Bouffartigue Paul (2023), « Dire son parcours de transclasse », La nouvelle revue du travail, 23, [En ligne], consulté le 19 février 2024. URL : http://journals.openedition.org/nrt/14469; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.14469.
Julien Pelletier, Quand j’ai quitté l’île Népawa
Julien Pelletier, Quand j’ai quitté l’île Népawa, Paris, Éditions Julliard, 2023, 236 p.
Texte intégral
1La toute petite île de Népawa (moins de 10 km de longueur sur 1 km de large) se situe sur le lac d’Abitibi, à la frontière du Québec et de l’Ontario, à 600 km de Montréal par la route. Julien Pelletier y est l’aîné de sept frères et sœurs d’une famille pauvre : le grand-père a reçu avec d’autres familles, en 1936, un lopin de terre pour coloniser ces terres lointaines ; c’est lui qui a construit le pont qui relie l’île au continent. Le père part de longues semaines comme bûcheron, tend à boire plus qu’il ne faut ; c’est la mère, catholique fervente, qui tient le foyer. Les oncles tâtent de tous les expédients dans la ville voisine. Dans ce dur environnement, Julien aime l’école ; il est aussi très fier d’être servant de messe (enfant de chœur).
2Julien Pelletier nous propose une autobiographie riche en couleur, qui nous transporte de son île natale au poste de directeur scientifique de l’ANACT à Lyon. Le tout dans un style enlevé, agréable à la lecture, avec des phrases courtes qui rythment le récit. On y prend d’autant plaisir que les chapitres de sa vie s’agrémentent d’une distanciation avec les faits et de réflexions sociologiques pertinentes pour les interpréter.
3L’adolescence et la jeunesse de Julien Pelletier alternent engagement dans le travail et petite délinquance avec la consommation de drogues plus ou moins douces. Il occupe une diversité d’emplois temporaires depuis la cueillette des myrtilles et des tomates jusqu’à l’extraction dans une mine d’or, au nord de sa région d’origine, en passant par planteur de quilles dans un bowling. Humiliation par un patron qui ne paie pas le travail fourni dans le ramassage des tomates et solidarité ouvrière dans la mine, mais toujours une opiniâtreté au travail où il produit le double de la norme attendue, tout en maintenant un rapport d’extériorité avec le travail ouvrier. Il est un jeune homme à « fleur de peau » toujours en révolte, dès le lycée où il est exclu parce qu’il voulait porter des jeans et les cheveux longs, puis contre son père alcoolique et en général contre les employeurs.
4Après ses deux années en CEGEP (ce qui s’apparente aux IUT français), il se rend au Maroc pour en rapporter du haschich en vue de constituer un pécule afin de prendre la route de l’Inde. Mais au Maroc, les affaires tournent mal et il fait trois mois de prison avant de rentrer les mains vides au Québec. L’épreuve le marque pour toute son existence et le renforce dans son projet de « s’évader à travers le monde ». Évasion qui commence par la France et plus concrètement par Dijon où il « tombe en amour » avec Michelle et vit l’idéal romantique de la bohème avant de partir en errance en Grèce et dans l’Europe du Nord. C’est enfin le grand départ pour l’Inde via la Crète où il éprouve un sentiment cosmique, seul sous les nuits étoilées : mystique et réaliste ! « Je me sens en lien intime avec l’univers entier. Parfois, au contraire, une impression de vide m’habite. Il m’arrive de ne parler à personne plusieurs jours de suite. […] Je me sens plus précaire qu’aventurier. Je suis assailli de crises d’angoisse, crains de devenir fou ou, au contraire, attiré par le vertige de l’anonymat, je souhaite devenir invisible socialement et me défaire de tous liens » (p. 108). En Grèce (celle des colonels), en Turquie et en Iran (le Shah vacille), Julien Pelletier regarde sans voir et constate : « Mon inculture politique est sans fond. » (p. 111). Le chapitre sur sa vie à l’ashram du gourou Bhagwan résume toute l’emprise de tels personnages sur les jeunes Occidentaux des années 1970, y compris à travers une certaine maltraitance morale. Malgré sa participation critique, il doit jouer le jeu et il mettra ensuite des mois, en une lutte intime, pour se départir de la tutelle et de la dépendance du gourou.
