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Recensions et notes de lecture

Jean-Marie Harribey, En quête de valeur(s)

Daniel Bachet
Référence(s) :

Jean-Marie Harribey, En quête de valeur(s), Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, coll. « Détox », 2024, 106 p.

Texte intégral

1Les notions de « valeur » et de « richesse » sont anciennes. Déjà Aristote souhaitait ne pas confondre l’administration familiale accompagnée de sa « vie heureuse » avec le projet de la chrématistique qui consistait à s’enrichir en augmentant indéfiniment la valeur de son patrimoine. Jean-Marie Harribey note que dès l’origine de la pensée occidentale, les différents auteurs et courants philosophiques hésitent encore pour savoir ce qui a de la valeur et ce qui est une valeur.

2Les philosophes des Lumières tels Spinoza, Descartes ou Kant, malgré quelques fulgurances de la pensée, restent dans une large mesure sous l’emprise théologique de leurs prédécesseurs. Avec la naissance du capitalisme industriel et l’extension du salariat, les premiers économistes (Adam Smith, David Ricardo puis Karl Marx) donnent au concept de valeur un sens essentiellement économique. Il aura fallu pour cela que l’économie marchande devienne capitaliste et que la bourgeoisie conquiert tous les pouvoirs. Le processus d’accumulation de valeur devient si manifeste qu’il bouleverse le monde des idées pour se décliner et se stabiliser en doctrine économique.

3L’auteur rappelle la polysémie du concept de valeur et le sens parfois extensif, débordant le cadre économique, que certains philosophes comme Heidegger ou Nietzsche ont pu lui donner. Il n’est donc pas surprenant que ce concept fasse l’objet d’une analyse au sein de laquelle cohabitent une rationalité historiquement située, sous l’influence des rapports sociaux, avec une subjectivité sous-tendue par des choix individuels.

4Malgré certaines hésitations théoriques, les intuitions d’Aristote sur la monnaie trouvèrent un prolongement chez Marx. Entretemps, l’économie politique saisit que le problème majeur dans ce domaine était celui de la répartition du fruit du travail. L’économie est politique, elle réunifie dans un même cadre, le travail, l’utilité et la rareté. L’être humain s’affronte à la rareté et doit travailler pour se procurer des biens qui lui sont utiles. Ricardo opère ainsi la distinction entre valeur et richesse à partir du caractère irréductible de la valeur d’échange à la valeur d’usage.

5Mais l’économie politique de Smith et de Ricardo trouve ses limites, en particulier lorsque les deux auteurs pensent mettre en évidence des lois économiques naturelles universelles. Or, les lois que formulent les économistes classiques ne sont que des lois propres à la logique du capitalisme, ce que Marx par la suite comprendra parfaitement. De plus, Smith et Ricardo considèrent que la monnaie ne joue aucun rôle dans le système productif et qu’il sera possible de parvenir un jour à l’abondance grâce à l’augmentation de la productivité du travail. Si l’abondance est liée au recul perpétuel de la rareté, alors cette dernière devrait devenir le stimulant de la création de valeur économique. Certes, Smith et Ricardo introduisent la médiation du travail pour donner à la valeur d’échange une valeur objective. Mais cette solution est insuffisante pour résoudre le problème de la rareté, ce que Ricardo constate de manière empirique lorsqu’il observe les rendements décroissants dans l’agriculture.

6La pensée de Karl Marx introduit une rupture profonde car il comprend que la logique du capitalisme est de produire de la valeur sans limite. Le rapport capital/travail contient en lui-même l’exploitation de la force de travail et s’inscrit dans une marchandisation généralisée des rapports humains qui transforme en valeur tout ce qui existe sur la planète.

