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Texte intégral

1À l’instar du reste de l’Europe, les pays nordiques et baltes n’ont pas été épargnés par la pandémie de COVID-19, mais cette dernière a eu un retentissement et des effets très variables selon les pays. En effet, des approches différenciées ont été adoptées en réponse à cette crise, dans des pays souvent habitués à plus de coopération. C’est bien entendu le cas de la Suède, dont l’approche très libérale a beaucoup interrogé et s’est distinguée de celles, plus strictes, de la Norvège, du Danemark et de la Finlande. Dans certains États baltes, c’est au contraire un autoritarisme notable qui a été de mise, les gouvernements letton et estonien ayant dérogé à la Convention européenne des droits de l’homme en matière de respect des libertés individuelles en contexte d’état d’urgence en mars 2020. Ces politiques contrastées et les fermetures de frontière à géométrie variable ont aussi suscité des tensions palpables entre voisins au sein d’un espace où les circulations sont traditionnellement relativement fluides. Le parti populaire conservateur d’Estonie, EKRE (au gouvernement jusqu’en janvier 2021) a même pu y voir un bénéfice immédiat lié au contrôle des flux migratoires.

2Ce dossier est réalisé dans le contexte d’une crise politique et sociale double. Tout d’abord, l’appel à communication a été diffusé au début de 2022, dans une période où la crise de la COVID-19 marque le pas en Europe, la plupart des sociétés de la région s’étant adaptées aux restrictions et recommandations sanitaires (se mobilisant au contraire contre ces dernières). La communauté scientifique avait commencé à s’intéresser à l’impact, aux défis et aux changements de dynamiques sociétales que la COVID-19 a engendrés. Puis, à peine quelques semaines plus tard, le 24 février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine. Cette attaque est alors clairement vécue comme une rupture géopolitique majeure pour toutes les sociétés baltiques et nordiques qui, riveraines de la mer Baltique et donc voisines directes ou proches de la Russie, perçoivent cette dernière comme une menace imminente pour leur propre sécurité. Cette crise rompt non seulement et complètement l’équilibre déjà très fragile de la coopération régionale des États de la mer Baltique avec la Russie, mais la guerre a avant tout une conséquence directe sur les changements d’orientations stratégiques de deux États, la Finlande et la Suède, qui décident en mai 2022 de rompre avec leur statut de neutralité (ou quasi neutralité) pour demander leur adhésion à l’Alliance atlantique. Cette guerre tend donc à modifier les priorités pour les pays de cet espace et nous assistons alors à une situation où une crise majeure en chasse une autre. Cet ajustement des priorités se reflète naturellement aussi dans la focale des travaux et interventions de chercheurs baltes et nordiques qui, le contexte changeant, sont nombreux à être aussitôt sollicités par les médias pour commenter les évènements liés à la guerre en Ukraine. Il nous a alors semblé important d’intégrer dans ce numéro sur la crise sanitaire une contribution qui porte sur les conséquences de cette guerre dans la région baltique.

3Ce dossier sur la pandémie de COVID-19 interroge en réalité plus généralement la manière dont ces sociétés agissent et s’adaptent face à une crise de cette ampleur. Qu’est-ce qu’une crise de cette nature fait émerger comme pratiques, quelles sont les limites des systèmes politiques nordiques et baltes à travers les réponses nationales et quelles sont les capacités des gouvernements à maintenir leurs modèles ? Il remet en question également les limites de la convergence des systèmes et pratiques politiques, la crise faisant apparaître de grandes différences entre des pays qui s’inspirent traditionnellement de mêmes modèles.

4Ce dossier thématique commence avec le texte de Mickael Madsen et de Henrik Palmer Olsen qui porte sur un scandale gouvernemental issu de la pandémie et qui a mis à l’épreuve l’État de droit danois, suscitant la mise en place d’une commission d’enquête spéciale et aboutissant à une crise politique. L’auteur s’intéresse à la manière dont le gouvernement danois dirigé par la Première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, en est venu à décider en novembre 2020 et « sur un coin de table » d’abattre de la totalité des visons d’élevage – soit la bagatelle d’une quinzaine de millions d’individus - pour prévenir la diffusion d’une possible mutation du virus SARS-COV-2. Entre analyse juridique et sociologie des scandales publics, cette contribution met l’accent sur les modalités de la décision publique en temps de crise.

