Navigation – Plan du site

AccueilNuméros49Dossier : Les sociétés nordiques ...Diffracter l’ethnicité : multieth...

Dossier : Les sociétés nordiques au prisme des pratiques langagières urbaines contemporaines

Diffracter l’ethnicité : multiethnolecte non-ethnique et racialisation dans la littérature nordique de postmigration

Maïmouna Matikainen-Soreau

Résumés

Cet article explore les vernaculaires urbains dans les productions littéraires et poétiques contemporaines de la postmigration nordique à travers le prisme de la racialisation. En problématisant le concept de multiethnolecte, nous analysons comment ces formes langagières sont à la fois des outils de contestation pour les auteur.rice.s racisé.e.s et des objets de lecture ethnocentrée et normative, souvent marquée par la white gaze. L’étude s’attarde sur un cas emblématique tiré du rap suédois : « Suedi », une chanson d’Erik Lundin où le multiethnolecte sert à diffracter l’ethnicité pour mieux problématiser la race et l’appartenance à la nation. Ce que nous appelons ici un multiethnolecte non ethnique met en lumière les tensions entre pratiques langagières, légitimité et interprétation dans les expressions artistiques et discursives de la postmigration nordique, et propose un déplacement critique qui recentre la question raciale au sein du débat sur l’appartenance nationale.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Pia Quist, « Sociolinguistic approaches to multiethnolect : language variety and stylistic practice (...)

1Les débats sur les vernaculaires urbains dans les sociétés nordiques contemporaines s’inscrivent dans une double tension : d’un côté, ils célèbrent la créativité linguistique née du contact entre différentes langues et cultures dans les espaces urbains ; de l’autre, ils révèlent les lignes de fracture raciales, sociales et culturelles qui traversent ces sociétés. Le concept de multiethnolecte, élaboré dans les recherches sociolinguistiques sur les variétés urbaines parlées par les jeunes issus de l’immigration, occupe une place centrale dans cette discussion.1 Il désigne des formes langagières hybrides, perçues comme marqueurs d’identités « multiethniques », souvent associées aux banlieues et à la jeunesse racisée. Mais que se passe-t-il lorsque ces formes de langage entrent dans le champ littéraire et artistique ? Dans cet article, nous examinons la manière dont le multiethnolecte est réapproprié par des écrivain.e.s et artistes racisé.e.s dans les pays nordiques, en particulier dans des contextes marqués par l’ethnonationalisme et une certaine cécité à la race. Nous interrogeons à la fois les potentialités subversives de ces usages en tant que formes de contestation esthétique et politique, et les mécanismes par lesquels ces choix linguistiques sont lus, interprétés ou réduits à des signes d’altérité culturelle par un lectorat majoritairement blanc.

  • 2 Le contenu de cette analyse reprend, sous une forme revisitée, certains éléments d’un article antér (...)
  • 3 Fatima El-Tayeb, European Others : Queering Ethnicity in Postnational Europe. University of Minneso (...)
  • 4 Toni Morrison, Playing in the Dark : Whiteness and the Literary Imagination, Harvard University Pre (...)

2Les multiethnolectes sont couramment associées à des identités ethniques spécifiques. Toutefois, cette catégorisation ethnicisante simplifie souvent la complexité des dynamiques identitaires en occultant la dimension raciale et les enjeux liés à la nationalité, notions qui seront précisées et développées dans la suite de l’article. Nous distinguerons notamment l’ethnie et l’ethnicisation, qui renvoient à des appartenances culturelles et sociales, de la race et de la racialisation, qui désignent des processus de hiérarchisation basés sur des différences phénotypiques perçues, naturalisées et socialement codées, produisant des inégalités concrètes et des relations de pouvoir. Pour illustrer cet argument, nous proposons une lecture du cas du rappeur suédois Erik Lundin, dont l’usage du multiethnolecte semble d’abord confirmer les stéréotypes associés au langage des banlieues multiculturelles. Pourtant, loin de revendiquer une identité ethnique figée ou essentialisée, Lundin utilise ce langage pour diffracter les marqueurs d’ethnicité et déplacer le débat vers des enjeux plus profonds de racialisation, de nationalité et d’appartenance.2 En nous appuyant sur les travaux de Fatima El-Tayeb sur le queering of ethnicity3, nous démontrons que cette diffraction offre un nouvel angle pour comprendre les stratégies langagières des auteur.rice.s racisé.e.s dans la littérature nordique contemporaine. Ce que nous appelons ici un multiethnolecte non ethnique permet de déstabiliser les cadres interprétatifs habituels et de faire apparaître, en creux, la normativité blanche du regard majoritaire - ce que Toni Morrison nomme la white gaze.4

  • 5 Rikke Andreassen, Catrin Lundström, Suvi Keskinen et Shirley Anne Tate (éd.), The Routledge Interna (...)

3En croisant les apports de la sociolinguistique avec les outils des études critiques de la race et de la blanchité (critical race and whiteness studies)5, ainsi que des études féministes afro-nordiques, nous proposons une lecture de ces vernaculaires urbains comme des sites de négociation de la race, de la langue et de la citoyenneté. En particulier, nous examinons comment l’articulation entre expressions langagières minoritaires et regard majoritaire participe à définir les limites de ce qui est entendu, accepté ou neutralisé dans les représentations urbaines contemporaines. Ce faisant, cet article vise à contribuer à une compréhension plus nuancée des vernaculaires urbains non seulement comme phénomènes linguistiques, mais aussi comme pratiques littéraires et culturelles traversées par les dynamiques de racialisation, de résistance et de contrôle symbolique.

Ethnicité, race et racialisation dans les pays nordiques

  • 6 Shiori Osanami Törngren et Karen L. Suyemoto, « What does it mean to “go beyond race” ? », Critical (...)
  • 7 Anna Rastas, « The Emergence of Race as a Social Category in Northern Europe », in Relating Worlds (...)
  • 8 Akwugo Emejulu et Francesca Sobande, « Introduction: On the Problems and Possibilities of European (...)
  • 9 Stuart Hall, « Race, the Floating Signifier : What More Is There to Say about “Race” ? [1997] », da (...)