7Pour Marx, la valeur est un rapport social. Elle est à la fois valeur d’usage et valeur d’échange. Cette double face de la marchandise correspond au double caractère du travail. Le travail concret produit une valeur d’usage particulière (une automobile, une montre, un téléphone portable, etc.) et le travail abstrait représente le processus social de production qui est ensuite validé par l’échange marchand. La valeur d’échange est mesurée par la quantité de travail nécessaire en moyenne dans la société à un instant donné. Elle est dite « socialement nécessaire », une fois satisfaite l’exigence d’un taux de profit moyen pour le capital.

8Jean-Marie Harribey montre alors comment la valeur chez Marx est l’aboutissement d’un processus qui, partant de la division du travail, construit les liens qui l’unissent à son espace productif, à ses conditions techniques et sociales d’exécution jusqu’à la validation de la marchandise sur le marché. Contrairement à la conception de Smith qui faisait état d’un simple échange d’objets entre deux ou plusieurs agents, Marx dévoile l’idée selon laquelle, derrière les catégories économiques de prix, de salaires, d’échanges monétaires se trouvent des rapports sociaux. Mais ces rapports sociaux sont masqués et cette dissimulation est à l’origine de ce qu’il nomme le « fétichisme de la marchandise ».

9Marx, nous indique l’auteur, démontre ensuite que le capitaliste n’achète pas le travail du prolétaire, ni le produit du travail de celui-ci, mais sa force manuelle et intellectuelle. La particularité de cette force de travail est de produire plus de valeur potentielle, qu’elle n’en coûte. Après validation par le marché, la différence entre la valeur créée et la valeur de la force de travail (le salaire) est égale à la plus-value réalisée par le capital sous la forme de profit monétaire après la vente de la marchandise.

10Ces rappels permettent à Jean-Marie Harribey de souligner toute l’actualité de l’analyse de Marx. En effet, l’élargissement de la sphère marchande est d’autant plus nécessaire, pour le capital, que sa rentabilité est menacée dès lors que la progression de la productivité du travail n’est plus suffisante pour combler les espérances de la plus-value.

11Depuis plus d’un demi-siècle, écrit Jean-Marie Harribey, les contraintes sociales et écologiques ralentissent la production et la réalisation monétaire de valeur, ce qui accroît les tensions pour la répartition des revenus entre salaires et profits. C’est sans doute ce qui explique, nous dit l’auteur, l’accroissement considérable des dividendes versés aux actionnaires et des rachats d’actions.

12Une fois l’analyse marxienne remise à jour, l’auteur formule une critique forte concernant l’économie dominante qui fait disparaître de son analyse le concept de valeur. Le prix devient le seul signal observable sur le marché et par conséquent l’indicateur de la valeur à partir du moment où un bien s’achète et se vend. Les classiques puis les néoclassiques vont réduire la valeur au rang d’une catégorie subjective correspondant aux « préférences » des agents économiques.

13Les analyses néoclassiques ne prennent plus en compte la valeur comme rapport social associé à son processus de création et de validation. Elles mettent en avant la notion d’« utilité marginale » et de choix individuel. L’exemple choisi est celui d’un Robinson Crusoé assoiffé, pour qui le premier verre d’eau étanche la soif alors que le deuxième ou le troisième apaiseront une soif moins grande. Ce serait ainsi l’utilité marginale du dernier verre d’eau qui déterminerait sa valeur. Dans cette conception, l’individu serait seul à arbitrer entre plusieurs choix possibles et la théorie néoclassique considère que cette propension à l’échange avec d’autres individus est « naturelle ». Ainsi le rapport entre les utilités marginales de deux biens – dénommé taux marginal de substitution entre eux – serait égal au rapport de leur prix. Jean-Marie Harribey démontre l’incohérence de cette théorie. Il rappelle que si le concept de valeur devient interchangeable avec celui de prix, ce dernier fait disparaître la valeur. Le prix ne résulterait alors que de la confrontation de l’offre et de la demande, la loi la plus célèbre et la plus discutable de l’économie dominante.

