Information pour la coordination gérontologique de proximité dans le Haut-Rhin : une expérience encore perfectible », pointe les difficultés de mise en place d’un processus d’innovation institutionnelle en e-santé déployé au nom de l’amélioration de la coordination gérontologique départementale. Cette innovation visait un accompagnement décloisonné plus global des personnes âgées, tenant mieux compte de leur autonomie décisionnaire, mais met surtout au jour les tensions et les jeux de pouvoir entre les acteurs en charge de la gestion gérontologique départementale.

8Une deuxième série d’articles porte sur une question émergente : celle de la téléconsultation médicale.

9Le premier article de cette série est intitulé « Enjeux juridiques et éthiques du consentement des personnes âgées à la téléconsultation : l'exemple Normand ». Il est rédigé par trois juristes Amandine Cayol, Aurore Catherine et Fanny Rogue et montre combien le recours à la téléconsultation pour ces populations souvent vulnérables soulèvent encore plus que pour d’autres catégories d’âges des enjeux juridiques et éthiques qu’il convient de prendre au sérieux. Les questions de tiers accompagnant se posent tandis que les auteurs plaident pour une nécessaire « autonomie accompagnée ». Cet article entre en forte résonance avec la proposition de Cécilia Calheiros, sociologue qui tente de comprendre « Comment la téléconsultation médicale « en autonomie » infléchit les rapports de pouvoir dans la relation médecin-patient ? ». Le propos interroge ce colloque singulier dans le cadre d’une téléconsultation dite en autonomie, c’est-à-dire seul chez soi face à un médecin situé à distance. L’auteur montre que désormais le patient connecté devient beaucoup plus actif dans sa capacité d’auto-diagnostic et dans une indispensable confiance dans la parole du patient, vue parfois comme une contrainte pour les médecins. Cette relation débouche sur une nouvelle alliance thérapeutique entre les deux parties-prenantes. Le troisième article en lien avec la téléconsultation est produit par un collectif de chercheurs italiens dans plusieurs domaines disciplinaires Marta Alesina, Matteo Ballesio, Marco Dalmasso, Sylvie Occelli, Michele Presutti et Bibiana Scelfo. Il s’intitule « Telemedicine in the making: insights from an analysis of health mobility in the Piedmont region » » et propose une approche permettant d’estimer l’impact de la téléconsultation sur la réduction des flux de mobilité en fonction du temps et de la distance parcourue pour accéder aux soins. La Région du Piémont sert de cas d’étude qui présente l’éventail des variables considérées dans l’arbitrage final, notamment celles qui mettent en tension la distance des déplacements à réaliser dans l’hypothèse présentielle et la fréquence des visites nécessaires pour le suivi médical.

10A ces six articles, s’ajoutent trois notes de recherche. La première écrite par les géographes Sarah Le Hir, Philippe Vidal et Alexandre Cuvier concerne un jeu sérieux intitulé: « Communaut’Health : Un jeu d’aménagement au service d’une stratégie intercommunale e-santé pour 2030 ». Les deux autres notes de recherches sont des positions de thèse qui alimentent à leur tour les réflexions sur la téléconsultation. La géographe Sarah Le Hir dans sa note « La téléconsultation médicale au secours des territoires normands : quels retours d’usage ? » problématise ce recours grandissant à la téléconsultation médicale sur un territoire, la Normandie assez moyennement doté en offre de soin. Ulysse Py, juriste présente dans « La e-santé en prison » tous les enjeux de la généralisation de la téléconsultation dans un univers carcéral où la télésurveillance pose plus qu’ailleurs encore des questions éthiques et juridiques.

11Finalement, ce numéro questionne de façon très interdisciplinaire la re-territorialisation de l’offre de soin à l’heure du numérique. Plus que le « faire à distance », l’e-santé soulève des questions de proximité. Une proximité qui devient parfois plus relationnelle que physique, plus algorithmique que spontanée et pose d’évidentes questions d’acceptabilité sociale et de consentement. Ces nouvelles proximités se négocient autour de trois registres de justifications qui cohabitent plus qu’ils ne s’opposent : un registre curatif (contre les « déserts médicaux »), innovant (avec la possible réinvention d’une nouvelle médecine de proximité) et préventif (notamment dans la perspective du vieillissement de la population).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Vidal, « Les enjeux socio-territoriaux de la e-santé : lectures pluridisciplinaires  »Netcom [En ligne], 36-3/4 | 2022, mis en ligne le 20 mai 2023, consulté le 06 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/netcom/7281 ; DOI : https://doi.org/10.4000/netcom.7281

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Auteur

Philippe Vidal

Professeur des universités en géographie - CNRS UMR 6266, IDEES-Le HAVRE, Université Le Havre Normandie, 25 rue Philippe Lebon, 76086, Le Havre cedex – philippe.vidal@univ-lehavre.fr

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