Marianne Thivend, Ces femmes qui comptent. Le genre de l’enseignement commercial en France au xixe siècle
Marianne Thivend, Ces femmes qui comptent. Le genre de l’enseignement commercial en France au xixe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2024, 317 p.
Texte intégral
1À la croisée de l’histoire de l’enseignement technique, de celles de l’éducation et du travail des femmes, et de l’histoire de la comptabilité, Ces femmes qui comptent apporte une contribution essentielle en éclairant des angles morts de ces domaines historiographiques : « l’enseignement commercial pour dames » dans la genèse de l’enseignement technique ; l’importance des enseignements postprimaires dans la conquête scolaire des femmes ; les savoir-faire expressément acquis par les femmes qui travaillent dans le commerce ; le développement de la comptabilité à un niveau intermédiaire et féminin avant la hiérarchisation de la profession en faveur des hommes. Une approche locale permet l’étude de la construction de l’enseignement commercial pour les femmes dans la seconde moitié du xixe siècle, lorsque l’essor des formations est porté par des initiatives locales (communes, organismes consulaires, Église, patrons ou particuliers). Selon les configurations des grandes villes, les rapports de concurrence dans la prise en charge d’un public féminin postprimaire fluctuent. Cet enseignement se développe alors dans des cours privés ou des congrégations, des cours financés sur fonds publics ou municipaux ; dans des écoles primaires supérieures, des écoles professionnelles du commerce et de l’industrie, mais aussi parfois dans des sections adossées à des établissements secondaires. La méthode biographique reconstruit les parcours de deux pionnières de l’enseignement commercial féminin et les situations locales dans lesquelles elles ont exercé : Élise Luquin qui, à Lyon en 1857, crée les premiers cours d’enseignement commercial pour dames sur fonds publics (municipaux, consulaires, mais aussi ministériels), et Marguerite de Malmanche, ancienne élève de Luquin, qui, à partir des années 1870, met progressivement sur pied l’ensemble de la formation commerciale de la ville de Paris. Le déploiement de l’enseignement technique apparaît alors comme le produit du volontarisme de ces femmes et de leur soutien politique pour impliquer les villes et l’État dans cette prise en charge et pas seulement comme une réponse à l’industrialisation ou à la demande des entreprises. Ces pionnières, aujourd’hui oubliées, ont d’ailleurs été reconnues en leur temps et distinguées par la République (parmi les rares femmes chevalier ou officier de la Légion d’honneur) pour leur contribution à l’enseignement commercial. Elles ont de fait œuvré dans l’élaboration des premières politiques de formation mais aussi fait bouger « les barrières de genre ». Elles ont mis sur pied des enseignements commerciaux pour dames. Elles ont investi un marché éditorial masculin et publié des manuels participant à la diffusion des savoirs de comptabilité hors du périmètre restreint d’une élite professionnelle masculine. Elles ont occupé des positions influentes (inspectrices, membres du conseil supérieur de l’Instruction publique et des Congrès internationaux de l’enseignement technique, puis de l’Association française pour le développement de l’enseignement technique pour Marguerite de Malmanche). Elles ont infléchi le marché du travail comme directrices de cours professionnels, mais aussi en élaborant des diplômes permettant la reconnaissance de leurs formations et des compétences de leurs élèves, en proposant à celles-ci des services de placement et en luttant contre les syndicats de comptabilité qui, à partir des années 1880, protègent les emplois masculins. Sans remise en cause frontale de l’autorité maritale, et sans affiliation connue à des mouvements féministes, elles ont ouvert les horizons professionnels des femmes en louvoyant avec le paradigme de la complémentarité des sexes pour ne pas les cantonner aux tâches techniques et subalternes du commerce.
2Le premier chapitre met au jour l’effervescence autour des savoirs de comptabilité au cours du xixe siècle, depuis l’obligation légale faite aux entreprises en 1807 de tenir un livre de compte. La profession de comptable, peu hiérarchisée jusque dans le dernier tiers du xixe siècle, se développe et la pratique se diffuse jusque dans les petites entreprises. Si un enseignement commercial est créé dans des écoles supérieures pour garçons, l’acquisition de savoir-faire se réalise sur le tas dans les boutiques pour les commis et enfants de commerçants. Les femmes se frottent pour leur part à ces savoir-faire par des voies plus informelles : dans l’entreprise familiale pour les filles et épouses de commerçants ; dans des manuels, qui font florès à partir des années 1820, et délivrent des savoirs d’économie domestique qui initient à la comptabilité commerciale ; dans des institutions secondaires pour certaines filles de la bourgeoisie. La demande de création d’un cours commercial pour dames par Élise Luquin s’inscrit dans cette effervescence. En incitant les commerçantes à acquérir les savoirs comptables au sein d’une institution d’enseignement dédiée, l’« initiative lyonnaise » « repousse les barrières du genre d’un monde professionnel en construction qui se décline alors uniquement au masculin » (p. 54). Elle convainc aussi néanmoins les économistes libéraux de la nécessité de former les filles et femmes de commerçants pour contribuer à l’entreprise familiale en secondant le conjoint, éviter les faillites et participer au développement économique de la France.
