Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies
Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies, Paris, La Découverte, 2023, 323 p.
Texte intégral
1Abolir l’exploitation. Tel que formulé ainsi, le titre du dernier livre d’Emmanuel Renault paru en automne 2023, pourrait être assimilé à un mot d’ordre. Cependant, le sous-titre « Expériences, théories, stratégies » suggère qu’il ne s’agit pas seulement de cela. Il indique les dimensions précises dans lesquelles s’inscrit cet ouvrage, dont l’objectif central est de remettre à l’ordre du jour le concept d’exploitation. Pourquoi cette nécessité s’impose-t-elle selon l’auteur ? Dans la partie introductive, il en fournit les raisons (p. 6). Souvent usité dans le langage courant, le vocable exploitation, souffre d’une dévalorisation dans les domaines des sciences sociales critiques, la philosophie sociale et la théorie politique. De plus, la déconsidération de la pensée marxiste (et son recul politique) à la fin des années 1970, entraîna celle de ce concept, qui lui fut longtemps étroitement associé.
2Dans la foulée de ce constat, E. Renault s’assigne trois objectifs qui font, au fil du livre, l’objet de développements sous plusieurs aspects : déconstruire les fondements du consensus académique dévalorisant le concept d’exploitation ; reconsidérer ce dernier et son effectivité sous de nouveaux angles ; démontrer qu’il ne saurait être disjoint de l’impératif politique visant à l’élimination d’un ensemble d’injustices et de dominations et qu’à ces fins, il importe de « mettre en œuvre des stratégies informées par l’expérience autant que par la théorisation de l’exploitation » (p. 7).
3À la suite de quoi, l’auteur pose le postulat selon lequel la critique de l’exploitation « devrait jouer un rôle central dans tout projet de construction d’une hégémonie socialiste, féministe et antiraciste » (p. 12) sans omettre le caractère écocidaire du système socio-économique dominant. À la lecture de ces lignes d’introduction, on entrevoit qu’E. Renault se fixe pour tâche d’appréhender le concept d’exploitation de manière à ce qu’il puisse rendre compte des rapports sociaux, d’en saisir une réalité affinée au prisme d’aujourd’hui, d’en comprendre les agencements, les intrications multifactorielles ; ceci dans le but de pouvoir déterminer des stratégies d’action politique à l’encontre d’un capitalisme qui, selon lui, nécessite dorénavant une critique à l’aune d’autres catégories.
4L’ouvrage est articulé en trois parties. La première se propose de mettre (ou remettre) l’exploitation en débat, d’en redéfinir le périmètre. Si exploitation est « un terme dont le tranchant ne s’est pas émoussé », (p. 19), il convient, dans le but d’en développer le concept, de faire référence également à diverses approches de l’injustice et d’établir des liens entre les questions que posent l’injustice et la domination. Au travers d’exemples, E. Renault, s’attache à définir les quatre fonctions qu’il identifie au concept d’exploitation : descriptive, évaluative, explicative, cette dernière fonction revêtant un caractère stratégique (p. 26-27). Ces fonctions ainsi définies, amènent l’auteur à élargir son champ de recherche critique. Si, initialement, le concept d’exploitation référait à un rapport social plutôt qu’à un rapport interindividuel « noué entre un exploiteur et un exploité » (p. 30), il importe désormais de prendre en compte les rapports sociaux de classe – exploitation du travail au sein de l’entreprise auxquels il faut inclure les conditions, la pénibilité du travail, l’allongement de la vie professionnelle et le débordement de celle-ci sur la vie privée (p. 31) –, en lien avec les rapports sociaux de genre – exploitation du travail domestique, féminin en l’occurrence – et, ajoutons de suite, ce qu’il développe dans la partie conclusive de son livre, les rapports sociaux racistes.
5Emmanuel Renault entend ainsi inscrire le concept d’exploitation dans une dimension qui ne se réduise pas au travail, peu faiblement voire pas rémunéré. C’est à ce point nodal qu’il entend aussi croiser rapports d’exploitation, rapports de domination et injustice non sans se poser la question quant à la nature du concept d’exploitation. Est-ce un concept moral ou politique ? (p. 37). Dans l’hypothèse selon laquelle il s’agit de mettre en exergue des relations entre individus « profiter d’autrui à ses dépens est un mal » (p. 39), nous sommes alors en présence d’un jugement de valeur négatif, c’est l’option morale. Toutefois, cette option ampute le concept d’exploitation des quatre fonctions que l’auteur lui attribue, lesquelles permettent, justement, de saisir plus finement l’exploitation dans le cadre de rapports sociaux, quelles qu’en soient la nature et les sphères où ils se nouent. C’est l’option politique. Déplier le concept d’exploitation dans de nouvelles combinaisons nécessite aussi, aux yeux de l’auteur, de répertorier quelques objections qui furent portées contre ce concept et ainsi d’en redessiner, dans les pages suivantes, les contours.
