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L’affaire Breivik et les valeurs de la démocratie norvégienne à l’heure de l’immigration

Éric Eydoux
p. 119-137

Résumés

Le massacre perpétré par Anders Breivik le 22 juillet 2011 a traumatisé la majorité des Norvégiens, mais leur a aussi donné l’occasion de réaffirmer leur attachement à une démocratie qu’ils souhaitent exemplaire. Cette démocratie, l’auteur en retrace brièvement l’origine et l’évolution avant de passer à l’époque contemporaine marquée par la découverte et la mise en exploitation des richesses pétrolières. Corrélativement, à partir de la fin des années 1960, un flux régulier d’immigrés trouve le chemin de la Norvège. Ceux-ci sont actuellement 655 000, soit 13,1 % de la population. Tout en menant une active politique intégrationniste, les autorités se veulent respectueuses des particularismes, notamment en subventionnant les cultes. Mais la présence de plus en plus visible de communautés étrangères crée des tensions et des réactions de rejet qu’exprime plus spécialement le populiste Parti du progrès. En conclusion, Éric Eydoux souligne combien est difficile la recherche d’une solution équilibrée.

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Texte intégral

« Un traumatisme national »

177 morts, dont 32 mineurs, et 33 blessés. Tel fut le bilan cumulé de l’attentat qui ravagea le quartier gouvernemental d’Oslo, puis du massacre commis de sang froid qui décima les jeunes travaillistes studieusement réunis sur l’île d’Utøya. C’était le 22 juillet 2011, sans doute la journée la plus tragique qu’ait vécue la Norvège depuis la fin de la dernière guerre. « Un traumatisme national », dira plus tard la procureure Inga Bejer Engh.

  • 1 Juste avant de passer à l’action, trop tard pour provoquer la moindre réaction des autorités, Breiv (...)

2L’auteur en était Anders Behring Breivik, un inconnu né en 1979, diplômé d’économie politique qui, arrêté le soir même, revendiqua hautement son geste. Se posant en « commandeur d’un nouvel ordre templier », il entendait mettre fin à « l’islamisation de la société norvégienne », annihiler à jamais cette « Eurabia » qui voyait insidieusement le jour. Et pour ce faire, c’était aux « responsables » de cette situation qu’il avait décidé de s’en prendre, ces « marxistes culturels » du gouvernement coupables de promouvoir une politique d’immigration génératrice de la catastrophe à venir. Les dirigeants, certes, mais aussi leurs successeurs présomptifs, ces jeunes pousses travaillistes qu’il fallait éradiquer avant qu’arrivées à éclosion elles ne répandent à leur tour les méphitiques exhalaisons du multiculturalisme1.

  • 2 Cité dans le Magazine du Monde, n° 20983, 7 août 2012, p. 41.

3La Norvège horrifiée eut alors le sentiment d’être entraînée dans la spirale d’une violence qui, jusqu’alors, l’avait à peine effleurée. « J’ai perdu mon innocence », déclara ainsi l’une des rescapées2. Et à l’étranger, on ne manqua pas de se demander si ce pays doublement envié pour son abondant pétrole et sa paisible démocratie n’allait pas, à son tour, endosser la panoplie sécuritaire et s’aviser tout de go de restreindre les libertés.

  • 3 Le procès se déroula du 16 avril au 22 juin 2012. Le verdict ayant été mis en délibéré, il aura fal (...)
  • 4 Ce fut notamment le cas lorsqu’au début du procès on vit le président et l’avocat général venir ser (...)

4Il n’en fut rien. Dès le lendemain, le Premier ministre travailliste, Jens Stoltenberg, trouvant les mots justes pour exprimer sa douleur et sa compassion, fixa aussi la ligne de conduite. On ne pouvait répondre à ce massacre qu’en réaffirmant avec force l’intangibilité des principes enseignés dès l’école : la supériorité de l’État de droit face à la barbarie, le scrupuleux respect des libertés individuelles et des garanties offertes à tout justiciable. Le déroulement du procès Breivik en offrit ensuite la plus marquante des illustrations3. Car, refusant de mettre en place une juridiction d’exception, les autorités décidèrent de ne déroger en rien aux procédures habituelles, d’aucuns étant même enclins à penser qu’à vouloir respecter les droits de la défense, le tribunal était peut-être allé un peu trop loin4.

5Pour nombre d’observateurs, l’un des aspects les plus remarquables de cette affaire fut l’élan d’adhésion que ce rappel des grands principes suscita dans tout le pays. Se rassemblant par milliers dans le recueillement ou le chant, les Norvégiens firent corps avec leurs dirigeants, ces sourcilleux défenseurs de leur bien commun, leur état de droit. Et spécialement impressionnante au cours du procès fut l’attitude des proches des victimes qui, malgré des tensions souvent insupportables, surent faire preuve de retenue en montrant une exemplaire dignité.

  • 5 Dans Le Nouvel Observateur du 19 avril 2012, Laurent Joffrin se plaît à souligner « l’extraordinair (...)

6En France, cette volonté de garder obstinément le cap dans les domaines politique et judiciaire inspira quelques jugements tranchés et de nombreuses interrogations5. Celles-ci furent cependant moindres chez ceux qui avaient connaissance d’une culture et de traditions politiques dont on se propose de rappeler ici quelques aspects avant de se demander comment un tel massacre avait pu se produire sous des cieux réputés si sereins.

Aux origines de la démocratie norvégienne

  • 6 Auteur de comédies et historien, Ludvig Holberg (1684-1754), le grand nom de la littérature dano-no (...)
  • 7 Du poème Fils de Norvège, d’Henrik Anker Bjerregaard (1792-1842), on se plaît à citer le vers suiva (...)

7Au XVIIIsiècle, alors même que Copenhague préside aux destinées de la Norvège depuis la fin du Moyen Âge, il est des lettrés pour s’engouer du « libre paysan de Norvège » qu’ils opposent volontiers à son homologue danois le plus souvent réduit à la condition serve6. Une liberté qui est consubstantielle à l’extrême morcellement géographique d’un pays où le pouvoir central ne se manifeste qu’épisodiquement. C’est localement que se prennent nombre de décisions, et divers témoignages nous renvoient alors l’image de ruraux – l’immense majorité de la population ? – qui, en pleine conscience de leurs droits et devoirs mais réfractaires à toute forme d’autorité venue d’en haut, pratiquent déjà une forme de démocratie de proximité7.

  • 8 Depuis 1810 régent de Suède dont il deviendrait roi en 1818, le maréchal d’empire Charles-Jean Bern (...)
  • 9 Jean-Jacques Ampère, Littératures et voyages. Esquisses du Nord, Didier, Paris, 1853. Extrait publi (...)

8De leur maturité politique témoignent ensuite les évènements de 1814, lorsque, libérés de la tutelle danoise mais contraints de s’unir à la Suède, les Norvégiens parvinrent à se doter d’une Constitution libérale et élire leur Parlement, le Storting8. À ce propos, se déplaçant dans le pays en 1827, Jean-Jacques Ampère note : « J’étais émerveillé et vraiment édifié de trouver, aux extrémités de l’Europe, un peuple si avancé dans les habitudes constitutionnelles, encore toutes nouvelles pour lui, surtout quand je réfléchissais qu’il n’avait eu, durant plusieurs siècles, pour s’y préparer, que le régime très paternel, il est vrai, mais entièrement despotique des baillis danois9 ».

  • 10 C’est par un référendum tenu en août 1905, à l’issue d’une décennie de crises avec la Suède, que le (...)
  • 11 La Norvège, inféodée au Danemark depuis la fin du Moyen Âge, avait perdu sa spécificité culturelle (...)

9Comme il se doit, cette Constitution reposait sur trois grands principes : la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs ainsi que les droits imprescriptibles de l’individu. Et tout au long du XIXsiècle, s’opposant aux nostalgiques de l’époque danoise et aux inconditionnels de l’Union, une majorité libérale regroupant principalement les forces vives du monde paysan alliée à une phalange d’intellectuels s’attacha obstinément à les mettre en pratique. D’abord, institutionnalisant son ancien mode de fonctionnement, elle instaura (1837) une autonomie communale qui, aujourd’hui encore, étonne par l’étendue de ses compétences. Différentes mesures complétèrent ensuite le dispositif, tels l’introduction du parlementarisme (1884), l’abolition de la peine de mort (1902) ou le droit de vote accordé aux femmes (1913) tandis que, dès 1905, la nation entrait dans l’ère de l’indépendance et se donnait un souverain10. Enfin, tout au long du siècle, la Norvège s’attacha à redéfinir son identité culturelle et linguistique, une « norvégianité » libérée des influences danoise et suédoise11.

