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Dossier : les langues nordiques à l'ère de la mondialisation

La position et la défense de l’islandais dans la mondialisation

Ari Páll Kristinsson
Traduction de Aurélie De Poortère, Jonas Löfström et Nathalie Blanc-Noël
p. 37-47

Résumés

À l’ère de la mondialisation, les Islandais et leur langue nationale, l’islandais, sont confrontés à un défi sans précédent. L’objectif principal de l’actuelle politique linguistique islandaise est de généraliser l’usage de l’islandais dans les domaines les plus divers, des domaines aussi importants que l’enseignement universitaire, les publications scientifiques, la technologie linguistique de l’islandais, les médias et les films, etc. Il s’agit de faire de l’islandais la principale langue de communication dans la société multiculturelle d’aujourd’hui qui compte un nombre croissant d’immigrés. Cet objectif englobe également le statut de l’islandais comme langue seconde. L’article décrit la situation actuelle marquée par l’influence qu’exercent la mondialisation et « l’anglais mondialisé » sur la langue et la société islandaises. Il décrit aussi comment les Islandais réagissent à cette nouvelle situation en inscrivant leur politique linguistique dans les textes, notamment la loi islandaise relative à la langue de juin 2011. On y affirme tout spécialement le statut de l’islandais comme langue nationale en soulignant que sa préservation et son renforcement engagent la responsabilité du gouvernement et des communes.

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Texte intégral

1L’isolement géographique de l’Islande, la population peu nombreuse et la forte homogénéité de cette nation fière de son héritage linguistique et littéraire ont toujours joué un rôle décisif dans la formulation de la politique linguistique islandaise. à l’ère de la mondialisation, l’emplacement géographique n’est pas un facteur déterminant et la population islandaise est de plus en plus nombreuse et considérablement plus hétérogène qu’auparavant. Les Islandais et leur langue nationale, l’islandais, doivent aujourd’hui faire face à un défi d’une ampleur sans précédent, alors même que – pour plusieurs raisons – la mise en œuvre, dans le cadre de la normalisation linguistique, de l’idéologie linguistique traditionnellement puriste de l’Islande est sans doute plus difficile aujourd’hui que dans le passé.

2Nous allons étudier dans cet article la situation actuelle et les tentatives des Islandais d’y réagir dans le cadre de la politique linguistique officielle et de la législation, en prenant en compte l’influence de la mondialisation et de « l’anglais mondialisé (le globish) » sur la société et la langue islandaises. Cette influence se fait ressentir de bien des façons. Elle concerne par exemple le statut de la langue dans la recherche et l’enseignement universitaires ; elle incite à chercher des façons de rendre la langue utilisable dans autant de domaines que possible ; elle concerne aussi le développement, pour un marché linguistique restreint, de logiciels, coûteux mais nécessaires, pour la technologie linguistique moderne, ainsi que de produits informatiques. Cette influence a également un effet sur le statut juridique de l’islandais comme langue nationale, sur son vocabulaire, et surtout sur la relation entre des mots empruntés et un vocabulaire islandais originel, sur le rôle de cette langue comme langue seconde – et notamment chez les immigrés adultes en nombre croissant ces dix, quinze dernières années.

Mise en perspective historique de la politique linguistique islandaise

  • 1 L’islandais - ancien et moderne à la fois, Reykjavík, ministère de l’Éducation, de la Recherche et (...)

3La politique linguistique islandaise a été caractérisée par deux facteurs déterminants. D’un côté, le besoin ressenti de préserver la langue, de garder les formes et le noyau du vocabulaire islandais. De l’autre, le besoin de renforcer et de développer la langue, avant tout par un nouveau vocabulaire, principalement basé sur des matériaux nationaux, avec pour objectif que la langue islandaise réponde à chaque instant aux besoins de la population1. La population islandaise, des experts, des traducteurs, des journalistes, des auteurs de manuels, et bien d’autres parties concernées, sans oublier les institutions publiques, ont contribué ensemble au développement et à la modernisation de la langue islandaise, si bien que son vocabulaire s’est considérablement enrichi dans de nombreux domaines depuis le XIXe siècle. Cette évolution s’est construite sur une idéologie qui considère que la langue islandaise (pure), usitée dans presque tous les domaines de la société, est une condition fondamentale pour l’existence de la nation comme entité politique et économique.