3Le chapitre 2 montre que l’enseignement commercial pour dames se développe dans différentes grandes villes à la faveur d’un débat public sur le travail des femmes et leur éducation professionnelle faisant suite aux progrès de leur instruction primaire et à l’impulsion du ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy. Avant que cet enseignement ne trouve une place au sein du système éducatif porté par les politiques républicaines des années 1880-1890, il se déploie dans la grande diversité des formes « de la scolarisation féminine postprimaire » (p. 110) et au gré des configurations et concurrences locales entre cercles politiques et intellectuels républicains, maçonniques ou saint-simoniens, bourgeoisie d’affaires catholique et congrégations. Il touche alors tantôt les jeunes femmes des petites classes moyennes urbaines tantôt celles des classes populaires.
4Le chapitre 3 suit Luquin et Malmanche dans leur investissement pour l’arrimage de l’enseignement commercial féminin à l’enseignement technique. En tant qu’inspectrice générale pour l’enseignement commercial des femmes dès 1886 pour la première, ou inspectrice des cours commerciaux des écoles de filles de Paris dès 1879 pour la seconde, elles investissent les institutions de promotion, essentiellement masculines, de l’enseignement technique à un moment d’hésitation étatique sur la tutelle ministérielle de cet enseignement (Instruction publique ou Commerce et Industrie), son affiliation (instruction primaire, enseignement secondaire spécial ou école professionnelle du commerce et de l’industrie). En échafaudant un enseignement commercial de niveau intermédiaire pour dames, elles rejoignent des positions dominantes dans les milieux patronaux qui dévalorisent l’engorgement des professions libérales et de l’enseignement secondaire classique par les femmes. À Lyon ou à Paris, Luquin et Malmanche s’engagent encore pour la formation des enseignantes de cet enseignement commercial et promeuvent son uniformisation qui verra le jour de manière centralisée au sein des deux sections commerciales de l’École normale de l’enseignement technique en 1912.
5Le chapitre 4 explore l’appropriation par les femmes des savoirs comptables alors principalement possédés par des hommes. Marianne Thivend s’intéresse d’abord à celle des pionnières et aux connaissances du commerce que Luquin et Malmanche entendent transmettre aux femmes. Investissant un marché éditorial masculin, elles publient des manuels de comptabilité et d’enseignement commercial qui sont repérés et connaissent un succès de librairie ; elles sont également parties prenantes du Conseil supérieur de l’Instruction publique et participent à l’élaboration des programmes de l’enseignement commercial féminin de 1894. Comme dans les cours qu’elles dirigent ou dans les manuels qu’elles publient, celui-ci a de fortes proximités avec l’enseignement masculin : il ne se réduit pas à la transmission d’une technique et rassemble différentes disciplines permettant l’établissement d’un commerce. Il s’en distingue néanmoins en creux par le moindre recours au bureau commercial et aux exercices pratiques visant l’entraînement aux activités d’une entreprise fictive, par l’absence de technologie des marchandises permettant le contrôle de la production et par la lente autonomisation de la comptabilité par rapport à l’arithmétique pour devenir plus complexe ; en positif, par l’attention que les pionnières accordent par exemple au droit commercial comme « outils juridiques pour surmonter les contraintes » (p. 166) de l’autorité maritale et faire connaître « le degré de contrôle de sa propriété par l'épouse » selon les types de mariage, finalement comme occasion de souligner « la capacité de la femme commerçante relativement à l’incapacité de la femme mariée » dans la gestion de l’argent. Mais c’est aussi l’appropriation des savoirs comptables par les filles et les femmes qui suivent ces enseignements commerciaux que Marianne Thivend met au jour. De fait, seule une minorité est en mesure de s’approprier l’intégralité des curricula, et d’en faire certifier la maîtrise par un diplôme. Cette minorité ne se satisfait alors pas seulement de la possession des certificats d’études commerciales mais se présente aussi au brevet d’enseignement : les savoirs commerciaux s’inscrivent alors dans une éducation plus large et leur appropriation vise une double finalité professionnelle, le commerce ou l’enseignement. Pour une majorité d’élèves, qui, le plus souvent, suit partiellement et ponctuellement les cours, les savoirs acquis restent circonscrits aux éléments indispensables de la comptabilité (la tenue des comptes) puis, après l’introduction de la machine à écrire en France en 1883, de la sténodactylographie ; formations spécialisées que des cours entrepreneuriaux ou des organisations professionnelles de comptables offrent d’ailleurs à ce public féminin plus pressé à la toute fin du xixe siècle.