4Dans les pays nordiques comme en France, le refus de voir et de nommer la race trouve son origine historique dans l’après-Seconde Guerre mondiale, notamment avec la déclaration de l’UNESCO La question de la race (1950), qui marque le rejet de la race comme catégorie biologique. En Europe, cette déclaration a favorisé la suppression progressive du mot race des discours officiels, au profit de catégories telles que « culture », « ethnicité » ou « origine ». Néanmoins, un aspect du racisme particulièrement insidieux dans les pays nordiques se manifeste par la production systématique de toute personne non perçue comme blanche comme nécessairement étrangère — y compris lorsqu’elle est née et a grandi dans la région, par exemple de mère suédoise, finlandaise ou norvégienne, et qu’elle parle parfaitement la langue nationale. La persistance de l’indifférence aux structures raciales à travers l’effacement actif de la race comme catégorie pertinente d’analyse, loin d’indiquer l’absence de préjugés raciaux, est aujourd’hui de plus en plus critiquée pour son rôle dans le maintien du statu quo raciste.6 Ainsi, depuis le début des années 2000, on assiste dans les pays nordiques à un retour critique du concept de race  non plus comme essence biologique, mais comme catégorie sociohistorique et relationnelle  sous l’impulsion de chercheur.ses, artistes et activistes antiracistes.7 Ce retour ouvre un espace conceptuel pour repenser la race et la racialisation dans une perspective critique, en remettant en question les taxonomies héritées et les fixités ontologiques.8 Dans cette contribution, nous abordons le concept de race comme un « signifiant flottant », selon la formulation de Stuart Hall.9 Cela signifie que la race n’est ni une essence, ni une vérité fixe, mais un marqueur mobile, historiquement situé, contextuellement activé, et toujours sujet à reconfiguration. Cette approche permet d’examiner la manière dont la race fonctionne comme catégorie opératoire dans des espaces qui prétendent en avoir fait l’économie.

  • 10 « (1) The Nordic countries’ failure to recognize and assume responsibility for their legacies of co (...)
  • 11 Nana Osei-Kofi, AfroSwedish Places of Belonging, Critical Insurgencies, Evanston, Northwestern Univ (...)
  • 12 G. Reginald Daniel, « Editor’s Note », Journal of Critical Mixed Race Studies, vol. 1, n° 2, 2022, (...)
  • 13 Étienne Balibar, « The Nation Form : History and Ideology », in Race, Nation, Class : Ambiguous Ide (...)

5Comme l’ont montré plusieurs chercheuses féministes afro-nordiques  dont Lena Sawyer, Ylva Habel, Nana Osei-Kofi et Jasmine Kelekay  le processus d’étrangéisation raciale dans les pays nordiques repose sur une série de mécanismes idéologiques persistants, notamment le mythe de l’exceptionnalisme nordique, la dénégation des héritages coloniaux et l’évitement de la race dans le discours public.10 Osei-Kofi les décrit comme des mécanismes qui paralysent l’antiracisme, en produisant une forme de violence épistémique et identitaire qui empêche la reconnaissance des réalités raciales vécues dans les sociétés nordiques contemporaines, tout en permettant la perpétuation de la suprématie blanche sous couvert d’universalité.11 En se penchant sur la situation des métisses en Europe du Nord à l’occasion d’un numéro spécial de Journal of Critical Mixed Race Studies (2022), G. Reginald Daniel ajoute que le récit assaini de l’exceptionnalisme nordique ne sert pas seulement à occulter l’histoire coloniale de la région. Il façonne également les approches contemporaines du racisme. Ainsi, une grande partie des travaux universitaires dans les pays nordiques aborde le racisme de manière indirecte, à travers les langages de l’immigration, de l’intégration ou de la diversité. L’État, quant à lui, classe les populations selon des critères migratoires ou culturels et évite soigneusement de parler en termes raciaux. Dans cette logique, l’ethnicité est souvent pensée comme une question de culture, ce qui invisibilise l’expérience spécifique de la racialisation. Pourtant, comme le rappelle Daniel, il existe une différence fondamentale entre l’ethnicité vécue comme culture (ce qu’il appelle culturalisation) et l’ethnicité vécue comme différence corporelle et raciale (ce qu’il nomme racialisation).12 Cette distinction rejoint les réflexions d’Étienne Balibar, pour qui les identités nationales et ethniques modernes sont construites à travers la politisation de deux instruments principaux : la langue et la race.13 Bien que la race ait été officiellement disqualifiée comme catégorie légitime, les logiques de racialisation persistent sous des formes apparemment culturelles ou linguistiques, reconduisant les essentialismes d’hier sous d’autres habits.

6Dans le contexte nordique, cela nous invite à examiner les modalités spécifiques de racialisation à travers les dispositifs linguistiques, culturels et esthétiques. C’est dans cette perspective que nous analysons les débats autour des multiethnolectes nordiques en les lisant comme des lieux de friction entre plusieurs imaginaires : l’ethnonationalisme, l’ethnoculturalisme et l’ethnoracialisation, ce dernier terme renvoyant à un mécanisme spécifique de racialisation centré sur l’articulation entre origine supposée et appartenance ethnique. Ces concepts sont enchevêtrés dans les discours médiatiques, académiques et littéraires autour des langues dites « d’immigrés ». C’est pourquoi il est crucial d’interroger les logiques raciales qui sous-tendent la manière dont ces vernaculaires sont perçus, évalués et représentés dans la sphère publique.