6La deuxième partie s’ouvre sur la filiation de l’exploitation. Emmanuel Renault rappelle opportunément que, bien avant que Marx s’en saisît et le théorisât, le concept d’exploitation fut l’objet de différents usages et discussions, de Gracchus Babeuf à Saint-Simon, dans les années 1830 quand émergèrent les premières luttes sociales au moment où se constitua la classe ouvrière. L’auteur étaie son propos en citant plusieurs extraits journalistiques et de littérature de cette tranche historique, dont le passage sous-titré « Ce qu’en disent les canuts » (p. 102-108), retient aussi l’attention. Dans le chapitre « Métamorphose de l’exploitation » (p. 109), l’auteur montre comment Marx ne s’appropria pas d’emblée le concept d’exploitation avant de le mobiliser à partir des origines saint-simoniennes, des luttes ouvrières et de le replacer selon une approche matérialiste de l’histoire (p. 112), dans le cadre des rapports de production capitalistes et de la lutte des classes. Toujours dans cette métamorphose, sont présentés d’utiles tableaux synthétiques qui croisent différentes typologies entre elles : types d’exploitation/propriété, d’exploitation/d’appropriation de surtravail (p. 125, 127), d’exploitation/rapports de subordination/dépendances (p. 132, 135).
7Suivent, à partir du chapitre 6 (p. 171-302), de riches développements relatifs aux combats féministes contre l’exploitation. Emmanuel Renault souligne judicieusement l’émergence, au début des années 1970, d’un renouveau féministe de la théorie de l’exploitation et de rappeler que : « C’est en effet dans un mouvement de réflexion sur les formes spécifiques de leur oppression et de son déni, telles que les femmes en font l’expérience dans l’espace domestique et professionnel […] que la problématique de l’exploitation s’est vu conférer une portée décisive » (p 171, 172). L’auteur se propose ainsi d’étendre le thème de l’exploitation au-delà des limites des rapports de production circonscrits dans le monde de l’entreprise. En se référant à Marx et Engels dans L’idéologie allemande et L’origine de la famille, de la propriété et de l’État, l’exploitation patriarcale fait l’objet d’un sous-chapitre (p. 174), suivi et conséquemment, selon le cheminement de l’auteur, par un autre intitulé : « L’exploitation redéfinie » (p. 199). Ce dernier met en relief l’enrichissement que les approches féministes apportèrent à la théorie de l’exploitation.
8La troisième partie examine l’exploitation en tant qu’elle est aussi une expérience se caractérisant par la domination et l’injustice. Au fil des pages, l’auteur en arrive à traiter de l’injustice en développant sa réflexion quand il met en regard injustice et domination. Emmanuel Renault conçoit trois déclinaisons de l’injustice : l’injustice distributive, l’injustice contributive, l’injustice compensatoire (p. 262-275) pour en arriver à la politisation de l’expérience de l’exploitation (p. 284). À ce stade, la fine pensée de l’auteur convie le lecteur à percevoir le jeu des dynamiques et les croisements entre ces trois catégories : exploitation, domination et injustice.
9La question de l’exploitation est ainsi traitée sous différentes facettes, dans le temps et dans différents espaces sociaux, qui conduisent, dans la partie conclusive, à promouvoir une approche intersectionnelle du thème. À l’heure où certains mots semblent « démonétisés », Emmanuel Renault a le notable mérite de remettre d’actualité celui de l’exploitation lors même que certains de ses développements seraient sujets à discussion. Nous en recensons au moins deux.
- 1 Cf. Bibliographie : deux importants ouvrages consacrés à la valeur (Harrubey, 2013 ; Mazzucato, 202 (...)
10Est discutable la vision de l’auteur selon laquelle Marx n’eût pas vu que l’appropriation du travail d’autrui par les capitalistes, était à la fois une question de « pouvoir » et une question économico-politique, liée à la production de survaleur. Or, Marx intègre bien ces deux aspects. Chez Marx, le marché valide le travail socialement nécessaire à la production, c’est-à-dire la valeur engendrée par la force de travail. La loi de la valeur esquissée par l’économie politique classique et achevée par Marx est l’expression de ce cheminement qui va du travail au prix, en passant par la redistribution, dans l’espace des capitaux, de la « plus-value sociale » par le biais des prix de production autour desquels gravitent les prix de marché. En niant ce cheminement (comme le fait Emmanuel Renault) qui va du travail à la valeur socialisée et au prix – ce qui est la bonne acception de la théorie de la valeur-travail – les rapports sociaux disparaissent. Comment peut-on comprendre la théorie du profit en récusant la théorie de la valeur extraite de la force de travail ? : « Or cette théorie est contestable de bien des manières, notamment du point de vue de la théorie économique […] » (p. 161, 162). Dès lors, le profit qui n’a plus de contrepartie en termes de travail, devient alternativement le fruit de la « fécondité du capital » ou du « risque » pris par son possesseur. Le corollaire de cette impasse est qu’une théorie microéconomique de l’utilité individuelle ne peut pas conduire à une théorie sociale d’ensemble1.