Le prix Nobel de la paix

  • 12 Le premier lauréat (1901) fut Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge.
  • 13 Tel fut spécialement le cas de Bjørnstjerne Bjørnson, prix Nobel de littérature, aussi connu en son (...)
  • 14 Fridtjof Nansen (1861-1930) fut non seulement le grand explorateur polaire bien connu en France, ma (...)

10Au total, à défaut d’avoir toujours été paisible, cette évolution se fit sans soubresauts et, privilégiant le dialogue pour faire l’économie d’un affrontement, les Norvégiens s’attachèrent constamment, à quelque niveau que ce fût, à régler pacifiquement leurs problèmes. Dans cet esprit, les députés prirent une initiative qui, à terme, allait permettre à leur pays de se voir largement reconnaître au-delà de ses frontières. En effet, bien que cette question fût du ressort de l’Union, les députés s’avisèrent de définir des options de principe dans le domaine des relations internationales. Ce fut d’abord en affirmant la nécessité d’une politique de neutralité dont le royaume de Danemark-Norvège avait largement profité au XVIIIsiècle et qui, plus tard, allait avoir valeur de dogme. Mais, d’une manière plus générale, ils se firent aussi les champions d’une paix universelle : désormais les litiges entre États ne devraient plus être réglés par les armes, mais par une procédure d’arbitrage obligatoire. C’est cette disposition qui, attirant l’attention d’Alfred Nobel, l’amena, dans son testament de 1895, à confier à l’assemblée norvégienne, et non à des instances suédoises, le soin de désigner le lauréat du prix Nobel de la paix12. De cette décision, la jeune nation norvégienne devait tirer une incontestable autorité morale, et quelques-uns de ses grands noms se sentirent habilités à faire entendre leur voix dans les affaires du monde dès le moment où il leur sembla que le droit et la justice avaient été bafoués13. De même, ce furent souvent des personnalités norvégiennes, tel Fridtjof Nansen, qui furent choisies plus tard pour effectuer des missions de première importance à une échelle planétaire14.

État providence et état de droit. Un magistère moral

  • 15 À ce propos, on pourra consulter la thèse de doctorat de Bertrand de Lafargue (Lille III, 1986) : I (...)
  • 16 Il peut paraître paradoxal qu’au XIXe siècle, en même temps qu’elle affirmait sa spécificité par ra (...)
  • 17 Vers ce modèle scandinave, d’ailleurs beaucoup moins généreux qu’on ne le pense généralement, la Fr (...)

11Au début du XXsiècle, la Norvège nouvellement indépendante renforce encore son assise grâce au développement de la toute récente hydroélectricité qui assure son avenir économique et lui permet d’enrayer l’émigration dont elle souffrait depuis des décennies15. Puis viendront les années 1930 qui, en Norvège aussi bien qu’en Suède et au Danemark, verront les travaillistes accéder aux responsabilités16. Sans rien modifier sur le fond, ceux-ci sauront mettre en place un nouveau type de rapports sociaux fondé sur le dialogue. Ce sera ce fameux « modèle scandinave » qui, se glissant parfaitement dans le moule démocratique, sera supposé, du berceau à la tombe, permettre à chacun de vivre dans l’aisance et la sécurité17. Interrompant ensuite ce processus, la sombre parenthèse des cinq années d’occupation aura au moins le mérite de montrer un peuple majoritairement réfractaire au nazisme. Et lorsqu’en 1945 les travaillistes revinrent au pouvoir, la reconstruction de l’économie alla de pair avec le renforcement de la cohésion sociale et de l’État de droit. À un si vertueux programme, l’Église luthérienne, y reconnaissant volontiers certains de ses fondements moraux, ne pouvait rien trouver à redire et quand, en 1965, commença le temps de l’alternance politique, les partis dits « bourgeois » ne purent, à diverses nuances près, qu’en assurer la continuité.

  • 18 Entre autres cas, on peut citer celui de notre compatriote, Manuela Ramin-Osmundsen qui, nommée min (...)
  • 19 Sur ce sujet, on pourra consulter Olivier Truc, « Henrik Syse, un rempart contre la tentation », Le (...)

12À relever quelques traits marquants de la monarchie constitutionnelle norvégienne, on constate d’abord que, grâce à un scrutin proportionnel « au millimètre », elle reflète très exactement la composition du corps électoral. Elle a, par ailleurs, le mérite de fonctionner dans la plus entière transparence. Fille de la démocratie locale, elle ignore les pesantes hiérarchies étatiques et le citoyen ne se sent pas coupé des centres de décision. Il a librement accès aux documents administratifs et n’est pas nécessairement envahi de respect à la seule vue d’un responsable politique. D’ailleurs, s’il lui arrive de se sentir lésé dans ses droits, il a toujours la possibilité de recourir à l’un de ces nombreux médiateurs (les ombudsmen) dont la loi a pris soin de jalonner l’administration. D’une manière plus générale, on ne saurait dissocier la politique de la morale. L’élu se doit d’être irréprochable et le moindre soupçon de corruption, voire de simple passe-droit, risque de compromettre irrémédiablement sa carrière18. Un exemple assez récent montre à quel point le gouvernement est attentif à ces questions. Auprès du fonds souverain qui gère et fait fructifier les revenus du pétrole, il nomme une autorité morale chargée de veiller à ce qu’en soient écartées les entreprises extérieures trop peu attentives aux droits de l’homme19. La même règle vaut dans ses rapports avec les régions en voie de développement. Anciennement colonisée elle-même, la Norvège condamne sans appel toute forme de colonialisme ou de néocolonialisme, et ses aides aux pays qui en ont été victimes représentent plus de 1 % de son PIB. Le versement des sommes est cependant assorti de contrôles anticorruption véritablement draconiens.

13Au total, même si la realpolitik impose nécessairement sa loi, les gouvernants se veulent guidés par une éthique exigeante. Et l’école où, très tôt, sont largement débattues les questions de société, s’en fait le relais, essayant d’inculquer aux jeunes générations l’esprit de tolérance, le refus de toute discrimination physique, sociale ou ethnique, la nocivité du racisme, le prix de l’engagement, l’égalité des sexes ou le respect d’une nature quasiment sacralisée.

  • 20 Confirmant sa volonté de rester à l’écart, la Norvège indépendante avait proclamé sa neutralité qu’ (...)

14À l’évidence, les Norvégiens ne boudent pas leur réussite. Et, sous la double égide du prix Nobel de la paix et de leur démocratie d’excellence, ils se voient volontiers créditer d’un magistère moral dans un monde déchiré et injuste livré aux appétits antagonistes des grandes nations. Ils connaissent pourtant les limites d’un tel exercice et, même s’ils n’y parviennent pas toujours, ils évitent de passer pour des donneurs de leçons. Ils savent, en effet, que si leur peuple a longtemps échappé aux turbulences du monde et aux déchirements intérieurs, c’est à la faveur de sa situation périphérique sur notre continent – « le coin tranquille de l’Europe », disent-ils eux-mêmes – et de sa grande homogénéité ethnique, culturelle et religieuse20.

Le monde s’invite dans le « coin tranquille de l’Europe »

  • 21 Ce sont essentiellement des vagues de réfugiés qu’accueille alors la Norvège, hongroise après 1956, (...)

15Or, depuis les années 1970, la donne a commencé à changer, car le monde extérieur s’est considérablement rapproché. Avec la mise en exploitation des hydrocarbures, la Norvège, déjà prospère, est entrée dans une phase d’expansion continue qui en fait un des pays les plus riches du monde. Partant, il est aussi devenu l’un des plus attractifs à la fois pour les étrangers en quête de travail et les demandeurs d’asile. De ce fait même, l’immigration, longtemps sporadique et limitée21, a pris une tout autre ampleur, au point de créer des problèmes inconnus jusqu’alors dans ce pays plutôt habitué à gérer de temporaires flux touristiques.

Une immigration contrôlée

  • 22 La loi de 2008 a maintenant remplacé celle 1988 mais, surtout, semble-t-il, pour des questions de t (...)

