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Dossier : Seul(e) dans la nature ?

Friluftsliv

Discours du professeur Fridtjof Nansen en juin 1921 lors du rassemblement de l’Association Norvégienne de Randonnée Pédestre pour les écoliers
Fridtjof Nansen
Traduction de Camille Deschamps-Vierø

Texte intégral

  • 1 L’expression utilisée par Fridjof Nansen dans son discours « Den gang da jeg var pige, da var der p (...)

1C’est probablement une faiblesse commune aux plus âgés de chercher les défauts de la jeunesse. Nous connaissons bien la chanson : « C’était mieux avant1 ». Mais les anciens ne peuvent pas juger si simplement la nouvelle génération ; chaque âge a ses idéaux. Et puisque je vais à présent m’adresser aux plus jeunes, j’espère que ce que j’ai à dire ne sera pas perçu comme la manifestation de cette faiblesse de l’âge. J’espère plutôt qu’ils le recevront comme quelques conseils d’un aîné, qui a une certaine expérience de la longue école de la vie, donnés à ceux qui sont sur le point d’y entrer.

2Lorsque je porte un regard rétrospectif sur les nombreuses années qui se sont écoulées et que je compare ma jeunesse à celle d’aujourd’hui, j’observe d’incontestables et grands changements en faveur de la nouvelle génération, et notamment dans le domaine des sports et des activités de plein air. Il existe désormais une toute nouvelle perception du sport et de sa valeur, une accélération sans précédent dans son essor et sa popularité auprès de la jeunesse de Norvège. C’est tout particulièrement le ski qui a ouvert la voie, et c’est là que la différence avec ma jeunesse est particulièrement frappante. Je me souviens que je pouvais aller skier dans la Nordmarka et retrouver les traces que j’y avais laissées quatorze jours auparavant. Aujourd’hui, je pense qu’il ne faudrait pas attendre longtemps avant qu’il ne devienne difficile de les retrouver. Mais peut-être qu’il n’y a pas que du positif dans cette évolution. Il est possible qu’elle ait engendré trop de compétition sportive au détriment du simple exercice physique ; trop de « records » et de spécialisation. Un skieur de fond est bien souvent devenu un homme capable de sauter tant ou tant de mètres. Cela développe sans doute le corps, du moins en partie ; mais il ne faudrait pas que l’esprit soit négligé. L’on oublie peut-être un peu trop souvent que le sport n’est pas une fin, mais un moyen, et que l’objectif premier devrait être celui de ce bon vieil adage : un esprit sain dans un corps sain.

3À mon avis, un autre aspect de la vie sportive contemporaine a pris trop d’importance, et il s’agit de son caractère grégaire.

4Tout se passe comme si l’on ne pouvait plus faire de sport sans attroupement. Il faut des clubs et des associations, des compétitions sportives, des rencontres régulières en société et dans des chalets.

  • 2 Friluftsliv signifie littéralement la vie en plein air. Dans la mesure où ce discours établit les b (...)

5Mais une composante importante du sport devrait être la friluftsliv2 : s’éloigner des foules, de la course incessante, du bruit confus où nous passons l’essentiel de nos vies pour nous retrouver dans la nature, dans l’immensité des grands espaces. Voilà à mes yeux le cœur de la friluftsliv. Mais l’on n’atteint certainement pas cela en voyageant en troupeau et en suivant les sentiers battus, en se serrant dans des chalets, en passant d’un sanatorium à l’autre ou en naviguant de station balnéaire en station balnéaire, ou encore en passant ses soirées et ses nuits à danser avec de belles jeunes femmes.

6Aussi séduisante qu’elle puisse paraître, cette vie n’est pas la friluftsliv. Elle n’est que le prolongement de la vie que les jeunes ont menée tout au long de l’hiver et ne doit pas être si riche de nouvelles impressions.

7Mais il s’agit surtout pour nous autres citadins, de se défaire de ce qui nous est familier. Après tout, cette vie urbaine est contre nature, et elle n’était certainement pas ce à quoi nous avait destinés la nature.

8Imaginons, comme l’a proposé un jour un de mes bons amis, un être extérieur à la Terre qui nous observerait à travers une lunette. Que voit-il ? De petites créatures vivant à la surface de cette planète et qui, pour la plupart, se sont agglutinées çà et là dans des boîtes organisées par rangées. Et dans ces boîtes, elles passent la majeure partie de leur journée. Elles sortent ensuite de l’une d’elles, se faufilent à toute vitesse dans les espaces étroits les séparant, pour se glisser dans une nouvelle boîte. Elles y restent un moment, puis en ressortent pour retourner dans la première. Et c’est ainsi qu’à l’intérieur de ces boîtes et dans les espaces qui les séparent, elles passent l’essentiel de leur vie.

