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Recensions et notes de lecture

Marion Del Sol, Anne-Sophie Ginon, La digitalisation au service des demandeurs d’emploi : une évolution ambiguë

Patrick Gilbert
Référence(s) :

Marion Del Sol et Anne-Sophie Ginon (dir.), La digitalisation au service des demandeurs d’emploi : une évolution ambiguë, Rennes, IODE, coll. « Amplitude du droit », 2024, 191 p.

Texte intégral

1Dirigé par Marion Del Sol et Anne-Sophie Ginon au sein de l’IODE (UMR CNRS 6262), l’ouvrage propose une lecture résolument interdisciplinaire de la numérisation du service public de l’emploi et argumente en faveur d’une thèse forte : loin d’être un simple changement d’outillage, la digitalisation de Pôle emploi, devenu France Travail, reconfigure à la fois l’accès, la substance et la finalité des droits sociaux des demandeurs d’emploi, dans le sillage de la loi « Pour le plein-emploi » du 18 décembre 2023.

2Ce volume est issu du programme Digep’s (« Digitalisation, emploi et protection sociale ») financé par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) et la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) entre 2022 et juin 2024, et prolongé par une journée d’échanges interdisciplinaires. Il articule droit et sociologie pour éclairer, au plus près des pratiques comme des normes, les effets très concrets des dispositifs numériques sur l’accompagnement, l’intermédiation et la mise en visibilité des compétences. La progression en trois temps – dématérialisation et garanties d’accès, paradigme de l’accompagnement « par le numérique », centralité de la compétence-employabilité – en offre la démonstration, tout en posant la question des conditions d’un service public numérique réellement protecteur.

3L’ouvrage s’organise en trois grandes parties, qui dialoguent entre elles tout en conservant une cohérence d’ensemble.

4La première partie, consacrée à la dématérialisation et à l’accès aux droits sociaux, interroge la robustesse des garanties individuelles et collectives quand l’interface numérique devient le guichet principal. Josépha Dirringer et Lola Isidro ouvrent la séquence en examinant la participation des sans-emploi au service public de l’emploi face à la dématérialisation : qui parle, où et comment, lorsque l’inscription, la contestation et l’échange se déplacent dans des espaces codés, tracés et chronométrés. En miroir, Laure Camaji analyse la gestion de la liste des demandeurs d’emploi par France Travail à l’aune de l’informatique, montrant combien la surveillance et la preuve se recomposent au fil des flux d’informations et des écritures automatiques qui régissent inscription, radiation ou suspension. Un entretien avec Jean-Louis Walter déplie ensuite les lieux et les acteurs de la médiation France Travail dans un contexte où les droits existent, mais où l’accès est filtré par des paramétrages. Puis Léa Walkowiak suit les formes d’action collective face au coût social du numérique, de la perte de contact à l’isolement des usagers comme des agents, jusqu’au rôle matriciel de la déclaration sociale nominative (DSN) dans « le cœur de la machine ». Enfin, Sophie Sereno propose une cartographie opératoire des voies de droit, du repérage des atteintes numériques à la réforme des pratiques. Ensemble, ces contributions posent une question claire et décisive : quand le guichet devient un portail, que faut-il renforcer – le droit d’accès, les médiations humaines, ou les deux à la fois ?

5La deuxième partie dégage les traits d’un nouveau paradigme d’accompagnement « par le numérique ». Anne-Sophie Ginon montre, avec une précision rare, comment se constitue un véritable processus digital de gestion des parcours : autonomisation de l’offre servicielle, diagnostic d’« autonomie-capacité » comme pivot d’orientation, et, surtout, traduction juridique de ce modèle dans le contrat d’engagement. Ce que l’ordre numérique fait ici à l’ordre juridique n’est pas anecdotique : les règles de tri et d’affectation deviennent la matrice même de l’accompagnement, désormais conçu comme un besoin pour tous et doté d’une teneur obligationnelle. L’entretien qui suit avec Léa Lima, Aurélie Gonnet et Carole Tuchszirer nuance l’hypothèse d’une autonomie auto-entretenue par l’outil en interrogeant les conditions concrètes d’exercice du pouvoir d’agir. Jean-Marie Pillon, enfin, replace la question des logiciels d’appariement dans la longue histoire du Répertoire opérationnel des métiers et de l’emploi (ROME) et des systèmes de repérage, pour souligner la tentation adéquationniste toujours présente : faire comme si l’intermédiation n’était qu’un problème de bonnes correspondances, au risque d’oublier le travail des conseillers et les déséquilibres du marché. Ce bloc met ainsi en scène un déplacement : l’activation, qui s’opérait autrefois par prescriptions et incitations humaines, se trouve désormais inscrite dans des enchaînements techniques et juridiques qui formatent l’expérience.