16Si elles n’ignoraient pas qu’il leur faudrait accueillir une main-d’œuvre nouvelle, les autorités norvégiennes n’entendaient pas pour autant faire de leur pays un nouvel eldorado ouvert à tous. Ainsi peut-on lire dans les considérants de la Loi sur les étrangers de 1988 : « La Norvège ne peut régler le problème mondial des réfugiés et immigrés en laissant s’installer ici tous ceux qui le désirent ». Et, plus loin, on relève la précision suivante : « Une politique d’intégration réussie suppose un contrôle rigoureux aux frontières […]. Dans certaines conditions, une immigration non contrôlée peut représenter une menace pour la société en ruinant la régulation étatique du marché du travail et du logement »22. Ce furent donc, malgré la sollicitude norvégienne pour les défavorisés du tiers-monde, des règles contraignantes et restrictives qui furent mises en place. On n’accepterait les immigrés « économiques » qu’en fonction des possibilités de travail et d’accueil. C’est ainsi que, dès 1975, reprenant d’ailleurs quelques dispositions antérieures, le gouvernement opta pour une interdiction de principe de l’immigration, une mesure censée être temporaire, mais jamais rapportée depuis. Plusieurs portes restaient cependant ouvertes, principalement pour les étrangers pouvant se prévaloir d’un contrat de travail obtenu avant leur arrivée. Tout en pourvoyant aux besoins nouveaux de l’économie, l’emploi était le meilleur garant d’une intégration réussie. Et c’est aux mêmes fins d’intégration que l’on favorisa ensuite les regroupements familiaux.

17Mais, par ailleurs, se voulant fidèle à son engagement en faveur des droits de l’homme, la Norvège accepta, selon les critères de l’ONU, d’accueillir les demandeurs d’asile, ceux dont la sécurité était menacée dans leur propre pays. Les contrôles n’étant pas toujours aisés, c’est sans doute dans ce domaine que les frontières se révèlent les plus poreuses et les difficultés d’insertion les plus marquées.

  • 23 Voir note 19.

18Aux immigrés économiques et réfugiés s’ajoutent les bénéficiaires de diverses dérogations, artistes, chercheurs ou spécialistes indispensables au fonctionnement de certaines activités. Enfin, nombreux sont les ressortissants des anciens pays de l’Est entrés le 1er mai 2004 dans l’Union européenne qui, profitant des accords spécifiques signés avec la Norvège23, affluent dans le pays. Ce sont d’ailleurs les Polonais qui constituent actuellement la minorité la plus importante.

Quelques données statistiques sur l’immigration

  • 24 Sont comptabilisés comme immigrés non seulement les nouveaux venus ayant deux parents étrangers, ma (...)
  • 25 Ce pourcentage est plus élevé en Suède (17 % d’une population de plus de 9 millions d’habitants). I (...)
  • 26 Dans un souci de précision, à défaut de simplification, on préfère maintenant distinguer entre gran (...)
  • 27 Les ressortissants des pays de l’Est anciennement communistes sont les plus nombreux (environ 160 0 (...)

19Pour déterminer la politique qu’il entend mener dans ce domaine très sensible de l’immigration, le gouvernement norvégien dispose des données précises que lui fournit le Bureau central des statistiques. Nous savons ainsi que le pays accueille actuellement quelque 655 000 personnes d’origine étrangère24, soit 13,1 % des 5 millions d’habitants que la Norvège comptait au 19 mars 201225. À l’intérieur de ce groupe, le choix a été fait d’opérer une distinction entre deux sous-groupes d’à peu près égale importance, les Occidentaux, d’une part, les non-Occidentaux, d’autre part26. Aux yeux des gouvernants, une telle distinction se justifie pleinement, certaines prises de décision devant nécessairement s’adapter à la diversité des situations. Généralement issus de cultures similaires, les nouveaux-venus du premier groupe, même s’ils peuvent avoir des difficultés d’adaptation, se fondent plus facilement dans la masse de la population autochtone27.

  • 28 La communauté d’origine pakistanaise compte un peu plus de 30 000 personnes. Également immigrés éco (...)

20Plus complexe est la situation du deuxième groupe, ces non-Occidentaux en provenance de contrées aux civilisations et traditions très différentes, notamment les pays musulmans. C’est du Pakistan qu’est originaire la communauté la plus importante. C’est aussi la plus anciennement implantée puisque, préludant à l’actuelle immigration économique, elle a fait son apparition en Norvège dès les années 1960. D’autres, comme les Marocains, lui ont ensuite succédé pour les mêmes raisons, mais on relève surtout le nombre important de réfugiés ayant fui des pays en crise, des Tchétchènes aussi bien que des Bosniaques ou des Somaliens28.

Une politique intégrationniste

  • 29 Ny utlendingslov, op. cit.
  • 30 L’une des initiatives les plus intéressantes, d’ailleurs plusieurs fois récompensée, est le program (...)

21Ces populations allogènes, les autorités norvégiennes s’emploient à les intégrer, souhaitant dès que possible pouvoir aligner leurs droits et devoirs sur ceux des citoyens norvégiens et, in fine, les naturaliser. Elles considèrent, en effet, qu’une « ségrégation permanente de la population qui suivrait une ligne ethnique peut menacer à l’avenir la stabilité sociale et politique de la société »29. Aussi, nombreuses sont les initiatives destinées à faciliter l’insertion des nouveaux arrivants dans le tissu social norvégien. Aidés, si besoin est, dans la recherche d’un emploi ou d’un logement, ceux-ci ont également droit à un enseignement gratuit de norvégien accompagné de cours d’instruction civique et, souvent par le biais d’associations très actives, se voient proposer diverses alternatives pour participer à la vie de la cité. Enfin, recourant au livre ou aux médias, les bonnes volontés ne manquent pas qui s’attachent à combattre les préjugés et favoriser les rapprochements30.

La prise en compte des particularismes et de la diversité religieuse. L’Islam

22Néanmoins, tout en s’efforçant de ne pas favoriser les communautarismes, les autorités norvégiennes se veulent respectueuses des particularismes. Et sous ce rapport, deux dispositions retiennent plus spécialement l’attention. La première pose que tout immigré est en droit de recevoir des cours de sa langue maternelle, une mesure qui, compte tenu de la diversité des idiomes, est souvent d’une application difficile.

  • 31 Dans l’ancien système, en vigueur depuis 1891, tout contribuable était astreint à payer l’impôt d’é (...)

23La deuxième, d’ordre plus général, touche à la pratique religieuse dans l’ensemble du pays. En effet, institution d’État depuis la Réforme (1537), l’Église luthérienne a perdu peu à peu son statut privilégié jusqu’à ce jour de mai 2012 où, en accord avec la hiérarchie religieuse, le Storting a voté une réforme constitutionnelle qui mettait fin à cette situation. L’Église serait désormais séparée de l’État. Et même si le nouvel article précisait que les fondements de l’État étaient son « héritage chrétien et humaniste », que, par là même, « l’Église norvégienne continue d’occuper une place particulière dans la Constitution du pays », il était bel et bien mis fin à une séculaire situation de monopole. En vérité, un pas décisif avait été franchi dès 1969, lorsque le Storting avait décidé que les revenus de « l’impôt d’église » ne seraient plus réservés à la seule institution officielle mais, en fonction de leur nombre d’adhérents, égalitairement répartis entre les différentes communautés religieuses31.

  • 32 De son côté, l’Église catholique regroupe 83 000 fidèles, un chiffre en forte augmentation qu’expli (...)

24Cette disposition eut naturellement pour effet de renforcer l’assise de ces dernières, mais profita principalement aux diverses associations musulmanes qui, en constant développement, regroupent actuellement quelque 110 000 fidèles. Quantitativement, l’Islam est ainsi devenu la deuxième religion du pays, derrière l’Église luthérienne et devant l’Église catholique32.

Difficultés et réussites de l’intégration

  • 33 Les choix sont le plus souvent laissés à l’appréciation des communes. S’agissant du hijab, il est a (...)

25La progressive émergence de l’Islam dans un pays auquel ne le liaient ni passé commun ni proximité géographique fut à l’origine d’un vaste débat qui, loin d’être terminé, allait devenir un enjeu politique. On s’interrogea sur la pertinence de financer ainsi l’ouverture de mosquées, puis sur les différentes formes d’extériorisation de cette religion, tels l’appel public à la prière ou le port du hijab dans l’administration. À quoi s’ajouta, entre beaucoup d’autres, la question d’éventuels régimes dérogatoires dans les écoles ou des associations sportives, spécialement, dans le pays de Maison de poupée, lorsqu’elles touchaient aux femmes33.