4Certains facteurs liés à la culture et à la politique linguistiques sont à la base de la planification linguistique islandaise. Ces facteurs se reflètent dans le discours public de la politique linguistique et dans les différentes idéologies exprimées sur la scène publique, par des hommes politiques ou l’opinion publique. Avant d’aller plus loin, il convient de détailler ici quelques-uns des facteurs qui ont à ce titre eu le plus d’importance.

  • 2 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, « The Language Situation in Iceland », Current Issues in Lang (...)
  • 3 K. Ottosson, « Language Cultivation and Language Planning IV : Iceland », dans O. Bandle, K. Braunm (...)
  • 4 K. Árnason, « Icelandic », dans A. Deumert and W. Vandenbussche (dir.), Germanic Standardizations. (...)

5À travers les 900 ans d’histoire de la langue écrite islandaise, il n’y a eu que de très faibles modifications de sa structure et du noyau de son vocabulaire. Les textes écrits en vieil islandais (vieux norrois) sont aujourd’hui linguistiquement accessibles au locuteur islandais moyen. Ce sont précisément ces faits qui sont utilisés comme argument principal incitant à combattre les changements linguistiques en islandais. Il y a eu une très forte tendance au purisme linguistique en Islande, et ce depuis le XVIIIe siècle (et aussi en partie avant cette date). Le latin et le danois ont été les premières cibles de ce purisme linguistique, comme l’est l’anglais aujourd’hui. On insiste sur l’importance de former des mots à partir d’éléments issus de l’ancien islandais plutôt que d’emprunter du vocabulaire à d’autres langues. Du milieu du XIIIe siècle au milieu du XXe siècle, l’Islande était sous la tutelle de royaumes étrangers. La langue islandaise, comme objet de culture et élément unificateur de la nation, a joué un rôle essentiel dans le combat politique pour l’indépendance et la souveraineté de l’Islande aux XIXe et XXe siècles. Les valeurs symboliques de la langue islandaise ont été mises à profit dans le discours politique islandais, lorsqu’il a fallu se référer à des notions telles que l’unité de la nation, les traditions nationales et l’indépendance nationale. Dès le peuplement de l’Islande aux IXe et Xe siècles, la nation a été un ensemble exceptionnellement homogène sur le plan linguistique, c’est-à-dire que l’islandais a toujours été la langue dominante en Islande ; de plus, c’est une langue presque dépourvue de dialectes, à l’exception de quelques différences géographiques de prononciation relativement insignifiantes, qui sont en voie de disparition aujourd’hui. L’islandais de la région de la capitale n’a pas non plus un statut particulier comparé à celui des autres régions. La seule minorité linguistique, relevant d’une tradition en Islande, est la langue des signes islandaise (on en compte environ 250 utilisateurs à ce jour). À travers l’Histoire, le nombre de locuteurs dont l’islandais n’est pas la langue maternelle ont été très faibles, et ont constitué une communauté linguistique mobile et marginale. Pour une discussion plus approfondie sur le contexte historique et sur la politique linguistique, esquissés ici, on peut se référer aux ouvrages de Hilmarsson-Dunn et Kristinsson2, Ottosson3 et Árnason4.

