1Commune commune a été réalisé par Dorine Brun et Sarah Jacquet sur une longue période (2014-2020) dans un contexte français de grande ébullition démocratique : les Nuits debout, les Gilets jaunes, les ZAD… Il retrace le parcours d’une expérimentation démocratique à Saillans (Drôme), gros village de 1 250 habitants qui ont élu une liste citoyenne portant un projet de démocratie participative. Le film revient sur les espoirs suscités et sur les réalisations collectives d’un moment fort dans la politique locale et sur les appréciations des habitants ou des élus. Comme le déclarent les réalisatrices, « notre film se concentre sur l’ambition de ce projet politique et raconte les difficultés sur lesquelles il a buté. Il donne à voir des citoyens et des élus qui inventent une nouvelle manière de travailler ensemble, plus horizontale et transparente, qui confrontent leurs désaccords et qui élaborent ensemble des solutions concrètes pour le village, en se donnant tout le temps qu’il faut pour y parvenir. »
2Les réalisatrices : Dorine Brun est réalisatrice et opératrice de prise de vues. Elle a réalisé Via via (2008), La Cause et l’Usage (2012), co-réalisé avec Julien Meunier, puis Projection (2018). Sarah Jacquet est réalisatrice de documentaires et de fictions radiophoniques pour Radio France telles que Rwanda : un nouvel héritage, Amours et Twalakas, des Comores à Marseille et Reviens-moi de la rive.
3Les chercheurs : Le sociologue Séverin Muller et le politiste Mario Bilella, qui tous deux ont pu enquêter sur le même terrain saillanson, donnent leur lecture personnelle du film, avant de redonner la parole aux réalisatrices. Mario Billela est doctorant en science politique à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne et chercheur au CESSP-CNRS. Sa thèse s’intitule La recomposition politique des mondes ruraux. Changements sociologiques, processus d’innovation « démocratique » et mutation des sociabilités politiques dans trois communes rurales françaises. Séverin Muller, est maître de conférences en sociologie à l’université de Lille, chercheur au Clersé-CNRS. Il s’intéresse au travail de démocratisation en pratique à partir de l’expérience de Saillans.
4Les propos ont été recueillis par François Sarfati, professeur de sociologie à l’université d’Évry-Paris-Saclay, chercheur au Centre Pierre Naville et affilié au Centre d’études de l’emploi et du travail. Membre du Comité de rédaction de la Nouvelle Revue du Travail. Il a conduit les entretiens en son nom.
François Sarfati : Qu’avez-vous particulièrement apprécié dans le film ? Y a-t-il au contraire des points importants qui sont laissés dans l’ombre ?
Séverin Muller : J’ai eu la chance de voir plusieurs versions du film, de visionner des rushes et de discuter régulièrement avec Dorine Brun et Sarah Jacquet. Elles ont organisé des séances de visionnage en groupe. Nous avons partagé tous les trois nos points de vue, nos écrits, nos lectures, nos envies de mise en récit de cette aventure. Mon propos n’est évidemment pas impartial, mais c’est surtout pour dire que nos idées ont circulé. Le livre que je suis en train d’écrire est imprégné de nos échanges, comme le film porte la trace de plusieurs conversations collectives, avec d’autres et entre nous. Et d’ailleurs, dans mes écrits, je retranscris quelques séquences des rushes ou du film, même quand je n’étais pas présent. Ce film est donc dans ses différentes versions, à la fois une œuvre singulière, un matériau et un appui dans l’analyse que je propose. Nous partageons aussi une vraie estime pour ce que tente le collectif municipal et les habitants qui s’embarquent avec elles et eux. Notre volonté est de mettre en lumière, d’enquêter pour comprendre comment cette expérimentation démocratique chemine concrètement, et à travers elle, tenir l’idée qu’il se joue ici comme ailleurs un avenir dans les marges élargies du « grand monde » – les travaux récents de Michel Lallement (2019) m’inspirent beaucoup – sans être aveuglés ni mettre de côté les embûches, les limites.
