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Éditorial

Nathalie Blanc-Noël, Annelie Jarl Ireman et Vincent Simoulin
p. 5-8

Texte intégral

1La Suède a été érigée en modèle de l’égalité des chances et de la parité. Sous l’influence de la social-démocratie, l’égalité a en effet été l’une de ses grandes orientations politiques au XXsiècle, et ce pays peut être considéré comme l’un des plus égalitaires au monde. Depuis la fin du XXet le début du XXIsiècle, des inégalités sont pourtant réapparues, suscitant des interrogations sur la pérennité d’un modèle axé jusqu’alors sur l’égalité des chances. Les Suédois sont égaux en droit, qu’ils soient hommes ou femmes, autochtones ou allochtones, issus ou non de l’immigration, handicapés ou valides. Pour concrétiser cette égalité, la Suède a pris un certain nombre de mesures, telle la création d’un poste d’ombudsman contre les discriminations, un médiateur étatique indépendant ayant pour mission de lutter contre les inégalités des droits et des chances, ou encore, comme en 2008, la promulgation d’un texte de loi définissant dans divers domaines (parité, origine, handicaps, orientation sexuelle…) les interdictions et obligations en matière d’égalité.

2Au cours des dernières décennies, la société suédoise a cependant subi de grands changements. Le célèbre « foyer pour tous » social-démocrate semble avoir cessé d’exister. Pour ce qui est des égalités des sexes, un grand nombre de chercheurs suédois se consacrant à l’étude sur le genre dans différents domaines démontrent que le pays présente encore beaucoup d’inégalités de ce point de vue. Assurément, c’est une politique ambitieuse, mais quels résultats a-t-elle donnés ? L’égalité des chances pour tous les citoyens sans considération de sexe, de classe sociale ou d’ethnie existe-t-elle aujourd’hui en Suède ? Quelles avancées relève-t-on ? Les politiques publiques sont-elles efficaces dans la mise en œuvre de l’égalité ? Que reste-t-il à faire pour que l’égalité et la parité deviennent effectives ?

3Ce dossier, qui fera écho aux problématiques françaises, propose d’en dresser un bilan dans une perspective pluridisciplinaire. Les articles sont issus des communications d’un colloque international, tenu en novembre 2012, qu’ont organisé Annelie Jarl Ireman et Gunn-Inger Sture, du département d’études nordiques, ainsi que le groupe de recherche ERLIS (Équipe de recherche sur les littératures, les imaginaires et les sociétés, EA 4254) de l’université de Caen Basse-Normandie, en partenariat avec le festival Les Boréales de Normandie. Au demeurant, le présent numéro n’aurait pu paraître sans le généreux soutien d’ERLIS que nous tenons ici à remercier très chaleureusement.

4Les premiers articles de ce dossier traiteront de l’égalité vue sous l’angle d’un projet sociétal dont l’objectif affiché est de garantir à tous les citoyens la possibilité de vivre décemment et de progresser. Nathalie Blanc-Noël analyse tout d’abord la spécificité de la démocratie suédoise et son rôle de modèle, constatant que ce pays se distingue des autres par la méthode qu’elle a choisie pour parvenir à l’égalité. Elle s’interroge ensuite sur l’égalitarisme suédois qui, confronté à l’évolution de la société et à la mondialisation, fait à nouveau débat. L’immigration constitue en effet un défi nouveau auquel la Suède cherche des réponses. Pour sa part, s’intéressant aux inégalités économiques, Cyril Coulet propose une étude comparative entre la Suède et la France. Il étudie notamment ces instruments de la politique économique que sont la politique de l’emploi, la politique budgétaire et la politique fiscale. Ulrika Jansson, quant à elle, démontre que la Suède, tout en étant l’un des pays les plus avancés en matière de parité, n’est toujours pas en mesure de garantir aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes dans la vie professionnelle. Car elles sont sous-représentées dans la vie économique, alors même qu’elles sont essentielles au développement de l’esprit d’entreprise. Selon l’auteur, ce n’est pourtant pas la politique de l’égalité, mais le marché qui pourrait favoriser l’esprit d’entreprise chez les femmes. Or, la Suède a beau être à l’avant-garde de la lutte pour la parité, elle a encore des progrès à faire dans ce domaine.

5Étudiant cette notion de folkhem si bien ancrée dans la société suédoise, les deux auteurs suivants en soulignent l’échec. David Persson montre comment ce rêve d’égalité prend forme au XXsiècle avant de perdre de son aura. Néanmoins, il constate que, servant de référence à la vision utopique d’une société nouvelle en construction, le folkhem vit actuellement une deuxième vie. Quant à Khalid Khayati, dévoilant les réalités moins glorieuses qui se dissimulent derrière l’idée d’un foyer pour tous, il dénonce l’échec de la politique d’immigration. Selon l’auteur, qui analyse la situation de groupes d’immigrés et de réfugiés politiques en Suède, les pratiques discriminatoires dont souffrent aujourd’hui beaucoup d’immigrés ont un lien direct avec ce projet historique qu’est le folkhem. Et ce, alors même qu’il s’agit fondamentalement de créer des conditions égales pour tous les habitants. L’image positive d’immigrés bénéficiant d’un statut égalitaire dans la société multiculturelle est fortement exagérée. La généreuse politique d’immigration de ces dernières décennies a radicalement transformé la démographie et ainsi accentué les différences entre les groupes. Le racisme n’est pourtant pas un phénomène nouveau, ce que Khayati démontre en donnant l’exemple de l’Institut biologique des races créé en 1924. Se fondant sur l’homogénéité de la population, le projet du folkhem a ouvert la porte à l’exclusion des groupes ethniquement différents et à la séparation entre « nous » et « eux ». Au final, peut-être, le « foyer pour tous » n’a-t-il jamais été pour tous.