6Les facteurs cités ci-dessus ont probablement facilité le rassemblement du peuple islandais derrière l’idéologie selon laquelle il est particulièrement important de préserver et de renforcer la langue islandaise. Malgré quelques sceptiques qui refont surface de temps à autre, ce noyau idéologique n’a jamais été véritablement remis en question dans les débats culturels islandais depuis environ 200 ans. Certes, les écrivains, les enseignants et les autres personnes versées dans la culture ont, au fil du temps, débattu de différents principes de standardisation de l’orthographe islandaise moderne, et de la question de savoir jusqu’où l’on devait aller pour s’efforcer de protéger la langue de l’intrusion de mots et d’expressions étrangers. Le débat sur l’orthographe portait sur le principe de la prononciation contre celui de l’étymologie, et il en a résulté que l’orthographe suit désormais, grosso modo, ce dernier principe. Le purisme lexical est toujours le principe général, d’abord et avant tout dans la langue écrite et dans la langue soutenue. Mais même si les prises de position sur l’orthographe et sur la part des emprunts ont parfois divergé quelque peu dans la société islandaise au cours des XIXe et XXe siècles, on peut tout de même affirmer qu’aucune mouvance critique digne de ce nom, souhaitant une modification radicale des caractéristiques fondamentales de la politique linguistique islandaise, n’est apparue.

La loi en vigueur, la nouvelle politique linguistique et le projet de loi sur la langue

  • 5 Voir ci-dessous, Íslenska til alls.

7La législation actuelle dans le domaine de la langue et la pratique linguistique générale reflètent simplement la position traditionnelle décrite ci-dessus. Ce constat vaut également pour la nouvelle politique linguistique que le Conseil de la langue islandaise a proposée et que l’Althing (le Parlement) a adopté le 12 mars 2009 comme politique linguistique officielle de l’Islande5.

  • 6 Pour une description plus exhaustive, vous pouvez vous reporter à A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristins (...)

8Bien que l’Islande n’ait pas avant juin 2011 de loi linguistique spécifique la législation a de tout temps pris position sur les questions linguistiques dans divers contextes. On s’est fixé pour objectif, dans différents domaines de la législation islandaise, de donner la priorité à l’utilisation de la langue nationale, par exemple en indiquant l’usage de l’islandais dans des champs sociétaux déterminés. Il ressort par exemple de certaines lois actuelles que les noms de personne, les noms de sociétés, les noms de fermes et de communes ne doivent pas aller à l’encontre de la tradition linguistique islandaise, que la langue utilisée dans les procès de droit civil est l’islandais, que les publicités visant les Islandais doivent être en islandais, que les médecins, les dentistes et les vétérinaires doivent avoir des connaissances suffisantes en islandais, que le théâtre national, les stations de radio et de télévision se doivent de renforcer la langue, pour ne mentionner que quelques-uns des points les plus importants6. La législation reflète la politique linguistique dominante en Islande.

9Toutefois, le Parlement n’avait jamais explicitement formulé les principes généraux de la politique linguistique islandaise jusqu’à l’adoption, en 2009, sur proposition du Conseil de la langue islandaise, de la politique linguistique islandaise mentionnée précédemment. Le Conseil de la langue islandaise s’était préparé à cette proposition notamment lors d’une série de conférences avec les partenaires intéressés de différents domaines, et le conseil a également bénéficié de l’expérience des autres pays nordiques, acquise dans leur travail sur la politique linguistique depuis le début des années 2000.

10L’objectif principal de la politique linguistique est de s’assurer que, désormais, l’islandais sera utilisé dans tous les domaines de la société islandaise. Cela concernera le statut de la langue islandaise dans la législation, son utilisation dans l’enseignement à l’école, l’utilisation de l’islandais à l’université et dans le domaine scientifique, ainsi que son rôle dans les technologies de l’information, la vie économique, les médias et le domaine artistique. La politique linguistique a des répercussions dans différents secteurs d’importance, tels les traductions et l’interprétariat ; mais aussi dans l’enseignement de l’islandais comme langue seconde. Le ministère de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture est responsable de la mise en œuvre de cette politique.

