1La condition intérimaire présente les résultats d’une enquête sociologique menée par ses six autrices et auteurs, en s’inscrivant dans le prolongement de recherches sur les réalités de l’emploi intérimaire depuis une cinquantaine d’années. La question centrale, étudiée durant l’enquête et exposée dans l’ouvrage, concerne la surexposition des salarié·e·s intérimaires aux risques pesant sur leur santé (Barlet et al., 2022) et leur sécurité au travail. L’enquête a recouru à différentes modalités de recueil de données : un travail statistique à partir des résultats de l’enquête 2016 de la Dares « Conditions de travail – Risques psychosociaux » ; des entretiens avec 23 salarié·es en intérim depuis au moins 2 ans et travaillant dans 7 secteurs d’activité particulièrement concernés par le travail temporaire (construction, logistique, industrie, restauration collective, santé, transport routier et grande distribution) ; une cinquantaine d’entretiens avec des acteurs de la prévention des risques professionnels (inspection du travail, caisses régionales d’assurance retraite et de santé au travail, médecine du travail et chargé·es de prévention en entreprises de travail temporaire), ainsi qu’avec des représentants patronaux et syndicaux de l’intérim (Goussard & Tiffon, 2017). En dépit de différences entre les secteurs, les métiers et les parcours, les auteurs de l’ouvrage retiennent l’existence d’une condition intérimaire commune à toutes celles et ceux qui partagent ce statut caractérisé « par l’expérience de la privation des droits sociaux, de la déqualification du travail, du mépris et de la disqualification sociale, soit d’une marginalisation de fait de la société salariale » (p. 11).
2Les 5 chapitres du livre proposent un parcours dans le monde de l’intérim en commençant, dans le premier chapitre, par un rappel des grandes caractéristiques du statut intérimaire (Faure-Guichard, 2000 ; Jourdain, 2002) avant d’analyser, dans le chapitre suivant, ce qu’il y a de commun à cette situation en termes de conditions d’emploi et de travail, puis d’exposer dans le chapitre 3 la nature complexe des relations de travail des intérimaires avec les salarié·es et managers qu’ils côtoient dans les entreprises utilisatrices (Gazier, 2003). Les deux derniers chapitres traitent de la prévention difficile face aux risques professionnels et enfin des limites de l’application des règles légales en matière de santé au travail pour les intérimaires.
3Le premier chapitre rappelle que l’intérim – « marqué par la discontinuité de l’emploi, l’absence de droits sociaux attachés à l’emploi salarié classique, les conditions d’emploi et de travail dégradées » – demeure malgré diverses évolutions légales, réglementaires et conventionnelles « une forme avancée de déstabilisation du salariat dans le cadre des politiques néolibérales de dérégulation du marché du travail » (p. 19), comme différentes enquêtes sociologiques l’ont montré au cours des dernières décennies (Glaymann, 2005). Revenant sur les différentes dimensions de la précarité caractéristiques de l’intérim (Paugam, 2009), les auteurs rappellent les principales étapes de l’institutionnalisation de ce dernier, depuis la loi de 1972 (largement inspirée par le premier accord de branche signé en 1969 par la CGT et Manpower France) qui fixe un cadre légal, en limitant les cas de recours autorisés, jusqu’à la loi de 2014 qui a créé le CDI intérimaire. Il expose les deux épisodes marquants qu’ont été l’ordonnance de 1982 qui a durci le contrôle des entreprises de travail temporaire (ETT), limité les cas de recours et accru les droits sociaux des intérimaires, tout en signant le renoncement des partis de gauche à l’interdiction du travail temporaire que prévoyait leur Programme commun de gouvernement conçu 10 ans plus tôt, et la loi Borloo de 2005 qui a autorisé les ETT à organiser du recrutement en CDD ou en CDI pour leurs entreprises clientes et les a intégrées au service « public » de l’emploi. Est également notée la création en 1992 du Fonds d’action sociale du travail temporaire (le FASTT) financé par les entreprises du secteur et qui joue un double rôle de distribution de services, d’aides et de prestations sociales ainsi que de surveillance et prévention en matière de santé et de sécurité dans un secteur marqué par une accidentalité particulièrement élevée. Ce chapitre se termine sur les caractéristiques sociodémographiques et socioprofessionnelles de l’intérim qui « reste une forme d’emploi massivement masculine jeune et ouvrière » (p. 32) et sur son usage devenu structurel pour donner aux entreprises beaucoup de flexibilité dans la gestion de leur main-d’œuvre, notamment sur des postes peu qualifiés (Pialoux, 1979). Au terme de ce premier chapitre, les auteurs confirment que « l’institutionnalisation d’un statut de l’intérimaire depuis un demi-siècle, visant à “aménager” la précarité pour la rendre plus acceptable, ne l’a pas fait disparaître bien au contraire » (p. 50).
