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Corpus – Syndicalismes en Afrique

D’une mobilisation en ligne à une plateforme revendicative. Le mouvement enseignant « On a Trop Supporté » au Cameroun

From Online Mobilization to a Platform for Claims: The “On a Trop Supporté” teachers’ movement in Cameroon
De una movilización en línea a una plataforma reivindicativa. El movimiento docente «On a Trop Supporté» en Camerún
Aboubakar Sidi Njutapwoui

Résumés

Cet article s’intéresse à un mouvement de revendication apparu en 2022 dans le secteur public de l’éducation au Cameroun. Il montre combien le développement de ce mouvement informe les processus de transformation de l’action syndicale à l’ère du numérique. Les entretiens réalisés et l’observation des processus communicationnels au sein des espaces de discussion en ligne, entre 2022 et 2025, mettent en lumière un mouvement social né en dehors du champ syndical, mais parvenu à négocier ses propres accès à l’État et à l’espace médiatique. Légitimé par sa capacité à défendre les intérêts de la profession, ce mouvement entretient un rapport à la fois conflictuel et coopératif avec les syndicats. La démonstration s’appuie sur la théorie de la mobilisation des ressources et celle du cadrage, en soulignant le rôle des entrepreneurs de cause dans la mobilisation de ressources, de compétences militantes et organisationnelles acquises précédemment, ainsi que dans la production d’un cadrage construisant les conditions de travail en injustice. L’analyse révèle une circulation des acteurs et des modes d’action entre mouvements sociaux et syndicats.

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Texte intégral

« Nous devons nous-même trouver un moyen d’interpeller le gouvernement sur la situation précaire des enseignants. N’attendons pas les syndicats avant d’agir ! »
Échanges sur un groupe WhatsApp dédié aux enseignants, 10 mars 2022.

1L’histoire syndicale au Cameroun est globalement semblable au reste du continent. Depuis l’officialisation du premier syndicat le 15 décembre 1944, le mouvement syndical camerounais a d’abord été marqué par une phase de pluralisme syndical avant d’être domestiqué et vassalisé dès 1972 avec l’instauration du parti unique (Eyenga, 2000, 53). À partir de 1990, le passage au multipartisme entraîne une redynamisation du champ syndical. Cette période est notamment marquée par une multiplication des revendications autour des salaires, des conditions de travail et de la liberté syndicale (Nkwi, 2006). Toutefois, la capacité de mobilisation des syndicats demeure limitée par la répression étatique (Nkwi, 2006 ; Pommerolle, 2007 ; Mbembe, 2001), la fragmentation du champ syndical (BIT, 2010), la précarité économique et la rareté de l’emploi (Yomb, 2017). Bien plus, le mouvement syndical fait face à des problèmes de fonctionnement (crise de leadership, démobilisation militante, etc.) avec pour conséquences immédiates l’échec des mobilisations collectives. Dans ces conditions, les effectifs syndicaux sont faibles malgré la multitude des syndicats existants. Avec près 12 confédérations syndicales et plus de 200 syndicats de base de salariés, le pluralisme a engendré une prolifération et fragmentation des syndicats dont les effets ont été dévastateurs sur leur efficacité, leur représentativité et leur crédibilité (Njib Boumsong & Fomba Kamga, 2024). Malgré cela, Mbog Ibock (2017) note que les « arts de faire » de l’action syndicale au Cameroun prennent chaque fois des aspects nouveaux.

  • 1 Avec près de 100 000 personnes dans l’enseignement secondaire et environ 80 000 dans le sous-secteu (...)

2Dans le secteur de l’éducation1 en particulier, les syndicats et les mouvements étudiants ont critiqué dès 1990 leurs conditions de travail et d’étude. Plusieurs épisodes contestataires ont ainsi émaillé la décennie : c’est le cas des mobilisations initiées par le Syndicat national des enseignants du supérieur (SYNES) en 1991 (SYNES, 1992), le Syndicat national autonome de l’enseignement secondaire (SYNAES) entre 1994 et 1996, ou encore le Collectif des enseignants indignés du Cameroun (CEIC) en 2017 et le Nouveau collectif des enseignants indignés (NCEIC) en 2019. Si ces mobilisations ont permis d’obtenir quelques avancées, l’État s’est employé systématiquement à contrôler l’action syndicale afin de s’assurer qu’elle ne devienne pas une force entre les mains des enseignants. C’est pourquoi le mouvement syndical dans le secteur de l’éducation n’a pas réussi à se structurer.

