1Rémy Ponge lève le voile sur une histoire méconnue, la reprise constante par les syndicalistes du thème de la souffrance vécue par les travailleur∙ses. Cette histoire se révèle chaotique, à l’intersection de deux sujets entremêlés, l’inscription, parfois ténue, des questions de santé et sécurité au travail dans l’agenda des confédérations et l’identification des souffrances psychiques comme enjeu spécifique. L’apport des sciences sociales se révèle déterminant à chacune des étapes, rythmées par cette rencontre singulière, renouvelée de façon continue, entre syndicalistes et chercheur∙es.
2L’ouvrage, issu de la thèse de Rémi Ponge, découpe en périodes clairement identifiées cette longue confrontation, permettant une lecture facile, d’autant plus que chaque épisode donne l’occasion de plonger davantage dans la construction historique de la santé au travail. L’étude plus précise des positionnements de deux confédérations, la CGT et la CFDT, montre des aspects différenciés et des relations parfois même conflictuelles entre différents acteurs, responsables des confédérations ou conseillers confédéraux, confrontés à des contextes historiques parfois déterminants. La prise en compte de ces souffrances psychiques subit de nombreux aléas et n’a rien de spontanée, elle devient au fil des pages un objet spécifique soumis au débat public, souvent ouvert par les luttes des femmes.
3Le premier chapitre couvrant la période 1945-1967 montre une première jonction entre militant∙es et chercheur∙es pour dénoncer les méfaits du taylorisme. La construction de la Sécurité sociale à la Libération y intègre le risque Accident du travail et maladie professionnelle, reprenant les spécificités des compromis des lois de 1898 sur les accidents du travail puis de 1919 sur les maladies professionnelles. Cependant elle dénote aussi une « approche restrictive » (p. 37) de la santé au travail, abordée à travers les notions d’hygiène et de sécurité centrée sur « l’intégrité physique » (p. 42). La « politisation de la fatigue nerveuse » (p. 45) est d’abord mise en scène par les grèves des femmes téléphonistes des PTT. Elle est permise par un premier « passeur entre les champs scientifique et syndical » (p. 47), Roger Mario, conseiller confédéral CGT, rencontrant Louis Le Guillant, psychiatre communiste. Tout le récit sera ainsi ponctué de ces rencontres, finalement pas si improbables tant elles apparaissent répondre à une nécessité. Cette première dénonciation, restée générale, des effets du taylorisme sur la santé psychique se referme, nous dit l’ouvrage, sur la période d’unité syndicale des années 1960 qui donne peu de place aux conditions de travail. La santé au travail redevient « un enjeu à bas bruit » (p. 55).
4L’année 1968 ouvre une nouvelle séquence (chapitre 2), qui se referme en 1981. La souffrance au travail devient un enjeu par la conjonction de trois facteurs interagissant, une puissante mobilisation ouvrière, l’arrivée du nouvel acteur CFDT et un renouveau des recherches sur la « fatigue nerveuse » (p. 63). Comme précédemment, les luttes sociales agissent comme initiatrices de la « mise à l’agenda » de la santé au travail, comme le montre le slogan « Notre santé n’est pas à vendre », ceci dès le début des années 1960, ouvrant des décennies « d’insubordination ouvrière » (Vigna, 2007). L’auteur insiste sur les luttes des femmes mises en évidence par F. Gallot (2014), d’autant plus que la santé au travail devient un problème public « sous l’effet de mobilisations principalement d’ouvrières » (p. 72), donnant une dimension particulière à la « fatigue nerveuse ». L’enjeu de syndicalisation des femmes et des ouvrier∙es spécialisé∙es ouvre un espace particulier dans la CFDT à un autre passeur, Michel Le Tron, qui s’appuie sur les travaux d’Alain Wisner ou de Catherine Teiger et l’école d’ergonomie française alors en cours de constitution. Du côté de la CGT, la prise en compte paraît plus difficile, malgré la présence d’un autre « passeur », Jean-Claude Dufour, et le poids de la fédération de la métallurgie. La catégorisation des salarié∙es « a sans doute renforcé cette approche genrée des souffrances psychiques » (p. 88). La mobilisation sur ce thème reste du domaine de secteurs féministes tels que la revue CGT Antoinette. Le recentrage de la CFDT et un discours CGT dénonçant davantage le capitalisme ferment cette période, même si les luttes sociales de cette période conduisent aux premières négociations nationales sur les conditions de travail sous l’impulsion du gouvernement.
