Patrick Castel, Marie-Emmanuelle Chessel, À la recherche de la décision. Études de cas en sciences sociales
Patrick Castel, Marie-Emmanuelle Chessel (dir.), À la recherche de la décision. Études de cas en sciences sociales, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2024, 164 p.
Texte intégral
1Cet ouvrage collectif composé de onze contributions est issu de journées d’études du Centre de sociologie des organisations (CSO) organisées entre 2018 et 2020. Il part d’un constat sévère pour les sciences sociales. Malgré les nombreux efforts pour établir le caractère construit, distribué, collectif de la décision, une conception individuelle et psychologisante de la décision serait de nouveau dominante, notamment par le biais des neurosciences.
2L’introduction de Patrick Castel, Marie-Emmanuelle Chessel et Anna Egea retrace l’émergence de la question de la décision en sciences sociales. Le modèle de la « décision rationnelle », qui court « des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970 » (p. 12), s’est peu à peu complexifié, jusqu’à ce que le « néo institutionnalisme sociologique » ne mette l’accent sur les « mécanismes d’imitation et de conformité aux règles ». Mais cette inflexion a laissé peu de place à la question de la décision. Sur la base d’une étude bibliométrique couvrant la période 1992-2017, Anna Egea montre que la décision reste présente dans 20 % des articles examinés en sciences politiques et en sciences de gestion, 13 % des articles en économie, 6 % en sociologie. Pour elle, cette thématique reste largement traitée en sciences politiques et en sciences de gestion et au-delà de sa visibilité, ce serait la manière dont la décision est conceptualisée qui aurait changé. Le modèle de la rationalité limitée de March serait en perte de vitesse, contrairement à celui de Kahneman, porteur d’une approche individualiste et rationaliste plus simple.
- 1 Fauconnet Paul (2023), La responsabilité. Étude de sociologie, présentation et édition par Sacha Le (...)
3Le projet de l’ouvrage gagne à être replacé dans ce contexte, qui est aussi celui de l’histoire d’une sociologie des organisations soucieuse d’éclairer les décisions des responsables institutionnels en mettant en lumière la complexité des équilibres de pouvoir dans les organisations. Les cas présentés rendent compte de tout un tissu organisationnel intermédiaire qui enveloppe les actes quotidiens et parfois les oriente. Les onze contributions présentent une grande variété de terrains : « Quoi de comparable entre des directeurs des ressources humaines, des demandeurs d’emploi, des salariés, des juges au tribunal de commerce, des médecins et pharmaciens, des patients, des patrons, qu’ils soient hommes ou femmes ? » (p. 24). La question est tout à fait pertinente, d’autant que certaines contributions (chapitres 2 et 6) mettent en avant la perspective de celles et ceux qui ont à faire avec les conséquences des décisions des autres. Bien que n’étant pas centrale dans les analyses, la question de l’asymétrie des ressources des acteurs (en informations, en contacts, en pouvoir et en argent) n’est pas éludée, et apparaît à plusieurs reprises (voir les contributions de F. Foureault et M. Gaboriau). De même que la question de la responsabilité, en son sens juridique, mais aussi morale, qui semble structurante pour penser la question de la décision, et d’ailleurs non sans faire écho aux travaux de Paul Fauconnet sur ce sujet, récemment réédités1.
4Cette variété ne doit pas masquer, comme cela est d’ailleurs mentionné en conclusion (p. 228), une certaine surreprésentation de « mondes sociaux » bien identifiés. Ainsi, sur onze contributions, entre cinq et six concernent « le monde du travail », considéré du point de vue de la relation d’emploi, des relations inter-entreprises, des formes de propriété ou de l’exercice du pouvoir patronal. Entre trois et quatre concernent le monde de la médecine, avec un accent mis sur le pouvoir de prescription, le rôle des normes et des formes collégiales dans l’exercice du pouvoir médical. Les approches témoignent d’une variété méthodologique : enquêtes ethnographiques, archives, entretiens, questionnaires ou encore analyses de réseau (p. 24). On pourra se demander en quoi ces méthodes permettent ou non de saisir un objet commun – sachant qu’une analyse de réseau, une recherche en archives ou une ethnographie dessinent chacune à sa façon, une forme de décision bien différente.
5La méthode d’analyse des réseaux a ici l’avantage de rendre plus lisibles ces structures et d’ordonner la description, et permet d’échapper au caractère parfois déroutant des descriptions insistant sur le caractère éclaté, ou distribué des processus décisionnels. Fabien Foureault propose ainsi d’« éclairer des décisions opaques », à savoir les décisions prises par les membres d’une direction dans une entreprise sous « LBO », une forme de capitalisation qui se caractérise par son opacité. À l’aide d’une analyse de réseaux et d’entretiens, il défend que le « LBO » structure les comportements des acteurs et permet d’expliquer la manière dont les « décideurs » mènent « le changement organisationnel », terme peu à peu préféré à celui de décision.
