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Dossier : Les sociétés nordiques au prisme des pratiques langagières urbaines contemporaines

Le kebabnorsk1, un norvégien pas si ordinaire

Sarah Harchaoui

Résumés

Près de vingt ans après son émergence, le terme « kebabnorsk », désignant un norvégien oral associé à la jeunesse et aux environnements urbains plurilingues et culturellement hétérogènes, continue de nourrir les débats sur sa définition, sa légitimité et sa place parmi les variations contemporaines du norvégien. Cet article propose un état des lieux de la recherche en mobilisant les notions de « style discursif urbain contemporain » et de « dialecte urbain de contact », afin de rendre compte de la complexité et de la dynamique de ce phénomène. L’analyse met en lumière une ordinarité croissante, visible dans la banalisation de traits lexicaux, morphosyntaxiques et prosodiques, et leur reconnaissance sociale par des locuteurs au-delà des quartiers périphériques d’Oslo. La mise à l’écrit du kebabnorsk, à travers la littérature post-migratoire, les manuels scolaires et les modules pédagogiques, confirme cette légitimation culturelle. Nous soutenons que le kebabnorsk constitue un laboratoire sociolinguistique pour observer la négociation entre norme, variations et idéologies linguistiques, et ouvre des pistes pour étudier sa transmission, sa stabilisation et sa pérennisation dans le paysage norvégien contemporain.

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Texte intégral

  • 1 Nous utilisons la labellisation norvégienne (litt. « Norvégien-kebab ») dans une acception génériqu (...)
  • 2 « – Folk over hele Norge snakker språket vårt », nrk.no, 2 février 2020,
    https://www.nrk.no/kultur/n (...)
  • 3 Série jeunesse constituée de quatre saisons diffusées sur la chaîne nationale NRK3 entre 2018 et 20 (...)
  • 4 « Kommer vi alle til å prate kebabnorsk ? », forskersonen.no, 15 mai 2020, https://www.forskersonen (...)

1Le 20 février 2020, le journal de la chaîne publique nationale norvégienne NRK publiait une interview2 de Serhat et Mohammed, deux acteurs emblématiques de la série adolescente 16–193, dans laquelle ils relatent leur expérience liée à leurs pratiques langagières, identifiées comme du kebabnorsk mais qualifiées de totalement « normales » par leurs fans qu’ils rencontrent à travers la Norvège. Plus récemment, Bahra Rashidi, docteure en linguistique à l’Université d’Oslo appuie cette banalisation du kebabnorsk dans une chronique intitulée « Kommer vi alle til å prate kebabnorsk4 ? » (litt. « Allons-nous tous finir par parler le norvégien-kebab ? »).

  • 5 « We will argue that there is also a multiethnolect in the third and last Scandinavian capital, Osl (...)

2Loin de la réputation sulfureuse véhiculée par sa médiatisation, et presque vingt ans après l’article théorique de Svendsen & Røyneland attestant de l’existence formelle d’un « multiethnolecte dans la troisième et dernière capitale scandinave, Oslo5 », le kebabnorsk renvoie désormais à des interactions ordinaires, reconnaissables par leurs unités lexicales, morphosyntaxiques et prosodiques saillantes, mais qui se sont répandues aux autres métropoles norvégiennes, et que les jeunes Norvégiens semblent considérer comme « normales ». Cette dénomination apparait donc comme n’ayant plus rien d’exotique tant chez les locuteurs, que parmi le grand public, notamment grâce à l’extension de son usage au domaine littéraire et cinématographique.

  • 6 L’adjectif est formé à partir du néologisme glocalisation, défini comme un processus dynamique qui (...)
  • 7 Sarah Harchaoui, Pratiques stylistiques hétérogènes : analyse et réception des discours en milieu u (...)

3Le présent article ambitionne de dresser un état de la recherche académique à propos du kebabnorsk, tantôt qualifié de ‘style discursif urbain contemporain’ (litt. urban speech style), mais aussi d’élargir ces perspectives pour la recherche à venir. En effet, si à ses débuts, l’enjeu résidait principalement dans la définition d’un objet linguistique glocal6, l’intérêt a progressivement oscillé entre une dénomination adéquate, et les implications idéologiques et normatives dans un contexte norvégien complexe, qui compte deux standards écrits, et une myriade de dialectes à l’oral. Dans la conclusion de notre thèse7, nous appelions à la veille active de l’évolution du phénomène, tant dans la pérennité des pratiques à l’âge adulte, que dans les modes de diffusion et de réception à des cercles exogènes. Nous voulons donc revenir sur la période allant de 2016 à nos jours, durant laquelle un resserrement théorique et une ordinarisation des pratiques semblent s’être produit, avec comme fil conducteur la question suivante : est-il encore pertinent d’utiliser une labellisation aussi explicite que kebabnorsk ?

  • 8 Stine Cecille Aasheim, "Kebab-Norsk" : framandspråkleg påverknad på ungdomsspråket i Oslo, thèse de (...)

4Depuis 1995, année qui marque la première occurrence de la labellisation kebabnorsk8 dans une étude linguistique, la réflexion autour de la terminologie, ainsi que la nécessité de la faire évoluer au fil des projets menés, s’est inscrite dans le prolongement des avancées de la recherche en sociolinguistique visant à mieux appréhender la nature de cet objet d’études. En effet, c’est bien la reprise médiatique, qui a mis en circulation le terme kebabnorsk à l’extérieur des communautés endogènes, avant que ces dernières doivent se positionner par rapport à la resémantisation du terme pour désigner une manière particulière de parler norvégien dans les environnements linguistiquement et culturellement hétérogènes. Cet idiome renvoie également à la culture écrite, et figure désormais au programme de littérature des lycées norvégiens, avec plusieurs romans dont ceux de Maria Navarro Skaranger Alle utlendinger har lukka gardiner (2015), de Zeshan Shakar Tante Ulrikkes vei (2018), de Gulraiz Sharif Hør her’a ! et dernièrement d’Oliver Lovrenski Da vi var yngre (2023).

  • 9 Ingunn Indrebø Ims, « Språklig registerdanning og verditilskriving : Betegnelser på nye måter å sna (...)

5Dans cet article, nous prenons donc le parti d’essentialiser notre objet d’études en conservant la labellisation norvégienne de kebabnorsk (sans minimiser les connotations péjoratives et stigmatisantes qu’elle peut véhiculer), en ce qu’elle s’est imposée comme emblématique9 grâce à une large diffusion à l’ensemble des domaines académiques, médiatiques, artistiques et populaires depuis 2010 :

  • 10 “In Norway, the media and scholars have played a pivotal role in the diffusion and conventionalisat (...)

En Norvège, les médias et les chercheurs ont joué un rôle central dans la diffusion et la stabilisation de la labellisation kebabnorsk, tant auprès de ses locuteurs que des non-locuteurs. Selon Kulbrandstad (2004), le terme kebabnorsk ne constituait, avant 2004, qu’une appellation parmi d’autres. Toutefois, à partir du tournant du millénaire, un infléchissement du discours médiatique s’observe. Alors qu’au milieu des années 1990 le kebabnorsk était principalement présenté comme un ensemble de mots d’argot perçus comme « exotiques », il tend, au début des années 2000, à être décrit comme une pratique linguistique « déficiente » ou disqualifiée, conformément aux analyses développées précédemment.
En 2010, kebabnorsk devient la labellisation la plus couramment employée, aussi bien par les locuteurs concernés que par ceux qui ne s’en réclament pas (Ims 2013). Ainsi, les acteurs sociaux impliqués dans le débat médiatique autour du kebabnorsk  chercheurs, journalistes, responsables éditoriaux, locuteurs supposés et non-locuteurs  ont contribué, à travers leurs interactions et leurs négociations discursives, à la production de phénomènes émergents susceptibles d’influencer l’environnement social et les représentations linguistiques des acteurs ultérieurs10.

6En tout état de cause, la dénomination kebabnorsk continue de provoquer des réactions, dans la mesure où son signifié est désormais largement identifié et connu de la majorité des Norvégiens, soit à travers les pratiques ordinaires du quotidien, soit par sa médiatisation dans l’espace social norvégien.

7À l’issue du projet UPUS/Oslo (Utviklingsprosesser i urbane språkmiljø – litt. « Processus de développement linguistique en milieu urbain, partie Oslo ») mené entre 2005 et 2009 (effectif de 2006 à 2008) dans la capitale norvégienne, une terminologie linguistique a vu le jour, celle de ‘multiethnolecte’. Le choix de cette labellisation reposait sur la volonté de légitimer et de situer ces pratiques par rapport à une norme supposée, tout en les inscrivant dans la lignée d’autres lectes, c’est-à-dire des variétés de langues comme les dialectes, les sociolectes, les ethnolectes, etc. Par ce biais, le kebabnorsk devenait un objet sociolinguistique légitime, dont la caractéristique exprimée par le préfixe multi- renvoie à la multiplicité des profils, des âges, des origines sociales et ethniques de ses locuteurs.

