1Dans ce livre, Premilla Nadasen explore en profondeur la manière dont le care et le travail du care se situent au cœur des sociétés capitalistes. Elle met en lumière comment ces activités, souvent invisibles et sous-payées, jouent un rôle essentiel dans le maintien et la reproduction du capitalisme. L’autrice analyse comment ce dernier marchandise le care, en soulignant que cette logique profite principalement à ceux qui détiennent le pouvoir économique, au détriment des travailleurs, souvent des femmes et des personnes racisées issues de classes sociales moins favorisées.
2Premilla insiste sur l’importance de reconnaître le travail du care comme constituant un pilier fondamental de nos sociétés, et non comme une simple tâche domestique ou bénévole. Elle fait appel à une réévaluation des valeurs sociales et à une réforme des politiques publiques pour valoriser et soutenir ces travailleurs, qui s’avèrent essentiels, comme la pandémie de la Covid‑19 l’a très bien démontré.
3Son objectif consiste à analyser comment les relations entre le capitalisme et la politique de reproduction sociale ont engendré de nouvelles formes de profit, en étant profondément enracinées dans l’histoire du capitalisme racial. Nadasen concentre ses analyses principalement sur les expériences et les tendances observables aux États-Unis. Toutefois, nous pouvons aisément établir des parallèles avec d’autres sociétés dans lesquelles ces dynamiques se manifestent aussi de manière évidente (p. 17-18).
4En s’appuyant sur les théories des féministes marxistes et du féminisme noir radical, l’autrice nous propose une réflexion sur « les multiples façons dont le care est discuté, théorisé et mis en œuvre en tant que politique et pratique » (p. 15). Elle distingue et précise trois concepts : le discours sur le care, l’économie du care et le care radical.
5Elle élabore ainsi une critique du premier, non sur le plan sémantique, mais au moyen d’une analyse de la manière dont ce discours, en se présentant comme universel, tend à masquer les inégalités et l’exploitation de classe, de race, de sexe et d’origine ethnique.
6L’économie du care quant à elle est conceptualisée comme formant un système institutionnalisé, hiérarchisé et orienté vers le profit, dans lequel la richesse est accumulée surtout par le secteur lucratif privé.
7Enfin, elle définit le care radical comme constitué de pratiques alternatives et transformatrices émergeant des mouvements sociaux et qui y sont intrinsèquement liées (p. 15-16).
8Le livre est structuré en sept chapitres, lesquels illustrent la diversité des significations, des pratiques et des théorisations concurrentes relatives au concept du care et à la reproduction sociale.
9Le premier chapitre commence par une analyse des discours féministes portant sur le care au cours des trente dernières années. Ils visent à obtenir la reconnaissance, la valorisation et la visibilité de ce travail, tout en soulignant son caractère genré et sa dévaluation historique. Mais, soutient l’autrice, ces discours donnent de ce type de travail une vision erronée, en le présentant comme une activité exceptionnelle et distincte des autres formes de travail, et en cherchant à obtenir une protection ainsi que des récompenses pour les travailleuses du care, en raison de leur contribution habituelle aux tâches domestiques, notamment au sein des ménages de la classe moyenne.
10Depuis les années 1990, on parle d’une « crise du care » qui serait associée à la participation croissante des femmes blanches de classe moyenne au marché du travail et aggravée par le manque de soutien public concernant ces activités. L’autrice pense que « la crise du care, c’est une crise du travail rémunéré et non rémunéré » ou une « crise du temps/des salaires/du travail reproductif ». La question devient la suivante : Qui prendra soin des personnes dépendantes ? Qui préparera les repas et nettoiera la maison, surtout si les adultes du foyer sont employés à temps plein à l’extérieur de la maison ? Les appels à une politique collective autour du care et de l’interdépendance mutuelle masquent les divisions de classe et dissimulent comment la définition même de la crise du care est enracinée dans les expériences des familles blanches de classe moyenne, les charges de travail des femmes en emploi, l’équilibre travail/famille et les difficultés à trouver une « bonne aide » (p. 29).