Je trouve d’ailleurs que le film restitue très finement ce qu’est la pratique démocratique, ou plutôt, puisque la démocratie n’est pas seulement un état ou un mode de gouvernement descendant, le processus de démocratisation pas à pas, c’est-à-dire une aventure vécue à l’échelle des vies individuelles et collectives, dans ses dimensions morale et éthique. C’est un acte volontaire collectif et revendiqué dans le faire qui dépasse l’aventure municipale. C’est ce que dit Hartmut Rosa (2018), l’énergie démocratique prend consistance dans un rapport aux temps vécus, offrant des possibilités de connaître, d’expérimenter ce qu’il nomme « la résonance », c’est-à-dire une forme de relation dans laquelle nous sommes ouverts et réceptifs aux autres, mais aussi dans laquelle nous sommes capables de leur répondre en allant vers eux. Ce processus de démocratisation embrasse le social dans toute son étendue, il est une tentative sans achèvement attendu. Il représente une force de transformation des structures et des formes de gouvernement et, en tant qu’expérience collective, il transforme les êtres qui la vivent, les manières de penser et d’agir. C’est, en acte, une incarnation de la démocratie proche de celle envisagée par John Dewey (2010) pour qui les institutions sont contingentes et en constante évolution. C’est le propre de la démocratie de mener une « expérimentation » sociale et politique, au sens où elle est épreuve réfléchie collectivement, où elle crée et explore un monde qui n’est pas donné mais toujours « en train de se faire », où des intérêts communs sont identifiés par tâtonnements, et façonnés par un travail en commun où rien n’est évident. Elle affirme les convictions, elle crée de nouvelles façons d’être et d’être au monde. L’épreuve est politique car en conscience de la relation entre ce qui est fait et ses incidences sur soi et les autres, sur le faire société à l’échelle d’un village, c’est-à-dire à l’échelle du vécu. Et de ce point de vue, le film a une dimension ethnographique très expressive, il montre des gens en train de vivre cette aventure, leur apprentissage de prises de parole ajustées, de la confrontation et la conciliation des points de vue, les outils, les savoirs mobilisés et mis en circulation, etc. Tout ce qui est de l’ordre d’un faire et d’une écoute attentive aux autres, « d’une culture ou d’un art de l’attention » dirait Isabelle Stengers (2009). Cet apprentissage partagé permet cette expression commune, et finalement des décisions prises dans le sens d’un intérêt général circonstancié.
Et puis, j’ai été marqué par le décalage saisissant entre les deux élections, aux moments de l’annonce des résultats, l’enthousiasme, l’explosion de joie des centaines de personnes présentes en 2014, une formidable espérance. Et le quasi-silence en 2020, la nouvelle équipe est presque sonnée, incrédule de sa propre victoire, elle ose à peine occuper l’espace public, ça dit beaucoup, tandis que les « perdants » font la fête comme si c’était la dernière. On prend conscience que se joue à ce moment un retour à une gouvernance normative.
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De la même manière en ce qui concerne la séquence des élus qui font un tour de table pour savoir qui s’y colle, qui est prêt à se relancer pour une nouvelle mandature. On comprend – et les plans de coupes y aident beaucoup – qu’ils ont façonné une confiance mutuelle, un collectif municipal très uni face à l’engouement et l’adversité, qui s’autorise à exprimer des dissensions face caméra. On saisit la sincérité de leur engagement, la part de travail et d’énergie considérable, leur capacité à faire un examen critique de ce qui est en cours. Et aussi la fatigue et l’usure, le bouleversement des vies intimes. Ils et elles traversent une tempête, leur confiance est façonnée dans « l’épreuve », puisque la démocratie s’éprouve dans le réel, c’est ce qui lui donne sa substance et sa force.
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Mario Bilella :Pour moi, la force de ce film est qu’il donne à voir une expérience en train de se faire, au plus près, sur une période de six ans. Temps long et proximité avec les acteurs forment des conditions de tournage exceptionnelles : les réalisatrices vivent sur place et connaissent personnellement la plupart des personnes à l’écran. Le travail fourni est colossal : une profusion d’images à dérusher, trier, classer, pour parvenir à un récit, à raconter une histoire. Par un jeu subtil sur les symboles – la Marianne, la salle du Conseil municipal, le portrait du Président – elles tissent leur trame. À quel point peut-on rompre avec la démocratie représentative ?
La majorité des scènes sont des moments réflexifs suscités par les questions des réalisatrices ou lors de discussions entre participants s’interrogeant sur ce qu’ils font. À plusieurs reprises, le spectateur voit des habitants visionner les images que lui-même va être amené à voir. Symboliquement placé sur un pied d’égalité, tout le monde est invité à réfléchir à de grandes questions politiques. Je voudrais formuler ici les plus prégnantes dans le film.
- Quel est le but de la démarche participative ? S’agit-il de faire coopérer le plus grand nombre, en visant l’inclusion démocratique ? S’agit-il de renforcer l’action publique par l’expertise et la légitimité des habitants dans le but d’être plus efficace ? Le film montre bien que ces questions restent ouvertes. On le voit au moment d’un débat sur le PLU. Faut-il consulter tout le monde ou tirer au sort un petit groupe d’habitants que l’on va rendre expert ?
- La participation constitue-t-elle un projet politique en soi ? Le spectateur perçoit bien les ambiguïtés de ce type de positionnement, à plusieurs reprises qualifié de « mou » par des protagonistes. Lors d’un débat, quelqu’un évoque sa difficulté à se loger et la nécessité d’engager des actions sur ce point, le maire sortant lui répond que des mesures ont été prises en ce sens dans le nouveau Plan local d’urbanisme (PLU), un autre participant enrage, il craint que le village ne se transforme en « ghetto social ». Une élue clôt le débat : « la vision du PLU ce n’est pas nous de toute façon, ce sont les habitants qui l’ont construite ». Or pour nombre d’administrés, on le voit dans le film, les élus restent responsables politiquement des décisions prises et doivent donner un cap.
