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Comptes-rendus

Kristina Ranki, La francophilie finlandaise 1880-1914 – Volume I « Les deux amours » et volume II « La patrie et la France »

L’Harmattan, 2023
Julien Neuville
Référence(s) :

La francophilie finlandaise 1880-1914 – Volume I « Les deux amours » et volume II « La patrie et la France », Collection Historiques Vol I 284 p. et vol II 212 p.

Texte intégral

1Cela fait toujours plaisir de découvrir un essai sur les transferts culturels lorsque l’on fait soi-même ce genre d’étude. Ici, ce que propose Kristina Ranki est l’exploration en deux volumes de la relation avec la France et de leur francophilie de quelques acteurs de la culture finlandaise des années 1880 à 1914, où l’on peut observer chez eux une tension entre leur attirance pour l’étranger (Paris) et leur penchant nationaliste ainsi qu’un aspect réflexif, car la Finlande se reflète à travers l’image de la France.

2Les deux volumes sont organisés de manière thématique. Le volume I est centré sur la francophilie de quatre visiteurs finlandais de Paris entre 1880 et 1914 :

  1. Werner Söderhjelm (1859-1931) ;

  2. Juhani Aho (1861-1921) ;

  3. L. Onerva (1882-1972) ;

  4. et enfin, V.A. Koskenniemi (1885-1962).

3Ce sont tous des artistes et des intellectuels avec une abondante trace écrite de leur passage à Paris. De son côté, le volume II aborde l’image de la France et analyse des structures diffusant la culture française en Finlande comme l’association Alliance française de Helsingfors (1890-1914), le quotidien finnois Päivälehti (1889-1904) et la revue suédophone Euterpe (1902-1905).

4Si le style est un peu lourd sur les deux premiers chapitres du volume I, ils ont pour but de mettre en place le cadre dans lequel se meuvent les personnages étudiés, présentant au lecteur l’ensemble des arguments qui forment le socle de l’analyse. De manière plus générale, divers éléments sont notables, comme le fait que la Russie et la Suède ne sont pas considérées comme faisant partie de l’étranger, alors que la France est vue comme parfaitement exotique aux yeux de ces Finlandais. Mais aussi, pour eux, Paris supplante Düsseldorf (Allemagne) en 1870 et Rome (Italie) en 1880 dans le rôle de l’étranger idéal (Ranki, volume I, p. 86-87).

5Alors que la francophilie augmente au cours du siècle à mesure que la francophobie diminue, l’engouement pour la France, d’après l’étude, semble avoir atteint son apogée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. À cette époque, notamment dans les milieux Jeunes finnois (nationaliste) et celui des suédophones, l’apprentissage de la langue française et les voyages en France étaient perçus comme « un atout extrêmement important » (Ranki, volume I, p. 140).

6La fonction de la France apparaît être un moyen pour la culture destinataire pour sa propre construction. Même si elle ne supplante jamais l’Allemagne pour les Finlandais, la France semble « plus moderne » que le pays germanique durant cette période (Ranki, volume I, p. 117). De plus, la langue française n’étant pas enseignée à l’époque, elle se trouvait être considérée comme une « langue nouvelle » (à l’instar de l’allemand et de l’anglais) et était sujette aux variations politiques de son apprentissage en milieu scolaire (Ranki, volume I, p. 118-120). La littérature sert de porte d’entrée pour découvrir la France et la culture européenne moderne, dont la France occupe une place au premier rang dans la période étudiée par l’auteure.

7Le chapitre trois « Un Finlandais à Paris » nous apprend les raisons sous-jacentes d’un voyage dans la capitale française. Paris représente en réalité la France et le visiteur étranger vient y chercher sa « décadence artistique », ses « distractions légères », même s’il s’agit plus d’un mythe qu’autre chose. Par exemple, L. Onerva va utiliser ces éléments dans son roman Mirdja (1908) pour les mettre en contraste avec « l’éternel gris quotidien » de la Finlande (Ranki, volume I, p. 96).

8L’intérêt pour Paris provient de son mythe et en découlent des attentes forcément grandes, et surtout, il se fait dans le cadre d’un nationalisme où le voyage entrepris avait « le dessein de devoir profiter à la patrie, et de lui faire honneur moralement ». Le choix de Paris pourrait paraître douteux du fait de son image décadente, mais Paris était plutôt considéré par les artistes et scientifiques à la fin du XIXe siècle comme « un centre spirituel où ils se verraient s’offrir les meilleures études possibles et où ils perfectionneraient […] leurs connaissances (Ranki, volume I, p. 146) ».

9Le chapitre quatre « Le mythe de Paris » est le plus important du volume I où l’on s’intéresse aux quatre personnalités de l’étude. Le chapitre se concentre sur leur histoire à Paris (en particulier ce qui les a poussés à partir), mais aussi sur leurs réseaux. De ce fait, le niveau d’information est très dense, ce qui permet également de montrer quel rôle joue Paris pour des artistes et scientifiques nationalistes finlandais amateurs de la France.