8Au même moment, la labellisation holmliansk est créée pour désigner littéralement le parler de la localité de Holmlia, une circonscription de la périphérie d’Oslo, fréquemment présentée comme le berceau originel du kebabnorsk. Si le kebabnorsk peut être envisagé comme un lecte, se pose alors la question de son positionnement au sein du paysage dialectal norvégien la question de son positionnement au sein du paysage dialectal norvégien est alors légitime. Le recours au néologisme holmliansk, formé à l’aide du suffixe -nsk, traditionnellement employé pour associer un parler à une localité, peut ainsi être interprété comme une tentative de requalification du kebabnorsk en variété territorialisée, donc en dialecte local.

9C’est dans cette perspective que le terme de ‘dialecte urbain de contact’ (litt. urban contact dialect) permet d’interroger la manière dont certaines pratiques issues du parler ordinaire tendent à être perçues comme relativement cohérentes et socialement identifiables. Elle constitue, dans le cadre de cet article, l’hypothèse de travail retenue, dans la mesure où elle induit de penser conjointement la pluralité des usages, leur ancrage urbain et les formes émergentes de normativité ordinaire.

  • 11 Einar Haugen, “Dialect, Language, Nation.” American Anthropologist, vol. 68, n° 4, 1966, p. 922-935

10Dernièrement, plusieurs chapitres d’ouvrages de référence sur lesquels nous reviendrons en détails dans notre prochaine partie, ont favorisé une approche plus holistique, le phénomène étant attesté dans de nombreux contextes européens et au-delà. Une ligne de partage peut notamment être identifiée entre, d’une part, une perspective privilégiant une lecture pragmatique et interactionnelle, centrée sur les usages et les styles, et, d’autre part, une perspective plus normative, interrogeant le degré de stabilisation et d’autonomisation de ces pratiques. Cette divergence n’est pas sans rappeler les tensions mises en évidence par Haugen11 dans son modèle de standardisation linguistique entre les dynamiques issues de l’usage et les processus de sélection et de reconnaissance des formes. En l’absence de codification institutionnelle, certaines désignations et catégorisations linguistiques participent néanmoins à une forme de sélection symbolique, contribuant à circonscrire l’objet et à lui conférer une existence sociale.

Kebabnorsk : un état des lieux

  • 12 « Within sociolinguistics, there is, however, no consensus on how to label these speech styles and (...)

11Dans cette partie, nous nous proposons de dresser une typologie du kebabnorsk, en revenant sur l’origine des divergences théoriques ayant présidé à la qualification de la nature linguistique de cet objet. L’effort des chercheurs de légitimer linguistiquement le kebabnorsk s’accompagne d’une dichotomie théorique persistante entre la conception d’une variété linguistique ou lecte, et une approche privilégiant les pratiques langagières et les répertoires12. Si ces divergences demeurent, un certain consensus s’est progressivement établi quant à la nécessité de tenir ensemble ces deux perspectives. Ainsi, dans la littérature récente, le kebabnorsk est principalement appréhendé selon deux grandes orientations : d’une part comme style discursif urbain contemporain, d’autre part comme dialecte urbain de contact. Ces deux perspectives constitueront l’objet de la section suivante.

  • 13 « It is an unstable mutual interaction of meaningful sign forms, contextualised to situations of in (...)

12Afin de circonscrire le champ des domaines auxquels renvoie le kebabnorsk, nous mobilisons le concept de Total Linguistic Fact13 (ou « Fait de langue total »), qui envisage le fait linguistique comme l’articulation de trois dimensions indissociables : les unités linguistiques elles-mêmes, les usages qu’en font les communautés de locuteurs, et les idéologies linguistiques générées et diffusées à une échelle sociale plus large. Ces idéologies sont à leur tour réappropriées par les groupes endogènes, produisant un enchevêtrement de niveaux discursifs qu’il convient d’appréhender dans leur globalité afin de saisir la complexité du kebabnorsk.

  • 14 Cf. Bente Ailin Svendsen & Pia Quist, “Introduction”, in Pia Quist & Bente A. Svendsen (eds.), Mult (...)

13Dans un premier temps, le kebabnorsk renvoie à un ensemble d’unités linguistiques et métalinguistiques innovantes/saillantes, ainsi qu’aux usages individuels et collectifs endogènes qui leur sont associés14. Ces pratiques s’inscrivent dans un contexte socioculturel localisé en Norvège, tout en présentant des parallèles avec d’autres situations comparables, caractérisées par des sociétés aux habitus majoritairement monolingues, mais traversées par des paramètres multilingues et par des environnements urbains socialement et linguistiquement hétérogènes.

  • 15 Asif Agha, Language and social relations. Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

14Dans un second temps, le kebabnorsk fait l’objet d’une reprise sociale exogène, accompagnée de la mise en circulation de registres sémiotiques15 au sein de l’espace public. Ces registres peuvent donner lieu à des formes de médiatisation stéréotypante, dont la portée discursive et idéologique se diffuse au-delà des groupes directement concernés. Ces représentations sont toutefois susceptibles d’être réinvesties par les groupes endogènes eux-mêmes, notamment à travers la langue, mais aussi par le biais de la production musicale ou littéraire, contribuant à la reconfiguration continue des significations associées au kebabnorsk.

15Enfin, et c’est ici que réside l’argument de notre article, le kebabnorsk a réussi à regrouper tous les facteurs d’une stabilisation tant orale qu’écrite, qui ont amené à ce qu’il occupe une place incontournable dans le paysage linguistique norvégien contemporain.

Un style discursif urbain contemporain (Contemporary Urban Speech Style)

  • 16 Jacomine Nortier & Bente Ailin Svendsen (eds), Language youth and identity in the 21st century. Lin (...)

16En 2015, l’ouvrage collectif Language, Youth and Identity in the 21st Century. Linguistic Practices across Urban Spaces16 devient une référence majeure sur la question des parlers jeunes en Europe. Il marque un tournant dans la recherche en plaidant en faveur d’une unification théorique en sociolinguistique, face à la multiplication des terminologies mobilisées pour qualifier des phénomènes pourtant comparables.

  • 17 Michael Clyne, “Lingua franca and ethnolects in Europe and beyond”, Sociolinguistica, n° 14, 2000, (...)
  • 18 Arne Ziegler, Jugendsprachen/Youth Languages. Aktuelle Perspektiven internationaler Forschung/Curre (...)
  • 19 Heike Wiese, Kiezdeutsch : ein neuer Dialekt entsteht. München, C. H. Beck, 2012.
  • 20 Ben Rampton, “Contemporary urban vernaculars”, in Jacomine Nortier & Bente A. Svendsen, op. cit., p (...)
  • 21 Lian Malai Madsen, “Late modern urban youth style in interaction”, Friederike Kern & Margret Seltin (...)

17Dans la recherche nord-européenne (comprenant l’Allemagne, l’Angleterre et les Pays-Bas), un nombre important d’articles ont, en effet, proposé des labellisations distinctes en fonction des spécificités locales de leurs terrains urbains et des indexicalités observées. On rencontre, entre autres, mutiethnolecte17 (Clyne 2000), youth language18 (Ziegler, 2018), urban dialect19 (Wiese, 2012), contemporary urban vernacular20 (Rampton, 2015), late modern urban youth style21 (Madsen 2011). Si ces catégories permettent de rendre compte de réalités empiriques situées, leur hétérogénéité terminologique rend l’objet difficilement saisissable pour un lectorat non spécialiste, dans la mesure où chaque étiquette repose sur des présupposés théoriques et méthodologiques spécifiques liés aux différences entre variété et style discursif urbain, et la catégorisation du critère de la jeunesse dans la langue.

  • 22 « linguistic practices involving the use of linguistic material from different languages by young p (...)
  • 23 « Specific ways of speaking are presented as comparable, that is, as a coherent set of features, wh (...)

18Afin d’englober la diversité de ces labellisations, nous renvoyons au concept élargi de ‘style discursif urbain de la jeunesse’ (litt. Urban Youth Speech Style, abr. UYSS) en tant que « pratiques langagières fondées sur la mobilisation de ressources linguistiques provenant de différentes langues par des jeunes en contexte urbain plurilingue, présentant une dimension performative et relevant d’un usage maîtrisé par les locuteurs22. » Cette essentialisation rend la comparaison possible entre différentes façons de parler la langue majoritaire23.

  • 24 « We advocate a translingual orientation towards language and communication in which communication (...)
  • 25 « Metapragmatic activities on various social scale levels ranging from widely circulating media ste (...)