3Dans ce contexte, la littérature existante se focalise très largement sur la seule question de la crise syndicale (Epée Ekwalla, 2009). Ce faisant, elle a contribué à isoler cet enjeu de connexions fécondes avec les travaux sur les mobilisations collectives (Béroud, 2020) alors qu’on sait combien plusieurs acteurs (l’État, les employeurs privés, les mouvements sociaux et les organisations de la société civile) façonnent l’espace du mouvement syndical (Adu-Amankwah & Nyarko Otoo, 2022). Les études empiriques qui témoignent des relations entre mouvements sociaux et syndicats au Cameroun indiquent qu’ils ont souvent interagi dans les mouvements de contestation du régime du président Paul Biya (Jua Nantang, 1991 ; Mbembe, 1996 ; Eba’a Atyi, 1998), de réformes néolibérales et de luttes identitaires (Konings, 2009), ou dans les contestations étudiantes (Pommerolle, 2008). Cependant, la question de la circulation des acteurs et des modes d’action entre mouvements sociaux et syndicats n’est pas encore suffisamment explorée. Cet article vise à combler cette lacune en interrogeant la façon dont les premiers peuvent irriguer les seconds. Il s’inscrit ainsi dans le renouveau des recherches sur l’objet syndical, en adoptant les outils conceptuels forgés pour l’analyse des mobilisations collectives (Kelly, 1997), et en prenant pour cas d’étude : le mouvement « On a Trop Supporté » (OTS) lancé le 21 février 2022 par des enseignants revendiquant leurs droits et des meilleures conditions de travail. Ce mouvement est emblématique par sa nature et les actions mobilisées dans un contexte de faiblesse syndicale. Il s’agira donc de comprendre en quoi le développement de ce mouvement informe les processus de transformation de l’action syndicale. Quels sont les phénomènes de circulation entre le mouvement OTS et les syndicats traditionnels ? Comment ce mouvement émerge-t-il, et quelles en sont les stratégies de mobilisation et d’adhésion ? Comment agit-il auprès des pouvoirs publics ? Comment se positionne-t-il par rapport au champ syndical traditionnel ?

4La démonstration s’appuie sur la théorie de la mobilisation des ressources (Oberschall, 1973) et celle du cadrage (Snow & al., 1986). Formulée par Anthony Oberschall (1973), la première variante de la perspective de la « mobilisation des ressources » met l’accent sur le degré d’organisation interne de la collectivité mobilisable. En même temps, la mobilisation est tournée contre les détenteurs du pouvoir et revêt un caractère foncièrement contestataire. La notion de cadrage, quant à elle, correspond à la deuxième vague des travaux sur les mouvements sociaux qui a cherché à réintroduire les idées et les émotions dans l’analyse des processus de mobilisation. Cette deuxième vague est critique de la théorie de la mobilisation des ressources qui était jugée trop centrée sur les ressources disponibles. Ces deux théories permettent de souligner le rôle des entrepreneurs de cause précisément dans la mobilisation de ressources, les compétences militantes et organisationnelles, ainsi que le rôle de ces entrepreneurs dans la production d’un cadrage construisant les réalités sociales professionnelles en injustice.