26Il est vrai aussi que, source de déséquilibre, l’inégale répartition géographique des immigrés a créé une ségrégation de fait et donné à toutes ces questions une visibilité particulière. En effet, ceux-ci se regroupent majoritairement dans les grandes agglomérations, tout spécialement Oslo et ses environs immédiats. On relève ainsi que, dans cette ville, la capitale, 139 000 personnes, soit 23 % de la population, sont d’origine étrangère et que l’immigration africaine et asiatique n’est pas la moins représentée. À titre d’exemple, 71 % des Pakistanais et 75 % des Marocains accueillis en Norvège y sont installés, et certains quartiers paraissent proches de la ghettoïsation. Au demeurant, l’école reflète bien la situation puisque, nous révèlent les statistiques, dans 58 des 137 écoles de base (comprenant l’école primaire et le collège) de la capitale, moins de 50 % des élèves ont le norvégien comme langue maternelle, tandis que trois écoles accueillent des débutants dont le norvégien n’est pas la langue maternelle.

  • 34 Suscitant de nombreuses polémiques, le rôle des populations immigrées dans l’augmentation de la dél (...)

27D’une manière générale, malgré tous les efforts qui sont faits, l’adaptation des nouveaux arrivants n’est pas nécessairement exempte de difficultés. Faute de connaissances linguistiques, de qualifications suffisantes ou victimes de préjugés, les nouveaux arrivants ne sont pas toujours assurés de trouver du travail dans un pays qui ne connaît pourtant pas le chômage. Et, parmi les jeunes, nombre d’entre eux arrivant de pays en crise, rétifs à la société et au système scolaire norvégiens, peuvent être tentés par un repli de type communautariste, voire la délinquance34.

  • 35 Ainsi les députées Afshan Rafip (Parti conservateur) et Særa Khan (Parti travailliste), l’auteur Ad (...)

28Du côté des Norvégiens de souche, les problèmes qui accompagnaient l’arrivée de nouvelles populations ne furent pas sans provoquer différentes réactions de rejet, parfois teintées de xénophobie, ainsi que des stratégies d’évitement, comme dans le domaine scolaire où la sectorisation n’existe pas. Pour autant, il est clair que la politique d’intégration est loin d’être vouée à l’échec, dès lors qu’ont été surmontés les premiers obstacles. On a ainsi pu observer que, souvent par paliers de quatre puis de dix ans et, a fortiori, dès la deuxième génération, l’insertion dans la société norvégienne se fait assez aisément. Et, si difficiles que puissent être parfois les obstacles auxquels elle se heurte, l’école joue un rôle de toute première importance, contribuant à lever nombre de préjugés et à susciter dans la jeunesse des engagements fondés sur des valeurs communes. En témoigne tragiquement la tuerie d’Utøya qui a fait plusieurs victimes parmi les adolescents issus de l’immigration. À terme, s’agissant des salaires, des conditions de logement ou des postes à responsabilité, les statistiques révèlent une intégration majoritairement réussie. L’origine n’est plus un obstacle à la reconnaissance des aptitudes, et nombre de personnalités d’origine étrangère ont trouvé leur place dans le paysage, notamment politique et culturel de la Norvège35.

Un baromètre de l’intégration

  • 36 « Én av to nordmenn vil stenge grensene », Aftenposten, 18 octobre 2011.

29Pour le gouvernement, il est évidemment essentiel de savoir comment ses administrés perçoivent la politique de l’immigration. Et c’est à cette fin qu’en 2005 il a créé un nouveau service, la Direction de l’intégration et de la diversité chargée d’observer et de rendre compte de la situation des immigrés en Norvège, de leur degré d’intégration, de leurs relations avec les Norvégiens de souche. intervalles réguliers, il publie ainsi un « baromètre de l’intégration » qui, par le biais de sondages très détaillés, permet de prendre le pouls de l’opinion publique. Or, datant du 29 septembre 2011, le plus récent tend à montrer que rien n’est acquis et qu’une réflexion s’impose36. Il révèle, en effet, que 54 % des Norvégiens souhaitent que soit mis un terme à l’immigration. Et ce pourcentage est d’autant plus frappant qu’en 2005, lors du premier sondage, ils n’étaient que 46 %. De surcroît, et fort logiquement, 49 % des sondés, soit 12 % de plus qu’en 2005, estiment que l’intégration se passe plutôt mal, soit par la faute des immigrés peu enclins à faire les nécessaires efforts d’adaptation, soit à cause des méthodes obsolètes de l’Administration. Quoi qu’il en soit, les personnes interrogées tiennent aussi à souligner qu’elles sont résolument hostiles à toute forme de xénophobie. S’affirmant réceptives aux cultures venues de l’étranger, prêtes à aider les nouveaux venus dans la recherche d’un emploi ou d’un logement, disposées à payer de leur personne pour améliorer leur connaissance du norvégien ou trouvant « positif pour les enfants qu’ils effectuent leur scolarité avec des enfants d’autres cultures », elles réaffirment leur attachement à une société d’ouverture et de tolérance. Certes, des réticences, voire des méfiances, demeurent. Ainsi quatre sur dix des personnes interrogées sont opposées au port du hijab dans la rue et tout autant à se demander si l’immigration ne menace pas « les valeurs norvégiennes ». Par ailleurs, cependant, 88 % des sondés estiment que les immigrés appelés à rester dans le pays doivent pouvoir bénéficier des mêmes droits que les Norvégiens d’origine. Au total, à supposer même que les bonnes dispositions ainsi affichées ne se traduisent pas obligatoirement en actes, il reste que les Norvégiens sont majoritairement prêts à tendre la main à leurs hôtes. Mais, dans le même temps, ils expriment leur appréhension de voir le paysage norvégien se modifier graduellement jusqu’à devenir méconnaissable. Et en demandant le verrouillage de leurs frontières, sans doute souhaitent-ils avant tout obtenir le répit nécessaire pour que soit redéfinie une politique mieux à même d’apaiser leurs craintes.

Le néonazisme

  • 37 Militaire de carrière, Vidkun Quisling, un temps assistant de Nansen, s’était d’abord distingué dan (...)

30Mais si de nombreux Norvégiens semblent avant tout soucieux de marquer une pause dans l’accueil des étrangers, il est aussi des partisans de mesures plus radicales. Tel est spécialement le cas des néonazis. Toutefois, de l’aveu général, dont celui de la très vigilante section norvégienne de SOS Racisme, ce mouvement, absent du Storting, ne constitue pas, actuellement, un réel danger. Historiquement, d’ailleurs, il n’a jamais trouvé grâce auprès d’une population connue pour être jalouse de sa liberté. Et les cinq années d’occupation passées sous la férule du « Fører » Quisling, lui-même tenu à bout de bras par les nazis, ne furent pas de nature à la faire changer d’avis37.

  • 38 C’est à cet adolescent que Michael Jackson a dédié son album Invincible (2001). L’année suivante, u (...)

31Au lendemain de la guerre, couverts d’opprobre et parfois soumis aux rigueurs de l’épuration, les tenants d’idéologies totalitaires se firent discrets. Néanmoins, avec la relève des générations, de nouvelles formations virent le jour. Ce fut notamment le cas du Norsk Front qui, fondé en 1975 par Erik Blücher, parvint à rassembler plus d’un millier de membres, mais fut dissous en 1979 à la suite d’un attentat contre le traditionnel défilé du 1er mai. L’année suivante, le même homme lança le Nasjonalt Folkeparti qui, spécialement stigmatisé après un attentat à la bombe contre une mosquée de la capitale (1985), fut finalement victime de son insuccès et disparut à son tour en 1998. Il fallut cependant attendre l’année 2001 pour que l’opinion publique prenne pleinement conscience de la dangerosité des néonazis. Cette année-là, en effet, un adolescent de père ghanéen et de mère norvégienne, Benjamin Hermansen38, fut poignardé à mort par trois nazillons. Ce crime provoqua des réactions d’ampleur nationale. Comme un prélude aux manifestations de juillet 2011, des foules immenses, auxquelles se mêlèrent des membres de la famille royale, se rassemblèrent dans le recueillement. Réprouvé par la nation unanime, le meurtre de l’adolescent finit de discréditer une action violente qu’une décennie plus tard Breivik s’employa néanmoins à réactualiser. De nos jours, on estime que les néonazis actifs ne sont guère plus de trois cents. Pour l’essentiel, ils se répartissent en deux groupuscules, Den norske patriot et Vigrid. Ce dernier, cité en référence par l’assassin, a mis en ligne le principal argumentaire que Breivik a développé au début de son procès.

  • 39 Produite par Sonia Devillers dans le cadre de sa série Le grand bain, l’émission La Scandinavie et (...)
  • 40 Contrairement à la Norvège, la Suède n’a pas connu les épreuves de l’Occupation et, au début de la (...)