9Quand ces hommes-en-boîte cherchent la distraction et l’impression nouvelle, il est tout à fait naturel qu’ils cherchent à s’échapper de cette vie et à renouer avec leur milieu originel : dans la nature, grande et libre.

10Certains disent qu’il est bon pour les jeunes d’être ensemble, car cela les polit.

11Oui, bien sûr, cela a ses avantages, mais on peut facilement devenir trop lisse. Je voudrais maintenant plaider pour les rugosités, afin qu’elles ne disparaissent pas complètement — après tout, une personnalité n’est jamais tout à fait lisse.

12Je crois que ce sont les sages indiens qui ont établi cette bonne règle de vie selon laquelle une personne devrait passer au moins une heure par jour en sa propre compagnie, heure dédiée à l’introspection et à la recherche de soi. Mais notre époque, avec sa frénésie, n’a pas le temps pour cela, et encore moins la vie urbaine moderne. Dans les grandes communautés urbaines, les gens se frottent constamment les uns aux autres, polissant leurs rugosités et plus encore. Que reste-t-il alors de la plupart d’entre eux ? Des mondains, ronds, lisses et insignifiants. Et qu’en est-il des mentalités ? Que l’on finit par se lasser de toute cette uniformité ! Rappelons-nous avec mélancolie des mots de Heine sur « salons polis ! Hommes polis ! dames polies ! ».

Habits noirs, bas de soie, manchettes blanches et cérémonieuses.

  • 3 Nous utilisons les traductions en français et leur présentation telles que Heinrich Heine les avait (...)

Je veux gravir les montagnes où s’élancent les sombres sapins, où les ruisseaux murmurent, où les oiseaux chantent, où les nuages passent avec fierté.3

13À mon sens, ce caractère lisse et cette adaptabilité sont précisément des dangers de notre époque de plus en plus pressée. Ce tourbillon incessant n’est pas propice au développement des individualités et des caractères.

14Dans cette société bruyante, les jeunes sont de plus en plus aspirés par la fièvre du divertissement ; ils glissent sur les vagues scintillantes de la joie et du plaisir, et n’ont jamais le temps de plonger sous la surface étincelante, vers ce qui devrait être le facteur déterminant de leur propre existence. Contrairement à l’Indien, ils ne se confrontent pas à eux-mêmes, n’ont pas le temps d’« écouter les voix ».

15Leur manière de vivre en plein air qui devrait y remédier n’est, comme on l’a dit, qu’une nouvelle forme de mondanité, en été comme hiver. On a l’impression que ces jeunes gens des sanatoriums ne sont pas très nombreux à être à l’écoute des sons de la nature qui attirent loin des sentiers battus et vers « les marais et les étangs inconnus où les élans se désaltèrent ».

16Il est certain que les divertissements et les plaisirs en dehors du travail perpétuel sont nécessaires ; nous avons besoin de nous distraire et de nous reposer de ce que l’esprit s’efforce de gérer quotidiennement. Mais il est important de choisir judicieusement ce qui apporte une joie et un ressourcement durables. Et qui pourrait sérieusement prétendre que les vacances que nous menons aujourd’hui répondent à cette exigence ? Ce qui devrait nous offrir une compensation et nous ramener à une existence plus humaine est, et sera toujours, la vie simple en pleine nature, dans les forêts et les montagnes, sur les vastes étendues, dans la grande solitude où des pensées nouvelles et supérieures affluent et laissent des traces qui ne s’effacent pas dans l’immédiat. On se sent comme une personne plus naturelle et plus saine ; on ressent que l’on possède quelque chose de fondamental, qui constitue son véritable soi, et on revient avec une vision plus fraîche et plus saine de l’ensemble de la vie telle qu’elle se déroule ici, dans les villes. Voyez, dans la nature sauvage, dans la solitude des forêts, avec une vue sur les vastes étendues, loin du tumulte confus, c’est là que se forment les personnalités dont notre époque a tant besoin.