Multiethnolecte et « littérature des immigrés »

  • 14 Ulla-Britt Kotsinas, « Rinkebysvenskan – en dialekt ? », dans Svenskans beskrivning 16. Förhandling (...)
  • 15 Jonas Hassen Khemiri, Ett öga rött, Stockholm, Norstedts, 2003.
  • 16 « Rinkebysvenska » désigne un multiethnolecte associé au quartier multiculturel de Rinkeby à Stockh (...)
  • 17 Jenny Tunedal, « Briljant, nattsvart », Aftonbladet, 6 février 2006, cité dans la traduction de l’a (...)
  • 18 Björn af Kleen, « Hassen Khemiri vill uppfinna sig själv », Sydsvenska Dagbladet, 4 février 2006, c (...)
  • 19 Astrid Trotzig, « Makten över prefixen », dans Orientalism på svenska, Moa Matthis (éd.), Stockholm (...)
  • 20 Magnus Nilsson, Den föreställda mångkulturen, Hedemora, Gidlunds Förlag, 2010.
  • 21 Maïmouna Jagne-Soreau, « ‘I don’t write about me, I write about you’ : Four major motifs in the Nor (...)

7Si les phénomènes de langues hybrides et de multiethnolectes ont été explorés comme objets sociolinguistiques dès les années 198014, leur entrée dans la sphère littéraire nordique s’illustre avec les débuts remarqués de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri Un œil rouge (Ett öga rött) en 2003.15 Lorsqu’il paraît, le roman est immédiatement acclamé pour être « le premier roman écrit en véritable ‘suédois de Rinkeby16’[…] comme si l’on avait placé un micro dans un quartier d’immigrés ».17 Un critique ajoute : « [H]eureusement qu’un éditeur a aidé Jonas avec la langue, sinon les lecteurs suédois n’auraient rien compris ».18 Khemiri devient alors la figure de proue des « écrivains immigrés », écrivant de la « littérature d’immigrés » (invandrarlitteratur). Pourtant, l’auteur est né à Stockholm d’une mère suédoise, a grandi dans un quartier privilégié et le langage de son roman relève d’une création littéraire élaborée, dont la complexité n’a toutefois pas été immédiatement reconnue comme telle. Quelques années plus tard, Astrid Trotzig dénonce dans son essai « Makten över prefixen » l’assignation des auteur.rice.s non blanc.he.s à représenter une voix supposée « authentique » et autobiographique, nécessairement liée aux banlieues et à l’immigration19. Elle y voit l’effet d’un « filtre ethnique », symptôme d’une structure racisante plus large, qui amalgame non-blanchité et immigration non européenne. Prolongeant cette critique, Magnus Nilsson théorisera « l’ethnicité exotique » comme un capital littéraire au sens bourdieusien, mobilisé comme argument de vente dans le marché nordique.20 Depuis, l’étiquette « littérature d’immigrés » est largement contestée dans les milieux critiques, et nous proposons, dans la lignée de cette remise en question, de parler de littérature de postmigration, lorsque l’exil ou la migration ne sont pas les objets centraux du texte.21

  • 22 Natia Gokieli, « ’I want us to trade our skins and our experiences’ : Swedish Whiteness and Immigra (...)

8En lisant Un œil rouge à travers le prisme des études critiques sur la race, nous pouvons mettre en lumière les expériences distinctes de la génération de postmigration, née et élevée dans les pays nordiques, par opposition, par exemple, à la génération des parents immigrés. Le roman examine en effet le traumatisme de la confrontation au racisme dans l’enfance et son impact durable sur la formation de l’identité, tant au niveau individuel et social que dans les relations avec les pairs et au sein de la famille. À travers une narration intime et souvent ironique, Un œil rouge critique l’image que la Suède se fait d’elle-même en tant que société inclusive, tout en dépeignant les conflits internes de la génération de postmigration, prise entre des forces contradictoires : les attentes sociétales, les structures racisantes, les tensions générationnelles et la perception de soi. Le roman est imprégné d’un langage qui reflète cette lutte : un mélange de vernaculaire, de néologismes et de suédois grammaticalement non conventionnel qui traduit à la fois le rejet par Halim des normes linguistiques et son désir d’affirmer sa propre voix. Deux décennies plus tard, Khemiri est une figure majeure de la littérature nordique, reconnu et récompensé pour ses romans et ses pièces de théâtre. Il n’a cessé de thématiser, avec humour et lucidité, les effets du filtre ethnique appliqué à son œuvre, tant dans ses textes que dans ses interventions publiques.22 Dans une interview à Expressen, il revient sur ses choix littéraires :

  • 23 « Det var först när jag började med Ett öga rött och vågade göra det lite annorlunda, titta på regl (...)

C’est seulement quand j’ai commencé Un œil rouge et osé faire les choses autrement, en regarder les règles sous un autre angle, que cela a commencé à fonctionner. Si toi aussi tu es un ancien intello, tu comprendras ce que je veux dire. Les fautes linguistiques sont d’une gravité extrême – ce n’est pas juste pour s’amuser. C’est une tentative de faire la révolution quand le monde ne peut être changé ; alors il faut aussi se battre pour les adjectifs.23

  • 24 « Hennes brutna tankar, och språk » Adrian Perera, White Monkey, Helsingfors, Förlaget, 2017.
  • 25 Athena Farrokhzad, Vitsvit, Stockholm, Bonniers Förlag, 2013.
  • 26 « Sproget er ødelagt, fordi sproget ikke fungerer » Amina Elmi, Barbar [Tavshedens objekt], Copenha (...)

9Chez les auteur.rice.s de la littérature de la postmigration, l’adoption de registres linguistiques inspirés des formes vernaculaires urbaines ne relève jamais d’un déficit, mais constitue un choix littéraire conscient et stratégique. Aujourd’hui, on observe que la quasi-totalité d’entre eux.elles ont le suédois, le danois, le finnois ou le norvégien comme langue maternelle, ou l’ont acquis très tôt dans le cadre familial ; à l’exception notable de quelques poètes (comme Yahya Hassan, qui revient sur les tensions suscitées par l’injonction de ne parler que l’arabe à la maison et le danois à l’école). Néanmoins, Hassan, comme la majorité des écrivain.e.s issu.e.s de la postmigration, est passé par des écoles d’écrivain prestigieuses. Au-delà de l’expérimentation formelle, la langue devient dans leurs œuvres un motif récurrent, incarnant une fracture à la fois intime et politique, notamment dans les relations intergénérationnelles. Elle est tour à tour vecteur de conflit, marqueur de distance et outil de réinvention. Chez l’auteur finno-sri-lankais Adrian Perera, qui évoque « la langue et la pensée fracturée » de la figure maternelle24, chez la poète suédo-iranienne Athena Farrokhzad, où la langue se mêle au lait maternel, à la javel, à la blanchité et à la rupture mère-fille25, ou encore chez la poète dano-somalienne Amina Elmi, pour qui «  la langue est ravagée, parce que la langue ne fonctionne pas  »26, le langage apparaît non seulement comme un médium, mais aussi comme une matière en crise : un terrain de lutte, de fracture et de (dé)construction identitaire.