19En prenant le norvégien comme cadre, l’article de Svendsen & Marzo au titre univoque « Un nouveau style discursif est né » (litt. A ‘new speech style is born) plaide en faveur d’une orientation translangagière24, qui permet de dépasser une conception des langues comme systèmes clos et délimitables. Elle privilégie au contraire une approche holistique, dans laquelle des ressources linguistiques hétérogènes sont mobilisées de manière dynamique par les locuteurs, et s’inscrivent dans un contexte macrolinguistique et idéologique plus étendu, souvent marqué par une norme sociétale monolingue. Dans cette perspective, les pratiques langagières ne sont pas seulement envisagées comme des moyens de communication, mais comme des formes de négociation sociale et idéologique, et s’accompagnent d’activités métapragmatiques à différents niveaux, allant des stéréotypes largement diffusés dans les médias aux interactions situées des locuteurs25. L’analyse requiert dès lors une attention particulière portée aux fonctions conversationnelles, ainsi qu’aux attitudes des locuteurs sur la variation pertinente dans l’interaction.

  • 26 « ‘Languages’ are very much alive out there, and that mobile linguistic resources acquire labels an (...)

20L’orientation pragmatique est renforcée par l’emploi de la notion de pratiques translangagières qui renvoient à l’aspect mouvant, évolutif et socialement construit de la nature et de l’utilisation des langues et du langage, qui « acquièrent des dénominations et des identités, qui sont réifiées à travers les idéologies langagières, et (re)produites récursivement par le discours médiatique26 ». À nouveau, nous retrouvons l’essence du Total Linguistic Fact, selon laquelle usages, pratiques, et idéologies sont indissociables du fait de langue.

  • 27 Robert Le Page & Andrée Tabouret-Keller, Acts of Identity. Creole-based appproaches to language and (...)
  • 28 « Urban settings have always been a hotbed of language variation and change. The great diversity of (...)
  • 29 Cf. Jürgen Jaspers & Pomme van de Weerd, « Sociolinguistic approaches to language and youth », in B (...)

21Si la dimension sociale et identitaire du langage avait déjà été théorisée par les « actes d’identité » de Le Page et Tabouret-Keller27, le critère systématiquement intentionnel a toutefois été discuté. Les mêmes recherches récentes soulignent en effet l’existence de routines discursives qui ne relèvent pas nécessairement d’une volonté consciente de positionnement social. Deux dénominateurs communs demeurent néanmoins centraux pour caractériser ces pratiques : leur inscription dans des environnements urbains plurilingues28 et leur association récurrente à la jeunesse, bien que cette dernière catégorie fasse elle-même l’objet de redéfinitions et d’élargissements29.

  • 30 Pia Quist & Bente A. Svendsen, « Urban Speech Styles of Germanic Languages », in Michael Putnam & B (...)

22En 2020, le Cambridge Handbook of Germanic Linguistics dédie un chapitre entier aux Urban Speech Styles des langues germaniques30. Le titre du chapitre entérine pour de bon les querelles terminologiques et sanctuarise la labellisation renvoyant aux phénomènes germaniques équivalents à celui du kebabnorsk :

  • 31 « Across Germanic languages, sociolinguists have documented the emergence of urban speech styles in (...)

Dans toutes les langues germaniques, les sociolinguistes ont documenté l’émergence de styles discursifs urbains dans les quartiers plurilingues chez des jeunes issus ou non de l’immigration. […] Ces styles discursifs sont considérés comme liés, mais distincts des langues des migrants d’un lieu donné, de la ou des langues standard nationales, des dialectes non standard traditionnels, des pratiques langagières des adultes L2 ou d’une langue de l’apprenant, ainsi que des « contre-langues prestigieuses » telles que l’American Vernacular Black English. Les styles urbains contemporains sont reconnus par les locuteurs au-delà de leur lieu d’origine et se manifestent dans les médias, la publicité et la culture populaire, ainsi que dans les pratiques langagières informelles de personnes vivant en dehors de la localité concernée31.

  • 32 « The emergence of more recent urban contact dialects, the topic of this chapter, or what I refer t (...)

23Cette définition qui différencie les styles discursifs urbains d’un certain nombre d’autres variétés se confirme dans l’ouvrage collectif Urban Contact Dialects and Language Change : Insights from the Global North and South. En effet, dans le chapitre consacré à la Norvège, Svendsen32 emploie la labellisation Contemporary Urban Speech Styles pour qualifier le kebabnorsk, tout en le plaçant explicitement sur le même plan théorique que les dialectes de contact urbains. Cette articulation témoigne de la porosité entre les cadres théoriques et souligne la difficulté à trancher entre pratiques stylistiques fluides et processus de stabilisation d’une variété locale.

  • 33 Cf. Lian Malai Madsen, « Critical perspectives on linguistic fixity and fluidity », in Bente A. Sve (...)

24Près de quatre décennies de recherche ont donc été nécessaires pour se familiariser avec un phénomène naturel d’évolution de la langue norvégienne et des répertoires stylistiques à l’échelle collective et individuelle. Cette évolution s’est accompagnée d’un déplacement épistémologique vers une conception holistique du langage, rendant problématique toute tentative d’inventaire fixe des traits linguistiques. La notion de multiethnolecte, initialement mobilisée pour sa valeur descriptive, a notamment été remise en question en raison de son ancrage normatif implicite et de la difficulté à en délimiter les contours dans un contexte comme celui du norvégien. Les pratiques regroupées sous l’étiquette kebabnorsk apparaissent en effet fondamentalement fluides, mobiles et hétérogènes. Leur saillance ne réside pas dans un ensemble stable de traits, mais dans la mise en commun d’éléments linguistiques divers, dont la reconnaissance sociale se construit progressivement. Cette tension entre fluidité et fixité a d’ailleurs été théorisée par Madsen33 et s’applique aux parlers jeunes, à travers un continuum d’intensité selon que l’analyse porte sur des formes linguistiques isolées ou sur l’émergence d’une variété (un système cohérent). Les chercheurs se situent à différents points d’un continuum allant de la fluidité à la fixité linguistique, en fonction de leurs objectifs et de leurs choix méthodologiques :

  • 34 « Young people’s language use and cultural orientations have been observed dot be fluid in the sens (...)

L’usage langagier et les orientations culturelles des jeunes ont été observés comme étant fluides, dans le sens où ils transgressent et combinent des ensembles de ressources linguistiques et culturelles qui ne seraient pas conventionnellement considérés comme appartenant ensemble. Parallèlement, il a été montré que ces ressources linguistiques et culturelles, aussi hybrides et mêlées qu’elles puissent paraître selon une perspective conventionnelle deviennent, par leur usage répété au fil du temps, reconnues comme des styles propres à la jeunesse  un processus impliquant une certaine fixité linguistique.34

25Cette première étape de l’état de l’art met en évidence l’évolution des cadres théoriques sociolinguistiques, allant de pair avec l’évolution épistémologique de la discipline au cours du XXIsiècle. La labellisation de « styles discursifs urbains contemporains » accentue la dimension dynamique, interactionnelle et située des pratiques observées, en insistant sur leur caractère fluide et parfois idéologiquement négocié. Toutefois, si cette approche offre une lecture particulièrement fine des usages et des positionnements identitaires, elle tend à reléguer au second plan la question de la structuration linguistique et de la stabilisation formelle de certaines ressources. Or, le kebabnorsk ne relève pas uniquement de performances stylistiques éphémères, mais peut également donner lieu à des régularités morphosyntaxiques, phonologiques et pragmatiques observables à l’échelle collective. C’est précisément à cet endroit qu’intervient le « dialecte de contact urbain » qui induit conjointement de penser les dynamiques de contacts de langue, les processus de changement et les formes émergentes de cette stabilisation variétale. Cette approche ne s’oppose pas fondamentalement à celle des styles discursifs urbains, mais se situe à un autre niveau d’analyse.

26La section suivante se propose dès lors d’examiner plus spécifiquement cette perspective afin d’évaluer dans quelle mesure le kebabnorsk peut être comparé à d’autres types de dialectes traditionnels norvégiens.

Un dialecte de contact urbain (Urban Contact Dialect)

27Dans une perspective variationniste, le dialecte urbain de contact continue les travaux consacrés aux multiethnolectes et aux vernaculaires urbains contemporains. L’hypothèse défendue est qu’il serait possible de dégager des similarités grammaticales et structurales parmi tous les phénomènes qui ont émergé dans des contextes urbains marqués par une forte diversité linguistique.

  • 35 Heike Wiese, « What can new urban dialects tell us about internal language dynamics ? The power of (...)

28Mise en évidence par Wiese35, le « dialecte urbain de contact » a pour vocation d’unifier l’analyse des variétés urbaines observées aussi bien dans les sociétés du Nord (en particulier en Europe nord-occidentale), que dans celles du Sud, notamment en Afrique subsaharienne. Le paramètre urbain y occupe une place centrale, puisque la ville constitue un espace social caractérisé par une densité interactionnelle élevée, une forte mobilité des locuteurs et une hétérogénéité linguistique durable, autant de conditions favorables à l’émergence de changements linguistiques.