14Après avoir démontré que sans théorie marxienne de la valeur, il ne pouvait pas exister de théorie du profit, l’auteur évalue les approches qui déconnectent la valeur du travail et de la production. C’est le cas de Frédéric Lordon pour lequel ce sont les « affects » qui « font la valeur dans tous les ordres de valeur ». Autrement dit, une société ne se soutiendrait que de ses propres passions.

15À cette étape du raisonnement, on peut se poser la question de savoir si une « société des affects » se référant à Spinoza est véritablement incompatible avec une approche marxienne accordant une importance décisive aux institutions, aux structures et aux rapports sociaux ? Pourquoi ne pas retenir comme complémentaires mais situées sur des plans différents, une théorie de la valeur fondée sur le travail et une approche s’appuyant sur les affects collectifs ?

16Cela suppose d’admettre que l’ancrage de la valeur est à la fois matériel (travail et production) et immatériel (croyances, affects, idées) et que c’est le rapport de force entre les parties en présence qui tranche et oriente les choix axiologiques et politiques. Ainsi, la conception dominante de la valeur comme « prix » s’est formée sous l’impulsion intense et violente des détenteurs de capitaux et de leurs alliés (courants universitaires libéraux, industriels, financiers, médias, etc.). Dans le cadre d’un rapport de force asymétrique, les groupes sociaux les mieux armés en termes de ressources institutionnelles parviennent à faire prévaloir leurs intérêts et leurs imaginaires indépendamment de la force ou de la faiblesse théorique de leur approche.

17De leur côté, André Orléan et Michel Aglietta détachent l’analyse de la monnaie de toute théorie de la valeur, marxienne ou néoclassique. Leur définition autoréférentielle de la richesse n’est pas acceptable selon Jean-Marie Harribey qui indique son désaccord avec cet « essentialisme monétaire ». Dans ses différents ouvrages antérieurs, Jean-Marie Harribey considérait que la monnaie est certes l’équivalent général dès lors qu’elle est garantie par la puissance publique. Mais il faut que, parallèlement, des systèmes de production soient activés par des processus de travail pour produire les biens et les services, véritables « richesses » collectives. Les excès de la finance sont-ils un phénomène strictement autoréférentiel qui s’entretiendrait de lui-même sans aucun lien avec ce qui se déroule dans les systèmes productifs et dans les entreprises ?

18Jean-Marie Harribey a toujours signalé qu’une crise financière, par exemple, n’est jamais déconnectée de l’activité productive et que la valeur est également l’expression des rapports sociaux dans le travail et dans la production. Sinon comment expliquer les forces de rappel que sont les systèmes productifs et les bouclages macroéconomiques propres au régime d’accumulation à dominante financière lorsque la bulle augmente de manière outrancière, sous forme de capital fictif par exemple, et qu’elle éclate en prenant en otage les populations et les peuples ?

19Dans un chapitre consacré à la valeur de la nature, Jean-Marie Harribey souligne ses grandes réserves à l’égard de certains essais de comptabilité nouvelle qui tentent d’inclure la valeur de la dégradation de la nature et des ressources dans une comptabilité monétaire. C’est le cas de l’approche CARE (Comptabilité adaptée au respect de l’écologie). Selon l’auteur, l’inscription à l’actif et au passif d’une prétendue « valeur d’existence » (capital humain et naturel) supposerait de la calculer économiquement, ce qui serait impossible. Pourtant, ce que souhaitent valoriser les auteurs de la méthode CARE (Jacques Richard et Alexandre Rambaud) dans le bilan, ce n’est pas le prix de la ressource mais le coût des mesures de sa conservation. Le concept comptable clef est celui de coûts de renouvellement. À titre d’exemple, une entreprise doit engager des coûts pour restaurer ou remettre en bon état écologique une rivière polluée en raison de ses activités. Ou bien encore, si des exploitations agricoles traditionnelles souhaitent passer au bio, les coûts de passage et donc des mesures de conservation doivent intégrer la transition vers l’absence de nitrate. Les promoteurs de l’approche CARE semblent donc vouloir tenir compte des coûts d’évitement des pollutions écologiques ou, quand elles ont déjà eu lieu, des coûts de restauration des éléments pollués si cela est encore possible.