10Selon Ranki, Söderhjelm apparaît être le personnage central de l’histoire de la francophilie finlandaise, notamment via son intérêt pour la philologie et les langues romanes, dont il préparait une thèse au moment de sa venue à Paris dans les années 1880. Il partit faire un séjour à Paris durant l’année 1885-1886, sur les conseils du professeur Estlander, lui-même francophile et ayant voyagé en France dès les années 1860. Cependant, au lieu de faire seulement des études, les archives laissent penser que les Finlandais à Paris « ne cessèrent de faire la fête » et de mener une vie mondaine. Cela les aida à former leurs réseaux de relations, avec des Finlandais entre eux, et celui des Finlandais avec les étrangers.

11Concernant Juhani Aho, il est resté connu pour sa francophilie du fait qu’il ait notamment écrit Seul (1890), un roman semi-autobiographique de son voyage de 1889 à Paris, alors qu’il était censé couvrir l’Exposition universelle de 1889 à Paris, pour le journal qui l’emploie, grâce à une bourse de 3000 marks décernée par le Sénat impérial, qui soutenait, depuis la Diète de 1888, les voyages à l’étranger des écrivains. Il s’agit de son premier voyage à Paris, qu’il débute le 7 septembre 1889, un voyage, bien connu dans l’histoire culturelle de la Finlande. Ce voyage lui permet d’ailleurs de corriger ses idées préconçues sur la France et les Français. Du point de vue du réseau, son voyage est surtout associé à la famille Järnefelt (principalement Eero Järnefelt, le fameux peintre finlandais, avec qui il correspond). À l’achèvement de sa visite parisienne, le 22 mai 1890, Aho retourne en Finlande, pris d’une « nostalgie inexplicable pour rejoindre ses forêts » (Ranki, volume I, p. 206). Cependant, l’homme se trouve dans un état de double nostalgie, car la France continue de l’attirer.

12La poétesse L. Onerva, muse d’Eino Leino, « fut une francophile convaincue » et aussi une personnalité importante pour la transmission de connaissances de la France vers la Finlande. Son premier voyage à Paris débute en novembre 1904, avec le guidage de Werner Söderhjelm, devenu professeur. D’ailleurs, Ranki nous apprend qu’il y a deux catégories de jeunes Finlandaises qui visitent la capitale française à cette époque : soit parmi les artistes-bohèmes, soit parmi les filles bien rangées. Onerva dut également combattre ses faux préjugés et conseillait dans une interview sur ses voyages en France, à 83 ans, de faire l’expérience de tout et de garder le meilleur (Ranki, volume I, p. 221).

13Le dernier personnage de l’histoire culturelle finlandaise étudié dans l’ouvrage de Kristina Ranki est V.A. Koskenniemi, connu pour son livre Un soir de printemps au Quartier latin. Un souvenir à Paris (1912), qui est un « long essai subjectif, avec comme thème central les bruits de la ville et l’errance sans but d’un jeune homme dans les couches historiques de Paris » (Ranki, volume I, p. 239). Le poète était « Vieux Finnois » et journaliste à la base, mais aussi un grand sympathisant de la France. Il fit son premier voyage à Paris en 1911, grâce à une bourse de 2500 marks provenant de l’État finlandais pour approfondir ses connaissances dans l’art classique et moderne et se préparer en tant que traducteur. À travers son activité dans le journal Aika (« le Temps » en français), Koskinniemi est un passeur de culture française vers la Finlande.

14Le dernier chapitre du volume I brosse le retour des Finlandais dans leur patrie, dont ils « revenaient animés par un grand mal du pays », tout en étant mélancoliques de leur séjour à Paris (Ranki, volume I, p. 256). Ranki nous apprend que ce thème est apparemment abondant dans les écrits finlandais, pour des raisons multiples et variées par ailleurs. Par exemple, pour Aho, il était attristé que le nom de son pays ne soit jamais cité en France. De plus, l’attrait de Paris diminuait au profit du nationalisme finlandais, qui émergeait à partir des années 1890. La France se trouvait alors « respectée et critiquée sur des bases plus réalistes et émancipées » (Ranki, volume I, p. 261). Au final, malgré le mal du pays, le voyage en France représenta pour ces personnalités finlandaises une « époque dorée de leur jeunesse » et, à travers elles, la culture française put profiter à la culture finlandaise (Ranki. Volume I, p. 277).

15Le volume II « La patrie et la France » aborde directement la question de l’image de la France, avant de s’intéresser à des structures influentes qui étaient acteurs des transferts culturels vers la Finlande – à savoir, l’association Alliance Française, le quotidien Jeune Finnois Päivälehti (ancêtre du Helsingin Sanomat) et la revue des jeunes intellectuels suédophones Euterpe. De plus, ce second volume évoque le fait qu’une partie des nationalistes finlandais étaient ouverts à l’étranger et possédaient une seconde patrie de cœur, ici la France.