6La troisième partie déplace le regard vers la centralité de la compétence-employabilité, là où la numérisation, la traçabilité et l’interopérabilité promettent d’élargir l’« aire de mobilité » professionnelle tout en instituant des formes nouvelles de validation. L’entretien avec Sylvie Monchatre pose d’emblée l’écart entre compétences acquises et requises, c’est-à-dire entre biographies réelles et attendues des recruteurs. Pascal Caillaud retrace l’instauration d’un marché de la certification : du monopole de l’État à la pluralité des répertoires, la promotion européenne des microcertifications, la montée des blocs, et, au bout du compte, un morcellement de la qualification qui déplace des coûts récurrents sur le compte personnel de formation (CPF) des demandeurs d’emploi. David Stindt analyse pour sa part l’outil « Compétences validées », où l’évaluation des compétences est en pratique confiée aux employeurs : il en montre l’architecture de plateforme, l’éviction potentielle du droit, et la manière dont la subordination peut se prolonger au-delà du contrat, par l’intériorisation d’attentes patronales devenues conditions d’employabilité. Marion Del Sol referme la séquence en reconstituant l’histoire juridique du « passeport de compétences » : d’un outil personnel de parcours à un instrument du Réseau pour l’emploi, appuyé sur l’interopérabilité des données (DSN, diplômes, Mon Compte Formation) et conçu pour traduire automatiquement des expériences en compétences ; à ce titre, le passeport prend place au cœur de la « bataille des compétences » et alimente, par la qualité et la circulation des données, une logique d’adéquation entre offre d’emploi et offre de travail. En substance, la visibilité et la contrôlabilité des compétences deviennent des conditions d’accès au marché, au risque d’un gouvernement par les signaux qui fragmente les profils et multiplie les attestations.

7L’architecture générale du livre apparaît ainsi particulièrement cohérente. Loin de juxtaposer des analyses disparates, elle offre une véritable progression, des normes vers les pratiques, puis vers les enjeux théoriques et politiques. Ce cheminement contribue à donner au lecteur une compréhension globale de la digitalisation de France Travail, en montrant comment se croisent et se répondent les perspectives disciplinaires. Certaines contributions marquent particulièrement par leur capacité à dépasser les frontières établies : ainsi de ce chapitre qui analyse conjointement les dispositifs juridiques d’authentification et les stratégies pratiques des usagers pour contourner les obstacles, ou de cette étude qui, tout en mobilisant le droit du travail, recourt à une ethnographie des interactions numériques entre conseillers et demandeurs d’emploi.

8L’ouvrage convainc d’abord par ce qu’il montre : les mécanismes concrets de la numérisation dans le service public de l’emploi et leurs effets. Plutôt qu’une juxtaposition de discours, il propose une véritable confrontation des points de vue. Les juristes y trouvent l’occasion de confronter leurs analyses aux réalités sociales que les normes prétendent organiser, tandis que les sociologues sont amenés à inscrire leurs observations dans un cadre normatif plus large. Certes, des tensions apparaissent parfois : certains chapitres privilégient une lecture très technique du droit, au risque d’apparaître moins accessibles aux non-spécialistes, tandis que d’autres développent des analyses empiriques très denses qui pourraient sembler éloignées des débats juridiques. Mais ces différences nourrissent le dialogue plutôt qu’elles ne l’entravent, en rendant perceptible la diversité des langages disciplinaires.

9L’ouvrage se distingue enfin par l’équilibre entre contributions théoriques et empiriques, entre analyses de terrain et réflexions conceptuelles, mais aussi par l’homogénéité du niveau scientifique des chapitres. La bibliographie témoigne d’un double ancrage, puisant autant dans les références juridiques que dans la littérature sociologique contemporaine, ce qui confirme la volonté des coordinateurs de maintenir un dialogue constant entre deux traditions académiques qui se côtoient souvent sans toujours se rencontrer.