5De retour au Québec, via Dijon et son amour bourguignon qui tente de le remettre en selle, il s’interroge : Qui suis-je devenu ? Y compris parce que ses copains d’antan ont bien plus changé que lui : ils sont intégrés socialement par l’emploi et par le mariage. À partir de son diplôme du CEGEP il occupe plusieurs fonctions de travailleur social où il ne peut s’épanouir en raison des contraintes bureaucratiques. Il retourne en France pour retrouver Jeff, l’enseignant français qui lui a fait découvrir le bonheur intellectuel durant les années de CEGEP : il l’aide à construire sa maison et devient maçon chez un entrepreneur. Il rencontre alors Brigitte avec qui il vit le premier vrai coup de foudre.
6À nouveau à Montréal, Julien questionne le sens de sa vie : « Désormais, l’avenir compte, j’ai vingt-sept ans et le sentiment de devoir faire quelque chose de ma vie. » (p. 141). Il est admis à l’UQAM en psychosociologie : « Mon parcours de vie, par sa singularité, est ici valorisé. Mon image d’aventurier me distingue. La formation proposée valorise la nouveauté, le changement, la diversité des approches. Mon art de la débrouille et mon art du récit s’avèrent être des savoirs pratiques utiles à mon intégration. Je suis à ma place. » (p. 143). Preuve qu’il rentre dans le rang, il accepte de se marier avec Brigitte afin qu’elle puisse immigrer au Québec.
7À l’UQAM, Robert, son nouveau mentor, le pousse à entrer dans un MBA de McGill pour devenir consultant. C’est sa vision d’une revanche : « J’entre au MBA pour acquérir les connaissances de l’ennemi de classe et mieux les retourner contre lui. Je souhaite devenir un consultant situé du bon côté de la barrière. Et pour être plus efficace dans la défense des travailleurs, maîtriser les savoirs techniques des sciences de gestion. » (p. 156). Mais les clients manquent par absence de réseau et Julien décide d’enseigner à l’UQAM comme vacataire : il passe ainsi de la revanche au « sentiment de réussite à la fois du point de vue de l’ascension sociale et celui de l’intégrité » (p. 163). L’appel du pays natal pour Brigitte conduit le couple et leur petite fille à rejoindre le sud de la France et le chaleureux milieu de la belle-famille. Julien entre au LEST pour y préparer une thèse où il se lie d’amitié avec Paul Bouffartigue. Sa posture « scientifique et critique », écrit-il, le conduit à l’ARACT où il fait un début de carrière quelque peu tumultueux avant de rejoindre le siège lyonnais de l’ANACT pour terminer son parcours comme directeur scientifique. Un paradoxe bien sûr pour celui qui a « toujours voulu demeurer un irrégulier » (p. 198).
8Quand j’ai quitté l’île Népawa est incontestablement un beau livre, le roman d’une vie qui se regarde exister, choisir (?), douter, aimer, se révolter, accepter, contester mais toujours aller de l’avant et progresser : que signifie alors ce terme que l’auteur se garde bien d’utiliser ? Il préfère en effet caboter sans plan précis entre la recherche de lui-même (le doute) et la nécessité de servir une cause qu’il fait sienne, celle du plaisir du juste partage avec les autres. Le tout dans une écriture précise, rythmée et ramassée qui fait vivre les contenus par le style. Comme dans ce retour sur l’île de son enfance : « Le rang [des lopins], ordonné avec des lots successifs de même surface et une maison familiale pour chaque lot, une église à proximité de l’école au milieu du rang, les champs plus ou moins entretenus, tout est effacé. L’histoire a quitté la géographie. L’espace a perdu sa cohérence. La mémoire se vide. » (p. 200).