20À notre connaissance cette comptabilité alternative n’a pas pour objectif de donner un prix à la nature. Mais sans doute faudrait-il au préalable mieux clarifier la méthode d’approche et l’espace de modélisation choisi (le capital est-il un « actif » ou une « dette » à conserver au bilan ?) afin de poursuivre la controverse entre économiste et gestionnaire.

21Jean-Marie Harribey émet également des réserves concernant les théories dites « critique de la valeur » car les auteurs (Robert Kurz, Anselm Jappe et Moishe Postone) dénient toute composante anthropologique et transhistorique au travail. Selon eux, le travail serait lié spécifiquement au capitalisme et à la modernité. L’auteur rappelle à cet égard que les rapports marchands ne se réduisent pas aux rapports capitalistes. La monnaie et le marché dépassent historiquement et logiquement le cadre de l’économie capitaliste. Ainsi le courant dit « critique de la valeur » aurait tort d’identifier strictement valeur, monnaie et marché au capitalisme.

22De même, l’auteur reste très réservé sur l’analyse intersectionnelle lorsque celle-ci prend le pas sur l’analyse de classe. Une certaine application de l’intersectionnalité a en effet tendance à exclure la loi de la valeur, faisant ainsi simultanément disparaître l’explication de la plus-value capitaliste au sein du processus d’accumulation. De ce fait, si cette explication met au même niveau toutes les oppressions (genre, race, classe), la domination de classe ne possède plus sa propre spécificité. Si tel est le cas, souligne Jean-Marie Harribey, le risque est grand de rendre invisible les travailleurs en tant que producteurs de valeur. Aussi poursuit-il, toutes les formes d’exploitation ne relèvent pas du même concept analytique, ce qui n’empêche nullement la recherche de convergences entre celles et ceux qui veulent les abolir.

23Pour Jean-Marie Harribey la question de la valeur reste ouverte. Il indique que la valeur est un « fait social total » selon de mot de Marcel Mauss que celui-ci avait appliqué à la monnaie. Elle est l’aboutissement d’un processus qui, partant de l’organisation de la division du travail et des rapports sociaux au sein desquels elle est mise en œuvre pour produire, conduit à la validation marchande ou politique qui sanctionne sa traduction en monnaie. Les composantes de la valeur sont à la fois matérielles, techniques, sociales, politiques et culturelles et elles sont le plus souvent imbriquées. Selon l’auteur, bien que ces différentes composantes fassent partie d’un tout, elles ne relèvent pas d’une même grille d’analyse. Certaines peuvent être réduites à un quantum de monnaie, mais pas les autres. Autrement dit, il s’agit d’un fait social total mais disparate dont les composantes ne peuvent être ni confondues ni interchangeables. Plus généralement, la valeur relève d’une construction sociale et non d’une qualité intrinsèque des choses. C’est manifeste pour les marchandises, tout comme pour les services publics non marchands ou encore pour les biens communs.

24Jean-Marie Harribey considère que le recul de la valeur économique érigée en valeur suprême du capitalisme rendrait enfin possible le retour et la primauté des valeurs. Car la valeur économique ne résume pas tout ce qui fait la richesse de la société. Il existe une part d’inestimable dans la nature et chez l’être humain qui échappe à tout calcul économique et à toute mesure par la valeur.

25Un livre court mais essentiel sur un thème de grande actualité.

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Bibliographie

Harribey Jean-Marie (2013), La valeur, la richesse et l’inestimable. Fondement d’une critique socioécologique de l’économie capitaliste, Paris, Éditions Les Liens qui Libèrent.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniel Bachet, « Jean-Marie Harribey, En quête de valeur(s) »La nouvelle revue du travail [En ligne], 26 | 2025, mis en ligne le 28 avril 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/19959 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13uok

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