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Comptes-rendus

Maurice Carrez et Jean-Marc Olivier, Histoire des pays nordiques, 19e-21e siècle

Collection U, Armand Colin, 2023
Louis Clerc
Référence(s) :

Maurice Carrez et Jean-Marc Olivier, Histoire des pays nordiques, 19e-21e siècle, Collection U, Armand Colin, 2023, 398 p.

Texte intégral

1Depuis le début du conflit ukrainien en 2014, et surtout avec l’agression russe envers l’Ukraine de février 2022, la géopolitique du Nord de l’Europe a considérablement changé. Les relations entre les pays nordiques et la Russie, qui sans être cordiales étaient au moins fonctionnelles, se sont interrompues à tous les niveaux. La Finlande et la Suède ont rejoint dans l’OTAN la Norvège et le Danemark, abandonnant la politique de non-alignement qui avait été la leur depuis 1991 et la disparition de l’URSS. Intérieurement, les pays nordiques ont vu comme dans toute l’Europe l’effritement des partis traditionnels et la montée de partis populistes et d’extrême-droite racistes et nationalistes, ainsi que la remise en cause d’un « modèle nordique » qui n’avait jamais vraiment correspondu au modèle de capitalisme social fantasmé par exemple en France.

2Ces changements ont fait l’objet dans les médias français d’un regain d’intérêt pour le Nord de l’Europe. Celui-ci reste toutefois limité : l’Europe du Nord apparaît toujours en France comme une périphérie lointaine à l’appréhension de laquelle suffisent quelques notions souvent périmées. D’où l’intérêt d’un livre comme celui de Carrez et Olivier, qui résume de façon extrêmement didactique l’histoire mouvementée et complexe des pays « nordiques » (Islande, Norvège, Suède, Danemark, Finlande) du début du 19e siècle jusqu’à nos jours. Le livre vient largement compléter une bibliographie nordique en langue française assez peu fournie. Lu en parallèle avec un autre ouvrage de la Collection U, Les démocraties scandinaves ; des systèmes politiques exceptionnels ? de Yohann Aucante (Collection U, Armand Colin, 2013), ce livre apporte tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension de l’expérience spécifique de ces états européens. Carrez et Olivier sont extrêmement bien placés pour faire ce travail : co-créateurs (avec Jean-François Berdah) de la Revue d’Histoire nordique en 2005, ces deux professeurs d’histoire font partie des meilleurs connaisseurs français de l’histoire nordique.

3La progression de l’ouvrage est chronologique, avec des arrêts thématiques revenant à part sur certains aspects. Le livre commence au début du 19e siècle, dans la période 1801-1815. Les pays nordiques apparaissent alors comme des monarchies conservatrices bousculées par les prémisses de la modernité politique, sociale et économique, marquées aussi par une intense pauvreté et des politiques archaïques, conservatrices politiquement et mercantilistes économiquement. Les guerres napoléoniennes voient les deux grandes puissances de la région, le Danemark et la Suède, ramenées au statut de petits pays assiégés par des forces insurmontables. Le Danemark se retrouve coincé entre France napoléonienne qui utilise les capacités de fret maritime du pays et une Grande-Bretagne qui par deux fois (1801, 1807) assiège et détruit la capitale danoise. La Suède, quant à elle, se retrouve attaquée par la Russie et forcée de céder ses régions orientales, la Finlande actuelle, à Alexandre Ier. Ces deux puissances européennes et coloniales des 17e-18e siècles se retrouvent donc réduites politiquement et commercialement.

4Le 19e siècle est donc pour les pays nordiques, dont la Finlande partie de la Russie impériale, la Norvège soumise à la Suède et l’Islande au Danemark, une période qui commence mal, mais qui se change en un fort développement politique, social, économique et culturel. Le livre parcourt d’abord les évolutions économiques et sociales de ces pays, qui l’un après l’autre libéralisent leurs économies dans des cadres nationaux ou comme partie autonome d’un empire comme la Finlande. Ces évolutions ne règlent toutefois pas le problème de la pauvreté massive et endémique en particulier des campagnes, dont témoignent les disettes et les vagues d’émigration vers l’Amérique du Nord. Le 19e siècle voit aussi dans ces pays des évolutions vers plus de liberté : liberté religieuse d’abord au travers de dissidences religieuses de l’église luthérienne, mais aussi liberté commerciale et même politique à partir des années 1850, dont la constitution danoise de 1849 donne un bon exemple. Le 19e est un siècle de fort développement culturel et artistique, dans le cadre d’une redécouverte et d’une réinvention de traditions populaires, mais aussi de mouvements nationaux qui se développent par exemple en Norvège, en Islande et en Finlande russe.