Poétique du rap, politique du langage

  • 27 Ibrahima Erik Lundin Banda, « Suedi », in Third Culture Kids, Ra Hidaya Modig (éd.), Stockholm, Ord (...)
  • 28 Maïmouna Jagne-Soreau, « Att vakna upp som suedi : om mellanförskap och rap », dans Nordisk Poesi, (...)

10Le lien entre pratiques langagières, formes esthétiques, positionnement identitaire et politique se déploie de manière particulièrement saillante dans le rap, un genre où le travail sur la langue est au cœur de l’expression artistique. Nous nous penchons ici sur un cas emblématique de la scène suédoise contemporaine : le rappeur suédo-gambien Ibrahima Erik Lundin Banda (né à Stockholm en 1982), plus connu sous le nom d’Erik Lundin. Lundin se fait connaître en 2015 avec la sortie de la chanson « Suedi » (signifiant « suédois » ou « stéréotypiquement suédois » en slang). Depuis, Lundin est devenu une personnalité publique bien établie en Suède, récompensé par de nombreux prix prestigieux pour ses textes, régulièrement invité à la radio, à la télévision nationale, au théâtre national Dramaten, etc. « Suedi » en particulier a rencontré un immense succès, dépassant largement les limites des banlieues suédoises. Encore aujourd’hui, on peut voir des personnes de tous horizons porter le sweat à capuche à l’effigie de la chanson, preuve de son statut de phénomène culturel à l’échelle du pays. « Suedi » est un morceau de 4 minutes et 21 secondes, dont les paroles, accompagnées de commentaires de l’artiste, ont été publiées sous forme de texte autonome dans l’anthologie Third Culture Kids.27 Bien qu’il y aurait beaucoup à dire sur la musicalité, notamment le sample récurrent en arabe, ou sur le hip-hop et le rap en tant que genres et formes d’art performatif, nous décidons ici de considérer le texte de « Suedi » comme essentiellement littéraire et d’en proposer une lecture fondée sur sa version publiée dans Third Culture Kids. Ce choix est méthodologiquement stratégique, lié au fait que le rap et le hip-hop sont particulièrement soumis aux stéréotypes d’authenticité et à la lecture racisante du regard académique que nous cherchons à problématiser.28 Par ailleurs, Lundin a souvent évoqué son intérêt pour le développement de la langue suédoise dans ses interviews, plaisantant sur le fait qu’il fait du hip-hop parce qu’il est encore jeune, mais qu’il finira par écrire des livres, nous invitant déjà à adopter un prisme littéraire. En outre, lors de la sortie de son premier album, on l’a vu poser avec Språkens historia (2010) de Tore Janson et son passeport suédois, en écho à l’artiste Timbuktu (Jason Diakité), qui avait présenté son passeport en 2013 lors de la remise d’un prix au Parlement suédois, accompagné d’un discours contre la montée du racisme en Suède. Timbuktu comme Lundin soulignent que c’est le racisme, et non la xénophobie ou les différences culturelles, qui empêche certains citoyens suédois d’intégrer la communauté nationale imaginaire. Une distinction essentielle à leur message politique sur laquelle nous reviendrons.

  • 29 « Det bäst ni åker hem fick mamma höra utav grannar / Västerort, första luften som jag inandats / ä (...)
  • 30 « 20 stopp ifrån monarkin, blåa linjen, mon ami ».

11Au premier abord, « Suedi » apparaît comme le récit autobiographique du passage à l’âge adulte de Lundin. La chanson commence dans l’enfance, évoquant avec nostalgie les goûters suédois et les dessins animés (Björnes magasin, Fifi Brindacier), avant de vite plonger dans l’expérience du racisme au sein d’une capitale suédoise ségrégée. Bien qu’il soit né à Stockholm, Lundin comprend rapidement, à travers les commentaires et les regards de ses voisins, qu’il n’y est pas le bienvenu : « Le mieux, c’est que vous rentriez chez vous, disaient les voisins à maman/ Västerort, le premier air que j’ai respiré /Mais on disait quand même que j’avais immigré/ […] Et j’entendais le mot n*** comme si c’était mon prénom ».29 Il décrit un sentiment de honte lié à ces expériences, qu’il associe à sa non-blanchité et au fait d’être perçu comme immigré. Ce sentiment le suit partout, de la maison à l’école, dans le bus, au centre-ville, jusqu’à ce qu’il se replie sur lui-même dans la banlieue de Rinkeby, « à 20 stations de la monarchie »30, rappe-t-il, qu’il apprécie pour sa richesse multiculturelle et multilingue. C’est là qu’il trouve une communauté et développe une posture critique à l’égard de l’État suédois et de ses institutions (police, armée, école, etc.). Il accepte la marginalisation en adoptant le suédois vernaculaire influencé par les immigrés, le multiethnolecte local. Le slang y est un marqueur de respect dans une communauté où l’honneur, tout comme l’islam, occupe une place grandissante :

  • 31 « Trivdes bäst i orten, kanske bråkigt / Men aldrig tråkigt, mångfald, flerspråkigt
    Kicka boll med T
    (...)