5L’enquête a été réalisée entre mars 2022 et juin 2025. 31 entretiens ont été menés auprès de trois catégories d’acteurs : 26 enseignants, 3 syndicalistes, 2 responsables administratifs. En utilisant la technique « boule-de-neige », mes interlocuteurs, majoritairement des jeunes enseignants entre 30 et 40 ans parmi lesquels 9 femmes, ont d’abord été identifiés au niveau local et national par leur visibilité dans l’espace public et grâce à mon réseau relationnel. À chaque fois, j’ai cherché à prendre en compte les différentes réalités sociales du mouvement à la fois dans les grandes villes (Yaoundé, Douala, Bafoussam et Maroua) et aussi dans les établissements scolaires des localités difficiles d’accès. Par ailleurs, j’ai réalisé une veille sur les réseaux socionumériques dédiés au mouvement : la page Facebook On a Trop Supporté !! (14 000 abonnés), l’espace de discussion On a Trop Supporté !! sur Telegram (26 000 membres) et trois espaces de discussion sur WhatsApp (426 membres). Les informations recueillies ont permis de saisir la structuration du mouvement, ses stratégies de déploiement et la circulation des acteurs et des modes d’action entre mouvements sociaux et syndicats.

6Cet article analyse les conditions d’apparition d’une mobilisation inédite d’enseignants au Cameroun : le mouvement OTS, ainsi que ses modalités d’organisation et d’action d’abord en dehors des syndicats classiques, puis avec eux autour d’une plateforme revendicative. La première partie aborde les circonstances d’irruption du mouvement qui doit beaucoup aux réseaux socionumériques. La seconde partie étudie le dispositif d’action adopté par le mouvement OTS, lequel laisse entrevoir un répertoire d’action revisité pour agir auprès des pouvoirs publics dans un contexte difficile. Enfin, on étudie l’alliance sous contrainte du mouvement avec des organisations syndicales, et ce faisant la circulation des acteurs et des stratégies d’action dans l’espace de la contestation, ayant abouti à la revitalisation du champ syndical.

1. Une mobilisation inédite

7Le contexte camerounais en raison de la fragmentation syndicale et la répression étatique est peu propice à l’émergence d’une mobilisation collective. Parmi les défis à relever, les acteurs doivent parvenir à construire l’insatisfaction des potentiels mobilisés et leur optimisme quant à l’efficacité de l’action collective pour améliorer leur situation. Dans le cas du mouvement OTS, générer une telle conviction a reposé sur la formulation et la publicisation en ligne d’un certain nombre de griefs des enseignants.

1.1. La situation d’Hamidou, un cas exemplaire des griefs des enseignants

  • 2 Vidéo publiée par Deli Kodji Rene sur la page Facebook On a trop Supporté !!, 8 mars 2022.
  • 3 Publication de Blaise Etek sur la page Facebook On a trop Supporté !!, 23 février 2022.

8Il ne suffit pas qu’une situation soit injuste pour qu’elle soit perçue comme telle et qu’elle donne lieu à mobilisation. Comme le rappelle Jean-Gabriel Contamin, « pour qu’il y ait mobilisation, il faut donc au préalable qu’une masse critique de gens aient socialement construit une représentation commune de la situation comme injuste et immorale » (2010, 57). C’est là tout l’enjeu de la construction des « cadres d’action collective », c’est-à-dire l’« ensemble de croyances et de représentations orientés vers l’action qui inspirent et légitiment les activités et les campagnes des entreprises de mobilisation, en insistant sur le caractère injuste d’une situation sociale » (ibid.). Le processus de cadrage du mouvement OTS a débuté avec l’expression de nombreuses frustrations sur les réseaux socionumériques concernant divers aspects de la profession d’enseignant. Le cas le plus emblématique est celui d’Hamidou, jeune enseignant d’éducation physique et sportive (EPS) depuis le 5 mars 2012 au lycée de Beka dans la région du Nord. Apparu parmi les premiers activistes sur les réseaux sociaux, son histoire laisse découvrir le cas d’un enseignant amaigri, affaibli, malade et incapable de se soigner : « Je profite de l’OTS pour vous dire que je suis à 10 ans sans matricule, sans salaire et […] je suis le seul cadre d’EPS de la sixième jusqu’en terminale depuis 2012 jusqu’à ce jour », explique-t-il dans une vidéo2 (image 1). Dans un autre message, il affirme : « Je me bats avec l’agriculture et l’élevage quand je ne suis pas à l’école pour faire vivre ma femme et ma fille qui est à la SIL3. » Après 9 ans et 11 mois d’intégration dans la fonction publique, Hamidou décède le 8 mars 2022 dans une grande précarité, de suite de maladie, sans avoir jamais perçu son premier salaire malgré les multiples relances.