11Dans le deuxième chapitre, Premilla Nadasen mobilise les théories féministes marxistes de la reproduction sociale qui rejettent le langage de l’amour et de l’émotion et autres essentialismes, afin d’analyser le rôle central du travail du care dans le fonctionnement du capitalisme. À partir d’une lecture intersectionnelle prenant en compte les rapports sociaux de race, de genre et de classe, elle met en évidence comment l’histoire de la reproduction sociale a favorisé la vie et la reproduction de certains groupes plus nantis par rapport à d’autres. En régime néolibéral, la reproduction sociale n’est plus une condition préalable à l’accumulation du capital, mais plutôt une source directe d’accumulation, renforçant ainsi une logique du profit au détriment des enjeux sociaux et humains liés au paradigme du vivre. Ainsi, « les entreprises de santé, les hôpitaux lucratifs, les Big Pharma et les entreprises de plateformes numériques […] tirent de gros profits de l’économie du care et se soucient peu de leurs travailleurs ou leurs clients » (p. 93).
- 1 Voir notamment : Borgeaud-Garciandia (2017), Damamme et Kurumi (2020), Hirata (2021) et Molinier (2 (...)
12Nous sommes d’accord avec Premilla Nadasen lorsqu’elle attire notre attention sur le fait que « la relation du care rémunéré est souvent présentée comme une relation entre soignants et personnes soignées, alors qu’il faudrait parler d’employeurs et d’employés. Le terme “personnes soignées” masque le fait que ce travail est profondément ancré dans des relations de travail capitalistes » (p. 95). Cependant, l’affirmation selon laquelle « le point de départ pour discuter du travail du care n’est généralement pas le travailleur ou la travailleuse, mais la personne qui a besoin de soins » (p. 95), doit être nuancée ou au moins située dans la réalité ou le contexte américain, car les études du care dans les pays francophones ont fourni un grand nombre d’études ancrées sur l’expérience des travailleuses du care1.
13Le troisième chapitre analyse la nature coercitive du travail du care, en indiquant que l’État ainsi que les acteurs économiques ont systématiquement déployé divers mécanismes oppressifs pour contraindre les travailleuses à accomplir ce type d’activités. Parmi ces stratégies, on peut mentionner l’esclavage, les politiques migratoires, les contrats de travail, les lois relatives au mariage ainsi que les politiques carcérales (Glenn, 2010).
14Le quatrième chapitre retrace l’histoire des formes de résistance, en adoptant la perspective de Michel Foucault (1976) pour qui, « là où il y a pouvoir, il y a résistance », ou, du moins, la potentialité d’une résistance, étant donné qu’« il n’y a pas de rapports de pouvoir qui soient complètement triomphants et dont la domination soit incontournable » (Foucault, 1994, 407). On doit donc s’attendre à ce que les travailleuses du care résistent. L’autrice établit la distinction entre les stratégies individuelles de résistance, quotidiennes, et les stratégies collectives, telles que la formation de syndicats, les grèves et les arrêts de travail. Elle met en évidence le fait que ces différentes formes de résistance offrent des modèles d’organisation innovants et pertinents, particulièrement dans le contexte d’une économie néolibérale caractérisée par une hétérogénéité de la classe patronale.
15Dans le cinquième chapitre, Nadasen met en lumière le décalage persistant qui existe entre le care destiné aux populations pauvres et celui réservé aux classes plus aisées. Elle souligne le fait que le démantèlement de l’aide sociale, l’instauration d’exigences de travail et de sanctions punitives à l’encontre des plus démunis ainsi que la montée de l’État carcéral et la baisse des salaires ont contribué à accentuer les inégalités économiques, sociales, raciales et de genre. En même temps, les personnes les plus nanties bénéficient de plus de ressources et jouissent d’horaires et de conditions de travail flexibles, d’environnements professionnels accommodants et de congés familiaux. Elles peuvent également profiter des politiques fiscales fédérales, qui leur offrent un soutien supplémentaire dans le cadre des tâches associées au travail du care.
16Selon Premilla Nadasen, « le système de protection de l’enfance et de la jeunesse, comme le système du bien-être social, concerne moins le soutien que la punition des pauvres » (p. 138). Généralement, « l’analyse individualisée de la pauvreté et de la violence dans le système de protection de l’enfance et de la jeunesse ne prend pas en compte les sources des conflits entre parents et leurs enfants ou les “négligences parentales”, qui peuvent être associées plutôt à la discrimination raciale, au chômage, à la consommation d’alcool ou de drogues, les problèmes de santé ou de handicap, ou encore l’absence des réseaux de soutien social » (p. 139).
17Le sixième chapitre examine la transformation du care en une source de profits pour diverses entités, notamment pour les entreprises privées, les organisations à but non lucratif et l’État. L’autrice met en évidence le fait que les industries de la santé, les hôpitaux, les systèmes d’aide sociale et les programmes de récupération alimentaire profitent matériellement de la pauvreté. Partant, « si l’industrie de la défense tire profit de la mort et de la destruction, l’industrie du care tire profit du handicap, de la dépendance et de la maladie » (p. 161).
