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Comptes-rendus

Peter Andersen, Frédérique Harry, Simon Lebouteiller, Caroline Olsson, Christian Bank Pedersen et Jules Piet, Sous le signe de Saxo. Histoire, identité et nation dans la Geste des Danois

Source(s). Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, 2024
Jocelyn Coulon
Référence(s) :

Sous le signe de Saxo. Histoire, identité et nation dans la Geste des Danois, Source(s). Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, hors-série n° 1, 2024, 349 p.

Texte intégral

  • 1 A Companion to Saxo Grammaticus, Thomas K. Heebøll-Holm et Lars Boje Mortensen (dir.), Leyde, Brill (...)

1Œuvre majeure du Moyen Âge scandinave, la Geste des Danois (Gesta Danorum, début du XIIIe siècle) de Saxo Grammaticus connaît une belle actualité éditoriale en 2024 avec la parution d’un volumineux Companion édité par Thomas K. Heebøll-Holm et Lars Boje Mortensen1, et de l’ouvrage collectif ici recensé. Ce volume réunit les actes du colloque international qui s’est tenu à Caen les 23 et 24 juin 2023 : il rassemble onze contributions, six en français et cinq en anglais, agencées dans l’ordre de leur présentation et de manière thématique – à quelques exceptions près – ainsi qu’une édition de source.

2Outre la présentation du colloque, l’introduction générale – rédigée en français et en anglais – fournit une liste des manuscrits de l’œuvre de Saxo Grammaticus, ainsi que des éditions latines et traductions des Gesta Danorum en dix langues. Elle complète la première contribution, qui offre un panorama sur Saxo Grammaticus et son œuvre. Peter Andersen et Jules Piet y présentent les sources écrites du chanoine de Lund, qui utilisa des œuvres antiques et médiévales évoquant les Danois, mais les réarrangea à sa manière. Les auteurs passent aussi en revue les témoignages relatifs à Saxo lui-même et son nom, antérieurs à la publication de l’édition princeps de la Geste des Danois (1514), décrite en détail ainsi que les quatre fragments manuscrits connus. Ces pages complètent l’avant-propos de François-Xavier Dillmann à la traduction française des neuf premiers livres de la Geste par Jean-Pierre Troadec, et seront utiles pour les personnes peu familières de l’œuvre de Saxo.

3La deuxième contribution adopte l’angle du médiévalisme : Caroline Olsson étudie la réutilisation par Michael Hirst dans la série Vikings (2013-2020) de la matière narrative des Gesta Danorum relative à la légende de Ragnarr aux Braies velues. Le scénariste cherche à normaliser les vikings pour favoriser l’identification des spectateurs : les éléments fabuleux sont estompés, et Ragnarr devient un self-made man – il n’est plus un prince, mais un paysan qui devient jarl puis roi. Cette « démythification » occasionne le recours à des poncifs caricaturaux : manque d’hygiène, goût pour l’ivresse, la gloutonnerie, la violence et la luxure. C. Olsson note la féminisation des protagonistes destinée à proposer des héroïnes favorisant l’identification : Lathgertha conserve ses qualités guerrières, mais devient une self-made woman – elle aussi jarl puis reine – et acquiert le statut de sex-symbol. La démarche de M. Hirst, marquée par « un grand opportunisme » (p. 59), illustre les logiques de rentabilité – de là un besoin d’action et de spectaculaire –, propres aux grandes productions contemporaines.

4La première partie thématique de l’ouvrage, composée de trois contributions, est centrée sur les sources norroises de Saxo Grammaticus. Francesco Sangriso compare la manière dont Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus mobilisent la figure d’Odin afin d’expliquer les origines des dynasties royales. Saxo le présente comme un imposteur objet d’un culte : le mythe est traité comme une fraude, mais Saxo ne peut totalement l’effacer. L’intégration d’Odin dans la Heimskringla de Snorri Sturluson (XIIIsiècle), également évhémériste, est vue comme plus réussie : les récits mythiques y constituent un héritage culturel qui participe à fonder et légitimer la dynastie. Selon F. Sangriso, la langue révèle l’attitude des auteurs envers ces mythes : Saxo, avec un latin raffiné volontiers dépréciatif, prend ses distances, tandis que Snorri, avec un norrois parsemé de poésie scaldique, maintient une continuité avec la tradition orale facilitant l’intégration d’Odin. Même si ces récits mythiques légitiment le pouvoir royal, ils demeurent problématiques en ce qu’ils entrent en conflit avec le dogme chrétien, Odin ne pouvant être un dieu.