La contrepartie de montrer ces questionnements – ce « souci de soi » de l’expérience – c’est que le film donne peu d’éléments descriptifs sur le fonctionnement municipal. Le spectateur est amené à réfléchir mais à travers une succession de « métadiscours » sur l’expérience municipale. Le profane en politique peut avoir du mal à se figurer concrètement le travail d’élu. Vincent, le maire, évoque à deux reprises les coûts personnels de son engagement. Le quotidien n’est pas fait de grandes interrogations sur la politique, mais d’une importante charge de travail. La mise en œuvre de la démarche participative – très chronophage – s’ajoute à celle-ci. Certains se sont d’ailleurs mis en retrait pour exercer leur mandat de façon classique. L’engouement national suscité par Saillans a pu constituer une source de rétributions mais que se passera-t-il si ce mode de gestion se généralise sans que des moyens spécifiques ne soient alloués ? C’est un peu la même chose pour le travail bénévole fourni par les habitants. Les deux projets présents en ouverture du film ne permettent pas de prendre la mesure de la durée des réunions, de la nature du travail, de l’épuisement et de la diminution de la fréquentation. Ces questions plus triviales ne sont pas moins centrales. Que ce soit chez les élus ou chez les participants, l’engagement sur le long terme est rendu possible si des rétributions matérielles ou symboliques compensent les coûts. Si ce type de démarche veut pouvoir durer ou se généraliser, elle doit se poser ces questions.
Séverin Muller : Concernant ce qui est laissé dans l’ombre, évidemment beaucoup, on est face à une réalité sociale foisonnante chère à Georges Gurvitch, inépuisable, qui peut s’appréhender comme un fait social total, et oblige à faire des choix de l’ordre du parti pris et/ou de la contrainte. Il me semble tout de même que le point de vue situé des autrices manque. D’où parlent-elles ? Et ce n’est pas rien ! Je pense que c’est une forme de pudeur, mais la situation dans laquelle elles se sont trouvées dit beaucoup de ce qui se joue dans le village, de ce qu’elles ont pu filmer ou non. Elles sont toutes deux arrivées en famille à Saillans récemment, juste avant ou au tout début de la mandature. Elles sont des habitantes et elles ont été prises au quotidien dans le jeu d’alliances et d’oppositions qui se sont cristallisées, qui existaient déjà. À tel point que lorsqu’elles ont envisagé de filmer dans l’espace public ou chez les habitants, ça a été très compliqué et elles ne souhaitaient pas forcer la main. Saillans a attiré beaucoup de monde, des médias, des curieux, quelques chercheurs – dont je suis – et cela a produit un effet de saturation, d’autant que les feux de la rampe créaient de sérieux remous dans le village. Alors, elles ont décidé d’inviter les habitants à en discuter en placardant dans le village des affiches « Vous en avez marre d’être filmés ? », parlons-en ! Et finalement, elles ont choisi un dispositif en fonction de ces contraintes, la tribune où des habitant.es sont invité.es à témoigner. Et ce dispositif génial donne une dimension réflexive à l’expérience en train de se faire, il y contribue clairement.
Pour le reste, elles ont dû composer avec la matière filmée, je crois plus d’une centaine d’heures, sans compter les images tournées par d’autres. Mais de fait, pour les raisons évoquées, ce qui reste un peu en creux – et même si on la capte – c’est la vie sociale bouillonnante du village, l’intensité des liens sociaux, les activités associatives et commerçantes, les lieux de travail et de vie partagés, le marché, les bords de la Drôme où beaucoup se retrouvent. Les gens aiment discuter, pratiquer une politique du quotidien de différentes façons et un peu partout. Et il y a plein de moments festifs, des soirées, des mobilisations où on apprend à se connaître, on râle, on s’amuse. C’est aussi ce grand tout qui précède et rend possible cette expérimentation politique. J’ai eu grand plaisir à participer à pas mal de réunions et d’activités. Dans le documentaire, il y a des séquences, le moment de joie lorsque les lumières du village s’éteignent, ou lorsque Vincent et Annie, le « binôme de tête », découpent la photo de Macron pour la faire entrer dans le cadre.
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C’est décalé et drôle. Pour moi, ça exprime une manière de faire sérieusement ce travail politique dans un registre qui n’est pas notabilisé, ni surplombant, en restant profondément soi-même, avec un refus de faire de la politique une activité professionnelle, c’était leur intention. Dans le film, souvent, on ne sait plus qui est élu ou non, et ça remet en question l’idée tant entendue d’un « truc » pour des néoruraux qui imposeraient leurs vues aux locaux. D’ailleurs, le film suggère cette diversité de personnes, de milieux, d’âges, les formes de socialisation plus ou moins aisées à ce mode de fonctionnement horizontal et plus ouvert. Cette complexité et cette diversité sociodémographiques empêchent d’employer des catégories écrasantes, sauf à disqualifier a priori. C’est certainement le travail du sociologue de l’instruire.
François Sarfati :À partir de vos recherches, que pouvez-vous constater de la différence entre les constats empiriques que vous avez pu faire et ce que le film met en évidence ?
Séverin Muller :Difficile de répondre car les approches sont différentes. Les constats empiriques sont partagés. Ce qui est mis en évidence est lié au parti pris du récit qu’on souhaite faire. Leur intention est de restituer des moments de vie collective où des individus sont pris et saisis par cette expérience humaine et sensible et la façon dont ils et elles se mettent sérieusement à la tâche pour que cela advienne, avec toutes les difficultés que cela implique. C’est formidablement fait, et, par petites touches, cette façon de faire résonner la vie locale avec le grand bain de l’époque, les Gilets jaunes, l’accueil des migrants, les questions écologique et sociale.
