Dominique Sellier, Les champs de menhirs du Pays de Carnac. Patrimoine archéologique et géomorphologique
Dominique Sellier, 2023. Les champs de menhirs du Pays de Carnac. Patrimoine archéologique et géomorphologique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 384 p., 269 figures.
Texte intégral
1Le livre de 384 pages que vient de publier Dominique Sellier, Professeur émérite de l’Université de Nantes, sur les champs de menhirs du Pays de Carnac est un ouvrage magnifiquement illustré de photographies, cartes et dessins, la plupart en couleurs. L’auteur est un géomorphologue renommé pour sa connaissance du granite et pour son œuvre pionnière en matière de recherche géo-archéologique. L’ensemble mégalithique du Pays de Carnac présente une exceptionnelle concentration et variété architecturale avec 2 catégories : des monuments composés du type dolmens, ou des pierres dressées simples (menhirs isolés) ou groupées (alignement ou enceintes), tous faits de granite. L’auteur en fait une description minutieuse, illustrée de nombreuses cartes, coupes et photos en couleurs. Ces blocs rocheux, le plus souvent exempts de façonnement, se rattachent au Néolithique. Les sépultures ont été édifiées entre 4700 et 2500 BC, les champs de menhirs apparaissent vers 4000-3500 BC quand le niveau de la mer était à quelques mètres sous le niveau actuel. Leur construction prend fin entre 2000 et 1500 BC (~ début de l’âge du Bronze).
2Dominique Sellier explique comment ces champs de menhirs sont devenus un « patrimoine ». Après le temps des Lumières, au xviiie siècle, vint le temps des visiteurs et des antiquaires (1815-1873), puis celui de l’instauration des méthodes archéologiques et de la mise en place de cadres étatiques (1873-1939). En 1889 / 1890, l’Etat s’approprie les terrains des alignements et le site devient un « monument historique ». À partir des années 1940, les fouilles sans autorisation ni contrôle de l’État sont interdites. La vulgarisation des connaissances se développe à partir de 1990, en même temps que le tourisme de masse. Mais les menhirs ont subi et subissent encore une érosion naturelle ou anthropique. Au Moyen Âge, l’Église organisait des destructions de menhirs pour s’opposer aux superstitions ou aux rites païens)… Heureusement, ces temps ont changé. L’inspection des Monuments Historiques a été créée en 1870, le musée de Carnac en 1882.
3L’auteur présente le Pays de Carnac comme une entité géomorphologique où alternent des « manés » (hauteurs en breton) et des « touls » (trous d’eau, dépressions évasées à fond plat mal raccordées entre elles). Dominique Sellier reviendra à plusieurs reprises sur cette caractéristique géomorphologique qui joue un rôle déterminant sur la densité des mégalithes. Puis il décrit la matière première des menhirs, à savoir le granite. Le réseau de diaclases découpant le granite des manés a joué un rôle important en facilitant le « déroctage » des blocs sélectionnés pour les menhirs. Une fois à l’air libre, le granite subit une « météorisation » superficielle créant des microreliefs originaux (cannelures, vasques) qui peuvent être mis en relation avec l’âge d’édification des menhirs. Le plateau de Carnac est proche de la mer sans être véritablement littoral. L’illustration très abondante facilite la lecture qui mêle descriptions locales et considérations plus générales
4Dominique Sellier développe ensuite le concept de patrimoine géomorphologique né au début du xxie siècle autour de 3 axes : le « relief-implantation » qui constitue le site d’habitat d’une population, le « relief cadre » qui forme le décor de l’espace vécu, le « relief-repère » où l’homme utilise des points remarquables (naturels ou artificiels) comme repères. Tout ceci débouche sur la notion de « géomorphosite » vue à travers les écrits littéraires et scientifiques et l’iconographie, puis à travers des procédures de conservation et de transmission d’un patrimoine géomorphologique désormais fréquenté par un tourisme de masse. Cela implique un travail de vulgarisation pluridisciplinaire associant étroitement archéologie et géomorphologie.
5Dominique Sellier explique comment les blocs rocheux sont devenus des menhirs en 4 étapes : 1) choix sur le terrain d’une « pierre » appropriée, 2) son arrachement ou son extraction, 3) son déplacement jusqu’au site d’édification, 4) son érection. Ce sont ces 2 dernières opérations qui fascinent le plus les archéologues, mais dans cet ouvrage, ce sont les 2 premières qui intéressent l’auteur en tant que géomorphologue.
6Toutes les pierres ayant servi aux menhirs de Carnac sont d’origine locale, car le Pays de Carnac offrait un potentiel approprié. L’auteur décrit les caractéristiques pétrographiques et minéralogiques de ce granite. Il souligne l’intérêt des boules dégagées de l’arène granitique dans le choix des pierres destinées aux menhirs. Les menhirs les plus hauts occupent toujours les points les plus élevés des alignements, là où l’espacement des diaclases peut fournir les plus gros blocs. Ils ne présentent pas de traces de façonnement ni de taille. Ce sont des formes brutes où s’opposent une face d’affleurement et une face d’arrachement qui contrastent par la durée de l’érosion. La disposition actuelle des alignements est synthétisée sur un tableau. L’auteur rappelle que ces édifices ont subi des dégradations naturelles ou plus souvent anthropiques, avec quelques essais de restauration.