6C’est le rôle de l’école dans ce projet d’égalité et de parité que les articles suivants mettent en valeur. Lise Froger-Olsson, retraçant l’évolution de l’école suédoise, montre qu’elle permet à chacun de grimper efficacement dans l’échelle sociale. Que ce soit grâce à la folkhögskola ou au Komvux, l’école continue aujourd’hui de favoriser l’épanouissement individuel des adultes tout en les aidant à s’insérer dans la société et le marché du travail. Élise Devieilhe, quant à elle, traite de l’éducation à la sexualité pour en aborder les différences d’approche entre la France et la Suède. Elle constate, par exemple, qu’on a tendance en France à considérer les hommes et les femmes différents par nature tout en étant complémentaires et égaux. En mettant ainsi l’accent sur les différences, on tend à renforcer la norme et les stéréotypes. En revanche, la Suède lutte plus activement contre ces stéréotypes sexistes et leur reproduction. Alors qu’en France le principal objectif de l’éducation à la sexualité est de combattre les violences sexistes et homophobes, on vise en Suède à en traiter les causes. Si ce dernier pays est si souvent et si favorablement cité dans les classements internationaux sur la parité, les droits des homosexuels et la lutte contre les discriminations sexistes ou homophobes, c’est selon l’auteur, en raison de sa tradition d’éducation à la sexualité et, partant, de son éducation à l’égalité. On doit ensuite à Karin Ridell de montrer que la langue peut aussi être un outil d’égalité. Elle traite ainsi du pronom « hen » qui permet de faire référence à une personne sans préciser son sexe. Analysant le débat provoqué par ce mot nouveau, l’auteur se demande dans quelle mesure une modification linguistique peut changer la société et notre manière de penser.

7La dernière partie de ce dossier traitera de l’égalité dans la littérature, un motif cher aux écrivains suédois. Effectuant un retour en arrière, Philippe Bouquet montre l’importance et la richesse de la littérature prolétarienne qui n’est pas vraiment une école littéraire, mais une tendance dont les héritiers suédois sont encore nombreux. Les auteurs prolétariens, tels Wilhelm Moberg, Josef Kjellgren, Ivar Lo-Johansson et Harry Martinson ne se sont pas contentés de décrire les progrès sociaux, ils ont aussi puissamment contribué au bond en avant réalisé par la Suède en un demi-siècle. Liée aux avancées sociales, cette littérature a donc été prise au sérieux dans le monde politique. Et l’auteur d’affirmer que si elle est moins lue aujourd’hui, elle n’en reste pas moins d’actualité puisqu’elle parle de la vie et du mieux-vivre en communauté. De son côté, Sylvain Briens montre que le roman policier suédois est la plus marquante illustration de la fonction dénonciatrice de la fiction. À ses yeux, ce genre littéraire se distingue par sa puissance critique et constitue une nouvelle littérature de mobilisation dont les thèmes récurrents sont les dysfonctionnements de la justice, les travers de la social-démocratie, les tensions liées à l’immigration, la xénophobie ou encore la montée de l’extrême droite. Pour terminer, Ann-Sofie Persson analyse l’égalité sexuelle à travers deux romans policiers suédois, Le Pacte boréal d’Anna Jansson et Hiver de Mons Kallentoft. Ce faisant, elle établit que c’est non seulement le sexe, mais aussi la classe sociale et l’ethnicité qui continuent d’influencer la manière dont les individus sont traités. Par ailleurs, elle souligne que la traduction peut avoir pour effet de gommer la critique sur l’égalité suédoise d’aujourd’hui. La littérature, agissant comme miroir de la société, peut ainsi nous renseigner sur l’état de l’égalité en Suède.

8Ainsi, ce numéro de Nordiques donne à voir une Suède fort différente des clichés journalistiques qui tendent, trop souvent, à en faire une référence absolue en matière d’égalité. Il se dégage de ce dossier une vision réaliste et nuancée de la question de l’égalité dans des domaines aussi variés que la politique, l’économie, la sociologie et la littérature.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nathalie Blanc-Noël, Annelie Jarl Ireman et Vincent Simoulin, « Éditorial »Nordiques, 26 | 2013, 5-8.

Référence électronique

Nathalie Blanc-Noël, Annelie Jarl Ireman et Vincent Simoulin, « Éditorial »Nordiques [En ligne], 26 | 2013, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/nordiques/7390 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11y9n

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Auteurs

Nathalie Blanc-Noël

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