5L’analyse de la période 1981-1995 (chapitre 3) permet de mieux saisir l’importance du fédéralisme dans la construction syndicale, mettant en avant les fédérations CGT de la métallurgie et CFDT de la santé comme lieux alternatifs aux directions confédérales. La crise économique marque cette période et redéfinit les enjeux pour le syndicalisme. Face à un gouvernement promouvant la « modernisation négociée » dans les entreprises (p. 99), les investissements confédéraux sont polarisés par des négociations nationales autour de l’emploi. Le chapitre donne l’occasion de revenir sur l’originalité du personnel des confédérations : la CGT choisit à ce moment d’anciens syndicalistes d’entreprise, souvent peu engagés sur les conditions de travail et « à distance des scientifiques intéressés par les enjeux de santé psychique » (p. 105) ; la CFDT privilégie au contraire des personnes au capital scolaire important telles que des inspecteurs du travail, qui développeront une approche plus juridique des questions de souffrance au travail. La CFDT, tout à son travail d’adaptation au nouveau contexte néolibéral, pousse à définir une forme de « managérialisation des conditions de travail » (p. 109). Cependant la présentation parallèle de deux parcours, Robert Villatte (CFDT Chimie) et Jean Hodebourg (CGT Métallurgie) montre comment ces deux conseillers confédéraux ont pu bénéficier du profond « renouvellement des sciences du travail » (p. 109) marqué par l’émergence de la psychodynamique du travail. Tous deux vont permettre de construire « une expertise syndicale sur les questions de souffrance au travail » (p. 113), par exemple à travers la constitution d’un « Groupe de Prévention de la Santé Mentale » au début des années 1980 par des chercheurs et militants CGT, ou le développement de l’In.PACT dans la CFDT, « à l’articulation entre le champ syndical et scientifique » (p. 122). Ce travail est enrichi à l’occasion des grèves féministes des infirmières entre 1988 et 1991.
6Le chapitre revient sur l’enjeu de la création d’un tableau des maladies psychiques dans les tableaux de maladies professionnelles qui en déterminent la reconnaissance par la Sécurité sociale. La mobilisation patronale, appuyée sur l’asymétrie des ressources, permet de bloquer cette création d’autant plus facilement que le système historique de reconnaissance repose sur la « fiction sociale » (p. 127) d’une cause unique à chaque maladie.
7La décennie suivante 1995-2006 (chapitre 4) voit au contraire les souffrances psychiques devenir un véritable « problème public » (p. 149). L’offensive libérale dans de grandes entreprises multinationales, dont France Télécom ou Renault au sein de son techno-centre, amène une nouvelle génération de chercheurs anglo-saxons ou scandinaves. Les différentes notions évoquées, stress, harcèlement moral, risques psychosociaux font l’objet de confrontations et de publicisations diverses, y compris dans le cadre de l’Assemblée nationale quand il s’agit de « lier directement le harcèlement moral à la dégradation des conditions de travail » (p. 175). Les analyses de la DARES, dont M. Gollac puis T. Coutrot prennent en charge successivement le département des conditions de travail, représentent un premier apport de chercheures. C’est encore une fois « par le bas » (p. 153) que les maladies psychiques sont remises à l’agenda des deux confédérations étudiées, dont les responsables sont fortement sollicités par des militant∙es d’entreprises. La politisation des souffrances bénéficie de passeurs tels que Jean-François Perraud (CGT), premier responsable « politique » à être chargé de ces questions, appuyé par Serge Dufour, conseiller confédéral. La « diffusion des savoirs experts » (p. 155) permet d’y répondre en valorisant l’écoute des salarié∙es. C’est sous cette forte pression que le ministère du Travail accepte de ré-ouvrir le débat sur le tableau de maladie professionnelle psychique, tout en restant « très en retrait » (p. 167) et renvoyant au consensus entre les partenaires sociaux, donc soumis à l’accord des représentants patronaux. Comme précédemment, le groupe patronal met en avant, pour justifier son refus, la nature plurifactorielle des affections psychiques, incompatible avec la construction univoque des tableaux de maladie professionnelle. Comme le dit l’auteur en conclusion, « la non-publicisation des débats de la Commission supérieure des maladies professionnelles (CSMP) permet au ministre de ne pas trancher la question de la réparation des souffrances psychiques » (p. 202). Ainsi le rapport Simon qui validait la création d’un tableau n’est pas rendu public (p. 195), mais l’auteur note de façon implicite la responsabilité partagée par les organisations syndicales dans ce secret organisé.
8La dernière période 2006-2025 (chapitre 5, le plus consistant) voit la consécration des suicides au travail comme problème public. Deux nouveaux acteurs syndicaux sont mis en valeur dans ce chapitre, la CGC qui participe avec la CFDT à la dénonciation des souffrances des cadres, et Solidaires qui avec sa fédération Sud-PTT, médiatise les suicides de France Télécom à travers la création d’un Observatoire du Stress et des mobilités forcées, commun avec la CGC, puis lors d’un procès pénal retentissant. Mais, note l’auteur, ces deux initiatives, évoquant les souffrances de cadres, participent de « l’invisibilisation des souffrances des classes populaires » (p. 180). À partir de l’exemple de France Telecom, le chapitre insiste sur l’importance des pratiques patronales de répression syndicale. Dans un développement sans doute un peu long et non relié au reste de l’ouvrage, l’ouvrage expose le travail politique opéré simultanément par l’État, pour promouvoir une approche dépolitisée du stress, qui se traduit par l’accord national interprofessionnel sur le stress au travail (signé par toutes les organisations syndicales représentatives) centré sur la perception du stress par le salarié, puis par des accords d’entreprise orientés vers l’approche statistique et le dépistage de fragilités individuelles.