11Le 25 février 2011, le ministère islandais de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture a soumis à l’Althing une proposition de loi contenant des clauses sur le statut de l’islandais comme langue nationale, sur la responsabilité des municipalités pour la préservation, le renforcement et l’apprentissage de l’islandais, ainsi que sur l’utilisation de l’islandais au sein des autorités étatiques et municipales, au Parlement et dans les instances judiciaires. En outre, la proposition de loi préconise un renforcement de la langue des signes islandaise, qui concerne la seule minorité linguistique traditionnelle en Islande.

12L’islandais est de facto la langue nationale de l’Islande et la seule langue officielle. Cependant, ni la Constitution islandaise, ni aucun autre article de loi avant juin 2011 ne le mentionnent explicitement. Dans la politique linguistique formulée en 2009, on soulignait notamment cette carence.

13L’Islande est un des rares pays européens qui ne réglemente pas au niveau constitutionnel sa politique linguistique. Parmi les juristes islandais, les avis divergent sur la nécessité de préciser, dans la Constitution, que l’islandais est la langue étatique ou nationale de l’Islande. Certains juristes pensent que l’islandais a implicitement un tel statut au regard de la tradition juridique du pays, qu’aucun doute n’est permis à cet égard, et que c’est la raison pour laquelle aucune réglementation spécifique n’est nécessaire dans la Constitution. D’autres sont d’avis qu’une révision de la Constitution est justifiée, et qu’il faut y introduire une clause sur la langue nationale.

  • 7 Frumvarp til laga um stöðu íslenskrar tungu og íslensks táknmáls [Proposition de loi sur la langue (...)

14Aujourd’hui, il est fort probable que l’on adopte la proposition de loi mentionnée plus haut (février 2011) dont le premier article stipule que « L’islandais est la langue nationale des Islandais, et la langue officielle de l’Islande »7, mais que l’on repousse à une date ultérieure la révision de la Constitution. Quoi qu’il en soit, il semble que l’islandais deviendra sous peu non plus seulement la langue officielle de l’Islande de fait, mais aussi de droit. La loi a été adoptée par le Parlement en juin 2011.

Le renouvellement du vocabulaire

15De nombreux néologismes du vocabulaire islandais moderne apparaissent en fonction des besoins, dans l’usage quotidien de la langue. Les publicitaires, les importateurs de biens de consommation, les chercheurs, les journalistes, les auteurs de manuels scolaires, les traducteurs professionnels, et notamment ceux qui traduisent les sous-titres pour la télévision et les films, ne sont pas les derniers à devoir relever le défi de créer de nouveaux mots islandais pour de nouveaux produits et de nouveaux concepts. Il s’agit le plus souvent de termes étrangers (habituellement anglais) qui requièrent une traduction ou un remplacement. On trouve aujourd’hui 30 comités terminologiques actifs dans des domaines aussi divers que la direction de projet, l’immunologie, l’architecture et le tourisme – pour ne donner que quelques exemples. La société des ingénieurs a travaillé à la mise au point d’un vocabulaire technique islandais depuis 1919 ; dès 1956, on s’est chargé de mettre en œuvre une terminologie spécifique pour l’aviation ; on s’est soucié de la terminologie informatique et du traitement des données depuis 1968, etc. On trouve des versions publiées des terminologies islandaises dans des domaines aussi variés que la médecine et les statistiques, l’économie ou l’automobile, etc. Il peut être intéressant de noter ici que la majeure partie du travail terminologique était à l’origine une initiative des spécialistes des domaines concernés, mais cela ne faisait pas nécessairement suite à une exigence des autorités ou de l’opinion publique. Le travail des comités terminologiques est souvent bénévole ; cependant, quelques-uns ont reçu un soutien des branches concernées, et des fonds publics les ont en partie financés. Au demeurant, pour ce travail terminologique, la seule aide publique a été la possibilité de recourir à un service de consultation et de conseil dépendant de l’Institut Árni Magnússon, lequel gère également un portail Internet commun pour la publication de ces terminologies.