On peut avoir le sentiment que lors des élections de 2020, tout s’arrête. Retour à une normalité qui met fin aux volontés émancipatrices. Il y a une fin, le policier municipal et son arme qui recadre le tableau, et le conseil municipal au temps du confinement. Mais l’aventure se poursuit, autrement, à d’autres niveaux, ici et ailleurs. Ce n’est plus annoncé dans le générique final mais l’expérience essaime dans d’autres communes et collectifs. J’ai pu poursuivre dans la durée et je raconte ce qui se passe ensuite. Mais surtout, mes constats – et mes analyses – se font avec un regard de sociologue qui appréhende le travail dans une acception très large. À travers cette aventure, je tente de comprendre comment ce travail et cet engagement collectif « fait société » dans un village très ouvert sur le monde, en discutant la « démocratie du faire », le travail comme catégorie et les manières qu’ils et elles ont de la dépasser… Et le temps comme unité de mesure de toutes les activités collectives qui se déploient dans des formes d’interdépendance choisies. Mes constats sont liés à ce que je cherche, comment s’inventent des formes de vie qui tentent de s’émanciper individuellement et collectivement de cadres trop normatifs et aliénants, de cette emprise néolibérale qui confisque la démocratie et des pans entiers de nos existences par la marchandisation, etc. Comment inventer des vies désirables dans les marges élargies et dans l’adversité. Et de ce point de vue, cette expérience s’est révélée être une tentative joyeuse et subversive au bout du compte, elle est devenue une utopie concrète qui chemine autrement maintenant.
Mario Bilella :Un film ne peut pas tout dire, en l’occurrence ici, il ne montre pas l’extérieur, notamment les relations avec les autres institutions. Sur la majorité des sujets, la mairie n’est ni seule, ni maîtresse du calendrier. Les échanges avec l’intercommunalité ont par exemple été houleux. L’espace intercommunal se caractérise par une certaine opacité des prises de décision et des débats. Son fonctionnement pousse les élus, quelle que soit leur sensibilité politique, à faire des compromis et à entrer dans des jeux de négociations. On ne voit pas ici, que c’est au prix d’une conformation à certaines attentes que la municipalité de Saillans a pu exister dans cet espace. À la vitesse où les compétences sont transférées, une mairie risque fort de ne pouvoir mettre en œuvre de la participation que sur des sujets triviaux, comme le choix de la couleur des pots de fleurs.
L’autre aspect fondamental qui demeure hors champ, ce sont les soubassements sociaux de l’expérience. Les participants ne sont pas en apesanteur sociale dans l’enceinte des dispositifs. Deux variables sont déterminantes : le temps disponible, qui explique la surreprésentation des retraités ; et la détention de capital culturel, qui explique la surreprésentation de la petite bourgeoisie culturelle. Les jeunes, les actifs et les membres des classes populaires sont sous-représentés. Les dispositifs participatifs transforment les voies d’accès des demandes sociales. Il est courant dans les petites communes de s’adresser « personnellement » à « Monsieur le Maire » ou à des élus pour exposer ses problèmes.
Dans ce cadre c’est surtout la reconnaissance dans l’espace villageois qui compte, davantage que la détention de capital culturel. Un maire souhaitant se faire réélire va être complaisant avec l’administré. C’est une forme de clientélisme banal, sans être péjoratif. Or cette façon de faire de la politique, ces petites adresses au maire cultivent un rapport de proximité pour certains. Le nouveau mode de fonctionnement peut donc malgré lui et paradoxalement être générateur de distance et d’exclusion, suscitant ainsi une opposition forte, qui ne s’exprime qu’exceptionnellement dans les dispositifs et donc peu dans le film. Laquelle pourrait contribuer à expliquer la défaite de cette démarche participative aux élections suivantes.
L’enquête permet aussi de faire un pas de plus dans la compréhension de celles et ceux qui participent et soutiennent l’expérience. La détention de capital culturel et le temps disponible n’expliquent pas en eux-mêmes l’attrait de la petite bourgeoisie culturelle pour cette façon de faire de la politique. La sociologie politique permet de mettre au jour un ensemble de dispositions qui fondent ces goûts et dégoûts. Il faudrait développer davantage mais certains traits caractéristiques de ce groupe social correspondent aux valeurs portées par le projet participatif. L’individualisation et la psychologisation de leur rapport au monde, leur conception horizontale des rapports sociaux, la valorisation de l’autonomie et des compétences communicationnelles sont autant de dispositions qui trouvent écho dans l’idéal participatif.
François Sarfati :Sur quel(s) aspect(s) auriez-vous des divergences d’appréciation ?