  • 36 « The multiethnolectal urban contact dialects that can emerge under such favourable conditions, can (...)

29L’un des apports majeurs réside dans le maintien explicite d’un rapport à la norme linguistique, envisagée non comme point fixe, mais comme cadre de référence structurant. L’auteure dégage deux schémas de développement parallèles : l’un propre aux sociétés à habitus majoritairement monolingue, l’autre aux sociétés à habitus multilingue. Cette distinction permet de rendre compte des trajectoires différenciées que peuvent emprunter les variétés issues du contact, sans pour autant postuler une rupture radicale avec la langue majoritaire. Wiese souligne ainsi que les dialectes urbains de contact peuvent soit donner lieu à des langues mixtes multilingues, soit se développer comme de nouveaux vernaculaires fondés sur la langue majoritaire de la société36.

30Le cas du norvégien s’inscrit donc dans ce cadre analytique dans la mesure où ils :

  • 37 « European multiethnolects are typically closely aligned with a nonstandard variety of the majority (...)

sont généralement étroitement alignés sur une variété non standard de la langue majoritaire, avec laquelle ils partagent leur base grammaticale, phonologique et lexicale. Bien qu’ils présentent des innovations grammaticales et phonétiques  dont certaines relèvent de transferts des langues premières ou patrimoniales des locuteurs  ces dialectes de contact conservent généralement une intercompréhension avec la langue majoritaire37.

  • 38 « By using the term ‘dialect’, we aim to avoid a simple opposition between ‘style’ and ‘variety’ an (...)
  • 39 « Urban vernaculars that emerged in contexts of migration-based linguistic diversity among locally (...)

31Cette proximité structurelle avec la langue majoritaire constitue un élément central de la conceptualisation proposée par Wiese et Kerswill, qui défendent par ailleurs l’usage du terme dialecte précisément afin de dépasser une opposition trop rigide entre style et variété38. Il permet, en outre, d’articuler les dimensions interactionnelles avec l’analyse de régularités grammaticales et phonologiques, les inscrivant dans un continuum de variations. Ainsi, les dialectes urbains de contact sont uniformément définis comme « des vernaculaires urbains qui ont émergé dans des contextes de diversité linguistique liée à la migration, parmi des jeunes nés localement, et qui identifient leurs locuteurs comme appartenant à un groupe de pairs multiethnique39. »

  • 40 Ulla-Britt Kotsinas, « Rinkebysvenskan – en dialekt ? », P. Linell (ed) Svenskansbeskriving 16. För (...)

32À ce stade de notre développement, il nous semble particulièrement pertinent de conserver cette filiation aux dialectes, d’autant plus que le parallèle avait déjà été établi par Kotsinas avec le cas du Rinkebysvenska en Suède40. Comme nous l’avons mentionné en introduction, une labellisation endogène a émergé dès les premières phases du projet UPUS/Oslo, lorsqu’un informateur, désigné comme informant 003 dans le corpus, a qualifié sa manière de parler norvégien de holmliansk. Ce choix terminologique opère un déplacement significatif : les pratiques langagières ne sont plus seulement indexées à une appartenance sociale ou générationnelle, mais explicitement reliées à un espace géographique situé, à savoir la circonscription de Holmlia en périphérie d’Oslo.

33L’inscription du kebabnorsk à un territoire localisé s’est ensuite trouvée renforcée par la trajectoire publique de cet informateur, identifié par la suite comme leader d’un groupe de rap, et défendant la dénomination holmliansk en insistant sur sa stabilisation linguistique (notamment lexicales) dans les milieux urbains hétérogènes. Cette prise de position sera relayée dans une interview accordée au journal Utrop, dont le titre explicite « Holmliansk, ikke kebabnorsk !41 » (litt. « Holmlien, pas Norvégien-kebab ! ») illustre la volonté de rompre avec une étiquette perçue comme stigmatisante au profit d’une appellation ancrée localement.

34Cette dynamique de légitimation se manifeste également dans les médias de service public. La série Dialektriket diffusée par NRK en 2013, consacrée à la diversité dialectale en Norvège, intitule l’une de ses séquences Holmliansk – ny dialekt42, participant à intégrer le kebabnorsk dans un continuum dialectal traditionnel, où le lieu constitue un facteur essentiel de production et d’identification des pratiques linguistiques.

35Si la démonstration scientifique tend à inscrire le kebabnorsk dans la catégorie des dialectes urbains de contact, au même titre que les dialectes traditionnels norvégiens, elle met également en lumière la persistance d’un enjeu fondamental : celui de l’acceptabilité sociale. Dans un espace idéologiquement construit comme un « paradis des dialectes », une partie de l’opinion publique continue de résister à l’idée d’accorder à un dialecte urbain contemporain le même statut symbolique que celui des variétés historiquement légitimées.

  • 43 Bente Ailin Svendsen, « Kebabnorskdebatten. En språkideologisk forhandling om sosial identitet », N (...)
  • 44 Cf. Ingunn Indrebø Ims, op. cit.

36Les médias jouent un rôle déterminant dans la diffusion et la reproduction des idéologies linguistiques dominantes. Les premiers discours médiatiques ont largement présenté le kebabnorsk comme un obstacle à l’intégration et comme une menace pour la langue majoritaire, en mettant systématiquement en avant les emprunts lexicaux perçus comme exotiques, notamment d’origine arabe43. Pourtant, malgré ses connotations stigmatisantes, la dénomination demeure celle de la reprise sociale exogène et continue d’être employée par les locuteurs non membres du groupe44.

  • 45 « Vet du hva « wolla » betyr ? Nå har ordet inntatt den norske ordboka », vi.no, le 16 septembre 20 (...)
  • 46 « – Folk over hele Norge snakker språket vårt », nrk.no, 2 février 2020,
    https://www.nrk.no/kultur/n (...)

37À partir de la fin des années 2010, plusieurs faits marquants exposent publiquement le kebabnorsk et participe à le normaliser, voire à le banaliser. En 2018, le lexème wolla est intégré au NAOB (Det Norske Akademis Ordbok)45. Parallèlement, des productions culturelles à forte diffusion, telles que la série SKAM, puis la série jeunesse 16–19 diffusée sur NRK3 entre 2018 et 2021, mettent en scène des personnages revendiquant explicitement ces pratiques langagières, comme en témoigne la formule récurrente « tout le monde en Norvège parle notre langue » (litt. « folk over hele Norge snakker språket vårt46 »). Cette évolution contribue à corroborer un processus de dés-exotisation, ce que rappelle Svendsen :

  • 47 « « Kebabnorsk » er norsk », vårt land, le 26 juin 2020,
    (consulté le 02 septembre 2025).
    https://ww (...)

Le kebabnorsk est une façon de parler norvégien qui s’est développée parmi les jeunes dans des environnements urbains plurilingues, comme Holmlia, Grønland ou Stovner. […] Le kebabnorsk n’est pas quelque chose de “différent”. Ce n’est pas un plat linguistique étrange ou exotique qui nous aurait été servi une fois que les enfants des soi-disant “immigrés” ont grandi. Ces jeunes utilisent des traits linguistiques présents à Oslo Est depuis le XIXsiècle, enrichis de mots d’argot provenant de l’arabe, de l’ourdou, du turc, ainsi que de nombreux emprunts à l’anglais  comme le font tous les autres enfants et adolescents.47

38Cette reconfiguration symbolique apparaît notamment à travers des dispositifs de mise en circulation endogènes, tels que des quiz ou jeux linguistiques proposés par les jeunes eux-mêmes, dans lesquels les formes du kebabnorsk ne sont plus présentées comme des curiosités exotiques, mais comme des ressources partagées, identifiables et socialement signifiantes48.

39Dans le même temps, la multiplication de parodies – notamment à travers le personnage d’Ola Halvorsen dans la série Førstegangstjenesten – montre que le kebabnorsk n’est plus cantonné à une pratique strictement endogène, mais qu’il circule désormais à l’échelle nationale, devenant un objet reconnaissable, appropriable et caricaturable. Cette diffusion élargie constitue en soi un indice de légitimité sociale, bien que celle-ci demeure ambivalente.

  • 49 « Hvorfor er det ikke akseptert å si « walla » på Dagsrevyen når dialekter er lov ? », Aftenposten, (...)
  • 50 « Mangfoldsdebatten befinner seg på mange måter i en mellomfase preget av tvetydighet. Samfunnet bl (...)