4Le deuxième chapitre consacré aux conditions d’emploi et de travail documente la réalité d’une condition intérimaire commune malgré la diversité des enquêté·es. Contestant diverses idées reçues sur les avantages salariaux supposés des intérimaires (dont les primes de fin de mission et les indemnités de congés payés créent des apparences trompeuses), les auteurs montrent combien leur statut les pénalise aux niveaux de la qualification, de la progression de carrière comme des rémunérations (en termes de salaire mais aussi de prime ou de remboursement de frais). Non seulement les intérimaires doivent en permanence veiller à la pérennité ou au renouvellement de leurs missions par leur agence, une condition d’emploi conduisant à « un travail émotionnel, d’autant plus coûteux que leur dignité est parfois directement touchée » (p. 65), mais ils subissent régulièrement des conditions de travail dégradées qui les dévalorisent (Belkacem & Montcharmont, 2012). Différents verbatims les montrent régulièrement tenus d’accepter les surcharges de travail, le sale boulot, les postes les plus pénibles, autant de situations qui obligent à « faire des choses qui ne sont ni valorisantes ni valorisables, c’est-à-dire les tâches qui sont les moins professionnalisantes, dont ils deviennent de quasi-spécialistes, au détriment d’une logique de qualification » (p. 71). C’est à la fois leur savoir-faire professionnel et leur dignité individuelle qui sont ainsi atteints par les fragilités statutaire, psychologique et physique qui les marquent. Les auteurs d’en conclure que « si le statut des intérimaires s’est juridiquement progressivement rapproché de celui du reste des salarié·es, le vécu du travail semble les maintenir durablement à distance de celles et ceux qu’ils et elles qualifient d’embauché·es » (p. 78).
5Consacré aux relations de travail, le chapitre 3 met au jour l’ambivalence des relations que les intérimaires entretiennent avec les salarié·es permanent·es des entreprises utilisatrices où leurs agences les envoient en mission, des salarié·es qui sont des collègues parfois concurrents et des managers plus ou moins stigmatisants. Le rapport de ces travailleurs temporaires avec les collectifs de travail qu’ils rejoignent ponctuellement varie en fonction de différents éléments tels que la durée des missions, les pratiques professionnelles notamment liées aux caractéristiques des secteurs ou les conditions d’encadrement par les supérieurs hiérarchiques. Les modalités d’accueil, d’information et de formation en début de mission sont très diverses et ont un impact important sur l’intégration ou la mise à l’écart des travailleurs en intérim. Les témoins interrogés durant l’enquête insistent notamment sur l’ambiance au travail, « une catégorie primordiale de perception par les intérimaires de leurs conditions de travail, de leur intégration dans le collectif, de la reconnaissance et de la considération qu’ils et elles ont ou non dans le travail » (p. 93). La variété de ces situations se traduit notamment par une plus ou moins grande mobilité. Une des contreparties de la précarité propre à l’intérim est en effet de rendre possibles « des stratégies d’Exit face à des conditions de travail jugées inacceptables […] Alors que l’intérim est généralement associé à des comportements de loyauté contrainte face aux entreprises utilisatrices, ce statut d’emploi offre aussi des marges de manœuvre, certes réduites, dans des univers de travail difficiles » (p. 97). La latitude des intérimaires dépend en bonne partie de leurs relations avec les ETT, des relations asymétriques dans lesquelles le rôle des personnels des agences est majeur, celui-ci ayant la possibilité de fournir de nouvelles missions après un conflit avec une entreprise utilisatrice ou au contraire de mettre fin à la relation contractuelle avec l’intérimaire, au risque, pour lui, de ne plus avoir d’emploi.