- 2 Est emblématique en ce sens, la lutte de plus de 22 mois (juillet 2019-mai 2021) des femmes de cham (...)
11Venons-en maintenant à la partie conclusive « Vers une approche intersectionnelle » (p 287). Certes, comme l’écrit Emmanuel Renault dans la même page, les différentes formes d’exploitation telles que patriarcat, rapports sociaux racistes, sont irréductibles à la disparition des rapports d’exploitation capitalistes. Effectivement, rien ne permet d’affirmer qu’il y aurait automaticité entre disparition des rapports d’exploitation capitalistes et disparition des deux formes d’exploitation précitées. En conséquence, l’exploitation capitaliste ne saurait être considérée comme la matrice à partir de laquelle elles émaneraient. Toutefois, comme l’affirme à juste raison l’auteur, ces formes d’exploitation sont étroitement articulées – tout comme doivent être articulées les luttes y afférentes. Se posent alors les deux questions suivantes, éludées dans cette partie : tout étroitement articulées que soient ces formes d’exploitation, quels sont leurs espaces de chevauchement ? Ces formes d’exploitation se situent-elles toutes au même niveau structurel, c’est-à-dire sont-elles ou non hiérarchisables ? Or, ces combats antiracistes et antisexistes seraient-ils victorieux que, corollairement, ne disparaîtrait pas automatiquement le rapport d’exploitation capitaliste. Même si le capitalisme inclut ce type d’exploitations (sexiste, raciste), il s’accommode fort bien de ces avancées sociétales tant que ne lui est pas opposée radicalement la remise en cause du rapport d’exploitation qui lui est consubstantiel, ni la question sociale. Le mariage pour tous, les progrès certes difficilement acquis en matière d’orientation sexuelle de même que ceux en faveur des femmes, les lois visant à punir sévèrement toute forme de discrimination raciste par exemple – avancées susceptibles d’être toujours altérées – participent de luttes qui sont toutes égales en légitimité. Elles ont cependant une portée relative si elles ne remontent pas à la racine, aux déterminants de l’exploitation princeps, celle du capital. Certains, certaines ne s’y trompent pas2.
12Chez Emmanuel Renault l’analyse intersectionnelle prend le pas sur une analyse de classe (p. 287 et 305). Récuser la loi de la valeur revient à exclure l’explication de la plus-value capitaliste, issue de la force de travail. Cette analyse ne distingue pas une hiérarchie structurelle des différentes formes de domination ; de ce fait la domination de classe est hissée au même niveau que les autres. Il en résulte le risque d’effacer la figure du producteur, femme ou homme, élément primordial pour le capital en tant que producteur de valeur, quelle que soit son orientation sexuelle, son ethnie ou sa couleur de peau. Le capitalisme excelle à instrumentaliser les autres rapports de domination qui lui permettent de renforcer le sien. C’est la raison pour laquelle il détient une position surplombante. De ce fait, combattre l’exploitation capitaliste induit de mener de conserve une lutte à son encontre en intégrant les autres luttes (antisexistes, antiracistes). Ces dernières ne doivent pas rester dans le registre de la séparation. Nombre d’entre elles, hélas, ignorent aujourd’hui les luttes qui sont menées dans la sphère de la production, du travail ; ce qui revient, objectivement et indirectement, à légitimer le rapport social total qu’est le capitalisme.
13Cela étant, à l’heure d’un capitalisme qui déploie ses rapports d’exploitation dans tous les domaines de la vie, engendre des inégalités de plus en plus grandes dans le corps social, dévaste l’environnement, piétine la démocratie et les libertés individuelles, l’ouvrage d’Emmanuel Renault est d’une vivifiante lecture.
14Bibliographie
Notes
1 Cf. Bibliographie : deux importants ouvrages consacrés à la valeur (Harrubey, 2013 ; Mazzucato, 2023).
2 Est emblématique en ce sens, la lutte de plus de 22 mois (juillet 2019-mai 2021) des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles (Paris). Seize points caractérisaient la liste des revendications parmi lesquelles des revendications salariales, une nette amélioration des conditions de travail, la reconnaissance de celui-ci. Il est à noter que ce combat fut mené par 28 femmes de chambre majoritairement africaines, à la tête desquelles figurait Rachel Kéké, elle-même africaine (devenue députée de La France insoumise à l’issue des élections législatives de 2022). On imagine aisément que ces femmes étaient par ailleurs aussi victimes de racisme, de sexisme alors que leurs doléances ciblaient d’abord la mise en cause du rapport d’exploitation capitaliste.
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Référence électronique
Gilles Ringenbach, « Emmanuel Renault, Abolir l’exploitation. Expériences, théories, stratégies », La nouvelle revue du travail [En ligne], 25 | 2024, mis en ligne le 23 octobre 2024, consulté le 23 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/18475 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12kx6
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