40Cette ambivalence est explicitement formulée dans un article d’Aftenposten publié en 2021, qui pose la question de l’acceptabilité du kebabnorsk par rapport aux autres dialectes : « Hvorfor er det ikke akseptert å si “walla” på Dagsrevyen når dialekter er lov ? » (litt. « Pourquoi n’est-il pas accepté de dire ‘walla ‘ sur Dagsrevyen alors que les dialectes le sont ?49). Ce questionnement illustre l’existence de deux dynamiques concomitantes : d’une part, une visibilité et une reconnaissance croissantes du kebabnorsk dans l’espace public, médiatique et culturel ; d’autre part, une réticence persistante à l’intégrer pleinement au même régime de légitimité que les dialectes établis. Comme le souligne l’article, le débat sur la diversité linguistique en Norvège semble ainsi se situer dans une phase intermédiaire marquée par l’ambiguïté : si la société s’hétérogénéise et que la compréhension d’autres trajectoires sociales et culturelles progresse, des forces contradictoires continuent de fragiliser le discours égalitaire50.

  • 51 Cf. Unn Røyneland, “Hva skal til for å høres ut som du hører til ? Forestillinger om dialektale ide (...)

41Cette ambivalence est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un contexte de transformations structurelles plus larges des dialectes norvégiens, qui touchent notamment à la morphologie grammaticale, à la métropolisation et au nivellement dialectal51. Ces évolutions contribuent à reconfigurer les rapports entre variétés sur le marché linguistique norvégien contemporain. C’est dans ce cadre que la dernière partie de cet article est consacrée au devenir du kebabnorsk dans le paysage linguistique norvégien.

Quelle ordinarité pour le kebabnorsk ?

42En 2024, le Musée Interculturel d’Oslo présentait l’exposition Beyond Barcode52, dont le but était de proposer une exploration collective et créative des futurs possibles de la ville d’Oslo. Le cœur de l’exposition reposait sur des scénarios de futurs imaginés par des habitants de quartiers populaires d’Oslo (notamment Gamlebyen, Tøyen, Grønland). Plutôt que de se concentrer sur une seule trajectoire linéaire du futur, l’exposition invitait le public à circuler parmi plusieurs projections alternatives de la ville dans 30, 50 ou 70 ans.

  • 53 « In 2063, Grønland still resists the pitfalls of gentrification, and keenly protects its unique cu (...)

43Parmi les thèmes couverts figurait un scénario consacré à la langue dans le quartier de Grønland en 2063, où l’on pouvait lire : « En 2063, le Grønland résiste encore aux pièges de l’embourgeoisement et protège ardemment son patrimoine culturel unique en tant que quartier animé, multiculturel et dirigé par la base. Les nombreuses langues vernaculaires qui y sont parlées ont modifié la langue officielle de la Norvège et ont même fait leur entrée dans l’alphabet. Sept nouvelles lettres ont été adoptées pour tenir compte de l’évolution de la langue parlée53. »

44Ce scénario, bien que fictif, constitue un révélateur particulièrement intéressant des représentations sociales contemporaines de la diversité linguistique, et tend à valider la pérennité du kebabnorsk, en lui prêtant une influence encore plus importante sur la langue écrite. La régularité de ses unités lexicales et prosodiques ou phonotactiques viendrait rendre nécessaire l’intégration de nouveaux graphèmes en norvégien. Ici, il ne s’agit pas tant d’anticiper une réforme orthographique réelle que de donner à voir un imaginaire linguistique dans lequel les pratiques urbaines plurilingues – et, par extension, le kebabnorsk – ne sont plus perçues comme transitoires, marginales ou déviantes, mais comme durables, transmissibles et potentiellement structurantes pour la langue commune. Autrement dit, cette projection participe symboliquement à un processus d’ordinarisation du kebabnorsk comme une composante légitime du devenir linguistique norvégien.

  • 54 Sofie Dyrstad, Framstilling av multietnolekt i lærebøker, mémoire de mastern Norwegian University o (...)

45Nous pouvons une nouvelle fois faire le parallèle avec le modèle de Haugen pour penser les évolutions possibles d’une standardisation du kebabnorsk. En effet, les nouvelles façons de parler (et d’écrire) norvégien semblent aujourd’hui avoir amorcé plusieurs de ces étapes, en particulier celles de sélection et d’acceptation sociales, notamment perceptibles à travers l’entrée du kebabnorsk dans des espaces pédagogiques54, et culturels jusque-là réservés aux variétés reconnues.

  • 55 Karen Marie Kvåle Garthus, Jorunn Øveland Nyhus, Anne-Marie Schulze, Intertekst vg3 - Norsk for stu (...)
  • 56 « Kebabnorsk er, som navnet sier, norsk, men det høres spesielt ut fordi det har en spesiell stakka (...)

46Ainsi, le manuel de littérature Intertekst vg355 destiné à la dernière année du lycée propose des extraits du roman Alle utlendinger har lukka gardiner de Maria Navarro Skaranger (2015), largement écrit dans une langue inspirée du kebabnorsk. Le roman, salué tant par la critique que par le public, reçoit le Debutantprisen, contribuant à inscrire pour la première fois une forme de norvégien urbain multiethnique dans le canon littéraire contemporain. Par ce biais, le kebabnorsk accède non seulement au statut d’objet littéraire, mais également à celui de ressource légitime d’analyse scolaire, intégrée à un canon en cours de redéfinition. En outre, le module consacré à la diversité linguistique du site pédagogique NDLA réserve une section spécifique au kebabnorsk, où l’on peut lire : « Le kebabnorsk est, comme son nom l’indique, du norvégien, mais il se distingue par une prononciation particulière, saccadée, ainsi que par une syntaxe spécifique. Il comporte un grand nombre d’emprunts issus des langues de l’immigration. On y entend les traces de l’arabe, du berbère, de l’ourdou, etc.56 ».

47Le kebabnorsk y est présenté non comme une altérité linguistique radicale, mais comme une manière spécifique de parler norvégien. Cette description contribue à produire une forme de normativité ordinaire, en actant la stabilisation relative de certaines unités linguistiques et en inscrivant leur inscription dans l’évolution synchronique du norvégien contemporain.

  • 57 « Over the years, there have been studies showing how CUSs, originally associated with local neighb (...)

48Cette normativité s’élabore à travers la reconnaissance sociale des usages, leur circulation répétée et leur entrée à dans la sphère de l’écrit. Comme le souligne Svendsen57 :

Au fil des années, plusieurs travaux ont montré comment les styles discursifs urbains contemporains (litt. CUS - Contemporary Urban Styles), initialement associés à des quartiers localisés, se détachent progressivement de leur ancrage d’origine et se trouvent renforcés, remodelés ou reconfigurés à travers des expressions culturelles populaires, telles que le rap et la culture hip-hop, la publicité, les manuels scolaires, les romans, le cinéma ou encore le théâtre […]. De telles trajectoires jouent un rôle déterminant dans les processus de mise en registre.

  • 58 Cf. Maimouna Jagne-Soreau, « Halvt norsk, äkta utlänning : Maria Navarro Skaranger ur ett postnatio (...)

49En effet, le processus d’ordinarisation du kebabnorsk réside dans son entrée progressive dans la littérature contemporaine norvégienne, et plus spécifiquement dans ce que la critique désigne désormais comme la littérature post-migratoire58. Contrairement aux premières formes de visibilité médiatique associées à la musique, à l’oralité ou à la performance, l’écriture littéraire engage un autre rapport à la langue : elle suppose sélection, fixation relative et reconnaissance institutionnelle.

50La littérature constitue en effet un espace symbolique particulièrement normatif, dans la mesure où elle repose historiquement sur une idéologie forte du « bon norvégien », qu’il soit standard ou dialectal. L’accès du kebabnorsk à ce champ relève donc d’un déplacement majeur des frontières de la légitimité linguistique.

  • 59 La traduction française est Tah l’époque, Éditions Actes Sud, 2026

51Ce tournant s’opère notamment avec la publication du roman de Maria Navarro Skaranger (2015), et la dynamique se poursuit et s’amplifie au cours des années suivantes. En 2020, Zeshan Shakar reçoit le Bokhandlerprisen pour Tante Ulrikkes vei, roman polyphonique donnant à entendre les trajectoires de jeunes hommes issus des quartiers linguistiquement et culturellement hétérogènes d’Oslo. Plus récemment, Oliver Lovrenski, avec Da vi var yngre59 (2023), récompensé à son tour par le Bokhandlerprisen et le Ungdommens kritikerpris, prolonge cette tradition littéraire en consacrant une place centrale à une langue urbaine contemporaine fortement marquée par l’oralité, les rythmes du rap et les pratiques discursives associées au parler jeune.

52L’importance de ces reconnaissances institutionnelles ne saurait être sous-estimée. En consacrant des œuvres qui mobilisent explicitement des formes proches du kebabnorsk, les jurys littéraires contribuent à une légitimation indirecte, mais puissante de ces pratiques à l’écrit. Ce processus ne correspond pas à une codification linguistique au sens strict, mais à une stabilisation symbolique : certaines manières de dire deviennent lisibles, partageables et transmissibles dans un espace culturel élargi.

53Ainsi, la littérature post-migratoire joue un rôle central dans le passage du kebabnorsk de l’oral vers l’écrit, et dans sa transformation en ressource linguistique ordinaire reconnue pour raconter des expériences sociales contemporaines.