32Par rapport au voisin suédois, la faiblesse numérique de ces mouvements n’est pas sans étonner ceux qui ont eu l’occasion de lire l’un des grands best-sellers de notre temps, la trilogie Millenium (2005-2007). Aussi faut-il savoir qu’en Suède, où se déroule l’action, la situation est sensiblement plus tendue39. On y compte quelque 3 000 militants néonazis aussi bien organisés que coutumiers de la violence40. Et par le truchement d’une œuvre romanesque, l’auteur, Stieg Larsson (1954-2004), a voulu relater son propre combat. En 1995, à la suite de plusieurs meurtres racistes, il avait fondé le périodique Expo, le modèle de la revue Millenium, qui était destiné à débusquer l’extrémisme de droite partout où il se trouvait, puis à le faire connaître à l’opinion publique. En Norvège, le lancement de la revue Vepsen répondait à la même intention, mais fut nettement plus tardif (2011). Il est vrai que la situation était autre et l’urgence moindre.

Le Parti du progrès (Fremskrittspartiet)

33Si l’extrémisme nazi n’a guère d’avenir en Norvège, il est cependant un parti dont les positionnements et l’évolution retiennent plus spécialement l’attention. Il s’agit du Parti du progrès (Fremskrittspartiet) fondé en 1973. Se voulant d’abord un mouvement de protestation contre le poids des impôts et l’excessif interventionnisme de la social-démocratie, il développa ensuite un véritable programme. Tenant d’une politique libérale à l’extrême, il préconise, entre autres, le libre-échange, un marché du travail déréglementé, une importante révision des subventions sociales ainsi qu’une forte réduction de diverses taxes. Est particulièrement visée celle qui frappe les produits pétroliers jugée paradoxale et inadéquate dans un pays producteur. Car, à rebours des idées les plus communément admises dans le pays, le parti, hostile au protocole de Kyoto qu’il estime infondé scientifiquement, souhaite promouvoir la voiture individuelle.

  • 41 « L’auteur du crime est d’origine étrangère... », pouvait-on lire en exergue d’un tract distribué p (...)

34Néanmoins, c’est avant tout ses positions sur l’immigration qui retiennent l’attention. Soulignant l’appartenance de la Norvège à l’Occident chrétien, il s’en veut le plus intransigeant défenseur et se pose en adversaire déclaré du multiculturalisme. À ses yeux, des mesures intégrationnistes trop respectueuses des traditions et religions étrangères favorisent immanquablement « une islamisation rampante » du corps social. Et sous la houlette de l’impétueuse Siv Jensen, présidente depuis 2006, le Parti du progrès prône sans ambages une politique de l’immigration beaucoup plus rigoureuse. Dans la société norvégienne, précise-t-il, l’immigré ne peut avoir de place que s’il a une occupation professionnelle et a su s’adapter à la société qui l’accueille, notamment en apprenant la langue et en se pliant aux coutumes locales. Plus qu’une intégration, c’est une véritable assimilation qui serait l’idéal du parti et, selon lui, l’une des premières mesures à prendre est l’expulsion immédiate de tout étranger coupable d’acte délictueux. Au demeurant, dans sa dénonciation de toute revendication jugée incompatible avec les « valeurs nationales », il joue habilement sur les peurs plus ou moins conscientes de ses compatriotes. Entre autres, il n’hésite pas à monter en épingle tout fait divers impliquant un étranger41.

  • 42 Bon nombre d’électeurs s’étonnaient, d’une part, que l’essence, dont le pays ne manquait pourtant p (...)

35Á ses débuts en 1973, et pendant plus d’une décennie, le parti n’eut qu’une audience limitée, le nombre de suffrages obtenus aux élections législatives ne dépassant guère les 5 %. Mais peu à peu, au fur et à mesure que l’immigration se développait et que beaucoup s’étonnaient de si peu profiter de la manne pétrolière42, le Parti du progrès gagna en importance. En 1989, il obtenait ainsi 13 % des suffrages et 22 sièges, des chiffres qui, vingt ans plus tard, étaient passés à 22,9 % et 41 sièges sur les 169 que compte le Storting. Et s’il vient de reculer au plan local, il est actuellement, devant le Parti conservateur (Høyre), la première force d’opposition parlementaire.

  • 43 Au Danemark, le Parti du peuple danois (Dansk folkeparti) compte 22 députés (12,30 % des voix) sur (...)
  • 44 C’est-à-dire les trois partis de la coalition au pouvoir, le Parti travailliste (DNA) auquel appart (...)

36Dans un contexte européen, où l’évolution est similaire, cette montée en force ne saurait vraiment surprendre, et les autres pays nordiques ne font pas exception43. En Norvège, on situe logiquement le Parti du progrès à droite de la droite en le lavant toutefois du péché d’extrémisme. Et si le qualificatif de populiste lui convient assurément mieux, ce n’est pas pour l’exempter de reproches. L’ensemble des autres partis politiques44, avec quelques nuances il est vrai, ne manque pas de lui reprocher un nationalisme agressif, des propos outranciers teintés d’une xénophobie, voire d’un racisme à peine dissimulés, un programme en tous points contraire à une tradition norvégienne respectueuse des droits de tout individu à cultiver sa différence.

  • 45 Professeur à la faculté de théologie d’Oslo, Oddbjørn Leirvik est spécialiste des relations entre m (...)
  • 46 « Höyrepopulisme er langt fra höyreekstremisme », Kronikk, Dagbladet, 29 septembre 2011.

37Pour autant, comme il condamne tout recours à la violence et se fond parfaitement dans le moule des institutions, le Parti du progrès n’est ni diabolisé ni frappé d’ostracisme. Il est accepté comme une composante normale, quoique souvent difficile à assumer, du système démocratique. Cependant, cette manière de normalisation ne satisfait pas tout le monde et, soulignant les possibles dérives d’un tel message, des voix se font entendre pour appeler à la vigilance. C’est notamment le cas d’Oddbjørn Leirvik45, l’un des plus ardents zélateurs du dialogue interreligieux, qui, dans un article du quotidien Dagbladet en date du 24 septembre 2011, soulignait « qu’entre le populisme de droite et l’extrémisme de droite, les frontières idéologiques sont fluctuantes »46.

  • 47 Ibid.

38Tel n’était cependant pas l’avis d’un jeune chercheur, Anders Ravik Jupskås qui, quelques jours plus tard, le 29 septembre, publiait dans le même journal une chronique intitulée « Le populisme de droite est très éloigné de l’extrémisme de droite »47. Entendant démontrer qu’entre les deux courants il n’y avait pas de confusion possible, il faisait d’abord valoir qu’outre son refus de la violence et son pointilleux légalisme, le Parti du progrès était loin de constituer un ensemble monolithique. C’était d’abord le refuge de ceux qui, fidèles à la vocation première de cette formation, souhaitaient avant tout desserrer le carcan social-démocrate. De surcroît, parmi ceux qui s’intéressaient prioritairement à l’immigration, le débat était souvent ouvert, laissant apparaître d’importantes divergences. Ainsi, dans tel congrès, près de la moitié des membres avait refusé de voter une motion aux termes de laquelle « l’immigration représentait un danger pour la spécificité norvégienne ». Dans d’autres cas, certains responsables pouvaient être amenés à réprouver des décisions prises à l’étranger, ce qui se produisit effectivement en 2009 lorsque, par votation, les Suisses interdirent la construction de minarets dans leur pays. Et il était, bien sûr, inconcevable de s’aligner sur un Geert Wilders qui, aux Pays-Bas, voudrait tout spécialement bannir le Coran considéré comme aussi nocif que Mein Kampf.

39Enfin, précisait l’auteur, il était dans l’intérêt même de la recherche de maintenir la distinction entre les deux courants. Car ainsi il devrait être possible de déterminer dans quelle mesure le mouvement populiste pouvait faire office de soupape de sécurité en canalisant l’engagement des extrémistes tentés par l’action violente. À certains travaux qui semblaient aller dans ce sens, on oppose maintenant l’exemple du Danemark où l’on a remarqué au contraire que la progression du Parti du peuple n’avait pas évité une recrudescence de la violence raciste.

La tâche est ardue et la voie étroite

40Pour ce qui est de la Norvège, au moins est-on en droit de penser que le Parti du progrès a favorisé la cristallisation et l’expression de craintes et de doutes plus ou moins diffus, plus ou moins inavouables d’une partie de la population. Le récent sondage effectué par la direction de l’intégration et de la diversité a en tout cas montré que, réclamant la fermeture des frontières tout en protestant de leur xénophilie, les Norvégiens se sentent très souvent confrontés à une manière de dilemme.