6Consacré à la prévention des risques professionnels, le chapitre 4 montre que les modes de régulation collective des risques « n’existent pas concernant les intérimaires » (p. 106). Ces derniers se retrouvent en effet en situation d’être rendus seuls responsables de leur propre sécurité compte tenu des carences fréquentes dans la mise en œuvre des dispositifs prévus par la loi en raison de leur statut. Cette situation tient essentiellement à la dualité entre d’un côté, l’agence d’intérim qui est leur employeur et est donc légalement responsable de la prévention des risques, mais dont les salariés ne connaissent ni les postes de travail, ni les risques afférents et, de l’autre, l’entreprise utilisatrice, où ils sont en mission, qui entend minimiser leur coût du travail, donc les dépenses en matière d’équipement de protection mais aussi de formation aux risques. Les témoignages des intérimaires interrogés illustrent ainsi comment « par-delà la fourniture problématique des équipements de protection, l’individualisation de la protection des intérimaires concerne également la formation » (p. 113). De nombreux exemples rendent visible la faiblesse des actions et matériels de prévention des risques professionnels dont bénéficient les intérimaires. Cela n’empêche pas les entreprises utilisatrices d’activer la responsabilisation de ces salariés même en l’absence de formation et d’information sérieuse en leur faisant signer des attestations par lesquelles ils reconnaissent avoir « “une bonne connaissance des risques”, ce qui souligne encore plus le caractère factice de ces procédures » (p. 118). De leur côté, les ETT mettent en œuvre des procédures de prévention des risques, notamment avec la désignation de « préventrices », « préventeurs » ou « responsables sécurité » afin de respecter leurs obligations légales et de présenter une image de respectabilité. Comme le dit un préventeur, « on ne peut pas développer nos parts de marché si on n’arrive pas à montrer notre sérieux sur le sujet de la prévention et de la sécurité pour les intérimaires » (p. 120). La coresponsabilité des ETT et des entreprises utilisatrices conduit assez largement à « une déresponsabilisation réciproque » (p. 130) renforçant la responsabilisation individuelle des intérimaires.
7Le cinquième et dernier chapitre montre la vacuité de la prise en charge de la santé au travail des intérimaires. Cela tient à la situation particulière de ces salariés qui, d’un côté, doivent veiller à leur santé pour pouvoir tenir les postes sur lesquels on les envoie en mission et, d’un autre côté, évitent de laisser des problèmes de santé leur faire perdre des missions (en cours ou à venir). Ainsi, « les intérimaires investissent différemment les visites de santé au travail, suivant qu’ils et elles les considèrent principalement comme une opportunité d’entretien avec un professionnel de santé ou comme un risque d’éviction du marché du travail en cas d’inaptitude » (p. 134). Du côté des médecins, les auteurs notent, d’une part, la faible place octroyée aux intérimaires, dans la mesure où la pénurie régnant dans les services de médecine du travail conduit à donner priorité aux salarié·es permanent·es. D’autre part, quand ils reçoivent et examinent des intérimaires, les médecins sont très souvent appelés à évaluer leur aptitude à occuper un emploi correspondant à l’intitulé d’une mission plutôt qu’à un poste précis alors que « c’est bien la connaissance du poste et non de l’“emploi” qui permet d’engager une démarche et des actions de prévention » (p. 145), ce qui contribue aussi à amoindrir la prise en charge de la santé de ses salarié·es. Selon le ministère du Travail, les intérimaires bénéficient « du même suivi par la médecine du travail que les autres salariés, mais dans des conditions adaptées à votre statut particulier. [Mais], en guise d’adaptation, il s’agit souvent d’un suivi dégradé car il est détaché du poste de travail et répond uniquement à une obligation légale […] La condition intérimaire, c’est donc bénéficier d’un service de santé dégradé, qui laisse la personne seule responsable de sa santé et de l’éventuelle altération de celle-ci du fait de son activité professionnelle » (p. 156).