16Les nouveaux mots du vocabulaire islandais s’étendent aux utilisateurs ordinaires grâce à une multitude de canaux, par exemple les traductions publiées, les manuels scolaires, les documents techniques, les nouveaux standards traduits, les nouvelles lois, les traductions de directives européennes, les instructions et les modes d’emploi, les sous-titres des émissions de télévision, par les programmes de radio et Internet, les échanges entre spécialistes et le public, les conférences, les publicités dans les journaux et les revues, dans les revues spécialisées, et directement à travers les listes de terminologie publiées sous forme imprimée ou électronique.

17La nouvelle politique linguistique islandaise de 2009 ne propose nullement de modifier la façon ou de renouveler le vocabulaire islandais. Elle maintient la pratique qui consiste à créer de nouveaux mots à partir de mots existants et de parties de mots, plutôt que d’emprunter une grande quantité de mots aux langues étrangères.

La langue nationale dans l’ensemble des domaines d’utilisation

18Il y a une peur sous-jacente que l’islandais, comme les autres langues nationales nordiques, puisse perdre sa place dans certains domaines ainsi que son statut au profit de la langue anglaise. On a par exemple débattu de la place occupée par des émissions anglophones dans les médias islandais, par rapport aux émissions en islandais. Il y a eu beaucoup de critiques à l’encontre des entreprises multinationales qui ont recours à l’anglais en interne dans leurs filiales islandaises. On a débattu des règlements concernant le trafic aérien qui stipulent que les manuels de réglementation du transport aérien peuvent être rédigés en anglais, etc. à cela s’ajoutent de nombreuses questions, par exemple sur l’utilisation de l’islandais plutôt que de l’anglais dans la recherche et la littérature spécialisée, et comme langue d’enseignement dans les universités.

  • 8 Íslenska til alls [L’islandais pour tout]. Tillögur Íslenskrar málnefndar að íslenskri málstefnu sa (...)
  • 9 Ibid., p. 48.

19Dans la nouvelle politique linguistique islandaise8, il est clairement indiqué que l’on souhaite préserver et renforcer l’islandais comme langue des Islandais dans tous les domaines sociétaux possibles, par exemple dans les médias, la recherche, les universités, etc. Un objectif essentiel de la politique linguistique9 est que l’islandais devienne la langue officielle dans toutes les universités islandaises, et que la règle générale soit que l’enseignement se fasse en islandais.

20L’exigence que la langue islandaise soit utilisée dans tous les domaines sociétaux est naturellement liée à la prise de position sur le développement du vocabulaire, discutée ci-dessus.

  • 10 Ibid.

21Le projet de loi linguistique de février 2011 édicté par le ministre de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture (voir ci-dessus) stipule en son article 2 que « les autorités doivent s’assurer que la langue islandaise puisse être utilisée dans tous les domaines de la société islandaise », et l’article 10 mentionne que « les autorités sont responsables du renforcement continu du vocabulaire scientifique islandais dans différents domaines, de l’accès pour tous à ce vocabulaire et de l’utilisation de l’islandais dans autant de cas que possible »10.

L’islandais comme langue seconde

  • 11 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 209.
  • 12 Ibid., p. 210.

22Ces dix à quinze dernières années, le nombre d’immigrés a beaucoup augmenté en Islande. Le pourcentage des citoyens étrangers en Islande est passé de 2,4 % de la population en 1999 à 7,6 % en 200911. Les trois groupes les plus importants sont ceux de langue maternelle polonaise, lituanienne et anglaise12. D’autres groupes d’immigrés en Islande viennent des Philippines, du Portugal, de Thaïlande, du Vietnam, de l’ex-Yougoslavie et des autres pays nordiques. D’après les statistiques de Hagstofa Íslands (la centrale islandaise de statistiques), 5,4 % des élèves de l’école élémentaire (grunnskóli – école obligatoire pour les 6-16 ans) étaient de langue maternelle autre que l’islandais en 2010.