6Emmanuel Lazega mobilise également l’analyse de réseaux. Pour lui, « le néo structuralisme fait progresser la connaissance de la prise de décision en montrant comment la construction sociale de cette décision résulte aussi de la rationalité sociale des acteurs ». Les décisions des juges consulaires du tribunal de commerce de Paris apparaissent soumises à un cadre « collectivement construit et contraint », tout en s’alignant sur « les choix normatifs d’autorités épistémiques super centrales ». Mais l’auteur redoute que la « big relational tech » ne développe « une sociologie privée » capable de saisir ces dynamiques relationnelles, et plaide pour le partage public des méthodes et résultats de la « démarche néo-structurale ».
7Dans le domaine de la santé, Renaud Crespin analyse le travail de sélection opéré par des professionnels, les médecins face aux potentiels donateurs de sang à l’EFS (Établissement français du sang). Cette décision se caractérise par l’importance prise par une procédure dictée par la fiabilité et la fluidité de l’ensemble du processus productif et est saisie « comme une activité située d’expertise fortement contrainte par son rapport à la sécurité » (p. 92). Le texte distingue « deux modes d’engagement des médecins dans ce travail de sélection », l’un reposant sur un échange avec le donateur pour venir questionner les normes, comme le ferait un « avocat », l’autre partant davantage de la procédure à l’instar de la figure du « magistrat ». Bien que partageant un même objectif de sécurisation maximale du don de sang, les « décideurs » développent des approches différentes (orientées vers le donateur dans un cas, le système industrialisé de don dans l’autre).
8Camille Lancelevée, Delphine Moreau, Étienne Nouguez et Tonya Tartour interrogent pour leur part le rôle des pharmacien∙nes dans les décisions de prescription en psychiatrie hospitalière. Leur rôle est celui d’experts dont la participation est favorisée par les règles institutionnelles mais qui « peinent à devenir des membres de l’équipe de soin à part entière » (p. 103). Appuyée sur des descriptions ethnographiques de réunions visant à coordonner les acteurs du soin, la contribution montre comment les pharmacien·nes sont amenés à « renforcer leur position dans la stratégie thérapeutique » (p. 103) voire à briser le monopole de prescription des médecins pour prendre « un rôle de coordination, voire de captation de la stratégie thérapeutique médicamenteuse » (p. 115). Au-delà du bouleversement de la « hiérarchie professionnelle », ces cas où les médecins cèdent du terrain posent aussi la question du partage de la responsabilité accolée au pouvoir de prescrire.
9Les décisions en situation d’urgence sont analysées par Jan Verlin et Olivier Borraz. Dans le cadre d’une démarche comparative ambitieuse, ils mettent en regard l’attitude des autorités et le contexte de décision dans trois situations différentes : l’irruption de la Montagne Pelée en Martinique en 1902, l’incendie de Lubrizol à Rouen en 2019 et la pandémie de Covid-19 en 2020. Ces trois cas de « processus décisionnel en situation critique » ont en commun une structure récurrente : « une autorité responsable » chargée de protéger les populations et de maintenir l’ordre public, des experts qui évaluent le risque et proposent des mesures, et « un dispositif qui organise la prise de décision » (p. 159). Le texte insiste sur « la construction de l’urgence » qui « conduit à restreindre drastiquement l’espace des possibles » (p. 165) et à prioriser la notion d’ordre public, préoccupation majeure des « autorités responsables ».
10Le texte proposé par Marie Emmanuelle Chessel sur la formation à la décision des patrons du nord se distingue par son approche historique. Plusieurs cercles de patrons chrétiens de la période 1950-1979 sont examinés, à travers le cas de Marcel Le Blan. Si la formation à la décision n’est pas l’unique finalité de ces cercles, il n’en reste pas moins que se dégage une figure de patron individuellement responsable de ses décisions. Le contexte de guerre froide de l’opposition au marxisme, et de l’influence américaine (et protestante) y contribue largement. On y voit aussi comment se constituent des publics extérieurs aux relations sociales dans lesquelles sont prises les décisions, qui en évaluent la pertinence et la moralité. Ces publics de pairs, mais aussi de l’institution ecclésiale valident la conformité des décisions à ce que l’on attend d’un patron éthique et catholique.
11Deux contributions interrogent les procédures de décision et d’arbitrage. Le texte de Patrick Castel sur les comités pluridisciplinaires en cancérologie s’interroge, à partir d’une quantification des arguments utilisés, sur la persistance de formes argumentatives variées en dépit de protocoles issus de l’« evidence-based medecine ». Le cas vise à complexifier le récit d’une décision mécanisée et quantifiée, pour mettre en avant, à la suite à P. Urfalino, une délibération collective. Celle-ci est encouragée par le fait que les parties prenantes ont souvent participé à l’élaboration des protocoles. Ils sont donc à la fois plus réceptifs à leur utilité et réflexifs quant à leurs limites.