5Nous poursuivons avec la contribution de Bogdan Romanov qui étudie les facteurs de décès liés à la COVID-19 dans les pays baltes et nordiques. L’auteur démontre qu’en dehors de la Suède, tous les gouvernements de la région ont pris des mesures strictes pour faire face à la pandémie (confinement, etc.), ce qui n’a pas toujours empêché des contaminations élevées. En s’appuyant sur les données des décès disponibles entre janvier 2020 et mars 2022, il souligne le fait que le nombre de décès en Estonie, Lettonie et la Lituanie est bien plus élevé qu’au Danemark, en Finlande ou en Norvège, et ce malgré des politiques qui peuvent paraître assez similaires. Selon lui, cela serait corrélé à des facteurs structurels tels que le PIB par tête (et incidemment la marge de manœuvre en matière sanitaire), la part des personnes âgées vulnérables dans la population, mais aussi par la confiance plus faible des citoyens des pays baltes dans leurs institutions, qui les inciterait moins à suivre leurs recommandations.

6Dans l’article suivant, Yohann Aucante revient sur le cas très particulier de la Suède, qui a adopté une réponse beaucoup plus libérale que ses voisins, suscitant un grand émoi international. L’analyse vise moins à savoir si ces choix ont été légitimes, tant le niveau de mortalité est plus élevé que dans les autres pays nordiques, qu’à fournir quelques clés d’explication de cette « déviation », parmi lesquelles des facteurs d’ordre politique qui ont été sous-estimés. S’il y a certainement des dimensions institutionnelles à prendre en compte dans ce contexte, il faut aussi rappeler que la Suède connaît une crise politique larvée depuis 2014, caractérisée par la montée de la droite nationale et par des gouvernements faibles, l’équilibre des pouvoirs s’en trouvant affecté.

7L’approche de l’article de Lea Allouche sur le poème au temps du coronavirus est originale. Elle s’intéresse à la naissance d’un phénomène nouveau, apparu avec la pandémie, une langue « corona » qui aurait émergé à la faveur de cette période très particulière. Lea Allouche propose d’étudier comment la crise sanitaire est vécue et perçue à travers ce type de création littéraire, des poèmes qui sont publiés dès le début du confinement dans un journal alors même que le virus a encore à peine touché le Danemark. Elle démontre notamment que ces poèmes racontent avant tout l’expérience du confinement et des restrictions sanitaires, et pas tant celle de la maladie. À travers ces poèmes, la pandémie prend la forme d’une fiction et d’un fantasme sur une crise qui se passe ailleurs, dans d’autres pays. L’autrice montre aussi comment ce rapport labile entre fiction et réalité existe de manière sous-jacente dans les poèmes corona.

8Le dossier propose enfin un entretien avec Shirin Ahlbäck Öberg, professeure de science politique à l’université d’Uppsala et membre de la Commission d’enquête publique sur le coronavirus en Suède. Cette commission a été la première du genre à être installée en Europe et elle devait jouer un rôle important dans le contexte de très fortes polémiques autour des choix particuliers faits par la Suède en 2020 et 2021, mais également celui de la mortalité élevée au cours des premières vagues de l’épidémie. Il y a eu peu de travaux sur ces commissions dont les mandats, les travaux et les effets auront été de nature très variables selon les pays. Cet entretien permet de mieux comprendre quels ont été le rôle et la contribution de cette commission dans la gestion de la crise sanitaire en Suède à travers la perspective d’une de ses membres.

9C’est donc sous une variété d’angles que ce dossier aborde les questions complexes de la pandémie qui a bouleversé nos existences au cours des dernières années, et qui semblent être dorénavant enfouies sous une chape de silence. Gageons que les travaux scientifiques continueront d’alimenter l’analyse de cette crise dont les impacts seront profonds et durables.

10Nous clôturons ce numéro avec un article de « rebond » écrit par Louis Clerc autour de ce « printemps agité » de 2022 en Finlande et en Suède, dans le contexte de la guerre en Ukraine qui est venue supplanter celle de la crise sanitaire. À la lumière de la guerre engagée par la Russie, l’auteur s’intéresse à la manière dont ces deux pays nordiques passent en quelques semaines d’une position de non-alignement et de neutralité parfois très ancienne, comme pour la Suède – quand bien même ce positionnement a beaucoup évolué –, à celle de pays candidats à l’Alliance atlantique. L’article revient notamment sur la nature et les particularités de la neutralité de ces deux États et expose les débats internes que l’adhésion à l’OTAN a suscités dans la société finlandaise.

11Comme à l’habitude, nous tenons à remercier Laurence Rogations pour son travail précieux et patient d’édition des textes, malgré les retards accumulés, ainsi qu’Anne Vilfeu pour la mise en ligne sur OpenEdition.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Katerina Kesa, Yohann Aucante, Harri Veivo et Aymeric Pantet, « Éditorial »Nordiques [En ligne], 43 | 2022, mis en ligne le 01 novembre 2022, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/7010 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nordiques.7010

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Auteurs

Katerina Kesa

rédacteur en chef de la revue Nordiques

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Yohann Aucante

rédacteur en chef de la revue Nordiques

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Harri Veivo

rédacteur en chef de la revue Nordiques

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Aymeric Pantet

responsable de l’actualité de la recherche de la revue Nordiques

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