23La nouvelle politique linguistique de 2009 aborde la question des utilisateurs de l’islandais élevés dans une autre langue ainsi que la meilleure manière pour eux de s’intégrer dans la société islandaise. L’objectif de la politique linguistique est que l’islandais soit désormais la langue de communication principale dans la société multiculturelle qu’est devenue la société islandaise. La politique linguistique préconise que l’enseignement de l’islandais pour les personnes dont la langue maternelle n’est pas l’islandais soit facilement accessible et bon marché, et que l’on incite tous les immigrés à apprendre l’islandais. On propose également la création d’un institut consacré à la recherche sur l’enseignement de l’islandais comme langue seconde et comme langue étrangère, ainsi qu’à l’apprentissage de la langue, au bilinguisme, à la compréhension interculturelle et à la pédagogie linguistique.

Un besoin plus important d’interprétation

24L’interprétariat est un domaine auquel la nouvelle politique linguistique attache de l’importance. C’est pourquoi elle propose la création d’une formation organisée pour les interprètes depuis et vers l’islandais. La formation d’interprètes n’a jamais été une priorité en Islande. La pratique habituelle de la collaboration nordique veut que les Islandais utilisent le danois ou une autre langue scandinave, ou, de plus en plus, l’anglais. Dans les autres rencontres internationales, les Islandais utilisent d’habitude l’anglais comme langue de communication. Mais les Islandais n’ont jusqu’ici pas accordé une grande importance à l’utilité de l’interprétation simultanée depuis et vers l’islandais dans les rencontres internationales. Si l’Islande devient membre de l’UE, et si l’islandais devient par conséquent une des langues officielles de l’Union européenne, il y aura un grand besoin d’interprètes depuis et vers l’islandais. Actuellement, il y a fort peu d’interprètes en Islande. Mais le besoin ne dépend pas uniquement d’un possible élargissement de la collaboration européenne du côté islandais. Nous avons vu précédemment que l’immigration vers l’Islande avait fortement augmenté ces deux dernières décennies. D’après la législation islandaise, on a droit à l’assistance d’un interprète, entre autres dans les hôpitaux et dans les tribunaux, si l’on ne comprend pas la langue nationale.

La technologie linguistique et les ordinateurs

  • 13 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 372.

25On le sait, les technologies de l’information occupent désormais une part importante de la vie de la population dans les pays nordiques, autant au travail que dans les loisirs. Cela soulève la question de nouveaux défis dans le domaine linguistique. En 2008, 90 % de la population islandaise avait accès à Internet et le pourcentage d’utilisateurs d’Internet était de 85 %, soit la proportion la plus élevée en Europe, après la Hollande et la Norvège13.

  • 14 Ibid., p. 368.

26Dès 1968, l’association islandaise d’informatique avait mis en place une commission consacrée à la terminologie, avec pour mission de traduire en islandais les termes anglais concernant l’informatique et les ordinateurs. Cette commission existe toujours et a publié quatre terminologies considérables. Mais ce travail n’est en soi pas suffisant si l’on veut combattre l’influence de l’anglais dans le domaine des technologies de l’information. Et il n’y a aucune garantie que le grand public utilise le vocabulaire informatique islandais que la commission terminologique propose. Malgré les recommandations de la commission terminologique, de nombreux utilisateurs ont par exemple recours au mot ímeil (e-mail) plutôt qu’au terme islandais tölvupóstur14.

  • 15 Ibid., p. 370.
  • 16 Ibid., p. 371.
  • 17 Ibid.