12Henri Bergeron propose un « essai » fondé sur une expérience personnelle (p. 213). Le texte affirme que les dispositifs visant à « neutraliser » les affiliations institutionnelles et disciplinaires dans des comités décisionnels en financement de la recherche finissent par générer davantage de violence que des espaces où le pouvoir des uns et des autres n’est pas « neutralisé ». Le texte ne parvient pas à convaincre tout à fait, ce qui ne doit pas décourager la lecture d’une proposition qui assume son caractère d’esquisse.
13Emmanuelle Marchal traite de l’analyse des décisions qui produisent des discriminations à l’embauche, en mettant en regard l’approche du « testing » et celle des juristes en cas de contentieux. Le « testing » cherche, sans véritablement y parvenir, à isoler et à « observer » une décision, alors que les juristes renoncent à cette perspective pour raisonner sur les effets observables d’une part, ainsi que sur les moyens mis en œuvre pour rendre visible, traçable et observable un processus distribué. Le texte s’ouvre sur une invitation à penser les discriminations à l’embauche à partir du déséquilibre fondamental qui structure la relation d’emploi plutôt qu’à partir de la décision.
14Enfin, deux contributions abordent les décisions vues du point de vue de celles et ceux qui les subissent. Marion Gaboriau décortique le cas d’un accident du travail survenu à la Mairie de Paris en suivant les démarches de la victime de l’accident. Cette approche montre comment une personne qui fait l’objet d’une décision administrative d’octroi de droits à la suite d’un accident survenu sur le lieu de travail tente de contester et d’influencer les processus qui aboutissent à celle-ci. Suivant le travail patient de Nasser et de ses alliés, l’article dévoile le caractère très composite de ces procédures, et leur relative plasticité face au travail d’acteurs déterminés à s’imposer pour y jouer un rôle.
15Arnaud Vendeur s’intéresse aux décisions de salariés confrontés aux choix configurés par un « Plan de Départ Volontaire » (PVD) dans une entreprise pétrolière. Il met en lumière comment les mécanismes propres au dispositif de PDV rencontrent les « propriétés sociales individuelles » des potentiels candidats au départ, ainsi que leur position au sein de réseaux relationnels. Les salariés semblent chercher leur chemin dans des dispositifs complexes et contraignants, construits par d’autres, si bien que leur décision, implicitement désignée par le terme de « départ volontaire » semble lourdement déterminée par des dynamiques qui leur échappent.
16Un des apports de l’ouvrage est de montrer que lorsque le terme de décision est mobilisé en sciences sociales, le sens de ce mot semble voué à se dissoudre, tant les réalités qu’il recouvre sont diffuses voire insaisissables. Le livre peut être lu comme une démonstration des raisons qui ont amené une majorité des recherches en SHS à écarter ce terme. Resituée dans l’ensemble des dynamiques sociales et jeux d’acteurs qui la composent, la décision apparaît éclatée, ambiguë, collective, composite, aux antipodes du choix individuel et souverain décrit par ailleurs, au point que l’on peut se demander si le terme de décision est le meilleur candidat pour décrire cette réalité.
17L’ouvrage ouvre à ce titre à de stimulants questionnements. Si la décision, en son sens commun, est une catégorie qui semble applicable à un grand nombre d’actions humaines, dans quelle mesure est-elle pertinente pour les sciences sociales ? Sur les terrains examinés, quel est le rôle de la catégorisation des actions en termes de décisions, et des acteurs en décideurs et décideuses ? De plus, la décision est-elle une catégorie utilisée par les enquêtés ? Et si tel est le cas, que fait-elle à leur compréhension des situations vécues ?
18Que l’on considère la « décision » comme une forme de catégorisation des actions déjà présente dans le discours des acteurs ou bien comme une grille de lecture pertinente pour « faire parler » ces terrains, cet ouvrage invite à se demander ce que « la décision » en tant que catégorie analytique des phénomènes sociaux, fait aux acteurs qui la manipulent et aux sciences sociales quand elles se l’approprient.
Notes
1 Fauconnet Paul (2023), La responsabilité. Étude de sociologie, présentation et édition par Sacha Levy-Brühl, Paris, PUF.
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Référence électronique
Benoît Gautier, « Patrick Castel, Marie-Emmanuelle Chessel, À la recherche de la décision. Études de cas en sciences sociales », La nouvelle revue du travail [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 19 septembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/20228 ; DOI : https://doi.org/10.4000/152ds
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