9Cette période renouvelle l’alliance entre chercheur∙es et syndicalistes autour de la centralité du travail telle que mise en avant par l’ergologie et la psychodynamique du travail, autour du thème de la « Démarche travail » portée par la CGT ou la campagne « Agir sur le travail » de la CFDT. Ce dernier chapitre revient encore sur la question centrale de la création d’un tableau des maladies professionnelles, création bloquée, selon l’auteur, par la stratégie du ministère du Travail, refusant de modifier le cadre légal de la reconnaissance des maladies professionnelles. Y contribue le refus des confédérations syndicales d’en faire un enjeu public, de peur de remettre en cause les compromis tissés au sein de la commission des maladies professionnelles (Henry, 2017) ou de crainte de soutenir davantage l’accompagnement des salariées plutôt que la prévention en entreprise.
10La conclusion insiste sur le rôle déterminant de la politisation de la souffrance au travail joué par les organisations syndicales. Pourtant l’approche technique des enjeux de santé au travail fragilise leur prise en charge syndicale, qui reste tributaire de la capacité des conseillers confédéraux « techniques » et cantonne ces enjeux à des arènes restreintes. Rémi Ponge en appelle à une mobilisation intersyndicale s’appuyant sur les sciences du travail, la judiciarisation de ces enjeux ou la prise en compte de la dimension féministe et démocratique de ces combats.
11Un des apports importants du livre est d’offrir une grille d’analyse, à partir de l’exemple de la prise en charge des maladies psychiques, de la construction d’une orientation syndicale. Quel sujet choisir, comment l’articuler avec la présence militante sur le terrain qui lui donne l’impulsion, le sens en l’inscrivant dans la confrontation sociale et la légitimité par rapport à son utilité dans l’action syndicale, quel usage des institutions telles que la Sécurité sociale ou les instances de rencontre avec le gouvernement ? Se trouvent alors mobilisés le parcours des experts confédéraux et leur capacité à trouver des outils de réflexion dans le milieu scientifique, les choix stratégiques des directions confédérales, l’aptitude à avancer sur le terrain des propositions originales mais aussi la capacité propre aux luttes sociales à ouvrir de nouveaux espaces de réflexion. Est interrogée cependant la disposition des syndicats à « capitaliser sur les expériences passées et les savoirs qu’ils ont produits » (p. 243). Cette grille d’analyse pourrait être convoquée concernant de nombreux domaines de l’intervention syndicale.
12La santé au travail représente cependant un domaine particulier relevantde la santé publique, suivant de nombreux auteurs comme A. Thébaud-Mony (2007) ou M. Turshen (1989). Les nombreuses maladies psychiques dues au travail, ou encore la mise en cause d’un travail qui ne joue pas son rôle d’opérateur de santé (Bouffartigue & al., 2010), devraient justifier l’intervention de l’État et non sa mise en retrait évoquée à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Ciblant « l’état du rapport de force entre organisations syndicales et patronales » (p. 173) comme une question déterminante, l’ouvrage appelle à être complété par l’analyse des interventions syndicales dans les entreprises et services. Les CHSCT ont pu représenter cette avancée des questions de santé au travail dans la pratique syndicale (Adam & Barnier, 2013) avec les difficultés soulevées, comme aujourd’hui y sont confronté∙es les 601 000 élu∙es dans les comités sociaux et économiques (CSE), relais déterminants de l’activité syndicale. À lire le développement exposé, on a cependant parfois l’image de confédérations se résumant à leurs directions, l’interaction avec les syndicats des entreprises et services s’exprimant lors de quelques épisodes. F. Piotet (2009) nous a bien rappelé que face à « l’anarchie organisée » que représente une confédération comme la CGT, les axes stratégiques développés par les directions confédérales doivent être prolongés sur le terrain. Pour ne prendre qu’un exemple, la formation syndicale des élues du personnel en santé au travail est un vecteur important dans le domaine évoqué, alors même que le mouvement syndical n’y participe qu’à hauteur de 20 % et suivant des modèles différenciés de pratiques syndicales (Barnier & al., 2020).
13Plutôt qu’une simple « mise à l’agenda » des directions confédérations, les enjeux de santé au travail doivent s’insérer dans une approche stratégique syndicale dans une perspective de changement de société (Laval & al., 2019). Rémi Ponge nous fournit ici les éléments pour saisir la complémentarité entre les élaborations confédérales et leurs prolongements dans ces engagements militants.