27En ce qui concerne l’interface utilisée par la plupart des ordinateurs, on peut préciser que dès les années 1980, on traduisait en islandais le logiciel de traitement de texte WordPerfect et celui qui se trouvait dans les ordinateurs Macintosh. Mais le géant Microsoft a longtemps hésité avant de l’autorisation de traduire son système d’exploitation ou d’autres programmes en islandais. Finalement, il a changé d’avis et ses logiciels seront disponibles en islandais lorsque de nouvelles versions seront mises sur le marché. Mais cette évolution a nécessité une intervention particulière des autorités culturelles islandaises. En 1998, le ministère de la Culture a fait savoir à Microsoft qu’il souhaitait que ses produits les plus usités soient traduits en islandais. Microsoft refusa, faisant valoir que le marché islandais était très étroit, et qu’il s’avérait que les Islandais achetaient, de toutes façons, les produits MS en version anglaise. MS refusa également de céder à d’autres le droit de traduire ses produits, car il ne voulait pas donner accès aux codes de logiciels. Le souhait des Islandais a été relayé par les grands journaux américains et à la BBC, entre autres, et à cet égard les Islandais s’attirèrent une grande sympathie, cette affaire n’ayant pas montré MS sous son meilleur jour. En 1999, MS s’est décidé à traduire le système d’exploitation de Windows 98 en islandais. Cette version a été lancée sur le marché islandais en 2000, mais les acheteurs furent peu nombreux, à la fois en raison de bugs techniques, et aussi parce qu’une nouvelle version, Windows 2000, allait sortir sous peu. Mais MS ne traduisit cependant pas cette nouvelle version en islandais. Par contre, en 2004, des versions islandaises de Windows XP, Internet Explorer et MS Office sont parues et, en 2008, de Windows Vista et MS Office 200715. Ainsi, après des débuts difficiles, il va désormais de soi que les produits de MS soient disponibles en traduction islandaise. Cependant, des études ont montré que les Islandais, à la fois chez eux et sur leur lieu de travail, soit préfèrent la version anglaise, soit ne se donnent pas la peine de télécharger la version traduite en islandais et disponible gratuitement16. Ceci a conduit Microsoft Islande, le Conseil linguistique islandais et le ministère de la Culture à lancer une campagne commune pour promouvoir la version islandaise17 le jour de la langue islandaise, le 16 novembre 2008. Puisque le logiciel traduit est déjà disponible, il s’agit seulement d’échanger la version anglaise contre la version islandaise.

  • 18 Íslenska til alls, op. cit., p. 61.

28La nouvelle politique linguistique islandaise se fixe pour objectif d’assurer que tous les postes informatiques des écoles islandaises utilisent l’interface islandaise d’ici 201218.

29Bien que des mots islandais soient disponibles et utilisés par les spécialistes de l’informatique et qu’il y ait une interface islandaise sur l’ordinateur des utilisateurs amateurs, il se peut que le texte consulté soit en anglais et non en islandais, parce qu’il n’existe pas de sites Web intéressants ou utiles ni d’autres ressources numérisées en islandais. On peut ici simplement affirmer qu’une lutte oppose les domaines d’utilisation islandais et anglais. Aujourd’hui, et à l’avenir, la visibilité d’une langue dans le monde informatique est un des facteurs les plus décisifs pour son statut. De fait, on trouve aujourd’hui sur Internet un nombre toujours croissant de pages en islandais, par exemple des journaux Web islandais, des magazines électroniques, des blogs, des pages Wikipedia, des pages Web de toutes sortes, celles dédiées à l’enseignement, aux ressources scientifiques et à la recherche, à la législation, à la littérature, etc.

30En ce qui concerne la technologie linguistique, nombreux sont ceux qui pensent que si l’on n’investit pas aujourd’hui dans le développement de produits technologiques linguistiques dans la langue nationale, celle-ci ne sera à l’avenir plus utilisable dans une grande partie de la vie quotidienne.

  • 19 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 369.
  • 20 Íslenska til alls, op. cit., p. 61-62.