Séverin Muller :Là encore, nos formes d’expression, par l’écrit ou par le cinéma, sont singulières… Certes, nous partons du réel et composons un récit sur ces bases, avec une certaine intention, une certaine mise en cohérence. Mais le documentaire – d’autant qu’il n’y a pas de voix off – et l’on peut s’en réjouir – laisse aux spectateurs le soin d’apprécier ce qu’ils voient. Ce genre de film est dans la monstration, il propose et suggère plus qu’il n’oriente. Il laisse même s’installer les situations incomprises dans l’instant, ces petites touches agrégées qui font sens au fil du récit. À dessein, il y a pas mal d’informations qui sont laissées en suspens. On peut donc l’apprécier de différentes façons. La sociologie, quand elle s’écrit, a besoin de démontrer, d’administrer la preuve et d’analyser les situations et des phénomènes observés. C’est tout à fait différent. Dans une version intermédiaire du film, en visionnage avec d’autres, la fin nous semblait assez sombre. Et d’ailleurs ça s’appelait « Le Nouveau Monde », dans un drôle de retournement. Mais ce n’était pas le sentiment des autrices, ce n’était pas ce qu’elles cherchaient à exprimer.
Mario Bilella :Ce n’est pas vraiment des divergences d’appréciation mais plus la conséquence de ce que j’évoquais ci-dessus. Dans un marché de cette taille, l’activité politique est faiblement différenciée, on ne peut pas s’arrêter au politique pour comprendre le politique. À la fin du film, un habitant l’évoque : « dans un village comme ça, on ne vote pas pour des idées mais pour des personnes ». Ce n’est évidemment pas réductible à ça, mais le film à l’inverse tombe parfois dans un biais intellectualiste. Et cela renforce des représentations déjà très présentes localement. La forte médiatisation de l’expérience participative a contribué à diffuser une représentation du village comme laboratoire de la démocratie et à mettre en avant des récits très intellectualisés. Cela a constitué une source de gratifications symboliques mais, le revers de la médaille c’est que ça a pu aggraver certaines tensions. La mise en exceptionnalité tend à nier qu’il y avait un avant, avant dont certains se sentent dépositaires.
Je trouve aussi que l’usage implicite de l’opposition entre « progressiste » et « réactionnaire » est parfois caricatural. Le film s’ouvre sur la victoire électorale de 2014, la liesse, le discours du nouveau maire qui cite Václav Havel et le « réveil du peuple ». Il se clôt sur les instants qui précèdent la passation de pouvoir à la suite de l’élection de 2020, le garde municipal installe le portrait du Président « bien droit », les élus sont masqués – Covid oblige – comme muselés. Cela donne une forte impression de retour à l’ordre, or il ne s’agit pas d’une nouvelle municipalité autoritaire.
Une autre scène montre l’un des clivages qui traversent le village à partir de la tribune, dans la salle du conseil municipal, où les habitants viennent s’exprimer à la place du maire. Martine, une habitante assidue mais très souvent en opposition avec la nouvelle municipalité prend place face caméra. Elle se lance : « D’abord je dis “bonjour messieurs dames”, et je remarque qu’il y a un clivage, des Saillanssons y’en n’a pas beaucoup. » Au fond de la salle, une autre habitante s’indigne : « quoi ?! ». Martine lui répond : « des vrais Saillanssons Mireille, des vrais Saillansons y’en n’a pas beaucoup, le clivage il est déjà là ». Après quelques questions, la réalisatrice relance : « Tout à l’heure, en commençant, tu as parlé de clivage dans le village. J’aimerais bien que tu nous en parles et que tu nous dises ce qu’il se passe depuis cinq ans. » Elle répond « ben là je vois toutes les têtes, je ne connais pas trop de monde, déjà. Ce sont des gens qui ne disent pas bonjour. Moi je dis bonjour à tout le monde, je traverse je dis bonjour ». Elle raconte ensuite une anecdote, une dame ne lui a pas dit bonjour le matin même, puis insiste, même au café des sports – le principal café du village – il y a les tables des vrais Saillansons et celles des « autres ». Puis la réalisatrice lui demande un peu indignée : « Mais Martine, être vrai Saillanson c’est à partir de quand ? » La réponse est confuse : « c’est quand on a connu le Saillans d’avant ». Dans la foulée, Mireille, qui s’était indignée prend place face caméra et tient un discours très inclusif à l’égard des nouveaux habitants, « qui eux, quelque part ont choisi de vivre ici ».
On ne sait malheureusement rien des deux participantes, la focalisation sur ce qui est « dit » met en scène un affrontement entre « progressisme/inclusion » et « réaction/rejet ». Le film ne permet pas ici de comprendre ce qui se joue a contrario d’un travail sociologique attentif à leurs trajectoires et à leur inscription dans un espace social.
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François Sarfati :Quels sont les points de complémentarité entre le regard du sociologue et celui des réalisatrices ?
Mario Bilella :Le sociologue peut justement apporter des éclairages sur certains éléments que le film donne à voir, de façon plus incarnée et plus accessible qu’un écrit universitaire. L’échange entre les deux habitantes que je viens d’évoquer par exemple : la « progressiste » possède davantage de capital économique et culturel. Cela lui permet de s’adapter aisément aux transformations que connaît le village en voie de gentrification, voire de bénéficier des opportunités de rencontres créées. À l’inverse, la « réactionnaire », et celles et ceux, absents, dont elle tente de se faire la porte-parole, subissent davantage les transformations du village. La revendication de l’autochtonie – le fait d’être d’ici – est un moyen de se doter de quelque chose que les autres n’ont pas. Il s’agit d’une forme de résistance, qui n’est pas réductible à un positionnement réactionnaire. Ici comme ailleurs, le sociologue peut donc rendre intelligibles certaines choses que les réalisatrices ont rendu sensible.