  • 48 On se rappelle que, traduit en justice pour collaboration au lendemain de la guerre, Knut Hamsun, t (...)
  • 49 Ce verdict convenait aux rescapés et aux proches des victimes, qui, afin de pouvoir tourner la page (...)

41Quoi qu’il en soit, la tuerie du 22 juillet a eu un double effet. Initié par le Premier ministre et partagé par des foules immenses, il y a d’abord eu ce magnifique et impressionnant acte de foi en la démocratie, ce rempart érigé contre la barbarie. Puis est venu le temps d’un procès où, unis dans une même volonté d’aller au fond des choses et de dépassionner les débats, les acteurs de l’appareil judiciaire ont donné une image exemplaire de l’institution. Les juges, notamment, ont su éviter la solution de facilité qui, sur la base d’une première expertise peu convaincante, leur aurait permis d’opter pour l’enfermement psychiatrique. Refusant cette manière d’occulter la dimension politique du problème48, ils ont fait prévaloir leur intime conviction que Breivik était pleinement responsable de ses actes et encourait la peine maximum de 21 années d’emprisonnement, une peine d’ailleurs susceptible d’être prolongée49.

42C’est dans le domaine politique que se fit sentir le deuxième effet de la tuerie. Un an plus tard, la commission d’enquête sur le 22 juillet fit connaître ses conclusions, des conclusions pour le moins sévères. Il s’avérait, en effet, qu’à tous les niveaux la réaction des autorités avait souffert de multiples dysfonctionnements. Impréparation, retards, manque de coordination, sans compter l’indisponibilité de l’hélicoptère et la défaillance de l’embarcation dont la police aurait eu besoin pour intervenir rapidement sur l’île et sans doute sauver de nombreuses vies. Ces défaillances entraînèrent la démission du directeur de la Sûreté, et Jens Stoltenberg lui-même, fort malmené dans la presse, fut mis en cause, certains allant jusqu’à réclamer son départ. Il n’en fut rien, mais restait une évidence. Dans sa volonté d’affirmer la primauté des principes qui l’avaient toujours guidé, l’État de droit ne s’était pas suffisamment inquiété de sa sécurité. Il allait devoir redescendre sur terre, ce qu’il comprit d’ailleurs puisqu’une nouvelle loi antiterroriste est maintenant en préparation. Dans les instances du Parti travailliste, on affirme cependant qu’il ne saurait être question d’œuvrer dans la précipitation et de sacrifier au tout sécuritaire.

43En fait, sensible aux mouvements d’une opinion qui semblait lui demander des gages, soucieux aussi de ne pas voir une partie de son électorat se tourner vers la droite, le gouvernement avait déjà décidé de montrer que son hospitalité avait des limites. Une de ses dernières initiatives n’avait pourtant pas été très heureuse. Signant avec l’Éthiopie un accord d’extradition assorti de compensations financières, il avait débouté de leur demande d’asile un demi-millier de ressortissants de ce pays dont la plupart en passe d’être intégrés. Des protestations, souvent virulentes, s’étaient alors fait entendre jusqu’au sein du Parti travailliste. La Norvège était-elle en train de perdre son âme ?

  • 50 Bulletin d’information NRK, 23 juillet 2012.

44Pour autant, on ne saurait nier que la tâche est ardue et la voie étroite. Quelles limites fixer à l’exemplarité norvégienne ? Dans sa volonté d’ouverture et de tolérance le pays a-t-il vocation à rester terre d’accueil ? L’apport étranger est-il compatible avec ces « valeurs norvégiennes » que l’on évoque volontiers, mais sans toujours leur donner le même sens ? Toutes ces questions, il y a déjà beau temps qu’elles se posent et l’équilibre reste à trouver. Mais l’on ne saurait nier que, si ferme soit-il par ailleurs, le Premier ministre s’y emploie. à propos des très vives protestations soulevées par la récente installation d’un camp de Roms à proximité d’Oslo, il a rappelé à ses compatriotes la leçon qu’il fallait tirer du massacre : « La haineuse stigmatisation de groupes entiers de la population est en contradiction avec les valeurs fondamentales qui nous ont rassemblés après le 22 juillet »50.

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Notes

1 Juste avant de passer à l’action, trop tard pour provoquer la moindre réaction des autorités, Breivik mit en ligne une manière de manifeste en anglais intitulé 2083. Une déclaration d’indépendance européenne. Dans ce touffu document de 1500 pages, il se fait d’abord le minutieux descripteur de la phase préparatoire de son entreprise de mort et de son propre état d’esprit. Après quoi, se référant volontiers à des auteurs connus pour leur anti-islamisme, tel Robert Spencer, s’appropriant ou paraphrasant par ailleurs plusieurs textes sans révéler ses sources, il passe à la justification théorique de son initiative. Dénonçant la démonétisation des valeurs traditionnelles, il vitupère le politiquement correct de ceux qui, à l’instar des travaillistes, favorisent le « génocide culturel » d’un Occident gangréné par l’islamisation. Pour extirper ce mal, il n’y avait d’autre solution que de mener une impitoyable « guerre civile européenne » dont la phase finale, comme l’annonçait le titre, se déroulerait en 2083, l’année qui verrait, une bonne fois pour toutes, « la déportation des musulmans » hors d’Europe.

2 Cité dans le Magazine du Monde, n° 20983, 7 août 2012, p. 41.

3 Le procès se déroula du 16 avril au 22 juin 2012. Le verdict ayant été mis en délibéré, il aura fallu attendre le 24 août pour le connaître.

4 Ce fut notamment le cas lorsqu’au début du procès on vit le président et l’avocat général venir serrer la main de l’accusé puis, lors de différentes audiences, lui laisser toute liberté de parole et de provocation. Ainsi put-il, sans rappel à l’ordre, marquer son entrée au tribunal en faisant une manière de salut extrémiste ou, au-delà de la demi-heure qui lui avait été impartie, développer pendant soixante-quinze minutes une apologie du meurtre où il exprimait, entre autres, son regret de n’avoir pas fait un plus grand nombre de victimes.

5 Dans Le Nouvel Observateur du 19 avril 2012, Laurent Joffrin se plaît à souligner « l’extraordinaire dignité et la rare intelligence avec lesquelles l’État norvégien, soutenu par son peuple, a traité le cas Breivik ». À l’opposé, dans L’Express du 27 juillet 2011, Christophe Barbier fait valoir que « l’idéalisme norvégien s’accompagne d’une naïveté coupable ».

6 Auteur de comédies et historien, Ludvig Holberg (1684-1754), le grand nom de la littérature dano-norvégienne du XVIIIe siècle, était aussi un philosophe acquis aux idées nouvelles. Pour lui, par la grâce d’un climat rigoureux, la nature norvégienne avait engendré un peuple exceptionnellement intrépide et endurant qui apparaissait aussi comme le dépositaire des antiques libertés. à ses yeux, « le paysan de franc-alleu norvégien est un seigneur en miniature ». À ce propos, voir É. Eydoux, Histoire de la littérature norvégienne, Presses universitaires de Caen (PUC), Caen, 2007.

7 Du poème Fils de Norvège, d’Henrik Anker Bjerregaard (1792-1842), on se plaît à citer le vers suivant souvent repris sous forme de dicton : « Nul n’est plus libre que l’homme de Norvège seulement soumis à sa propre loi ». De leur côté, les nazis ne s’y sont trompèrent pas qui, dans leurs directives aux troupes d’occupation, précisent : « Le Norvégien refuse toute forme de contrainte et de soumission. Évite de commander et ne crie pas », in É. Eydoux, Passions boréales, PUC, Caen, 2000.

8 Depuis 1810 régent de Suède dont il deviendrait roi en 1818, le maréchal d’empire Charles-Jean Bernadotte avait rallié la coalition antinapoléonienne et obtenu de pouvoir annexer la Norvège en compensation de la Finlande perdue en 1809. Toutefois, aspirant à l’indépendance, la Norvège avait pris les devants et adopté sa propre Constitution le 17 mai 1814 à Eidsvoll. Un compromis fut finalement trouvé. La Norvège aurait le statut d’état, mais entrerait dans une « union personnelle » avec la Suède dont le roi, résidant à Stockholm, ainsi que le service des affaires étrangères seraient communs aux deux pays. Considérée comme une des plus avancées de l’époque, la Constitution d’Eidsvoll avait puisé son inspiration dans celles des États-Unis et de la France de 1791.

9 Jean-Jacques Ampère, Littératures et voyages. Esquisses du Nord, Didier, Paris, 1853. Extrait publié dans Vincent Fournier, Le Voyage en Scandinavie, Anthologie de voyageurs, 1627-1914, Robert Laffont, Paris, 2001.