9Le cas d’Hamidou est l’exemple le plus illustratif de la souffrance des enseignants. Brandi comme le symbole de la contestation, il traduit le « processus de cadrage » (Snow & al., 1986) de la part des entrepreneurs de mobilisation pour attribuer du sens aux revendications, mobiliser des adhérents et obtenir le soutien des auditoires. Dans cette dynamique, de nombreux enseignants documentent les difficultés rencontrées tout au long de leur carrière professionnelle. Sur le groupe Telegram dédié au mouvement, un enseignant décrit sa situation similaire à celle d’Hamidou :

J’ai été recruté depuis juin 2020 comme PLEG contractuel. C’est en décembre 2022 que j’ai eu mon matricule et jusqu’à ce jour pas de salaire. Cela fait exactement 37 mois sans salaire. Le mois passé, ils m’ont demandé [au ministère] de compléter certaines pièces. Je l’ai fait. Après, ils ont dit qu’ils ne retrouvaient plus mon dossier. J’ai refait le dossier et remis au sous-directeur de la solde et des pensions. Celui-ci m’a rassuré que j’aurai mon salaire ce mois. À ma grande surprise…, c’est toujours bulletin nul. Je ne compte que sur OTS pour m’aider sinon je vais terminer comme Hamidou (Publication sur un groupe Telegram, 10 mars 2022).

10Un autre enseignant en service dans un lycée de la région de l’Extrême-Nord interpelle ses collègues dans un échange sur WhatsApp : « Regardez ce qui est arrivé à notre collègue Hamidou. Il est décédé après dix ans de travail acharné sans être intégré. Cela nous fait très mal. On dirait qu’au Cameroun, l’État tue les enseignants. C’est le moment d’agir ou nous périrons tous ! » (Publication sur un groupe WhatsApp, 12 mars 2022). Comme on le voit, le cas dramatique d’Hamidou a façonné les états émotionnels (individuels ou collectifs) des enseignants, et a constitué l’un des « dispositifs de sensibilisation » (Traïni& Siméant-Germanos, 2009) durable du mouvement. Il a favorisé chez un grand nombre d’enseignants un sentiment d’injustice et de colère sur la base d’une exaspération partagée.

11Les enquêtés ajoutent au chapelet de dénonciations en ligne un certain nombre de difficultés administratives, comme l’explique cet enseignant :

Au ministère, des personnels bloquent volontairement les dossiers des enseignants pour exiger des pots-de-vin de 15 % à 40 % du montant attendu. Nous sommes contraints à négocier pour obtenir notre premier salaire, faire passer nos avancements, obtenir le rappel des arriérés de salaires (entretien, Yaoundé, 17 avril 2022).

12Dans un entretien, une enseignante évoque par exemple l’absence de traduction financière de son avancement de carrière, et plaide pour qu’il devienne automatique :

Le fonctionnaire, après chaque deux ans, a droit à un avancement. Mais chez nous, soit la décision d’avancement apparaît et tu n’as pas d’effet financier sur le salaire, soit tu n’as ni la décision ni l’effet financier. Nous voulons que les deux soient automatiques. Nous ne voulons plus passer par les agents du MINESEC pour avoir nos avancements parce qu’ils créent sciemment cette atmosphère pour nous imposer des pourcentages. Et imaginer ce que ça coûte de se déplacer chaque fois de l’Extrême-Nord pour aller suivre un dossier à Yaoundé [25 à 30 heures de transport en voiture pour près de 1 300 kilomètres] (entretien, Yaoundé, 17 avril 2022).