  • 60 « « Un parler ordinaire » est généralement défini par un semble de traits (des variétés, des langue (...)

54Ce déplacement vers l’écrit corrobore l’hypothèse selon laquelle l’ordinarité linguistique ne se construit pas uniquement dans ses usages discursifs, mais également dans sa circulation au sein d’institutions publiques, telles que l’école, les médias culturels et la littérature. C’est dans cette optique que nous renvoyons à la notion de « parler ordinaire » telle que définie par Auzanneau, où l’ordinarité tient aussi bien à son caractère familier, spontané, quotidien qu’à sa nature interprétative en discours et fondamentalement hétérogène60. Il intègre des traits dialectaux locaux, des formes supra-régionales, des éléments issus des standards écrits, ainsi que des innovations liées aux contacts des langues. Cette hétérogénéité ne constitue pas une instabilité anarchique, mais une modalité ordinaire de fonctionnement linguistique dans une société où la variation est socialement reconnue.

55Dans la Norvège contemporaine, envisager le kebabnorsk comme un parler ordinaire parmi d’autres permet de dépasser l’alternative entre marginalité et standardisation. Certaines de ses formes tendent à se stabiliser par leur fréquence, leur circulation à l’écrit ou leur valeur symbolique partagée. L’oral norvégien contemporain semble donc bel et bien se caractériser par une reconfiguration des modalités mêmes de la normativité linguistique. Il ne s’agit plus de savoir si le kebabnorsk finira par figurer au panthéon des dialectes traditionnels, mais d’accepter qu’il fonctionne déjà comme une pratique linguistique ordinaire, socialement reconnue, culturellement investie et durablement inscrite dans le paysage sociolinguistique norvégien.

Conclusion

56Notre article a retracé l’évolution théorique du kebabnorsk, en montrant que la discussion sur sa nature linguistique impose de dépasser les dichotomies classiques entre variété et style, entre langue standard et usages non standard, pour appréhender la complexité de ces pratiques langagières. Le kebabnorsk se situe à l’intersection de plusieurs dimensions, à la fois celle d’un répertoire lexical et grammatical particulier, d’un style discursif endogène fortement indexé socialement et géographiquement, et d’un objet de médiatisation et de représentation idéologique. Dans le cadre des dialectes urbains de contact, il partage avec les vernaculaires européens la capacité à intégrer des éléments issus de langues diverses tout en restant intercompréhensible avec la langue majoritaire.

57Sa visibilité médiatique et culturelle, notamment à travers la musique, les séries télévisées et la littérature post-migratoire, confirme sa circulation sociale au-delà de son ancrage géographique initial, et en fait un objet légitime stabilisé et dynamique caractérisé par la fluidité des ressources langagières mobilisées.

58Son passage à l’écrit par le biais de romans salués par la critique, ainsi que sa médiation en tant qu’objet pédagogique dans l’enseignement renforcent sa légitimation symbolique, contribuant à sa reconnaissance nationale. Cette évolution illustre le passage du kebabnorsk vers ce que l’on peut qualifier de parler ordinaire dans un paysage linguistique norvégien en mutation.

59Ces observations ouvrent des perspectives pour la recherche future. D’une part, il serait pertinent de suivre sa transmission intergénérationnelle et déterritorialisée (au-delà des quartiers urbains) afin d’évaluer la portée de sa normativité implicite et de comparer sa trajectoire avec celle de la métropolisation des dialectes traditionnels norvégiens.

60D’autre part, la mise en écriture des pratiques linguistiques urbaines posent de nouvelles questions sur la relation entre oralité, légitimation symbolique et évolution grammaticale, phonologique et lexicale. La comparaison avec d’autres dialectes urbains de contact à l’échelle européenne ou mondiale pourrait également enrichir notre compréhension des mécanismes universels de stabilisation et de pérennisation des pratiques urbaines contemporaines.

61Le kebabnorsk constitue ainsi un laboratoire privilégié pour penser la diversité comme cadre structurel à l’ordinarité du langage dans des sociétés européennes en constante mutation.

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Notes

1 Nous utilisons la labellisation norvégienne (litt. « Norvégien-kebab ») dans une acception générique sans renvoyer à sa connotation négative pour désigner l’ensemble des pratiques stylistiques hétérogènes associées aux environnements linguistiquement et culturellement en Norvège.

2 « – Folk over hele Norge snakker språket vårt », nrk.no, 2 février 2020,
https://www.nrk.no/kultur/norske-serier-gjor-kebabnorsk-aktuelt-igjen-1.14899770
(consulté le 02 septembre 2025).

3 Série jeunesse constituée de quatre saisons diffusées sur la chaîne nationale NRK3 entre 2018 et 2021, et mettant en scène des jeunes issus de l’immigration provenant des quartiers Est d’Oslo. Chaque saison s’intitule d’un chiffre qui correspond à l’âge du principal protagoniste.

4 « Kommer vi alle til å prate kebabnorsk ? », forskersonen.no, 15 mai 2020, https://www.forskersonen.no/kronikk-meninger-norsk-som-andresprak/kommer-vi-alle-til-a-prate-kebabnorsk/2507172?fbclid=IwY2xjawPcK6NleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEe8vtHc1K8sA1r0nhpFr0gHlympiF71Mrx0d3ur_L_Ma-cRfJSRcxhPBsVuN8_aem_CXTyETULRQVZ_cjTwzxRrA (consulté le 20 juin 2025).

5 « We will argue that there is also a multiethnolect in the third and last Scandinavian capital, Oslo, consisting of more than single loanwords and phrases, a variety which can be distinguished from both “learner language” and from Oslo “youth language” in general. We will discuss the linguistic features or “facts” of the new variety in Oslo with emphasis on their correlates in the other Scandinavian multiethnolects described, that is “rinkebysvenska” (‘Rinkeby Swedish’) (Kotsinas, 1988, 1990), Danish multiethnolect in Copenhagen (Quist, 2000, 2005), and “rosengårdssvenska” (‘Rosengård Swedish’) in Malmö (Bodén, 2007) » (notre traduction : « Nous argumenterons qu’il existe aussi un multiethnolecte dans la troisième et dernière capitale scandinave, Oslo, constitué d’autres choses que de simples emprunts et expressions, une variété qui peut être distinguée à la fois du ‘langage des apprenants’ et du ‘parler jeune’ d’Oslo en général. Nous discuterons des variables linguistiques ou ‘faits’ de la nouvelle variété à Oslo en insistant sur ses corrélations avec les autres multiethnolectes scandinaves décrits, c’est-à-dire le ‘rinkebysvenska’ (‘suédois de Rinkeby’) (Kotsinas, 1988, 1990), le multiethnolecte danois à Copenhague (Quist, 2000, 2005), et le ‘rosengårdssvenska’ (‘suédois de Rosengård’) à Malmö (Bodén, 2007) »), Bente Ailin Svendsen & Unn Røyneland, « Multiethnolectal facts and functions in Oslo, Norway », International Journal of Bilingualism, n° 12(1 & 2), p. 64.

6 L’adjectif est formé à partir du néologisme glocalisation, défini comme un processus dynamique qui combine des éléments du global et du local en ce qui concerne à la fois la culture du langage et les éléments linguistiques, cf. Roland Robertson, « Glocalization : time-space and homogeneity-heterogeneity », in M. Featherstone, S. Lash & R. Robertson (eds.) Global Modernities, London, Sage, 1995, p. 25-44.

7 Sarah Harchaoui, Pratiques stylistiques hétérogènes : analyse et réception des discours en milieu urbain contemporain norvégien, thèse de doctorat, Sorbonne Université, soutenue le 26 novembre 2016 (non publiée).

8 Stine Cecille Aasheim, "Kebab-Norsk" : framandspråkleg påverknad på ungdomsspråket i Oslo, thèse de doctorat, Université d’Oslo, 1995.

9 Ingunn Indrebø Ims, « Språklig registerdanning og verditilskriving : Betegnelser på nye måter å snakke norsk på i Oslo », NOA Norsk som andrespråk, vol. 29, n° 2, 2013, p. 54.

10 “In Norway, the media and scholars have played a pivotal role in the diffusion and conventionalisation of the label kebabnorsk among its users and non-users alike. According to Kulbrandstad (2004), the term kebabnorsk was before 2004 merely one among many other. However, after the millennium, there was a change in the media discourse. While in the mid-1990s kebabnorsk was presented as a set of (exotic?) slang words, by the turn of the century it was presented as a ‘deficient’ way of speaking Norwegian, in line with the analyses above. In 2010, kebabnorsk is the most commonly used term both by its users and non-users (Ims 2013). Hence, the social actors in the media debate on kebabnorsk in general (be it scholars, journalists, editors, alleged users and nonusers), have somehow, through their encounters and negotiations, generated emergent phenomena which influence the social environment (and perceptions) experienced by subsequent social actors”, cf. Bente Ailin Svendsen & Stefania Marzo, “A ‘new’ speech style is born The omnipresence of structure and agency in the life of semiotic registers in heterogeneous urban spaces”, in Jacomine Nortier & Bente A. Svendsen (eds.) Language, Youth and Identity in the 21st Century : Linguistic Practices across Urban Spaces. Cambridge University Press, 2015, p. 75.