9Mais pas la mémoire du lecteur qui ne cesse de s’interroger sur la nature des ressorts qui font rebondir Julien Pelletier pour le conduire d’une île sans futur, vers une carrière de chercheur et de praticien. Là où il se met tant bien que mal au service des plus démunis en ressources diverses dans ce vaste chantier qu’est le travail. Sa mère tient certainement le premier rôle : d’une part elle l’a protégé contre les violences de son père en l’entourant d’une profonde affection : il se souvient de son premier grand départ de la maison lorsqu’elle lui tient la main pour l’accompagner. D’autre part elle lui transmet le respect sinon l’amour du travail : c’est elle qui tient la maison et c’est elle qui occupe des emplois subalternes pour faire vivre le foyer. Julien est fier de sa mère, ouvrière, qui reprend tardivement et avec succès des études secondaires ; puis qui participe à une grève de la faim victorieuse pour le doublement des salaires.
10L’engagement sans réserve dans le travail traverse tout l’ouvrage, de la cueillette des tomates durant son adolescence jusqu’à l’ANACT en passant par la mine ou par l’enseignement universitaire. C’est à la fois un rapport positif où Julien se mesure aux meilleurs de ses collègues en termes de résultats, et une position doublement critique : envers l’activité immédiate – ne jamais rester OS avec les revenus afférents – tout en cherchant à s’élever en situant chaque emploi dans une trajectoire émancipatrice par le travail. Pourtant, cet objectif consistant « à faire quelque chose de sa vie » s’accompagne d’une dimension quasi mystique durant une adolescence prolongée : du partage des valeurs hippies à la soif d’absolu qui rencontre la philosophie du gourou Bhagwan.
11Au-delà de l’intériorisation du modèle que représente sa mère, ce sont plusieurs rencontres vitales qui contribuent à construire Julien dans sa trajectoire professionnelle et affective. Jeff, l’enseignant du CEGEP le prend sous sa coupe pour lui faire découvrir les possibles d’une vie intellectuelle (preuve de sa profonde amitié, il le retrouvera d’ailleurs plus tard en Provence). En dernière année d’UQAM, Brigitte devient son épouse, la seule femme qu’il a vraiment aimée, écrit-il : elle le « fixe » à un tournant de son existence quand il perçoit l’enseignement et la recherche comme des voies d’épanouissement de Soi en conservant le cap critique qu’il n’a jamais abandonné. Puis, Robert devient son nouveau mentor à l’UQAM et à McGill en lui ouvrant les portes du métier de consultant dont il découvre les limites en l’absence du capital social nécessaire. Situation difficile qu’il souhaite dépasser en prenant de nouveaux risques professionnels à travers une thèse de sociologie au LEST sur la culture d’entreprise et la soumission à l’autorité. Il y rencontre Paul Bouffartigue qui l’installe dans la région, qu’il admire et dont il dit : « devenir son ami, c’est devenir un peu comme lui » (p. 171). Le même ami qui soutiendra ce travail personnel et qui en signe la postface. Autant de pierres blanches…
12La qualité de cette autobiographie repose sur l’osmose qu’elle opère entre la construction du sujet à partir de ses héritages spécifiques et les rencontres aléatoires utilisées judicieusement dans une trajectoire elle-même incertaine. Après ce livre, les sociologues auront à cœur de continuer à s’interroger sur le pourquoi de tant d’autobiographies (Bouffartigue, 2023) parmi leurs pairs, et, au-delà, pourquoi le questionnement du transclassisme traverse celles-ci…
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Pierre Durand, « Julien Pelletier, Quand j’ai quitté l’île Népawa », La nouvelle revue du travail [En ligne], 24 | 2024, mis en ligne le 16 avril 2024, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/15499 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.15499
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