5Victor Frans se penche quant à lui sur les runes dont Saxo se réclame, analysant leur influence au sein de la Geste des Danois et questionnant l’usage des œuvres islandaises. Saxo a tendance à effacer l’origine islandaise de certains poèmes – du moins le rôle de transmission des Islandais –, préférant prétendre qu’ils sont danois. Plutôt que de renvoyer aux sources islandaises, il préfère ainsi mobiliser les runes en tant que sources d’autorité pour ces poèmes et son récit : l’ancienneté des vers permet de corroborer la prose qui les accompagne. Selon V. Frans, l’insistance sur l’écrit traduit chez Saxo une méfiance vis-à-vis de la transmission orale, instable et peu fiable contrairement aux textes. Les runes constituent donc un moyen d’ancrer les rois légendaires danois dans le monde réel. Le procédé constitue une « fiction patriotique » (p. 99) associant héroïsme danois et tradition vue comme prestigieuse : c’est une manière pour Saxo d’exhiber l’excellence de la culture danoise ancienne.

6Simon Lebouteiller examine les modèles du souverain pacificateur dans les Gesta Danorum à travers les cas de Skioldus (roi légendaire) et d’Éric le Toujours-Bon (1095-1103). La figure de Skioldus combine des éléments traditionnels peut-être transmis par la poésie scaldique – souverain protecteur, législateur et munificent – avec des motifs issus du rex iustus biblique comme le soin aux malades et le prince garant de la morale. Pour Éric, Saxo reprend le modèle du Pseudo-Cyprien dans le De duodecim abusivis saeculi (v. 650) : un bon roi apporte la prospérité, exerce l’autorité selon un esprit de justice, réfrène sa colère en mesurant sa sévérité, régule les grands du royaume, et défend ce dernier. Un écart est toutefois à noter : Éric multiplie les amantes. Plutôt que de gommer ce trait, Saxo s’en sert pour glorifier la reine Bodil, qui incarne la temperantia. Enfin, le bon roi garant de la paix se définit aussi par la qualité de ses conseillers : Éric s’appuie ainsi sur Skjam le Blanc, le grand-père d’Absalon, patron de Saxo et parangon du conseiller royal dans l’œuvre.

7La seconde partie de l’ouvrage porte sur la vision de l’Europe de Saxo Grammaticus, et est également composée de trois contributions. J. Piet s’intéresse à l’image des Grecs et de Byzance au sein des Gesta Danorum, en analysant deux épisodes : les origines byzantines de la figure d’Othinus (Odin) puis le passage à Byzance d’Éric le Toujours-Bon lors d’un pèlerinage (1102-1103). Dans le premier, Saxo présente le paganisme danois ancien comme un état de soumission à de faux dieux et à un souverain byzantin, Othinus. Dans le second, le roi Éric est un souverain chrétien qui devient l’égal de l’empereur byzantin. Selon J. Piet, Saxo crée ainsi une sorte de progrès dans l’histoire danoise : d’un royaume païen insignifiant soumis à de faux dieux byzantins, le Danemark est devenu un puissant royaume chrétien, ses rois pouvant traiter d’égal à égal avec les empereurs byzantins. Byzance sert donc de symbole d’altérité et d’arrogance pour le récit de Saxo, qui en fait un contre-modèle pour la construction de l’identité danoise.

8Aleksandr Musin analyse ensuite l’usage du choronyme Ruscia et de l’ethnonyme Rutheni dans les Gesta Danorum, termes liés à la Rous’ et aux Rous’. Les occurrences sont toujours liées aux mêmes thématiques : unions matrimoniales avec la Ruscia, navires et activités commerciales des Rutheni, et enfin la Ruscia comme faisant partie de l’Oriens-Eous, sorte de « Grand Est » (p. 142) qui sert selon les besoins du récit du chanoine. Si Saxo a pu user de sources orales norroises, il n’utilise jamais le vocabulaire norrois et emploie l’usus antiquorum. Dès lors, la Ruscia est mêlée avec la Scythia et l’Hellespontus, tandis que les Rutheni le sont avec les Hunni. La géographie mentale de Saxo est donc proche de celle d’Adam de Brême pour l’Orient. La Rous’ et les Ruthènes sont soumis à une approche généralisatrice dans la Geste des Danois : tous les peuples de l’Europe de l’Est deviennent des Rutheni et habitent en Ruscia.