10 C’est par un référendum tenu en août 1905, à l’issue d’une décennie de crises avec la Suède, que les Norvégiens optèrent pour l’indépendance. Un deuxième référendum organisé peu après donna une majorité en faveur d’un régime monarchique. C’est le prince Carl de Danemark qui, prenant le nom de Haakon VII, monta sur le trône et régna jusqu’à sa mort en 1957.

11 La Norvège, inféodée au Danemark depuis la fin du Moyen Âge, avait perdu sa spécificité culturelle et linguistique. C’est en se tournant vers l’ancien passé et le monde rural encore dépositaire des anciennes traditions que le mouvement dit de la « Percée nationale » s’efforça de redéfinir une identité norvégienne. S’y ajouta, à partir de certains dialectes, la création d’une langue nouvelle, plus proche de l’ancien norvégien. Ce néonorvégien (nynorsk) est langue officielle depuis 1884, aux côtés de la langue héritée du danois, dite bokmål.

12 Le premier lauréat (1901) fut Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge.

13 Tel fut spécialement le cas de Bjørnstjerne Bjørnson, prix Nobel de littérature, aussi connu en son temps qu’Ibsen, ou d’Edvard Grieg, alors le musicien étranger le plus joué en France. L’un et l’autre intervinrent notamment dans l’affaire Dreyfus. À propos de ce dernier, voir : H. Herresthal et L. Reznicek, Rhapsodie norvégienne, PUC, Caen, 1994.

14 Fridtjof Nansen (1861-1930) fut non seulement le grand explorateur polaire bien connu en France, mais aussi le commissaire de la SDN pour plusieurs opérations d’envergure au lendemain de la Première Guerre mondiale. Il lui fut notamment demandé de régler le sort des apatrides (le « Passeport Nansen »), d’organiser l’aide humanitaire lors de la famine en Russie et de piloter les échanges de population entre la Grèce et la Russie. C’est son action dans ces domaines qui lui valut de recevoir le prix Nobel de la paix en 1922. Parmi les autres personnalités, il n’est que de citer Trygve Lie (1896-1968), premier secrétaire général de l’ONU ou, plus récemment, Jørgen Holst (1937-1994), l’artisan des accords d’Oslo, ainsi que Gro Harlem Brundtland (1939-) directrice de l’OMS de 1998 à 2003.

15 À ce propos, on pourra consulter la thèse de doctorat de Bertrand de Lafargue (Lille III, 1986) : Investissements extérieurs et concurrence franco-allemande en Norvège. 1886-1920.

16 Il peut paraître paradoxal qu’au XIXe siècle, en même temps qu’elle affirmait sa spécificité par rapport au Danemark et à la Suède, la Norvège s’en rapprochait par le biais du mouvement scandinaviste qui, à l’instar de l’Italie, prônait la création d’un État nordique. L’invasion du Danemark par la Prusse (1864) en sonna le glas politique mais, à tous les niveaux, professionnel, syndical, culturel, associatif se développèrent des contacts qui expliquent l’évolution similaire et quasi simultanée dans les trois pays. Créé en 1952, le Conseil nordique, aux avis non contraignants, concrétise actuellement la volonté de coopération très diversifiée des cinq pays nordiques.

17 Vers ce modèle scandinave, d’ailleurs beaucoup moins généreux qu’on ne le pense généralement, la France a souvent levé les yeux dans l’espoir d’y trouver une solution à ses propres problèmes. Cependant, une transposition n’est guère concevable tant sont différentes les bases sur lesquelles se sont développés les deux types de démocratie. Sur cette question, on pourra lire É. Eydoux, « Les Stéréotypes à l’épreuve des réalités, un exemple de coopération culturelle franco-nordique », Nordiques, n° 1, janvier/avril 2003, p. 83.

18 Entre autres cas, on peut citer celui de notre compatriote, Manuela Ramin-Osmundsen qui, nommée ministre en octobre 2007, dut démissionner quelques mois plus tard pour n’avoir pas révélé un conflit d’intérêts.

19 Sur ce sujet, on pourra consulter Olivier Truc, « Henrik Syse, un rempart contre la tentation », Le Monde, 30 septembre 2005.

20 Confirmant sa volonté de rester à l’écart, la Norvège indépendante avait proclamé sa neutralité qu’elle devait réussir à préserver pendant la première guerre. Mais, envahie ensuite par les nazis et riveraine d’une URSS instigatrice du coup de Prague, elle préféra finalement adhérer à l’OTAN. En revanche, elle refuse toujours de rejoindre l’Europe institutionnelle, même si la signature de nombreux accords spécifiques limite fortement la portée de cette décision.

21 Ce sont essentiellement des vagues de réfugiés qu’accueille alors la Norvège, hongroise après 1956, tchèque après 1968.

22 La loi de 2008 a maintenant remplacé celle 1988 mais, surtout, semble-t-il, pour des questions de terminologie. Les principales dispositions ont été mises en ligne (voir Kommunal og regional departementet. Ny utlendingslov -NOU, 2004). Précisons, par ailleurs que la Norvège est signataire des accords de Schengen.

23 Voir note 19.

24 Sont comptabilisés comme immigrés non seulement les nouveaux venus ayant deux parents étrangers, mais aussi les enfants nés en Norvège de deux parents étrangers.

25 Ce pourcentage est plus élevé en Suède (17 % d’une population de plus de 9 millions d’habitants). Il l’est moins au Danemark (9 % d’une population de 5 600 000 habitants).

26 Dans un souci de précision, à défaut de simplification, on préfère maintenant distinguer entre grandes régions géographiques. Aux Occidentaux correspondent l’Union européenne et la zone de libre-échange, les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Les non-Occidentaux sont représentés par l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine, l’Océanie à l’exception de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, ainsi que les pays d’Europe ne faisant pas partie de l’Union européenne ou de la zone de libre-échange.

27 Les ressortissants des pays de l’Est anciennement communistes sont les plus nombreux (environ 160 000 dont 60 000 Polonais). Les pays nordiques sont ensuite les plus représentés (environ 70 000, majoritairement des Suédois. Mais, dans l’ensemble nordique, les mouvements migratoires sont très conjoncturels et peuvent rapidement changer de sens.). Les Européens de l’Ouest fournissent un troisième contingent d’importance, les Allemands étant en tête avec quelque 17 500 personnes tandis que les Français sont tout au plus 4 000. Quant aux citoyens des États-Unis, ils sont moins de 10 000.

28 La communauté d’origine pakistanaise compte un peu plus de 30 000 personnes. Également immigrés économiques, des Turcs sont arrivés peu après, mais ils sont actuellement moitié moins nombreux, tandis que beaucoup d’autres telle la colonie marocaine comptent moins de 10 000 personnes. Classés par ordre décroissant d’importance, comptant de 25 000 à 15 000 personnes, les principaux groupes de réfugiés viennent d’Irak, de Somalie, du Vietnam, de Bosnie, de Tchétchénie, du Kosovo.

29 Ny utlendingslov, op. cit.

30 L’une des initiatives les plus intéressantes, d’ailleurs plusieurs fois récompensée, est le programme de télévision Migrapolis. Diffusé par le service public (NRK) depuis 1997, il s’emploie à montrer le quotidien des immigrés et à donner la parole à des représentants des différentes cultures.

31 Dans l’ancien système, en vigueur depuis 1891, tout contribuable était astreint à payer l’impôt d’église. En étaient cependant dispensés ceux qui se réclamaient d’autres confessions ou d’aucune. Avec les nouvelles dispositions, nul n’est plus dispensé de payer l’impôt, mais il revient à chacun de préciser quelle institution il souhaite en faire bénéficier. On remarque d’ailleurs que, sous réserve d’être eux aussi dûment organisés et enregistrés, les libres-penseurs peuvent également faire valoir leurs droits. C’est notamment le cas de la Fédération éthique et humaniste (Human Etisk Forbund) qui compte quelque 80 000 membres.

32 De son côté, l’Église catholique regroupe 83 000 fidèles, un chiffre en forte augmentation qu’explique sans doute la présence de nombreux Polonais. Parmi les autres religions représentées en Norvège, on peut encore citer le bouddhisme, (environ 10 000 fidèles), l’hindouisme (environ 5 000) ou le judaïsme (moins de 1 000, cette communauté ayant souffert des persécutions nazies pendant la guerre).

33 Les choix sont le plus souvent laissés à l’appréciation des communes. S’agissant du hijab, il est admis dans les différents services administratifs mais pas dans l’armée et la police. Quant à l’appel public à la prière, les responsables des mosquées préfèrent s’en abstenir par respect pour le voisinage, même lorsque l’autorisation leur en a été accordée.