Séverin Muller :Pour le coup, il y en a, elles ont une formation et un regard à bien des égards sociologiques autant que cinématographiques. Et de mon côté, je suis formé à la tradition de Chicago, faire feu de tout bois et vivre avec, même par petits bouts, l’aventure avec celles et ceux qui la vivent, pour mieux appréhender son épaisseur. On partage des inspirations à la Frederick Wiseman ; ce qui n’est guère étonnant quand on sait qu’il était lié à Erving Goffman. Le documentaire en format 52 minutes, et même 2 heures, est de ce point de vue frustrant. Je militais pour qu’elles en fassent 6 heures, à la Wiseman, pour restituer la richesse et la complexité en prenant le temps d’installer les situations, d’identifier les enjeux sous-jacents, prendre le temps de cheminer intellectuellement plus loin encore. Il y a déjà beaucoup en deux heures, la puissance de certaines scènes suggestives, cueillies sur le vif pour saisir l’instant (ça dit aussi la difficulté de filmer dans des petites salles quand une vingtaine ou une trentaine de personnes sont présentes), et d’autres plus construites dans le cadrage. Dorine Brun a déjà suivi une campagne municipale (2012) et au moment des élections de 2020, elles avaient un cadreur. De ce fait, les prises de vues se discutaient autrement, ils et elles ont saisi la dramaturgie du moment, l’attente des résultats, le nouvel élu, les prises de paroles hésitantes et ouvertes, les apartés, ces corps qui fuient ou occupent l’espace public. Un plan serré sur un regard, une attitude d’édile désemparé nous dit bien plus que beaucoup d’analyses. C’est tout à fait complémentaire, cet ordre de l’indicible sociologique qu’elles offrent à la perception pour incarner les corps socialisés, les émotions vécues.
Mais le format a ses libertés et ses contraintes. Elles ne sont pas tenues, et ce n’était pas leur intention, de systématiser, de catégoriser de façon exhaustive. Et le récit sociologique, une autre œuvre de création à partir du réel, une autre profondeur… Parfois je me sens presque plus libre qu’elles (elles me l’ont fait comprendre), d’autant que je mets un peu de côté les conventions du genre, pouvoir approfondir l’analyse sur les principes démocratiques, historiciser, repenser le travail et ses formes possibles, convoquer une série d’auteurs et d’autrices, pour penser le présent à venir de notre société, dans une approche très inductive, avec moi aussi l’obligation de composer avec les matériaux recueillis. Dans cette complémentarité des regards, je tente de raconter des situations que j’ai vécues avec elles et eux, de façon sensible, sans trop fournir d’analyses pour orienter « ce qu’il faut comprendre », donc d’être davantage dans la monstration, la proposition en me fiant à l’intelligence des situations elles-mêmes. C’est un pari jubilatoire !
Nous sommes ravies de prolonger l’échange, qui par bien des aspects a commencé à Saillans même. Pour répondre à Séverin Muller et Mario Bilella, il convient de faire un détour par un questionnement. Notre questionnement. Ou plutôt notre point de départ. Nous avions envie de filmer ce mandat participatif, ce qui induisait de filmer là où l’on habitait. Pas facile nous a-t-on dit souvent ! Cela nous a offert un terrain connu et en même temps l’occasion d’explorer ce lieu, d’y faire de nouvelles rencontres et découvertes. Cela nous a aidés aussi à prendre de la distance sur ce qui nous était, à l’une et à l’autre, proche, et à enrichir, complexifier, déployer notre regard sur ce petit village. Certes, nous sommes prises nous-mêmes dans le flux de la vie de ce village, dans les jeux relationnels, d’appartenance et de compétition entre des groupes sociaux et politiques. Nous nous situons à un endroit précis dans cette communauté, endroit qui éclaire la compréhension de notre point de vue : anciennes urbaines, venant d’un milieu social favorisé et installées à la campagne par choix, pour des raisons familiales et attirées toutes deux par le dynamisme de ce village. Lorsqu’on fait un film, on s’interroge sur ce qu’on regarde, d’où l’on regarde, ce que l’on souhaite filmer et ce que l’on ne souhaite pas filmer. C’est tout un travail de préparation qui vise à préciser notre point de vue. Il s’agit alors de circonscrire au plus près ce que l’on regarde, de tracer une voie dans le foisonnement d’une réalité complexe et multiple. Bref, on définit un champ. Chemin faisant, on écarte aussi des choses de ce champ, qui deviendront éventuellement un hors-champ qui travaillera le film.
À ce premier point de départ, s’ajoutait une deuxième envie. Nous voulions raconter une histoire, une histoire de village. L’histoire d’un village qui a élu une équipe municipale avec le projet de revivifier, localement, la démocratie et d’y réveiller la citoyenneté. Nous souhaitions rassembler le plus de points de vue possible et défendre la parole de chacun. Nous étions fascinées par la manière dont chaque habitant se racontait, se positionnait par rapport à cette expérimentation politique qui se voulait la plus inclusive possible et nous souhaitions inclure le maximum de discours, y compris celui de ceux qui n’y trouvaient pas leur place et ceux qui n’y participaient pas du tout.