17Mais si les jeunes ne recherchent pas les grands espaces et l’éloignement de cette vie ordinaire, ce n’est certainement pas par manque d’attrait. Bien au contraire. C’est plutôt parce que la plupart d’entre eux suit simplement le même troupeau que les autres, et qu’ils ne savent pas comment s’en échapper, ni combien il est en réalité facile d’apprendre à se débrouiller par soi-même en dehors des sentiers battus – ils pensent que c’est une affaire coûteuse et compliquée. Mais celui qui a goûté une fois à la vie libre, sans entrave, indépendante de tout et de tous, celui-là ne retourne pas facilement dans le troupeau.

18Et combien est enrichissante cette cohabitation de jour comme de nuit avec la nature immense dans toutes ses variations ! Dans ses moments intimes, elle a tant d’inconnues, tant de secrets les plus merveilleux à te révéler, qui restent toujours cachés à celui qui emprunte les routes familières d’hôtel en hôtel.

19N’as-tu pas souvent bien mieux dormi avec de la mousse en guise de couverture et le ciel étoilé comme baldaquin que dans le lit le plus moelleux d’un hôtel ? Ne t’es-tu pas réveillé plus frais sous le doux bruissement de la forêt au lever du jour que dans le bruit du va-et-vient de la cuisine d’un hôtel ?

20Et apprendre à compter sur soi-même sans dépendre des autres – sentir que l’on possède ce qui devrait être le défi de chaque Norvégienne et de chaque Norvégien – être autonome, être capable de surmonter les obstacles et savoir faire face à n’importe quelle difficulté. Apprendre cette joie primitive de la vie simple dans la nature dont nous sommes issus – et surtout la joie de la frugalité, celle de n’avoir besoin que du strict nécessaire – libre comme l’oiseau dans le ciel.

21Le sage grec qui jeta triomphalement sa coupe, sa toute dernière possession, lorsqu’il vit un homme boire dans le creux de sa main, n’a probablement pas beaucoup de valeur aux yeux d’une génération élevée durant une époque de labeur et de folie guerrière. Mais les enseignements de Diogène ne devraient-ils pas être remis à l’honneur et au goût du jour ?

22Je me souviens d’une époque où j’étais très jeune et où je pensais qu’une boîte d’allumettes et une canne à pêche étaient à peu près tout ce dont un homme avait besoin pour passer quelques semaines dans les bois et les montagnes.

23Il se peut que certains trouvent cela insuffisant, et en effet, au fil des années, des éléments se sont ajoutés. Mais en réalité, il n’y a pas grand-chose à faire si l’on tient à devenir un adepte de la nature. De la nourriture, du pain dur, du beurre, un peu de fromage, de la farine et du lait en poudre, une couverture en laine ou un sac de couchage léger, une paire de chaussettes ou de chaussons, un pull en laine, un imperméable, une casserole, et si l’on prévoit de rester longtemps dehors, peut-être une tente légère que l’on peut monter seul. Et puis une carte et une boussole. C’est à peu près tout, en plus de la boîte d’allumettes et de la canne à pêche, qui permet toujours d’attraper du poisson. Ce n’est pas si insurmontable, et combien de plaisirs irremplaçables peut offrir une expédition ainsi équipée ?

24L’idéal de la jeunesse norvégienne de demain ne devrait-il pas être le véritable ami de la nature, le sportif, l’individu libre et indépendant qui sait ce qu’il veut, à la volonté et au corps endurcis, conscient de lui-même, de son peuple et de son pays, avec de grandes exigences envers soi et le moins possible envers son environnement ?

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Notes

1 L’expression utilisée par Fridjof Nansen dans son discours « Den gang da jeg var pige, da var der piger til » est tirée de la ballade écrite par Erik Bøgh pour la pièce de théâtre Et enfoldig pikebarn en 1853. Nous avons choisi de traduire cette expression idiomatique par l’expression « C’était mieux avant. » qui illustre mieux à notre sens, l’idée que cherche à exprimer Nansen que ne le ferai une traduction littérale.

2 Friluftsliv signifie littéralement la vie en plein air. Dans la mesure où ce discours établit les bases de ce concept, nous avons choisi de ne pas le traduire en français, mais d’employer le féminin pour exprimer son sens en français.

3 Nous utilisons les traductions en français et leur présentation telles que Heinrich Heine les avait lui-même établies pour la publication de son texte Sur le Harz de son vivant et reproduites dans l’édition suivante : Heinrich Heine, « Sur le Harz », In Œuvres de Henri Heine. Poèmes et chants, [1824], Paris, Bibliopolis, 1910, p. 142‑49. Les trois citations sont tirées du prologue du texte, p. 142.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fridtjof Nansen, « Friluftsliv », Nordiques [En ligne], 46 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/10133 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12llj

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