9Jonas Wellendorf compare le récit des origines de la dynastie danoise chez Saxo et dans la Chronique de Lejre (Chronicon Lethrense, fin XIIe siècle) ainsi que ses adaptations médiévales. Cette contribution, relevant de la deuxième section thématique, se trouve pourtant insérée dans la troisième, ce qui nuit à la cohérence du recueil. Vu traditionnellement comme un texte antigermanique, l’enjeu principal de la Chronique semble plutôt résider dans les relations entre le Danemark et la Suède. Saxo ne disant rien sur la vie du roi Dan, les textes danois comme les Annales Ryenses (fin XIIIe siècle) et le Compendium Saxonis (milieu XIVe siècle) reprennent les exploits narrés par la Chronique mais en atténuant l’orientation vers la Suède. Cette perspective est en revanche reprise dans les versions suédoises, qui ajustent le propos selon leurs intérêts politiques, comme dans Een deel aff danske krönike j hedendomen (milieu XVe siècle). L’histoire de la dynastie danoise selon la Chronique se concentrant sur les luttes contre les rivaux extérieurs, elle diffère des versions de Saxo et des textes islandais, qui insistent sur sa division et les conflits de succession.

10La troisième partie de l’ouvrage est axée sur les réceptions de l’œuvre de Saxo Grammaticus, et plus particulièrement sur la figure d’Amlethus. Victor Barabino et Alban Gautier se penchent sur la dimension guerrière du personnage, depuis Saxo jusqu’au film de Robert Eggers The Northman (2022). Dans les Gesta Danorum, cette dimension est d’abord limitée (livre III), mais après sa vengeance Amlethus devient un roi de guerre (livre IV). Si François de Belleforest conserve l’aspect militaire du personnage (Histoires tragiques, 1572), Shakespeare l’écarte pour centrer son Hamlet autour de la folie et de la dissimulation. Dans The Northman le héros redevient un guerrier, un stéréotype même : c’est un berserkr violent, lié au culte odinique, et guidé par la vengeance. Il n’est toutefois pas dépourvu de traits shakespeariens comme le montrent les auteurs. Le film, mêlant réel souci de reconstitution et clichés néopaïens, offre une vision du monde viking à la fois nourrie des avancées récentes de la recherche, mais aussi marquée par les stéréotypes contemporains. En redonnant son aspect guerrier à Amlethus, R. Eggers fournit « une sorte de synthèse des grandes versions de la légende, du Moyen Âge à nos jours » (p. 166).

11P. Andersen étudie les apparitions textuelles et iconographiques du personnage d’Amlethus entre le XIIIsiècle et le début du XVIIe siècle. Il dresse une liste exhaustive des mentions du héros avant la première édition du Hamlet de Shakespeare (1603) : quatre cent vingt-neuf mentions sont ici recensées, au sein de trente et un témoins présentés dans un tableau chronologique très commode. P. Andersen retrace alors les principales étapes de la réception du personnage, qui semble déjà connu dans la culture danoise avant le XVIe siècle, même si ce dernier voit l’intensification des mentions, ainsi que la diffusion de l’histoire en Angleterre à partir de 1589. L’auteur rassemble également pour la première fois les dix plus anciens portraits du personnage d’Amlethus, s’échelonnant entre 1565 et 1650 (p. 205-207).

12Christian Bank Pedersen examine comment Per Olov Enquist, dans son roman historique Livläkarens besök (1999, trad. fr. Le Médecin personnel du roi, 2000) réactive la figure d’Hamlet à travers le roi danois Christian VII (1749-1808). Le roman met en scène sa fragilité mentale, et l’ascension à la cour de Johann Friedrich Struensee (1732-1752), médecin personnel du souverain puis le véritable dirigeant du royaume, avant d’être exécuté. Christian VII y apparaît comme un double d’Hamlet, apathique et hanté par la vanité de l’existence. En septembre 1768, le Christian VII historique assista probablement à une représentation du Hamlet, mais l’épisode est ici réécrit : Struensee fait annuler la représentation, par crainte que le roi ne se prenne définitivement pour Hamlet. C. B. Pedersen montre comment l’écrivain livre une réactualisation de la figure hamlétique nourrie des interprétations philosophiques (Nietzsche) et psychanalytiques (Freud) : Christian VII en devient alors « plus Hamlet que Hamlet lui-même » (p. 224).