18Le septième chapitre présente différents exemples de care radical, fondés sur des principes collectifs, égalitaires, non hiérarchiques et engagés dans la transformation sociale. Ces exemples illustrent d’autres visions possibles d’une société dans laquelle la solidarité et l’autonomie des acteurs sont primordiales. Dans un contexte marqué par les inégalités sociales et économiques croissantes, il devient important de questionner l’exploitation systémique dans les industries du care et de créer des voies alternatives permettant l’émancipation des travailleurs et des communautés. Cela contribuerait à l’émergence d’une politique de libération collective. À cet égard, Premilla Nadasen nous offre une perspective précieuse, en accordant la parole aux militants ordinaires dans leur lutte pour la justice, ce qui constitue sans doute notre chapitre préféré.
19Le chapitre commence en donnant deux exemples de telles expérimentations alternatives. D’abord, le Free Breakfast for School Children à Oakland, en Californie, en 1969, a été une initiative qui visait à fournir des petits-déjeuners gratuits aux enfants scolarisés. L’objectif consistait à combattre la faim chez les jeunes élèves, en particulier chez ceux provenant de familles à faibles revenus, afin de leur permettre de commencer leur journée d’apprentissage dans de bonnes conditions. Ce programme faisait partie d’une tendance plus importante aux États-Unis à cette époque, où des efforts étaient déployés pour améliorer la nutrition et le bien-être des enfants, tout en favorisant leur réussite scolaire. Ce genre de programme existe encore aujourd’hui au Brésil dans les écoles publiques et même dans certaines entreprises qui ont compris que l’apprentissage et le travail sont plus efficaces et productifs si nous n’avons pas faim.
20Un autre exemple présenté par l’autrice concerne les Young Lords, un groupe de jeunes militants d’origine latino-américaine, dans les années 1960 et 1970. Fondés à New York en 1969, inspirés par le mouvement des Black Panthers, ils se sont engagés à lutter pour les droits civiques, pour l’autonomie communautaire, la justice sociale et l’amélioration des conditions de vie des communautés latino-américaines et autres collectivités marginalisées. Leur action comprenait des campagnes pour l’accès à la santé, à l’éducation, au logement, et la dénonciation des injustices systémiques, ainsi que des « projets de care collectifs » et des initiatives communautaires à l’attention des membres de la communauté. Ces projets mettent l’accent sur le soutien mutuel, sur la santé mentale, le bien-être et la création d’espaces où chacun peut se sentir soutenu. Ils peuvent comprendre des cliniques communautaires, des programmes éducatifs ou encore des activités visant à renforcer la cohésion et la résilience des communautés.
21Ces pratiques représentent pour l’autrice des exemples d’« engagement envers la transformation sociale, l’autonomisation des communautés, la construction de relations et d’un care qui s’avère non hiérarchique, antimarché, antiétatique et collectif. Les groupes pratiquant le care radical visent à apporter aide et attention aux personnes dans leur communauté et à réfléchir à la manière dont leurs pratiques peuvent modifier les relations de pouvoir. Les pratiques alternatives de care, qui ont une longue histoire dans les communautés marginalisées, racisées – allant de l’autre-maternité aux collectifs trans, en passant par les pratiques communautaires de guérison autochtones – ont retrouvé une urgence renouvelée sous le néolibéralisme. Elles sont devenues un moyen de survivre à la précarité du moment et une stratégie pour lutter contre l’inégalité systémique chez les personnes sous pression. De telles pratiques construisent des communautés et des relations qui posent les bases d’une politique de transformation de la société et du travail. » (p. 213)
22À la fin de son ouvrage, Premilla Nadasen nous invite à une réflexion collective sur la possibilité, ou non, de construire un monde axé sur le care dans le contexte d’un capitalisme néolibéral. Elle nous pousse à envisager un avenir radical, plus humain, en questionnant les paradigmes actuels. Ce livre constitue une immersion captivante dans les mécanismes d’une économie du care façonnée par le capitalisme néolibéral. Il s’agit d’une lecture innovante et essentielle pour quiconque souhaite comprendre les enjeux fondamentaux du care et envisager des alternatives possibles. Il nous reste seulement à souhaiter l’avènement d’une traduction française, car il est certain que ce livre enrichira le débat des études du care en français.