  • 1 Leo Perutz, Le cavalier suédois, Phébus, 1987 (Der Schwedische Reitter, 1980), p. 40.

5Géopolitiquement, le 19e siècle est le siècle du repli international pour ces états. Le changement est aussi un changement de mentalités : si la société suédoise de 1801 est encore marquée par une attitude incarnée dans Le Cavalier suédois de Leo Perutz par le personnage de Tornefelt (« …nous autres, nobles suédois, sommes nés pour la guerre… »)1, ce n’est plus le cas en 1901. La Suède et le Danemark se retrouvent du fait de pressions extérieures (la défaite du Danemark dans la guerre des Duchés de 1864, les amputations territoriales de la Suède) poussés vers des politiques extérieures moins ambitieuses et un repli vers leurs problématiques intérieures. Aussi bien la Suède que le Danemark inaugurent des politiques de neutralité limitant leurs engagements internationaux et mettant fin pour les deux états à trois siècles de politiques extérieures ambitieuses et de guerres quasi continues. Du côté de la Finlande, son développement économique et national se passe dans une atmosphère de loyauté au tsar de Russie. Mais cette loyauté est ébréchée dans les années 1850 par les secousses de la guerre de Crimée, qui voit les premiers appels à la neutralité dans la province autonome. À la fin du siècle, le nationalisme finlandais en viendra à se heurter de plus en plus au développement d’un nationalisme centralisateur en Russie.

6Les auteurs isolent la période 1865-1918 comme une époque de changements massifs dans les sociétés nordiques. Malgré la persistance de grandes inégalités et d’un groupe de paysans sans terre misérables, le secteur agricole des pays nordiques se modernise rapidement, autorisant l’exportation de denrées agricoles et une spécialisation des productions. L’industrialisation se fait rapidement, mais de façon inégale, surtout au bénéfice de l’exportation malgré le développement de marchés intérieurs là encore inégalement répartis (en Suède principalement, moins ailleurs). Les services restent peu développés, mais un secteur public important se forme et suscite un groupe d’administrateurs doté d’une forte identité et qui tiendra un rôle majeur dans les évolutions nordiques du 20e siècle. Les pays nordiques de la fin du 19e siècle sont des terres de contrastes, entre des sociétés se libéralisant et dont le niveau de vie est en hausse constante, et des poches d’immense pauvreté et un conservatisme social encore très prégnant. De même, la vie politique est encore jusqu’à la Première guerre mondiale bridée par l’autoritarisme et les limitations au vote. La structure moderne des partis politiques se révèle avec l’émergence d’un mouvement ouvrier et de partis de petits propriétaires terriens. Le développement des nationalismes se voit surtout dans la prise de son indépendance par la Norvège, le renforcement de l’autonomie islandaise et la lutte en Finlande contre les tendances « russificatrices » des tsars russes.

7La Première Guerre mondiale bouscule comme partout en Europe les sociétés nordiques. L’étau des grandes puissances européennes se referme à nouveau sur les sociétés de ces états devenus de petits états. Le Danemark fait l’objet de plans d’invasion aussi bien allemands que britanniques, alors que la Russie resserre son emprise sur la Finlande vue comme la zone de défense de Saint-Pétersbourg. Les politiques de neutralité suédoises, danoises et norvégiennes ont du mal à se déployer du fait de dissensions internes, mais également des pressions extérieures. La situation semble toutefois se stabiliser après les traités internationaux de 1905-1908 résultant de l’indépendance norvégienne et qui paraissent garantir les frontières des états nordiques. Mais la guerre éclatant en 1914 déchire le groupe nordique. Si les Scandinaves, Danois, Suédois et Norvégiens, arrivent à se maintenir neutres, c’est au prix d’un oscillement dangereux entre les deux camps de la guerre. La neutralité offre cependant des opportunités en particulier commerciales importantes : si la Norvège paie d’un prix humain élevé la mise au service de l’Entente de sa marine commerciale, les pays scandinaves profiteront dans un premier temps économiquement de la guerre.

8Mais le conflit se poursuivant, les tensions internes montent rapidement dans tous les pays nordiques. Cette crise de confiance généralisée est bien détaillée par les auteurs, ainsi que ses conséquences. Le nord de l’Europe en 1918 est traversé par de vives tensions sociales, qui se manifestent en particulier en Finlande par l’indépendance du pays et une guerre civile au printemps 1918, mais qui existent dans toute la région. Ces tensions vont à la fois se poursuivre et s’atténuer dans l’entre-deux-guerres. Composés à présent de cinq états indépendants, les pays nordiques enracinent après de forts débats des systèmes de démocraties parlementaires ou de monarchies constitutionnelles et en viennent à porter une plus grande attention aux questions sociales. Les sociétés se rassemblent autour de politiques dirigistes, de consensus sociaux et politiques, mais aussi de politiques étrangères basées sur la neutralité et la coopération scandinave.