8Cet ouvrage, paru en 2024, a d’une part le mérite d’actualiser les connaissances sociologiques sur la situation de précarité et de fragilité vécue par la majorité des intérimaires même si un certain nombre de lois et d’accords de branche (nombreux dans le travail temporaire) ont apporté quelques améliorations en matière de droits sociaux. Ce travail confirme « l’amère condition intérimaire » (le titre de la conclusion) décrite et analysée par les différentes recherches menées depuis les années 1980 rappelées dans le premier chapitre. Ce travail permet d’autre part d’enrichir la compréhension des impacts importants de ce statut sur des questions aussi essentielles que la protection de la sécurité et de la santé au travail pour lesquelles la précarité représente finalement un risque supplémentaire (Bertaux et al., 2014). Il s’agit donc d’un apport salutaire à la perception des enjeux majeurs de sécurité et de santé au travail au sein de notre système d’emploi dont les évolutions ont provoqué une régression pour une bonne partie de la population.
9La flexibilisation externe de l’emploi passant par un recours régulier à l’intérim a donc non seulement pour effet de faire porter aux salariés les risques de l’emploi (donc de revenu) liés aux conjonctures économiques, mais aussi de reporter vers les précaires des risques professionnels pour la sécurité et la santé. Comme l’écrivent les auteurs, « la condition intérimaire constitue le symptôme alarmant d’une fragilisation générale des protections collectives qui ont fondé la condition salariale » (p. 162). On reste sur sa faim dans l’attente de réponses collectives à apporter à cette évolution, une absence de réponses dont on ne saurait évidemment blâmer les auteurs.
10On ajoutera deux regrets apparus à la lecture de l’ouvrage. D’une part, il aurait été utile de disposer de données chiffrées permettant d’objectiver la surexposition des intérimaires aux risques professionnels. Au-delà de l’information générale indiquant que l’intérim représente « quasiment le double de la fréquence [des accidents du travail] constatée pour l’ensemble des branches en 2018 » (p. 29), on aimerait connaître les taux de sinistralité comparés des intérimaires et des salarié·es permanent·es dans les différents secteurs concernés par l’enquête ainsi que leur évolution au cours des dernières années. Il serait instructif d’avoir de tels chiffres à moins que de telles données ne soient ni disponibles, ni calculables à partir de différentes sources (Caisses d’assurance retraite et de santé au travail et FASTT), ce qui serait en soi une information révélatrice.
11L’autre aspect qui laisse un peu le lecteur en manque d’éclairage concerne le retour des échanges avec les syndicalistes. Si le livre présente quelques informations retirées des échanges avec les médecins du travail, les préventeurs et les inspecteurs du travail, on ne trouve guère trace de ce que pensent, disent et font les organisations syndicales face aux atteintes à la santé et à la sécurité des intérimaires dans une période où les revendications autour de la santé au travail occupent une place croissante dans l’action syndicale. S’agit-il d’un impensé ? Existe-t-il malgré les obstacles des actions, que ce soit au sein des ETT, du côté des sections syndicales des entreprises utilisatrices ou au niveau des branches ?