C’était sans compter avec une difficulté importante que nous avons rencontrée. En effet, depuis l’élection de 2014, journalistes et cameramen étaient régulièrement présents au village pour raconter cette petite révolution, ce « village aux 1 200 maires », et certains parlaient d’utopie politique. La pression mise sur l’expérience était lourde, d’autant plus que la tâche était ardue. Elle a vite fait fuir certains habitants qui ne souhaitaient plus croiser de caméra dans les rues. Une partie du « village » aspirait à un retour au calme et les discours ont changé pour relativiser la valeur d’exception de cette expérimentation. D’autres estimaient que le projet politique visait à donner la parole à chacun ; et notamment à ceux qui ont le plus de mal à la prendre, ceux qui manquent d’aisance publique… et qu’une caméra pesait particulièrement dans ce contexte.
C’est face à ces tensions autour des caméras et de la médiatisation que nous avons décidé, par respect pour les habitants et habitantes, de ne pas du tout filmer dans le village, de ne pas faire intrusion dans ces territoires publics mais aussi intimes, qui fondent une partie de l’identité du village, que sont les bords de rivière, le marché, la grande rue, le café ou les fêtes du village… Cela nous a conduits à réduire le champ de notre film. Le village de Saillans ne sera raconté qu’à travers un prisme politique : celui des actions municipales et participatives au cours de la mandature 2014-2020. Conséquence directe de cette décision, nous ne pourrons pas filmer ceux qui ne participeront pas. Nous avons accepté cette contrainte et nous sommes donc concentrées sur les enjeux de ce mandat participatif, tout en faisant le pari que nous trouverions comment faire entendre dans notre film les discours qui se tiennent hors des actions municipales, ainsi que les tensions entre les différentes populations.
Le village n’est donc vu, dans le film, que sous l’angle de sa vie démocratique et du projet participatif : les réunions d’habitants et/ou d’élus, les commissions, les réalisations de projet, etc. ainsi que la campagne des municipales 2020.
Le point de vue de notre caméra est celui d’un habitant venu à une réunion participative, assis autour de la table, à la même hauteur que tout le monde. Notre regard est immergé dans la situation. Nous sommes parties prenantes de l’expérience, nous sommes avec ceux et celles qui la portent : les élues et les élus, les habitantes et les habitantes qui y participent. Tel est l’espace de notre film, celui des rencontres entre habitants, de la recherche de consensus, des projets qui se réalisent. Nous ne voyons pas la vie quotidienne du village, de son architecture, de ses paysages, mais aussi de tous ceux et de toutes celles qui ne participent pas. Par choix, nous laissons aussi dans l’ombre certaines dimensions de la vie des Saillansons : la vie intercommunale, les fêtes votives, le 14 Juillet, les événements nationaux… Nous avons conservé au montage des paroles ou des séquences qui permettent de faire exister ce hors-champ : l’évocation de la vie du village à travers ses fêtes, ses ruelles et ses montagnes environnantes – les faibles moyens que possède une mairie interdépendante de l’intercommunalité – le changement de Président – des questions de société comme l’accueil ou non des migrants – l’importance que représente l’arrivée permanente de nouveaux habitants (parmi lesquels se trouvent parfois des néo-ruraux) – ceux qui ne trouvent pas leur place dans cette expérience, les tensions entre les « vrais » et les « faux Saillansons » etc. Tous ces sujets sont évoqués à plusieurs reprises dans le film. Ces paroles, ces problématiques, ces séquences sont pour nous essentielles. Elles arrivent au spectateur de manière moins frontale que d’autres aspects de l’expérience politique, et obligent ce dernier à penser ce qu’il voit dans notre film.
Pour revenir à comment faire exister ce que nous avions du mal à filmer, nous avons proposé aux habitants puis mis en place en mars 2019, vers la fin du mandat, un dispositif particulier. Nous avons installé une tribune, dans la salle du conseil et avons invité des habitants et des élus à s’asseoir à la place du maire pour rendre compte de leur expérience de ces cinq années qui venaient de s’écouler. Nous avons bien sûr proposé le siège à des habitants critiques, qui ne venaient pas aux réunions, et donc échappaient à notre caméra. Une tribune, publique, pour faire le point sur les cinq années qui venaient de s’écouler, avec l’idée que « tout le monde a raison », que chaque vision a sa légitimité. Parler du siège du maire, de cette place, symbolisait cette légitimité. Parmi ceux que nous avons invités à la tribune, dans la salle du conseil, ceux des habitants qui n’avaient jamais participé à aucune réunion organisée par la mairie ont soit refusé notre invitation soit ne sont pas venus alors qu’ils s’y étaient engagés, de peur qu’en critiquant le système, ils prennent le risque de critiquer des personnes, et donc de froisser des voisins, des voisines, des amis. C’est notre principal regret au tournage : nous avons dû composer avec. En effet, sur les 31 habitants venus à la tribune, il n’en est finalement aucun qui n’avait jamais participé à aucune réunion participative. Le point positif néanmoins est que leur regard était informé par leurs expériences des choses. Et, par ailleurs, certains opposants et opposantes ont tenu lors de ce tournage un discours plus modéré que ce à quoi nous nous attendions.