31Le gouvernement islandais a lancé un projet de technologie linguistique en 2001, afin d’inciter au développement de logiciels et d’équipements permettant l’utilisation de l’islandais dans les ordinateurs et les équipements pilotés par ordinateur. Cette initiative a d’ores et déjà donné quelques résultats (par exemple, une base de données morphologique des mots islandais, un corpus référencé de 25 millions de mots, du matériel de reconnaissance vocale, un « synthétiseur de parole »). Cependant, on se rend compte qu’il faudra faire toujours plus d’efforts19. C’est la raison pour laquelle la nouvelle politique linguistique islandaise insiste sur la nécessité d’un travail incessant pour construire et renforcer la technologie linguistique islandaise20.

32Nous avons donc constaté que l’objectif de la politique linguistique islandaise traditionnelle, qui consiste à préserver la langue nationale, tout en la développant et en la renforçant, doit aujourd’hui faire face à des défis plus importants qu’auparavant. En plus du développement du vocabulaire et de la standardisation des formes linguistiques, on doit désormais se préoccuper, plus que jamais, de planification linguistique sur le statut de la langue nationale par rapport aux autres langues. L’objectif principal de la politique linguistique islandaise est désormais d’utiliser l’islandais autant que possible, dans tous les domaines, en ces temps de mondialisation avancée.

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Notes

1 L’islandais - ancien et moderne à la fois, Reykjavík, ministère de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture, 2001.

2 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, « The Language Situation in Iceland », Current Issues in Language Planning, 2010, 11-3, p. 207-276.

3 K. Ottosson, « Language Cultivation and Language Planning IV : Iceland », dans O. Bandle, K. Braunmüller, E.H. Jahr, A. Karker, H.-P. Neumann and U. Teleman (dir.), The Nordic Languages. An International Handbook of The History of the North Germanic Languages, vol. 2, W. de Gruyter, Berlin, 2005.

4 K. Árnason, « Icelandic », dans A. Deumert and W. Vandenbussche (dir.), Germanic Standardizations. Past to Present, John Benjamins, Amsterdam, 2003, p. 245-279.

5 Voir ci-dessous, Íslenska til alls.

6 Pour une description plus exhaustive, vous pouvez vous reporter à A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, « The Language Situation in Iceland », dans Current Issues in Language Planning, 2010, 11-3, p. 244-248.

7 Frumvarp til laga um stöðu íslenskrar tungu og íslensks táknmáls [Proposition de loi sur la langue islandaise et la langue des signes islandaise du 25 février 2011], http://www.althingi.is/altext/139/s/0870.html.

8 Íslenska til alls [L’islandais pour tout]. Tillögur Íslenskrar málnefndar að íslenskri málstefnu samþykktar á Alþingi 12 mars 2009 [Proposition par le Conseil de la langue islandaise de politique linguistique de l’Islande, adoptée au Parlement d’Islande le 12 mars 2009], Ministère de l’Éducation, de la Recherche et de la Culture, Reykjavík, 2009.

9 Ibid., p. 48.

10 Ibid.

11 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 209.

12 Ibid., p. 210.

13 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 372.

14 Ibid., p. 368.

15 Ibid., p. 370.

16 Ibid., p. 371.

17 Ibid.

18 Íslenska til alls, op. cit., p. 61.

19 A. Hilmarsson-Dunn, A.P. Kristinsson, op. cit., p. 369.

20 Íslenska til alls, op. cit., p. 61-62.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ari Páll Kristinsson, « La position et la défense de l’islandais dans la mondialisation », Nordiques, 24 | 2012, 37-47.

Référence électronique

Ari Páll Kristinsson, « La position et la défense de l’islandais dans la mondialisation », Nordiques [En ligne], 24 | 2012, mis en ligne le 28 février 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/11052 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15qrq

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Auteur

Ari Páll Kristinsson

professeur de recherche, Institut Árni Magnússon pour les études islandaises, université d’Islande, Reykjavík.

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