Je me sentais le mieux dans le quartier, peut-être chaotique
Mais jamais ennuyeux, diversité, multilingue
Taper dans le ballon avec Taiwan, siroter de l’Ayran
Bouffe de Thaïlande, on essaie d’éviter les haiwan [keufs/sécu/emmerdes]

Choper des mamacitas, allumer des pipes
Affûter les kicks, doigt d’honneur à Securitas
Fuck les gyrophares, fuck le [drapeau] bleu-jaune
Celui qui ne rentre pas dans le moule fait tout pour se démarquer, pour se démarquer

On a trafiqué le dialecte, piqué plein de mots aux darons
C’était quoi l’effet ? Le slang de la cité, ça donnait le respect
La grammaire s’est dégradée, les R plus tranchants
Respect à ceux qui laissaient pousser la barbe et qui jeûnaient31

12Le rythme, les rimes et la régularité des vers confèrent au texte une poésie manifeste. Ce style poétique rigoureux contraste de façon ludique avec le propos du texte, où Lundin décrit la création anarchique d’un multiethnolecte « trafiqué », en puisant dans les langues des proches, en déformant la prononciation et la grammaire suédoises. Malgré le propos, la langue de la chanson reste globalement standard et cohérente sur le plan syntaxique. On observe un paradoxe entre la forme (un suédois classique et poétique) et le fond (le détournement de cette langue). Les paroles ne sont pas aisées à comprendre, non pas à cause de la grammaire, mais en raison du nombre considérable de mots étrangers employés. Ici Lundin emprunte des termes issus d’au moins sept langues (français, espagnol, arabe, somali, kurde, turc, polonais) et dans d’autres chansons, inclut aussi parfois du finnois, de l’allemand ou du latin. En revanche, il utilise très peu d’anglais, un choix surprenant dans le contexte du hip-hop et du langage des jeunes. Il mobilise également des registres très variés (familier, soutenu), change fréquemment la fonction grammaticale des mots, et multiplie métaphores et métonymies, en nommant l’origine ethnoculturelle de personnes à travers des plats emblématiques de leur pays d’origine, par exemple. Le langage utilisé dans « Suedi » n’est pas un simple reflet du multiethnolecte « authentique » de Rinkeby, mais une création littéraire singulière, inspirée de celui-ci sans en reproduire les contours exacts. Lundin façonne un idiome artistique, qui relève d’un travail esthétique et politique, une langue faite pour dire la condition des non-Blancs en Suède. La dimension métalinguistique de la chanson est également importante et montre que le rapport des locuteurs au slang ne repose pas sur un déficit linguistique, mais s’inscrit dans un geste volontaire, un acte de rébellion contre l’ordre social dominant, enraciné dans la marginalisation spatiale, sociale et raciale. La radicalisation linguistique, que ce soit à travers la prononciation plus tranchante des « R » ou la grammaire volontairement altérée, est même associée à une radicalisation religieuse (le jeûne, les barbes), qui apparaît plus explicitement dans la suite de la chanson avec des allusions à la jeunesse djihadiste :

  • 32 « Omkring mig fanns det folk i klister, folk i kistor
    Jihadister och dom som krigade mot nynazister 
    (...)

Autour de moi il y avait des gens collés, des gens dans des cercueils
Des jihadistes et ceux qui combattaient les néonazis32

13Les vers mettent en scène une tension entre différents types de jeunes engagés : d’un côté les jihadistes, de l’autre ceux qui combattent activement les néonazis, suggérant que la radicalisation linguistique se déploie dans un contexte de confrontations idéologiques et politiques marquées et où la question de la racialisation se retrouve en filigrane. 

Multiethnolecte non-ethnique

14À mesure que le récit progresse, le « je » lyrique vieillit et s’enfonce dans la violence et les trafics. Mais peu à peu, il développe une conscience de classe plus large, se reconnaissant dans d’autres formes de marginalisation structurelle. Cette prise de conscience atteint son apogée dans une décision radicale : quitter la Suède pour rejoindre le pays d’origine de sa famille. Sur place, il croit enfin avoir trouvé un « chez soi », jusqu’à ce qu’un cousin, en le présentant comme un Suédois, le relègue une fois de plus au rang d’étranger. Le retour en Suède se fait alors sur le mode d’un désenchantement lucide. Le narrateur prend acte de son appartenance pleine et entière à la société suédoise. Entre-temps, ses amis d’enfance, autrefois relégués, semblent avoir trouvé leur place dans la nation : ils intègrent l’armée, la police, deviennent propriétaires, deviennent parents ou participent désormais à la production de la culture nationale. Le rêve collectif s’est transformé en aspiration à la villa et à la Volvo. Ce faisant, Lundin décrit une aspiration à la mobilité sociale, d’un passage d’un mode de vie urbain et précaire vers un mode de vie plus bourgeois. Plusieurs de ses clips ultérieurs sont d’ailleurs situés dans des décors ruraux idéalisés : chalets d’été, paysages champêtres, festivités traditionnelles telles que la Saint-Jean ou Noël. Cette esthétique évoque de manière frappante une nordicité pastorale, qui prolonge l’imaginaire du romantisme national suédois, lequel a jusqu’à présent eu tendance à dévaloriser les modes de vie urbains et ethniquement pluriels, au profit d’une vision folklorisée et « blanchie ». Lundin termine le morceau sur le jour où il s’est « trouvé » et évoque une scène intimiste et symbolique, un fika (pause-café suédoise conviviale) avec ses parents, durant lequel il leur révèle presque honteusement être suédois. Mais cette déclaration ne se fait pas au nom d’une identité nationale simple. Elle se fait au nom d’une ethnicité réappropriée et racisée : il n’est pas simplement suédois, il est suedi. Ce terme, autrefois péjoratif, servait à désigner ironiquement une personne racisée trop « assimilé » au modèle suédois dominant. Lundin le revendique, le retourne, le politise. À l’image du mot queer, suedi devient ici un mot d’affirmation. Le récit prend alors les contours d’un Bildungsroman contemporain, où l’acceptation de soi passe par la reconnaissance d’une suédicité fragmentée, contestée, mais enracinée dès la naissance, bien avant que le racisme et la ségrégation ne l’aient mise à mal.