10Au terme de la lecture, l’ambiguïté annoncée par le sous-titre prend sens. Les outils digitaux promettent efficience, traçabilité et autonomie, mais ils redessinent la relation de service et déplacent la charge de la preuve et du parcours vers l’usager ; ils donnent des prises à l’action collective tout en rendant plus difficiles certaines médiations ; ils enrichissent le langage des compétences tout en fragmentant la qualification et en ouvrant des espaces de validation où le droit n’entre pas aisément. En ce sens, l’ouvrage dirigé par Marion Del Sol et Anne-Sophie Ginon fournit plus qu’un état des lieux : une boussole pour penser, au-delà de la réforme, ce que pourrait être un service public numérique des droits – un service capable de conjuguer qualité de données et qualité de relation, garanties procédurales et intelligibilité de l’action, efficience et justice.

11Au-delà du cadrage juridique et sociologique très solide de l’ouvrage et de son évidente pertinence, la digitalisation de l’action publique pourrait gagner à être lue aussi à travers l’analyse politique de l’instrumentation publique (Lascoumes & Le Galès, 2004) et la sociologie des outils de gestion (Chiapello & Gilbert, 2019 ; Chambost & al., 2025). Cette double perspective invite à considérer les portails, algorithmes d’appariement, référentiels (ROME), déclaration sociale nominative et passeports de compétences non comme de simples « outils », mais comme des instruments qui catégorisent, rendent visibles et produisent des effets propres sur les droits, les preuves et les trajectoires : ils configurent qui parle, à quelles conditions, et avec quels régimes d’auditabilité. Une telle lecture met en continuité les trois blocs du livre – accès/dématérialisation, accompagnement « par le numérique », centralité compétence-employabilité – en montrant comment les choix de design (formats de preuve, paramétrages, interopérabilités) font politique autant qu’ils organisent le service. Elle offre, ce faisant, un cadre cumulatif pour relier les observations fines sur l’inscription/radiation, les logiques de tri et l’économie des certifications à une problématique plus générale de gouvernement par les instruments et de gestion par indicateurs.

12En définitive, La digitalisation au service des demandeurs d’emploi : une évolution ambiguë s’impose comme une référence pour comprendre les recompositions juridiques et organisationnelles du service public de l’emploi à l’ère numérique. En ouvrant la discussion aux cadres de l’instrumentation de l’action publique et de la sociologie des outils de gestion, on peut prolonger la réflexion proposée ici : lire les dispositifs numériques comme des instruments qui, par leurs catégories, leurs formats de preuve et leurs circuits d’information, reconfigurent à la fois l’accès aux droits, l’accompagnement des demandeurs d’emploi et la valeur de leurs compétences. Cette extension théorique éclairerait d’un même mouvement les tensions entre qualité des données et qualité de la relation, entre efficience et justice. Elle suggère un programme de recherche appliqué : documenter les effets différentiels des paramétrages, qualifier les externalités des indicateurs et penser les conditions de gouvernabilités numériques réellement protectrices. Elle prolongerait ainsi l’apport majeur de l’ouvrage, en traçant une voie pour articuler, au-delà des réformes, le design des instruments et la promesse d’un service public numérique des droits.

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Bibliographie

Chambost Isabelle, Metzger Jean-Luc, Nocenti Brice & Sanson David (dir.) (2025), Sociologie de la gestion et du management. Des interactions de travail aux institutions du capitalisme et de l’État, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.

Chiapello Ève & Gilbert Patrick (2019), Management tools. A social sciences perspective, Cambridge, Cambridge University Press.

Lascoumes Pierre & Le Galès Patrick (dir.) (2004), Gouverner par les instruments. Paris, Presses de Sciences Po.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Patrick Gilbert, « Marion Del Sol, Anne-Sophie Ginon, La digitalisation au service des demandeurs d’emploi : une évolution ambiguë », La nouvelle revue du travail [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 22 octobre 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/20256 ; DOI : https://doi.org/10.4000/152dt

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Auteur

Patrick Gilbert

IAE Paris-Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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