34 Suscitant de nombreuses polémiques, le rôle des populations immigrées dans l’augmentation de la délinquance a fait l’objet d’une étude détaillée de la part du Bureau central des statistiques. Publiée en juin 2011, elle révèle que 85 % des personnes impliquées dans des affaires pénales sont des Norvégiens de souche. Cependant, parmi les immigrés auteurs d’actes délictueux, on note une surreprésentation de certains pays principalement non occidentaux. À titre d’exemple, tandis que 5,3 % des Norvégiens de souche ont été pénalement condamnés, cette proportion est de 17 % pour les Irakiens et de 15 % pour les Somaliens. En revanche, pour certaines nationalités appartenant au même groupe, tels les Chinois ou les Philippins, les chiffres sont comparables à ceux de la population norvégienne. Au demeurant, les sources policières elles-mêmes précisent que, le délit de faciès pouvant intervenir dans les contrôles de police, ces données peuvent être révisées à la marge (voir à ce propos l’article « Kriminalitet og nasjonalitet i Norge » paru dans Dagbladet, 17 juin 2011). Par ailleurs, une note d’information de la police criminelle (kripos) intitulée Organisert kriminalitet et mise à jour en mars 2012 souligne que la Norvège est de plus en plus impliquée dans des réseaux criminels internationaux (drogue, blanchiment de fonds, prostitution, etc.) entraînant un afflux de délinquants étrangers, principalement roumains et lituaniens. Une fois arrêtés, ceux-ci sont expulsés vers leur pays d’origine (environ 4 400 dont 290 Roumains et 275 Lituaniens).

35 Ainsi les députées Afshan Rafip (Parti conservateur) et Særa Khan (Parti travailliste), l’auteur Adelheid Seyfarth qui, dans son roman La Maison du père, évoque sa propre expérience dans une Norvège multiculturelle, ou le cinéaste Khalid Hussain dont le film Import Eksport (2006) est une comédie qui traite des rapports entre des Norvégiens et une famille immigrée pakistanaise. Au demeurant, on constate que, pour nombre de Norvégiens de souche, un immigrant bien intégré qui assume positivement sa différence est considéré comme un facteur d’enrichissement et d’ouverture pour la société.

36 « Én av to nordmenn vil stenge grensene », Aftenposten, 18 octobre 2011.

37 Militaire de carrière, Vidkun Quisling, un temps assistant de Nansen, s’était d’abord distingué dans l’action humanitaire au lendemain de la première guerre. En 1933, il avait fondé le Nasjonal Samling, un hybride du fascisme et du national-socialisme dont il était naturellement devenu le « fører ». Ni en 1933 ni en 1936 il n’était parvenu à faire élire de représentant au Storting. Là-dessus, pendant que le roi et les ministres, fuyant l’occupation, s’étaient exilés à Londres, il s’était autoproclamé chef d’un nouveau gouvernement. Mais, même si la collaboration avait fait ensuite quelques adeptes, surtout dans le domaine économique, il s’était heurté la plupart du temps à des résistances acharnées dans ses tentatives d’embrigadement. Arrêté à la Libération, il fut jugé dans les formes et condamné à mort ainsi que 30 autres collaborateurs (cette peine abolie dès 1902 avait été rétablie pour la circonstance.)

38 C’est à cet adolescent que Michael Jackson a dédié son album Invincible (2001). L’année suivante, un « Prix Benjamin » a été créé à Oslo pour perpétuer son souvenir.

39 Produite par Sonia Devillers dans le cadre de sa série Le grand bain, l’émission La Scandinavie et ses démons (diffusée le 17 juillet de cette année sur France Inter) a abordé cette question avec la participation de l’auteur de ces lignes et Guillaume Lebeau. Auteur bien connu, notamment de polars, ce dernier, sous forme d’une bande dessinée et d’une exhaustive chronologie, a publié l’excellent Stieg Larsson avant Millenium (Denoël Graphic, 2012).

40 Contrairement à la Norvège, la Suède n’a pas connu les épreuves de l’Occupation et, au début de la guerre, a même fait preuve d’une bienveillante neutralité vis-à-vis de l’Allemagne. C’est peut-être un des facteurs qui expliquerait que, malgré de sévères condamnations de principe, les groupes nazis aient bénéficié d’un climat plus favorable pour se développer. À quoi on peut sans doute ajouter que, dans plusieurs grandes villes, on considère que l’immigration a dépassé un certain seuil de tolérance.

41 « L’auteur du crime est d’origine étrangère... », pouvait-on lire en exergue d’un tract distribué par le parti au cours de la campagne pour les législatives de 2005. L’initiative fut à l’origine d’une vive polémique. Le Premier ministre, chrétien populaire, Kjell Magne Bondevik, l’ayant accusé de stigmatiser les étrangers, le président du parti, qui était alors Carl Hagen, répliqua en faisant valoir qu’il n’avait rien contre les nombreux immigrés « respectueux des lois », que jamais il n’opérerait de discrimination selon des critères raciaux, ethniques ou religieux et que seuls les délinquants étaient visés. Sur la criminalité imputable aux étrangers, voir la note 33.

42 Bon nombre d’électeurs s’étonnaient, d’une part, que l’essence, dont le pays ne manquait pourtant pas, restât si chère, d’autre part et corrélativement, que le fonds souverain, destiné à préparer l’avenir des générations montantes reçût une si grande part des revenus pétroliers.

43 Au Danemark, le Parti du peuple danois (Dansk folkeparti) compte 22 députés (12,30 % des voix) sur les 179 qui siègent au Folketing, le Parlement danois. En Suède, les Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna) sont représentés par 20 députés sur les 349 élus au Parlement, le Riksdag. Pour ce qui est de la Finlande, l’avancée est très récente et pour le moins spectaculaire puisque, ne recueillant que 5,1 % des voix en 2007, le Parti des vrais Finlandais (Perrusuomalais) est passé à 19,1 % en 2011, soit 39 députés sur un total des 200 siégeant au Parlement (Eduskuntatalo).

44 C’est-à-dire les trois partis de la coalition au pouvoir, le Parti travailliste (DNA) auquel appartient le Premier ministre, Jens Stoltenberg, le Parti du centre (SP) et le Parti socialiste de gauche (SV). S’y ajoutent le Parti chrétien populaire (KrF) et le Parti libéral (V).

45 Professeur à la faculté de théologie d’Oslo, Oddbjørn Leirvik est spécialiste des relations entre musulmans et chrétiens. Il a notamment dirigé un programme de recherches intitulé La complexité culturelle dans la Norvège nouvelle et fortement contribué à éviter en Norvège les tensions qui se sont produites au Danemark lors de l’affaire des caricatures de Mahomet.

46 « Höyrepopulisme er langt fra höyreekstremisme », Kronikk, Dagbladet, 29 septembre 2011.

47 Ibid.

48 On se rappelle que, traduit en justice pour collaboration au lendemain de la guerre, Knut Hamsun, très âgé mais en pleine possession de ses facultés intellectuelles avait été jugé « mentalement diminué ». Par ce biais la Norvège avait pu éviter à son prix Nobel d’être exposé à la vindicte de l’opinion publique.

49 Ce verdict convenait aux rescapés et aux proches des victimes, qui, afin de pouvoir tourner la page, souhaitaient voir reconnaître la pleine responsabilité de l’accusé. Il convenait aussi à Breivik qui pensait pouvoir ainsi être pris au sérieux dans son rôle de croisé de l’anti-islamisme. Dans l’opinion, la décision des juges fit généralement consensus, mais les excellentes conditions d’incarcération dont il bénéficia suscitèrent de nombreuses réserves (trois cellules dont une pour faire des exercices physiques et une autre équipée d’un ordinateur).

50 Bulletin d’information NRK, 23 juillet 2012.

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Pour citer cet article

Référence papier

Éric Eydoux, « L’affaire Breivik et les valeurs de la démocratie norvégienne à l’heure de l’immigration »Nordiques, 24 | 2012, 119-137.

Référence électronique

Éric Eydoux, « L’affaire Breivik et les valeurs de la démocratie norvégienne à l’heure de l’immigration »Nordiques [En ligne], 24 | 2012, mis en ligne le 03 octobre 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/12163 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15qrg

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Auteur

Éric Eydoux

maître de conférences honoraire à l’université de Caen, ancien conseiller culturel près l’ambassade de France à Oslo, auteur et traducteur, Éric Eydoux est aussi le cofondateur de l’Office franco-norvégien et du festival Les Boréales.

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