  • 33 « Jag var ”andra generationen” ».
  • 34 « Tog planen till släkten ».
  • 35 Asif Agha, Language and Social Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.
  • 36 Viggo Vestel, « A Community of Differences : Social Relations, Popular Culture and Leisure in a Mul (...)
  • 37 Ove Sernhede, Alienation is My Nation. Hiphop och unga mäns utanförskap i det nya Sverige, Stockhol (...)
  • 38 Karin Nykvist, « Language Play and Politics in Contemporary Swedish Hip-Hop », in Heidi Grönstrand, (...)
  • 39 Juliette Saetre, « Nationhood, Identity and Subcultures : A Case Study of the Norwegian Rap Duo Kar (...)

15Cela dit, et bien que la tentation soit grande, « Suedi » ne doit pas être lu comme un texte autobiographique. Plusieurs éléments factuels viennent en effet perturber la cohérence du récit fictionnel : par exemple, la mère de Lundin est une Suédoise blanche et enseignante, qui l’a inscrit dans une école Waldorf privilégiée. Cependant, Lundin ne fait pas référence à son métissage dans la chanson. Bien au contraire, il décrit le « moi » lyrique comme un « immigrant de deuxième génération »33 né de deux parents racisés. Le père de Lundin étant originaire de Gambie, nous remarquerons aussi que, parmi toutes les langues mobilisées dans le texte, on ne trouve aucune mention du wolof, du mandingue, du pulaar, du diola ni d’aucune autre langue parlée dans ce pays. Il n’y a pas non plus une seule mention de la nourriture ou d’autres références culturelles locales d’Afrique de l’Ouest, et finalement, la Gambie n’est même pas mentionnée. Au lieu de cela, le « je » lyrique dit qu’il « prend l’avion pour aller chez sa famille »34, mais ne précise jamais où. Ces omissions ne sont pas des oublis, mais participent d’un effort calculé de dés-ethnicisation du récit. Cette stratégie consciente rejoint les conclusions de recherches sociolinguistiques qui montrent que les multiethnolectes ne sont pas de simples juxtapositions de langues parentales, mais des répertoires sémiotiques complexes, façonnés par des idéologies sociales et linguistiques.35 Viggo Vestel souligne aussi que la création d’un langage commun et hybride va souvent de pair avec une mise à distance des cultures parentales.36 Subséquemment, Ove Sernhede analyse la culture hip-hop suédoise comme l’expression d’un third space, permettant aux enfants racisés de construire du sens entre les attentes de leurs parents et celles de la société majoritaire.37 Dans cette même lignée, Karin Nykvist interprète la pratique d’un «  suédois étrange  » chez Lundin comme une déterritorialisation de la langue nationale visant à en déconstruire l’idéologie.38 De son côté, Juliette Saetre lit certains courants du rap norvégien comme relevant d’une perspective post-nationale dans laquelle l’État-nation serait devenu obsolète.39

  • 40 Ce postulat est particulièrement vrai dans les pays nordiques, mais l’on notera l’émergence progres (...)
  • 41 Fatima El-Tayeb, op. cit.

16Néanmoins, le concept d’ethnicité reste central dans les discussions académiques sur les multiethnolectes.40 Or, comme le souligne El-Tayeb, le paradigme de l’ethnicité tend à fonctionner, dans les contextes européens, comme une manière de neutraliser ou de dépolitiser la question raciale.41 Ce cadrage académique permet d’historiciser et de folkloriser les différences, tout en éludant les structures de racialisation contemporaines ; comme un « arbre qui cache la forêt ». Ce déplacement conceptuel a des implications importantes : en distinguant plus nettement ethnicité et race, notre analyse nous conduit à une lecture inversée des usages du multiethnolecte, par rapport aux interprétations évoquées précédemment. À nos yeux, Lundin ne déconstruit pas la nation suédoise : il la revendique. Nous lisons dans « Suedi » une volonté politique de redéfinir la nation de l’intérieur, depuis ses marges sociales et raciales. De manière presque didactique, Lundin guide l’auditeur d’un univers de désillusion vers la possibilité d’inclusion au folkhemmet suédois, le projet social-démocrate d’État-providence conçu comme une « maison du peuple » égalitaire. L’enjeu n’est pas de créer un entre-deux instable, un third space, mais d’affirmer une appartenance pleine et entière à la communauté nationale. En ce sens, notre lecture rejoint celle de chercheuses comme Jasmine Kelekay (2019), qui analysent dans le rap finlandais la position paradoxale des citoyens racisés, sommés de remplir leurs devoirs civiques (service militaire, impôts, participation démocratique), tout en étant symboliquement et systémiquement exclus de la nation :

  • 42 « The construction of second-generation people of colour as perpetual foreigners without a legitima (...)

La construction des personnes racisées de deuxième génération comme des étrangers perpétuels, sans légitimité à revendiquer leur appartenance à la nation, constitue également un aspect persistant des politiques raciales européennes  même dans des contextes nationaux où les personnes racisées font partie du paysage national depuis l’époque coloniale. En effet, si la construction de la finnicité comme dépendante de la blanchité s’ancre en partie dans l’idée que la Finlande a historiquement été ethniquement homogène, l’entrelacement de la race et de la nation est aussi un héritage des délimitations coloniales, destinées à assurer l’« externalisation » de l’Autre racisé, y compris à l’intérieur même de la nation.42

17Ainsi, Lundin ne propose pas une suédicité alternative ou marginale, mais une suédicité radicale : une redéfinition inclusive, égalitaire et politiquement revendiquée, face à une blanchité nationale hégémonique et persistante.