7Dans les deux chapitres suivants, Dominique Sellier analyse les processus d’altération « aréolaire » des granites à la surface des menhirs et les microformes qui en résultent. L’intérêt scientifique de ces études est qu’elles permettent d’évaluer la vitesse de l’érosion du granite dans un milieu tempéré océanique. De nombreuses photos de terrain aideront les visiteurs du site à mieux comprendre les changements d’état de surface des menhirs depuis leur édification. Dominique Sellier fait un point sur la connaissance scientifique de ces microformes qui révèlent une vitesse d’érosion superficielle allant jusqu’à 40 mm par millénaire dans le milieu tempéré océanique du Pays de Carnac. Il illustre son propos de très belles photos en couleurs.
8Dominique Sellier explique ensuite comment toutes les observations et analyses géomorphologiques présentées auparavant permettent de reconstituer la paléotopographie antérieure à l’édification des menhirs. Il propose une typologie morphologique du contour des menhirs en différenciant sep types de blocs rocheux prémégalithiques qui ont servi à édifier les menhirs. La comparaison des reliefs prémégalithiques et des contours des menhirs, montre qu’une grande partie des menhirs provient de l’arrachement de rochers enracinés qui dépassaient le niveau du sol de quelques décimètres à 2 m au maximum. À Carnac, le relief prémégalithique était peu contrasté et offrait un potentiel de blocs que l’on pouvait « dérocter » sur place sans avoir à les déplacer sur de longues distances pour ériger les menhirs.
9Dominique Sellier choisit le champ de menhirs de Kerlescan comme site de référence. Il souligne les relations étroites entre les alignements, les types de menhirs et la topographie. Le texte est accompagné d’un remarquable ensemble de coupes, cartes et tableaux qui synthétisent les résultats obtenus. L’organisation des champs de menhirs de Kerlescan est un modèle qui a été reproduit dans ses grandes lignes dans les autres champs de menhirs du Pays de Carnac. Une carte en couleurs montre l’agencement des mégalithes par rapport au relief régional et, en particulier, par rapport au « coteau de Carnac », un escarpement d’origine tectonique qui sépare un plateau aux sols peu attractifs pour l’agriculteur où ont été édifiés les menhirs et un bas-pays côtier beaucoup plus large que l’actuel en raison d’un niveau marin plus bas, où les sols étaient plus propices à l’agriculture. Trois cartes en couleurs illustrent les changements très importants de la configuration des terres et mers depuis 7500 BP, par ailleurs détaillés dans le texte. Il est important de souligner que pour une hausse modeste du niveau marin (d’ordre métrique), le déplacement latéral du trait de côte peut être considérable (de l’ordre de 500 m). Avec la hausse du niveau de la mer, la période post-néolithique a vu le rétrécissement de cette plaine, sans que les grandes lignes du relief changent notablement. Le site des champs de menhirs au sommet du coteau de Carnac était exceptionnel par le panorama qu’il offrait sur la baie de Quiberon et favorable à l’installation des mégalithes sur un sol peu fertile parsemé de rochs. L’homme néolithique y a transformé le paysage dans un milieu naturel dont il avait une connaissance intime.
10Construits il y a plusieurs milliers d’années pour durer, les champs de menhirs carnacois sont devenus un patrimoine touristique et économique d’intérêt majeur. Par des exemples concrets, illustrés de photos, Dominique Sellier montre comment l’approche conjointe archéologique et géomorphologique aide à reconstituer l’histoire des menhirs. Il explique l’intérêt mais aussi les difficultés d’une bonne vulgarisation, dans le cas d’un site en grande partie ouvert comme celui-ci, et recevant des visiteurs aux motivations et aux acquis intellectuels très variés. Cette vulgarisation se fait via l’oral (visites, vidéos), l’écrit (guides, livres), et l’image (photos, cartes, panneaux explicatifs). Y contribuent aussi le musée de Carnac et, de plus en plus, les outils numériques. L’auteur termine son ouvrage par des propositions de valorisation de ce patrimoine à trois niveaux d’analyse (les pierres, les alignements, l’environnement des alignements) se terminant par une idée de circuit de visite. Le tout est illustré de très belles photos en couleurs, de dessins explicatifs et de cartes pour cet « archéo-géomorphosite », un néologisme proposé par Dominique Sellier.
11Ce compte-rendu, forcément succinct, tente de rendre compte de la richesse d’un ouvrage qui pourra se lire à plusieurs niveaux, selon l’acquis scientifique du lecteur. C’est le résultat de plusieurs années de recherches géomorphologiques que Dominique Sellier met en corrélation avec les recherches archéologiques et les avancées de la patrimonialisation des champs de menhirs de Carnac. Car, pour lui, les trois approches doivent être menées de concert, car elles s’enrichissent mutuellement. Ce magnifique livre est désormais l’ouvrage de référence sur le site exceptionnel de Carnac.
Pour citer cet article
Référence papier
Yvonne Battiau-Queney, « Dominique Sellier, Les champs de menhirs du Pays de Carnac. Patrimoine archéologique et géomorphologique », Norois, 272 | 2024, 105-107.
Référence électronique
Yvonne Battiau-Queney, « Dominique Sellier, Les champs de menhirs du Pays de Carnac. Patrimoine archéologique et géomorphologique », Norois [En ligne], 272 | 2024, mis en ligne le 01 décembre 2024, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/norois/15039 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12tdk
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