Nous n’avons donc pas obtenu une parole qui nous paraissait essentielle : celle des habitants qui, face à la flambée des prix de l’immobilier et du coût local de la vie, conséquence de l’arrivée de nouvelles populations, ne parviennent plus à se loger, à accéder à la propriété et à se sentir bien dans leur propre village. Nous racontons en creux les mutations du village mais nous n’avons pas recueilli la matière nécessaire pour faire entendre frontalement la violence de ces bouleversements pour une partie de la population. Nous avons dû travailler avec le manque de cette parole. Malgré un défaut de matière dans ce domaine, nous avons cependant eu à cœur, au montage, de mettre en valeur tout ce qui pouvait exprimer les sentiments de dépossession et de déclassement que pouvaient ressentir certains et certaines, les chocs de culture politique, les tensions entre anciens et nouveaux, entre ceux qui participent et ceux qui ne participent pas, etc.
Une des dimensions importantes dans la distinction entre film documentaire et science sociale provient du fait que nous filmons des gens à visage découvert. L’anonymat n’est pas une option possible pour nous, comme c’est le cas le plus souvent dans les écrits sociologiques. En un sens, l’anonymat constitue une des libertés des chercheurs. De notre côté, il s’agit de partager une expérience, des expériences, et de donner chair aux discours. Nous voulions que le spectateur plonge dans des réunions, fasse l’expérience de leurs durées, éprouve les manières de faire, soit ému par certains habitants et les conflits qu’ils rencontrent, et se confronte aux questions soulevées par cette expérimentation politique. Nous souhaitions que des visages singuliers incarnent ces questions pour amener le spectateur à entrer dans l’histoire de cette mandature, pour ne pas trop l’intellectualiser, justement. Mais pour la lui faire ressentir.
Ce faisant, par ce choix de l’immersion, mais aussi par tout un travail au montage pour retrouver dans les séquences et à la tribune, une parole inscrite dans un contexte et un moment présent, en travaillant les résonances entre les séquences, et en mettant en place tout un faisceau de sens, nous exigeons du spectateur qu’il complète ce que notre film travaille et suggère. Si notre film n’est pas principalement réflexif, il est sans doute exigeant pour le spectateur.
Nous avons fait le choix au montage de conserver les discours en acte, pris dans une situation, dans le jeu des relations présentes, prises aussi dans ce qu’on pourrait appeler une forme d’« aveuglement » des relations de village, où l’on se connaît approximativement, et où notamment le jeu des étiquettes socio-politique est très actif. C’est l’un des récits souterrains de notre film : ce poids de la vie de village et de ce que l’on y représente. Il ne s’agit pas de nier les rapports de classe, mais un film peut difficilement les mettre en scène à travers des personnes identifiables sans une grande violence pour ces personnes elles-mêmes. Un long écrit de science sociale s’y prête beaucoup mieux. Les séquences de notre film qui abordent ces jeux de regards, ces incompréhensions mutuelles, ce sentiment d’être enfermé dans une image qu’on nous colle, sont pour nous d’une grande valeur et font partie des moments forts de notre film. Nous souhaitions être au plus près de ce qui peut faire difficulté en démocratie. Face au projet de pluralisme, une des difficultés qui se pose est la peur du regard des autres, ce sentiment de ne pas appartenir à un même monde et que la société est faite de sphères qui ne communiquent pas entre elles, qu’elle est « clivée ». Nous nous devions de raconter aussi ces peurs qui irriguent la communauté et qui ont fortement joué à l’échelle de cette mandature. Mais ce village, même s’il subit, comme beaucoup de villages, des bouleversements liés à l’arrivée massive de nouveaux habitants venant des grandes villes (entraînant une hausse des coûts des loyers, de l’achat de maisons, etc.), n’est pas clivé entre les tenants de la démocratie participative et ses opposants. Les choses sont plus complexes que cela.
Dans la dernière séquence du film, le fait que le garde champêtre, surnommé RoboCop par certains habitants, soit armé lorsqu’il installe le portrait d’Emmanuel Macron est tout simplement une réalité contextuelle ! Que cela suggère un retour autoritaire nous semble excessif. Ce qui importe pour nous dans cette séquence est que le portrait présidentiel, symbole bousculé pendant la mandature précédente (au village et dans la société par ailleurs avec les vols du portrait présidentiel par des Gilets jaunes), est remis « bien droit ». Ce portrait sera certainement moins bousculé dans le cadre de la mandature actuelle. Cela nous semble plus juste comme interprétation et c’est davantage ce que nous voulions suggérer. Cependant, cela ne fait pas de cette nouvelle équipe, qui a finalement peu de place dans notre film, et des habitants qui ont voté pour elle, de simples réactionnaires : nous sommes intimement convaincues que cela est, une fois de plus, bien plus complexe, et que le travail sociologique permettra beaucoup mieux de dire « qui » sont ces gens, quelles sont leurs trajectoires, leurs cultures et leurs postures politiques, leur sentiment d’appartenance au village et leur rapport aux institutions, etc.