6Le dernier chapitre étudie la position des élèves sur le marché du travail et leurs usages professionnels et militants des savoirs commerciaux. Certaines anciennes élèves mobilisent les savoir-faire comptables, au gré de leurs engagements, pour la gestion des fonds et patrimoine des sociétés, syndicats ou congrégations qu’elles animent. Les usages professionnels sont en revanche fortement contraints par les organisations et syndicats de comptables qui entendent hiérarchiser la profession. La Société académique des comptables (SAC), par exemple, dont le maillage est national, crée le diplôme de comptable en 1881, puis, en 1900, le sous-diplôme d’aide-comptable ou teneur de livre, qu’elle privilégie pour les femmes, et enfin, en 1905, le sur-diplôme, très sélectif, d’expert-comptable. Si les femmes n’en sont pas réglementairement exclues, elles ont peu d’opportunité de satisfaire à ses conditions : avoir plus de 40 ans et posséder une expérience de comptable dans des grandes entreprises. De surcroît, la SAC prévoit que même les femmes diplômées de comptabilité occupent préférentiellement des postes, moins rémunérés et subalternes, dans des petites entreprises artisanales. Néanmoins, la préoccupation des devenirs professionnels des femmes est manifeste à la fin du xixe siècle. Elle se lit dans la création de guides d’orientation professionnelle mais aussi dans l’insertion de sections dévolues aux emplois des femmes dans les dictionnaires des professions. Elle se perçoit aussi dans les services de placement qu’offrent les établissements d’enseignement commercial, ou à la Chambre de commerce de Paris par exemple qui tient « un comité des dames patronnesses » (p. 228). La publication des débouchés professionnels des élèves et diplômées apparaît comme une occasion de publicité des cours pour recruter des élèves, et pour rassurer les familles et les potentiels employeurs. Les débouchés professionnels de certaines élèves, reconstruits à partir des listes des diplômées de différents établissements, indiquent qu’en cette période de conquête de l’enseignement commercial par les femmes, l’adéquation formation emploi est aussi illusoire. L’enseignement accueille près du tiers des inscrites dans les années 1880, avant de progressivement se fermer. La comptabilité dans les entreprises artisanales constitue la voie majeure des débouchés pour les filles de commerçants ; quand le salariat dans ces entreprises constitue une opportunité pour les élèves ayant peu de moyens. Les diplômées devenant entrepreneuses sont rares et doivent compter sur le diplôme de comptabilité de leur conjoint ou de leur fils. Bien que promu par les directrices, le secteur bancaire réserve aux femmes des conditions salariales peu enviables : diplômées de commerce ou non, elles y occupent des postes peu rémunérés, subalternes et le plus souvent de courte durée. À l’inverse, les administrations s’avèrent plus attractives, notamment avec l’économat des lycées qui garantit des rémunérations bien plus élevées. Finalement, alors même que les pionnières de l’enseignement commercial pour dames défendent la femme commerçante ou employée de banque, elles peinent à faire reconnaître dans ces secteurs leurs propres diplômes (qui ne détrônent pas le brevet d’enseignement) et à empêcher le confinement des femmes à des postes subalternes. Ce sont d’autres femmes qui portent mieux la revendication de la valorisation de la condition salariale des femmes, telle la revue féministe La Fronde ou Blanche Schweig qui crée en 1900 un syndicat dédié aux comptables et employées de commerce.
7Par les questions qu’il soulève et les réalités qu’il examine, l’ouvrage propose une plongée stimulante dans la genèse de l’enseignement commercial pour « dames ». Il intéresse la sociologie de la formation professionnelle, la sociologie des diplômes et comme celles du travail et du genre. Il fait apparaître de manière frappante la récurrence de certaines réalités autour de la formation professionnelle et leurs déclinaisons historiques : le caractère central de la question du « placement » des élèves, tant pour convaincre des décideurs de la nécessité de cours que pour attirer un public scolaire ; la prégnance des décalages entre savoir-faire certifiés et conditions salariales ; l’enseignement professionnel comme porte de sortie d’un marché du travail aux conditions salariales défavorables et opportunité de valorisation et de diffusion des savoir-faire acquis ; la diversité des usages faits non seulement de la formation, avec la rareté des publics qui peuvent en bénéficier pleinement, mais aussi des savoir-faire acquis et non innés que les femmes mobilisent au sein des espaces domestique, professionnel et militant, en bref, dans leur forte participation au monde social.
Pour citer cet article
Référence électronique
Fanny Renard, « Marianne Thivend, Ces femmes qui comptent. Le genre de l’enseignement commercial en France au xixe siècle », La nouvelle revue du travail [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 19 septembre 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/20494 ; DOI : https://doi.org/10.4000/152e4
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