9Là encore, c’est la guerre qui vient faire éclater ces fragiles équilibres en 1939. La Finlande est la première touchée, devant se défendre contre une tentative d’invasion soviétique dès l’hiver 1939-1940. Plus tard en 1940, le Danemark et la Norvège sont envahis par l’Allemagne nazie, et l’Islande se laisse occupée par les Alliés. La Suède quant à elle adopte une position difficile, mais opportuniste basée sur un refus des engagements dans le conflit. Dominée d’abord par la relation forcée avec l’Allemagne, cette politique se tourne vers les Alliés à partir de 1943. Les Suédois insistent également sur leur action d’entremetteurs (dans le conflit russo-finlandais par exemple) et sur l’action humanitaire de leurs diplomates (dont la disparition de Raoul Wallenberg en Europe de l’Est est l’exemple le plus connu).

10La Seconde Guerre mondiale s’achève pour les pays nordiques dans de difficiles rééquilibrages et une adaptation à la guerre froide qui s’annonce après la défaite allemande. Disette économique et mécontentement social s’ajoutent dans tous ces états à des problèmes géopolitiques importants. La Finlande doit signer en 1948 un traité bilatéral qui la place dans une position particulière au sein de la zone d’influence soviétique. La Suède manifeste sa neutralité, mais penche fortement dans des relations secrètes vers le bloc Ouest. Le Danemark, l’Islande et la Norvège, en revanche, choisissent dès 1949 l’option OTAN, malgré la réaffirmation de politiques neutres aux contours flous. La guerre froide verra des évolutions dans ces positions, malgré le maintien des éléments de base d’un « équilibre nordique » entre les deux blocs. Cette période verra surtout dans les pays nordiques l’établissement de modèles d’États-providence particuliers, mais non réductibles à un « modèle nordique » (selon une blague classique de scandinavistes, le modèle nordique est ainsi un modèle à cinq exceptions…). La construction de ce modèle, dont la base est l’implication forte de l’état dans l’économie afin de réguler celle-ci, se passe de manières différentes et à des degrés différents dans les cinq pays nordiques. Les auteurs reviennent avec justesse sur cette question, établissant les chronologies spécifiques à chaque état nordique.

11Pour les états nordiques, la fin de la guerre froide est un changement géopolitique, mais aussi un moment de crise économique et d’adaptation forcée à la libéralisation des échanges et des politiques économiques. Les vies politiques, les données culturelles et démographiques (avec le début d’une immigration de masse dans des pays traditionnellement d’émigration), les politiques sociales et les politiques étrangères sont l’objet d’un long bouleversement entre les années 1990 et les années 2020. Enfin, le livre décrit les conséquences sur la région de la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. On peut voir ces évolutions comme une « normalisation » internationale de ces états marqués longtemps par leurs réputations de tiers de confiance situés entre les blocs, mais l’ouvrage souligne bien le maintien de certaines particularités dans les visions internationales, mais aussi dans les débats internes de ces pays.

12Le ton général de l’ouvrage est celui de la collection U : le livre évolue clairement et de façon très didactique, sur un mode adapté aux étudiants. Les intérêts des deux auteurs, spécialistes d’histoire sociale, politique et économique, garantissent une vision extrêmement détaillée des évolutions intérieures de ces états, sans que la géopolitique soit pour autant oubliée. C’est donc à un panorama très riche que les lecteurs et lectrices sont confrontés. L’équilibre est globalement tenu entre 19e et 20e siècle : bien que ce dernier fasse l’objet de 200 pages sur 300, les évolutions du 19e siècle sont bien mises en avant, et l’isolement au cœur du livre d’une longue période charnière (1865-1918) respecte la chronologie spécifique de cette région. Cela permet d’observer le passage de phénomènes de long terme caractéristiques de l’histoire contemporaine européenne : dans l’aire nordique aussi, les racines de la modernité politique, économique et sociale se trouvent dans un 19e siècle sans cesse à redécouvrir.

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Notes

1 Leo Perutz, Le cavalier suédois, Phébus, 1987 (Der Schwedische Reitter, 1980), p. 40.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Louis Clerc, « Maurice Carrez et Jean-Marc Olivier, Histoire des pays nordiques, 19e-21e siècle », Nordiques [En ligne], 46 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/10610 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12llv

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Auteur

Louis Clerc

docteur de l’université de Strasbourg et professeur en histoire contemporaine à l’université de Turku, Finlande.

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