16Le premier chapitre de ce second ouvrage sera probablement celui qui touchera le plus un public français, dans la mesure où il discute, sous toutes ses coutures et de manière très fouillée, de l’image de la France en Finlande entre 1880 et 1914. Celle-ci est dynamique et évolue chez les intellectuels/artistes finlandais au fil des générations et est constamment mise en comparaison avec l’image de l’Allemagne. Par exemple, la culture allemande est réputée « plus profonde au contenu plus sérieux » alors que celle française représenterait systématiquement « la beauté de la forme ». Pour Albert Edelfelt, cité dans l’étude, « le français représente et représentera toujours la langue des salons, de la convoitise et de la séduction » (Ranki, volume II, p. 19). D’une manière plus positive, elle symbolisait, au début du XIXe siècle, « les réjouissances légères, l’amabilité, la politesse et les bonnes manières », contre la « taciturnité » et la « rusticité » des Finlandais, qui se comparent aux Allemands et trouvent leurs traits de caractère semblables. De plus, la culture française représente également l’ancienneté au point de servir de modèle à imiter pour la jeune culture finlandaise. Elle est aussi un exemple à ne pas suivre, au point où la littérature française est censurée pour des raisons politiques et morales, afin de protéger « l’innocence finlandaise » (Ranki, volume II, p. 37). Cette image et l’influence de la France chez les francophiles finlandais diminuent à partir de l’affaire Dreyfus, qui ternit les idéaux propagés depuis l’Hexagone. L’image de la France sert, avant tout, de comparaison pour les Finlandais en quête d’une identité nationale, et pour s’observer soi-même, jusqu’au début du XXe siècle, lorsque cette identité s’est suffisamment affermie pour ne plus avoir besoin de l’étranger, et donc du modèle français.

17Après ce chapitre, nous en venons à la dernière grande partie de cette étude sur la francophonie en Finlande, dans laquelle trois structures sont analysées. On retrouve d’abord, l’association Alliance française de Helsingfors (1890-1914), qui est une émanation du soft power français, dans le but de redorer l’image de la culture française, suite à la défaite de 1870 contre la Prusse, et de promouvoir le rayonnement de la culture française ainsi que la langue française à travers le monde. L’effort est général dans la mesure où des associations similaires existent dans le monde entier. L’antenne finlandaise, en concurrence avec celle d’autres nations (Suède, États-Unis et Angleterre, entre autres), était dirigée par Mademoiselle de Verneuil et la première réunion eut lieu le 12 novembre 1890, avec 80 « intéressés » qui y participèrent. Cette association fut notamment importante, car elle établit une « liaison tangible » entre le Grand-duché de Finlande et la France (Ranki, volume II, p. 58). Parmi les activités de l’association, celle-ci proposait de lire la presse française ainsi que les ouvrages de langue française tels que les romans d’Émile Zola, par exemple. Il s’agissait aussi d’un cercle de la haute société qui venait discuter en langue française, la langue exclusive de cette association.

18Par la suite, Ranki analyse le Päivälehti (1889-1904), un quotidien pro-finnois, qualifié de « plus francophile de tous les temps en Finlande », qui permet de plonger dans le dialogue au sein du parti finlandais de la Finlande d’alors. Le journal, associé au parti « Jeune Finnois », va s’intéresser à l’étranger, qui est symbolisé par Paris, et qui permet de contribuer à façonner l’identité finlandaise. La francophilie passe en particulier par le biais de la traduction dans le journal ainsi que par l’actualité sulfureuse française de l’époque. On retrouve notamment Juhani Aho parmi ces collaborateurs récurrents.

19Enfin, l’auteur analyse la revue Euterpe (1902-1905), qui est, en réalité, la continuité de l’idée du Päivälehti par la génération suivante, tout en étant suédophone. Dans le cadre de cette revue, la France possède une image de « pays promis », de « paradis spirituel et mental » pour les intellectuels, car ces derniers avaient plus d’influence en France que les intellectuels finlandais en Finlande (Ranki, volume II, p. 128). L’expérience ne dura que peu de temps, car il s’agissait précisément d’un projet de jeunesse, avec la France comme sujet de rébellion et aussi une occasion pour exprimer des idées libérales. Une fois la jeunesse passée, la revue s’est éteinte.

20Les trente ans analysés, dans le cadre de cette étude, aident à comprendre le positionnement complexe des intellectuels finlandais face à la France et ce qu’elle symbolise. D’une certaine façon, celle-ci a été instrumentalisée pour permettre l’émergence d’une identité finlandaise, sans pour autant avoir eu un véritable impact sur celle-ci. L’art français, qui était au sommet de sa gloire en Finlande durant la période étudiée, a aussi, semble-t-il, répondu à la volonté finlandaise d’élever sa culture à la hauteur européenne, montrant également que l’intelligentsia du grand-duché était tournée vers l’Ouest, à l’instar de leur homologue russe.

21On regrettera juste l’absence d’une annexe des personnalités évoquées dans l’ouvrage à destination d’un public non-spécialiste, tant leur nombre est abondant à travers cette étude.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Julien Neuville, « Kristina Ranki, La francophilie finlandaise 1880-1914 – Volume I « Les deux amours » et volume II « La patrie et la France » »Nordiques [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/13787 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jzm

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Auteur

Julien Neuville

Doctorant en études nordiques, ERLIS, Université de Caen Normandie

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