Conclusion

18Notre analyse du cas d’Erik Lundin permet de penser autrement les usages artistiques et littéraires du multiethnolecte en contexte nordique. Loin de simplement refléter une identité ethnique ou culturelle figée, son emploi d’un vernaculaire urbain sert ici à troubler les catégories d’assignation ethnique tout en déplaçant la focale vers le racisme et l’appartenance nationale. Ce geste, que nous proposons de lire comme une diffraction de l’ethnicité, n’efface pas l’expérience minoritaire, mais la désorganise, la reconfigure, en refusant qu’elle soit captée uniquement dans des grilles d’interprétations ethnicisées ou folklorisées. Dans cette perspective, notre analyse s’inscrit dans le sillage de Fatima El-Tayeb, pour qui queering ethnicity consiste à déstabiliser les régimes de lisibilité identitaire dominants, en particulier ceux qui cantonnent les personnes racisées à une position culturelle figée dans le récit national. Le multiethnolecte non ethnique apparaît ainsi comme un outil de brouillage stratégique, qui rend visibles les contradictions du regard majoritaire — cette white gaze qui attend des voix de la postmigration qu’elles soient « parlantes » au sens de l’ethnicité et de l’expérience d’immigration et d’intégration, mais muettes sur la racialisation.

19En diffractant l’ethnicité, ces usages langagiers ouvrent un espace critique où se rejouent les frontières de la citoyenneté, de la légitimité culturelle et du langage même. Ils permettent d’envisager les vernaculaires urbains non plus comme de simples symptômes d’une altérité visible, mais comme des pratiques esthétiques et politiques de déplacement, au cœur des tensions contemporaines sur la race, la langue et la nation dans les sociétés nordiques. Dans le cas de Lundin, ce déplacement ne relève pas d’une mise à distance, mais d’une reterritorialisation de la nation elle-même, une volonté politique d’y inscrire les voix racisées comme constitutives du corps national.

Haut de page

Notes

1 Pia Quist, « Sociolinguistic approaches to multiethnolect : language variety and stylistic practice », International Journal of Bilingualism, vol. 12, n° 1-2, 2008, p. 43-61.

2 Le contenu de cette analyse reprend, sous une forme revisitée, certains éléments d’un article antérieur rédigé en suédois et intégré à la thèse de l’auteur (2019). Toutefois, le présent article constitue une contribution nouvelle dans la mesure où il adopte d’emblée une perspective ancrée dans les études critiques sur la race et la blanchité, qui n’émergeait que timidement en conclusion de la version initiale.

3 Fatima El-Tayeb, European Others : Queering Ethnicity in Postnational Europe. University of Minnesota Press, 2011.

4 Toni Morrison, Playing in the Dark : Whiteness and the Literary Imagination, Harvard University Press, 1992.

5 Rikke Andreassen, Catrin Lundström, Suvi Keskinen et Shirley Anne Tate (éd.), The Routledge International Handbook of New Critical Race and Whiteness Studies, Londres/New York, Routledge, 2023.

6 Shiori Osanami Törngren et Karen L. Suyemoto, « What does it mean to “go beyond race” ? », Critical Mixed Race Studies, vol. 10, n° 1, 2022, p. 9.

7 Anna Rastas, « The Emergence of Race as a Social Category in Northern Europe », in Relating Worlds of Racism: Dehumanisation, Belonging, and the Normativity of European Whiteness, Wulf D. Hund et Alana Lentin (éd.), Cham, Palgrave Macmillan, 2018, p. 357-381.

8 Akwugo Emejulu et Francesca Sobande, « Introduction: On the Problems and Possibilities of European Black Feminism and Afrofeminism», dans To Exist Is to Resist: Black Feminism in Europe, Akwugo Emejulu et Francesca Sobande (éd.), Londres Pluto Press, 2019.

9 Stuart Hall, « Race, the Floating Signifier : What More Is There to Say about “Race” ? [1997] », dans Selected Writings on Race and Difference, Londres, Duke University Press, 2021.

10 « (1) The Nordic countries’ failure to recognize and assume responsibility for their legacies of colonialism, (2) notions of Nordic exceptionality, and (3) the persistence of color-blindness ». Lena Sawyer et Ylva Habel, «  Refracting African and Black Diaspora through the Nordic Region », African and Black Diaspora : An International Journal, vol. 7, n° 1, 2014, p. 1-6, ici p. 2.

11 Nana Osei-Kofi, AfroSwedish Places of Belonging, Critical Insurgencies, Evanston, Northwestern University Press, 2024, 224 p.

12 G. Reginald Daniel, « Editor’s Note », Journal of Critical Mixed Race Studies, vol. 1, n° 2, 2022, p. 1-17, ici p. 6.

13 Étienne Balibar, « The Nation Form : History and Ideology », in Race, Nation, Class : Ambiguous Identities, Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein (éd.), Londres, Verso, 1994, p. 86-106.

14 Ulla-Britt Kotsinas, « Rinkebysvenskan – en dialekt ? », dans Svenskans beskrivning 16. Förhandlingar vid sammankomst för att dryfta frågor rörande svenskans beskrivning, Per Linell (éd.), Linköping, Universitetet i Linköping, 1988, p. 264-278.

15 Jonas Hassen Khemiri, Ett öga rött, Stockholm, Norstedts, 2003.

16 « Rinkebysvenska » désigne un multiethnolecte associé au quartier multiculturel de Rinkeby à Stockholm, fréquemment évoqué dans les débats publics sur l’immigration et la ségrégation en Suède.

17 Jenny Tunedal, « Briljant, nattsvart », Aftonbladet, 6 février 2006, cité dans la traduction de l’auteur  : « Den första romanen skriven på tvättäkta Rinkebysvenska [...] språket lät som när man ‘sänker ner en mikrofon’ i valfritt invandrarområde ».

18 Björn af Kleen, « Hassen Khemiri vill uppfinna sig själv », Sydsvenska Dagbladet, 4 février 2006, cité dans la traduction de l’auteur  : « Det är tur att den svenska lektören hjälpt Jonas med språket, annars skulle det vara svårt för svenska läsare att ta till sig det ».

19 Astrid Trotzig, « Makten över prefixen », dans Orientalism på svenska, Moa Matthis (éd.), Stockholm, Ordfront, 2005, p. 104-127.