13Le recueil – dépourvu de conclusion générale – se clôt sur un travail d’édition réalisé par P. Andersen. Les Reges Daniæ sont un ensemble de poèmes composés en 1602 à partir des Gesta Danorum par l’humaniste danois Jon Jacobsen le Vénusin, à la demande du roi Christian IV afin d’orner des canons. Seul sept d’entre eux nous sont parvenus, mais les poèmes sont connus grâce à des copies manuscrites et une édition de 1646. Les cent trente-cinq monologues – composés de deux distiques élégiaques – sont ici édités pour la toute première fois et traduits en anglais par P. Andersen, qui fournit également une introduction présentant cette œuvre méconnue. Gageons que ce travail d’édition suscitera davantage de travaux sur ces vers, qui témoignent d’une réception originale de l’œuvre du chanoine de Lund.

14Deux grandes thématiques traversent le volume. La première demeure centrée sur le texte original des Gesta Danorum ainsi que son contexte de production, et s’intéresse donc au rapport et à l’usage que fait Saxo de ses sources, écrites comme orales. Plusieurs contributions s’attachent à confronter le texte avec les autres traditions historiographiques médiévales, qu’elles soient danoises, suédoises ou encore islandaises. Ce faisant, elles participent à mieux saisir comment Saxo concevait le royaume du Danemark ainsi que le monde qui l’entourait – plus particulièrement l’Est. La seconde thématique porte sur la réception et la postérité de l’œuvre de Saxo Grammaticus, depuis l’époque médiévale jusqu’à la période contemporaine. Si l’approche textuelle est majoritaire, plusieurs contributions analysent la manière dont les productions cinématographiques s’inspirent et réinterprètent le contenu de la Geste des Danois. L’ouvrage explore donc la manière dont cette œuvre a contribué à la formation de l’identité nationale danoise dès le Moyen Âge, mettant en lumière les voies de transmission de cette épopée, constamment réadaptée, mais demeurant toujours une sorte de fondement mythique et historiographique au fil des époques, à l’instar de l’Iliade par exemple.

15La structure générale de l’ouvrage aurait peut-être gagné en cohérence si la contribution de C. Olsson avait été intégrée à la troisième partie thématique puisqu’elle traite également de la réception de l’œuvre de Saxo, bien que n’étudiant pas la figure d’Amlethus. Il est en tout cas regrettable que l’article de J. Wellendorf ne figure pas dans la section thématique qui est la sienne. L’ouvrage est dépourvu d’index, mais le fait qu’il soit intégralement disponible en ligne permet malgré tout la recherche d’un terme, d’un nom ou d’un toponyme. Il est toutefois plus gênant qu’aucune bibliographie ne soit fournie, ni à la fin du volume ni à la fin de chaque contribution – le lecteur devra donc éplucher avec soin chaque note de bas de page afin de trouver les références souhaitées.

16Ces quelques remarques sur la forme n’ôtent rien à la richesse de l’ouvrage, qui constitue à la fois une introduction à l’œuvre de Saxo Grammaticus pour les néophytes, et une analyse plus approfondie de son usage des sources ainsi que de la réception de la Geste des Danois aux époques ultérieures pour les spécialistes. Ce faisant, cette publication saura séduire toutes les personnes intéressées par les études nordiques, en histoire comme en littérature.

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Notes

1 A Companion to Saxo Grammaticus, Thomas K. Heebøll-Holm et Lars Boje Mortensen (dir.), Leyde, Brill (The Northern World ; 97), 2024.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jocelyn Coulon, « Peter Andersen, Frédérique Harry, Simon Lebouteiller, Caroline Olsson, Christian Bank Pedersen et Jules Piet, Sous le signe de Saxo. Histoire, identité et nation dans la Geste des Danois »Nordiques [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/13755 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jzl

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Auteur

Jocelyn Coulon

Doctorant en histoire médiévale, Centre Michel de Boüard, Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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