11 Einar Haugen, “Dialect, Language, Nation.” American Anthropologist, vol. 68, n° 4, 1966, p. 922-935.

12 « Within sociolinguistics, there is, however, no consensus on how to label these speech styles and the particular label is often anchored in the researcher’s theoretical and methodological stance and research interest » cf. Pia Quist & Bente A. Svendsen, “Urban Speech Styles of Germanic Languages”, in Michael T. Putnam & B. Richard Page (eds.), The Cambridge Handbook of Germanic Linguistics, Cambridge, Cambridge University Press (Cambridge Handbooks in Language and Linguistics), 2020, p. 716.

13 « It is an unstable mutual interaction of meaningful sign forms, contextualised to situations of interested human use and mediated by the fact of cultural ideology. » (Notre traduction : « une interaction instable et mutuelle des formes des signes significatifs, contextualisés dans des situations d’utilisation humaine intéressée et médiatisée à travers une idéologique culturelle », cf. Mickael Silverstein, “Language and the culture of gender”, in E. Mertz & R.-J. Parmentier (eds) Semiotic Mediation, Orlando, Academic Press, 1985, p. 220.

14 Cf. Bente Ailin Svendsen & Pia Quist, “Introduction”, in Pia Quist & Bente A. Svendsen (eds.), Multilingual urban Scandinavia : New linguistic practices, 1st ed. Bristol, Multilingual Matters, 2010, p. 13-23.

15 Asif Agha, Language and social relations. Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

16 Jacomine Nortier & Bente Ailin Svendsen (eds), Language youth and identity in the 21st century. Linguistic practices across urban spaces. Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

17 Michael Clyne, “Lingua franca and ethnolects in Europe and beyond”, Sociolinguistica, n° 14, 2000, p. 83-89.

18 Arne Ziegler, Jugendsprachen/Youth Languages. Aktuelle Perspektiven internationaler Forschung/Current perspectives of international research. Berlin and Boston, De Gruyter, 2018.

19 Heike Wiese, Kiezdeutsch : ein neuer Dialekt entsteht. München, C. H. Beck, 2012.

20 Ben Rampton, “Contemporary urban vernaculars”, in Jacomine Nortier & Bente A. Svendsen, op. cit., p. 24-44.

21 Lian Malai Madsen, “Late modern urban youth style in interaction”, Friederike Kern & Margret Selting (eds.), Ethnic styles of speaking in European metropolitan areas, 1st ed. Amsterdam and Philadelphia, John Benjamins, 2011, p. 265-290.

22 « linguistic practices involving the use of linguistic material from different languages by young people in a multilingual urban environment, with a performative character, and which the speaker can control”, cf. Margreet Dorleijn, Maarten G. Kossmann, & Jacomine Nortier, “Urban youth speech styles in multilingual settings”, in Evangelia Adamou & Yaron Matras (eds.), The Routledge Handbook of Language Contact, Abingdon and New York, Routledge, 2020, p. 368.

23 « Specific ways of speaking are presented as comparable, that is, as a coherent set of features, which can thus be contrasted with other ways of speaking within the community », cf. Margreet Dorleijn, Maarten G. Kossmann, & Jacomine Nortier, ibid., p. 370.

24 « We advocate a translingual orientation towards language and communication in which communication transcends languages and involves negotiation of mobile resources », cf. Bente Ailin Svendsen & Stefania Marzo, op. cit. p. 47 et 80.

25 « Metapragmatic activities on various social scale levels ranging from widely circulating media stereotypes to situated speaker practices », cf. Lian Malai Madsen “Critical perspectives on linguistic fixity and fluidity”, in Bente A. Svendsen & Rickard. Jonsson (eds.), The Routledge Handbook on Language and Youth Culture, Abingdon, Routledge, 2023, p. 20.

26 « ‘Languages’ are very much alive out there, and that mobile linguistic resources acquire labels and identities, which are reified through language ideologies, recursively (re)produced in media discourse », Suresh Canagarajah, Translingual Practice. Global Englishes and Cosmopolitan Relations, London, Routledge, 2013, p. 6. Cf. la définition de translanguaging : « an approach to the use of language, bilingualism and the education of bilingual that considers the language practices of bilinguals not as two autonomous language systems as has been traditionally the case, but as one linguistic repertoire with features that have been societally constructed as belonging to two separate languages », cf. Ophelia García & Wei Li Wei, Translanguaging. Language, Bilingualism and Education, Basingstoke, Palgrave, 2014, p. 2.

27 Robert Le Page & Andrée Tabouret-Keller, Acts of Identity. Creole-based appproaches to language and ethnicity. Cambridge, Cambridge University Press, 1985.

28 « Urban settings have always been a hotbed of language variation and change. The great diversity of people and backgrounds we find in cities makes such settings particularly linguistically dynamic. In the melting pot of cities, speakers can draw on a wealth of different languages, dialects, and styles that support new linguistic practices, the emergence of new codes (styles, varieties, particularly among young people) and a generally faster pace of language development and change », in Paul Kerswill & Heike Wiese (eds.), Urban Contact Dialects and Language Change : Insights from the Global North and South, New York and London, Routledge, p. 1.

29 Cf. Jürgen Jaspers & Pomme van de Weerd, « Sociolinguistic approaches to language and youth », in Bente A. Svendsen & Rickard Jonsson (eds.), op.cit., p. 3-15.

30 Pia Quist & Bente A. Svendsen, « Urban Speech Styles of Germanic Languages », in Michael Putnam & B. Richard Page (eds.), The Cambridge Handbook of Germanic Linguistics, Cambridge Handbooks in Language and Linguistics, 2020, p. 714-735.

31 « Across Germanic languages, sociolinguists have documented the emergence of urban speech styles in multilingual neighborhoods among young people with and without migration backgrounds. (…) These speech styles are seen as connected-but-distinct from the migrant languages in a given locality, national standard language(s), traditional nonstandard dialect and adult second language speaker styles or learner language, as well as from « prestigious counter-standard styles » such as American Vernacular Black English. Contemporary urban speech styles are noted by speakers beyond their localities of origin and they are represented in media, in commercials and popular culture, as well as in the informal speech of people outside of the locality in question », Pia Quist & Bente A. Svendsen, ibid., p. 714-715.

32 « The emergence of more recent urban contact dialects, the topic of this chapter, or what I refer to, following the usage of Rampton (2015), Agha (2007) and Eckert (2008), as contemporary urban speech styles of CUSs (Svendsen 2015) was first documented in Oslo, the capital, around the turn of the millennium », Bente A. Svendsen, « Contemporary Urban Speech Styles. Norway », In Paul Kerswill & Heike Wiese, op. cit., p. 206.

33 Cf. Lian Malai Madsen, « Critical perspectives on linguistic fixity and fluidity », in Bente A. Svendsen & Rickard Jonsson (eds.), op.cit., p. 16-30.

34 « Young people’s language use and cultural orientations have been observed dot be fluid in the sense that they transgress and blend sets of linguistic and cultural resources that would not conventionally be seen to belong together. Concurrently, it has been documented how linguistic and cultural resources, however hybrid and blended they may appear from a conventional point-of-view, through repeated use over time become recognized as distinct youth styles- a process involving a sense of linguistic fixity », Cf. Lian Malai Madsen, ibid., p. 17.

35 Heike Wiese, « What can new urban dialects tell us about internal language dynamics ? The power of language diversity », Linguistische Berichte, special issue 19, 2013, p. 208-245. Heike Wiese & Ines Rehbein, “Coherence in new urban dialects : A case study,” Lingua, vo. 172-173, 2016, p. 45-61.

36 « The multiethnolectal urban contact dialects that can emerge under such favourable conditions, can take on two different forms: they can constitute Multilingual Mixed Languages that integrate different contact languages, or new vernaculars of a majority language of the larger society. », cf. Heike Wiese, « Urban Contact Dialects », in Salikoko Mufwene & Anna Maria Escobar (eds.), The Cambridge Handbook of Language Contact, Volume 2, Multilingualism in Population Structure, Cambridge: Cambridge University Press, 2022, pp. 115-144 (online).

37 « European multiethnolects are typically closely aligned with a nonstandard variety of the majority language with which they share their grammatical, phonological and lexical base. Even though there are grammatical and phonetic innovations, some of which are cases of transfer from speakers’ first or heritage languages, these contact varieties generally retain mutual intelligibility with the majority language », Heike Wiese & Paul Kerswill, op. cit., p. 2.