20 Magnus Nilsson, Den föreställda mångkulturen, Hedemora, Gidlunds Förlag, 2010.

21 Maïmouna Jagne-Soreau, « ‘I don’t write about me, I write about you’ : Four major motifs in the Nordic postmigration literary trend », dans Postmigration : Art, Culture, and Politics in Contemporary Europe, Moritz Schramm, Anna Meera Gaonkar, Astrid Sophie Øst Hansen et Hans Christian Post (éd.), Bielefeld, transcript Verlag, 2021, p. 159–177.

22 Natia Gokieli, « ’I want us to trade our skins and our experiences’ : Swedish Whiteness and Immigrant Literature », Scandinavian Studies, vol. 89, n° 2, 2017, p. 266-286.

23 « Det var först när jag började med Ett öga rött och vågade göra det lite annorlunda, titta på reglerna frånsidan, som det blev bra. Om du också är gammal pluggis så förstår du vad jag menar. De språkliga brotten är på dödligt allvar, inte något som jag gör bara för skojs skull. Det är ett försök att göra revolution när världen inte går att förändra, då måste vi också bråka om adjektiven. » (Khemiri, Expressen 2015).

24 « Hennes brutna tankar, och språk » Adrian Perera, White Monkey, Helsingfors, Förlaget, 2017.

25 Athena Farrokhzad, Vitsvit, Stockholm, Bonniers Förlag, 2013.

26 « Sproget er ødelagt, fordi sproget ikke fungerer » Amina Elmi, Barbar [Tavshedens objekt], Copenhague, Gyldendal, 2023, p. 15.

27 Ibrahima Erik Lundin Banda, « Suedi », in Third Culture Kids, Ra Hidaya Modig (éd.), Stockholm, Ordfront, 2017, p. 46-63.

28 Maïmouna Jagne-Soreau, « Att vakna upp som suedi : om mellanförskap och rap », dans Nordisk Poesi, vol. 1, nr 4, 2019, p. 43-60.

29 « Det bäst ni åker hem fick mamma höra utav grannar / Västerort, första luften som jag inandats / ändå sas det att jag invandrat/ […] Och fick höra ordet n*** som det var mitt förnamn » [insulte raciale censurée par l’auteur].

30 « 20 stopp ifrån monarkin, blåa linjen, mon ami ».

31 « Trivdes bäst i orten, kanske bråkigt / Men aldrig tråkigt, mångfald, flerspråkigt
Kicka boll med Taiwan, sippa Ayran / Mat från Thailand, försöker ducka haiwan
Haffa mamacitas, damma pipas / Sparkar slipas, fingret till Securitas
Fuck blåljus, fuck blågult / Den som inte passar in gör allt för att stå ut, för att stå ut
Vi förvrängde dialekten, snodde massa ord från släkten / Vad blev effekten, förortslang, det gav respekten
Grammatiken den blev kassare, R :en vassare / Respektera dom som skaffade skägg och fastade
 ».

32 « Omkring mig fanns det folk i klister, folk i kistor
Jihadister och dom som krigade mot nynazister ».

33 « Jag var ”andra generationen” ».

34 « Tog planen till släkten ».

35 Asif Agha, Language and Social Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

36 Viggo Vestel, « A Community of Differences : Social Relations, Popular Culture and Leisure in a Multicultural Suburb, in “Rudenga”, East Side Oslo », World Leisure, vol. 46, n° 1, 2004, p. 46-55.

37 Ove Sernhede, Alienation is My Nation. Hiphop och unga mäns utanförskap i det nya Sverige, Stockholm, Ordfront, 2002.

38 Karin Nykvist, « Language Play and Politics in Contemporary Swedish Hip-Hop », in Heidi Grönstrand, Markus Huss et Ralf Kauranen (éd.), The Aesthetics and Politics of Linguistic Borders : Multilingualism in Northern European Literature, Londres/New York, Routledge, 2019.

39 Juliette Saetre, « Nationhood, Identity and Subcultures : A Case Study of the Norwegian Rap Duo Karpe », Global Hip Hop Studies, vol. 2, n° 1, juin 2021, p. 55-73.

40 Ce postulat est particulièrement vrai dans les pays nordiques, mais l’on notera l’émergence progressive de perspectives dites « raciolinguistique » dans d’autres contextes (cf. par exemple Steven Dixon-Smith, « Youth Language Practices and Ideologies of Race and Class in a UK University : A Raciolinguistic Perspective », in Bente A. Svendsen et Rickard Jonsson (éd.), The Routledge Handbook of Language and Youth Culture, Londres/New York, Routledge, 2023).

41 Fatima El-Tayeb, op. cit.

42 « The construction of second-generation people of colour as perpetual foreigners without a legitimate claim to the nation is also a persistent aspect of European racial politics – even in national contexts where people of colour have been part of the national landscape since the colonial era. Indeed, while the construction of Finnishness as reliant on Whiteness is in part rooted in the notion that Finland has historically been ethnically homogenous, the mutual entwining of race and nation is also a legacy of colonial boundary-making to ensure the “externalization” of the racial Other even within the nation ». Jasmine Kelekay, « Too Dark to Support the Lions, But Light Enough for the Frontlines : Negotiating Race, Place, and Nation in Afro-Finnish Hip Hop », Open Cultural Studies, vol. 3, n° 1, 2019, p. 386-401, ici p. 394.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Maïmouna Matikainen-Soreau, « Diffracter l’ethnicité : multiethnolecte non-ethnique et racialisation dans la littérature nordique de postmigration »Nordiques [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/13798 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jzf

Haut de page

Auteur

Maïmouna Matikainen-Soreau

Maïmouna Matikainen-Soreau est chercheuse associée à l’Université de Helsinki, financée par l’Académie de Finlande (2024-2028). Dans sa thèse de doctorat (2021), réalisée en cotutelle entre l’Université de Helsinki et l’Université Paris-Sorbonne, elle a développé le concept de « littérature de la postmigration » et analysé les processus de racialisation ainsi que la normativité blanche dans la fiction nordique.

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search