38 « By using the term ‘dialect’, we aim to avoid a simple opposition between ‘style’ and ‘variety’ and following traditional usages of this term, to bring together research on sociolinguistic aspects of language use and communicative practices (the style perspective) with that on grammatical and phonological aspects of the linguistic system and language change (the variety perspective). Among other things, this should lead to new insights into register differentiation, as well as shedding light on subtle grammatical and phonological patterns that characterize such urban contact dialects in addition to lexical ones », cf. Heike Wiese & Paul Kerswill, op. cit., p. 2.

39 « Urban vernaculars that emerged in contexts of migration-based linguistic diversity among locally born young people, marking their speakers as belonging to a multiethnic peer group », cf. Heike Wiese & Paul Kerswill, op. cit., p. 1.

40 Ulla-Britt Kotsinas, « Rinkebysvenskan – en dialekt ? », P. Linell (ed) Svenskansbeskriving 16. Förhandlingar vid sammankomst för att dryfta frågor rörande svenskansbeskrivning. Linköping : Universitetet i Linköping, 1988, p. 264-278.

41 « – Holmliansk, ikke kebabnorsk ! », utrop.no, 9 décembre 2013,
http://www.utrop.no/Nyheter/Kulturnytt/26419 (consulté le 25 août 2025).

42 Dialektriket, épisode 6, accessible en ligne sur tv.nrk.no
https://tv.nrk.no/serie/dialektriket/sesong/1/episode/DVFJ65001612
(consulté le 25 août 2025).

43 Bente Ailin Svendsen, « Kebabnorskdebatten. En språkideologisk forhandling om sosial identitet », Norsk Tidsskrift for ungdomsforskning, n° 1, p. 33-62.

44 Cf. Ingunn Indrebø Ims, op. cit.

45 « Vet du hva « wolla » betyr ? Nå har ordet inntatt den norske ordboka », vi.no, le 16 septembre 2020, https://www.vi.no/familie/vet-du-hva-wolla-betyr-na-har-ordet-inntatt-den-norske-ordboka/72846826 (consulté le 25 août 2025).

46 « – Folk over hele Norge snakker språket vårt », nrk.no, 2 février 2020,
https://www.nrk.no/kultur/norske-serier-gjor-kebabnorsk-aktuelt-igjen-1.14899770
(consulté le 02 septembre 2025).

47 « « Kebabnorsk » er norsk », vårt land, le 26 juin 2020,
(consulté le 02 septembre 2025).
https://www.vl.no/meninger/kebabnorsk-er-norsk/803660#:~:text=Kebabnorsk%20er%20en %20måte%20å%20snakke%20norsk%20på%20som%20er,til%20noen%20«etnisk»%20bakgrunn
(consulté le 02 septembre 2025).

48 « – Folk over hele Norge snakker språket vårt », nrk.no, 2 février 2020,
https://www.nrk.no/kultur/norske-serier-gjor-kebabnorsk-aktuelt-igjen-1.14899770
(consulté le 02 septembre 2025).

49 « Hvorfor er det ikke akseptert å si « walla » på Dagsrevyen når dialekter er lov ? », Aftenposten, 1er décembre 2021, https://www.aftenposten.no/meninger/debatt/i/bGjP2l/hvorfor-er-det-ikke-akseptert-aa-si-walla-paa-dagsrevyen-naar-dialekter-er-lov (consulté le 02 septembre 2025).

50 « Mangfoldsdebatten befinner seg på mange måter i en mellomfase preget av tvetydighet. Samfunnet blir på den ene siden mer mangfoldig, og forståelse for andre kulturer og situasjoner øker. Samtidig undergraver krefter i samfunnet den likestillende diskursen. Kebabnorskdebatten er et eksempel på en spenning i samtalen om mangfold og likestilling », (notre traduction : « Le débat sur la diversité se trouve, à bien des égards, dans une phase intermédiaire marquée par l’ambiguïté. D’une part, la société devient plus diversifiée et la compréhension d’autres cultures et situations s’accroît. En même temps, certaines forces sociales sapent le discours en faveur de l’égalité. Le débat sur le kebabnorsk constitue un exemple de tension dans la discussion sur la diversité et l’égalité. »), ibid.

51 Cf. Unn Røyneland, “Hva skal til for å høres ut som du hører til ? Forestillinger om dialektale identiteter i det senmoderne” Nordisk dialektologi, 2017, p. 95. Cf. Sarah Harchaoui, « Le féminin en bokmål : vers un état des lieux plus réaliste de la distribution du genre grammatical », Nordiques [En ligne], 46 | 2024, mis en ligne le 01er novembre 2024, http://journals.openedition.org/nordiques/10217 ;
DOI : https://doi.org/10.4000/12llk.

52 Beyond Barcode, Oslo museum, https://www.oslomuseum.no/hva-skjer/beyond-barcode/ (consulté le 12 mai 2024).

53 « In 2063, Grønland still resists the pitfalls of gentrification, and keenly protects its unique cultural heritage as a busy, multicultural, and grassroot-led district. The many vernaculars spoken there have changed the official language of Norway, and even worked their way into the alphabet. Seven new letters have been adopted to accommodate changes in the spoken language. », citation extraite d’une photo prise lors de la visite de l’exposition.

54 Sofie Dyrstad, Framstilling av multietnolekt i lærebøker, mémoire de mastern Norwegian University of Science and Technology NTNU, Faculty of Humanities, Department of Language and Literature, 2020.

55 Karen Marie Kvåle Garthus, Jorunn Øveland Nyhus, Anne-Marie Schulze, Intertekst vg3 - Norsk for studieforberedende utdanningsprogram, Fagbokforlaget, 2022.

56 « Kebabnorsk er, som navnet sier, norsk, men det høres spesielt ut fordi det har en spesiell stakkato uttale og setningsoppbygging. I tillegg har det veldig mange lånord fra innvandrerspråk i seg. Her hører vi spor av både arabisk, berbisk, urdu osv. », Åsa Abusland, Oddvar Engan, Ragna Tørdal, Marion Federl, Tre norske språkmøter. NDLA, 1er octobre 2019,
https://ndla.no/r/norsk-yf/tre-norske-sprakmoter/617563df87
(consulté le 12 mai 2024).

57 « Over the years, there have been studies showing how CUSs, originally associated with local neighbourhoods, move from their local origin and are further entrenched or formed/reformed through popular cultural expressions, e.g. through rap and hip-hop culture, advertisements, commercials, text books, novels, movies and theater plays (e.g. Kariuki et al. 2015, Källtröm 2010, Knudsen 2010, Milani et al. 2015). Such trajectories play a vital role in processes of enregisterment », cf. Bente A. Svendsen 2022, op. cit., p. 215.

58 Cf. Maimouna Jagne-Soreau, « Halvt norsk, äkta utlänning : Maria Navarro Skaranger ur ett postnationellt perspektiv », Edda, n° 105(1), 2018, p. 9-29.

59 La traduction française est Tah l’époque, Éditions Actes Sud, 2026

60 « « Un parler ordinaire » est généralement défini par un semble de traits (des variétés, des langues) utilisés par un locuteur ou un groupe de façon régulière. Selon les objectifs des chercheurs, il est associé diversement aux conditions de production des énoncés (à l’« informalité », à la « spontanéité »), et/ou au caractère répétitif et quotidien de certaines relations (à « l’identitaire », à la « normalité » ou à la « familiarité »). »
Autre citation : « « la production d’un « parler ordinaire » apparaît comme un résultat de la pratique sociale, de l’habitus et de l’idéologie de ces groupes. Le rôle actif du locuteur dans la construction de cette catégorie sociolinguistique, comme dans celui d’autre signification in situ, a été mise en évidence lorsque l’interaction, comme espace social dynamique, a été prise en compte […] les interactions ne s’insèrent pas simplement dans un contexte global dont elles dépendent : la définition du contexte lui-même résulte de sa construction / reconstruction par les interactants. De plus, il est apparu que les significations de traits ou de faisceaux de traits linguistiques n’étaient pas toujours pré-donnés en fonction d’un contexte lui aussi prédéfini, mais pouvaient être produites dans la dynamique de l’interaction. » in Michelle Auzanneau, « La quête des parlers ordinaires », Langage et société, 2015/4, n° 154, p. 54 et 60.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Harchaoui, « Le kebabnorsk, un norvégien pas si ordinaire »Nordiques [En ligne], 49 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/13935 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jzg

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Auteur

Sarah Harchaoui

Sarah Harchaoui est docteure en linguistique avec une thèse intitulée Pratiques stylistiques hétérogènes : analyse et réception des discours en milieu urbain contemporain norvégien (2016), et maitresse de conférences en linguistique nordique à la Faculté des Lettres de Sorbonne-Université. Ses recherches s’inscrivent dans un axe sociolinguistique contemporain, avec le norvégien comme langue de spécialité.

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