13En évoquant l’impact du plafonnement indiciaire sur leur salaire après 22 ans de service, d’autres enseignants mobilisés dénoncent « une injustice salariale » pendant que « le magistrat ou le médecin continue d’avancer pour atteindre l’indice 1 800 » (entretien avec un enseignant retraité et leader syndical, 20 octobre 2023). « Où est le statut spécial promis à l’enseignant ? », se demande un autre (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 17 avril 2022).

14Les frustrations exprimées concernent divers aspects dans leur profession : espaces de travail précaires, absence de toilettes dans les établissements scolaires, effectifs pléthoriques dans les classes, dette salariale, tracasseries administratives, corruption des agents publics en charge des dossiers, prise en solde tardive des personnels nouvellement intégrés dans la fonction publique, non-paiement des indemnités de logement et des allocations familiales, absence d’effets financiers des avancements, etc. La formulation de tous ces griefs a offert aux acteurs potentiellement mobilisables un cadre commun permettant de s’accorder sur un diagnostic de la situation difficile de l’enseignant.

15Au-delà de la mise en mots des injustices, c’est aussi l’efficacité d’une action collective qui est envisagée pour remédier ou tout au moins s’attaquer à la situation des enseignants. Désormais propriétaire du problème (Neveu, 2015), les enseignants prêtent une plus grande légitimité au mouvement OTS pour conduire une action collective.

1.2. La structuration du mouvement grâce à l’expérience militante de certains leaders

16Répartis sur l’ensemble du territoire, les enseignants ont principalement utilisé les plateformes numériques pour s’organiser. Une fois les membres virtuellement rassemblés, « il fallait donner un nom porteur, qui captive l’enseignant. Après les débats, on a opté pour un mouvement baptisé “On a Trop Supporté !!” (OTS). Ce nom traduit bien les sentiments de frustration, de colère et de révolte que ressentent les enseignants dans leur situation professionnelle », comme le relate un membre du Directoire (entretien, Yaoundé, 20 août 2022). Débattant sur la forme que prendrait une éventuelle mobilisation, la question du leadership de ce mouvement s’est posée : « Nous savions que les potentiels leaders seront soit traqués, soit tentés par des propositions alléchantes du gouvernement », affirme un enseignant. Dans la foulée, plusieurs organisations syndicales du secteur de l’éducation se sont proposées de porter les revendications « en tant que seul cadre légal corporatiste » (entretien avec un leader du SNAES, Yaoundé, 22 septembre 2023). Un leader syndical estime à ce sujet : « Les syndicats ont la maîtrise des textes et des risques de terrain et OTS a l’énergie qu’il faut pour mener une mobilisation d’envergure » (entretien avec un leader du SNAES, Yaoundé, 9 septembre 2023).

17Toutefois, les témoignages recueillis mettent en évidence la prégnance d’un sentiment antisyndical et une suspicion de principe à l’endroit de toute forme de délégation ou de représentation. Les membres du mouvement manifestent une défiance vis-à-vis des syndicats et leurs dirigeants régulièrement accusés de ne pas écouter la base, de se compromettre pendant les négociations, d’entretenir des rapports de connivence avec le gouvernement ou encore de se servir du syndicalisme pour parvenir à d’autres fins. « On peut passer cinq ans de carrière sans jamais connaître un syndicat des enseignants. Parfois, c’est lorsqu’on voit un communiqué circuler qu’on se souvient qu’il y a des syndicats dans notre profession », explique un enseignant sceptique quant à la capacité des syndicats à obtenir des réponses de l’État (entretien, Yaoundé, 3 octobre 2022). À ceci s’ajoute une certaine réticence à adhérer à un syndicat dans un contexte répressif. De l’aveu de nombreux enseignants, « se déclarer militant syndicaliste, c’est comme entrer en affront avec l’État ou appartenir à un groupe terroriste » (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 17 septembre 2024). Comme on le voit, les syndicats et leurs dirigeants ne semblent plus inspirer une très grande confiance auprès de la corporation des enseignants. C’est pourquoi ces derniers ont préféré que le mouvement OTS n’ait pas de leaders mais uniquement des « porteurs d’idées » qui pourraient être remplacés « si leur discours ne serait plus aussi radical », affirme un membre du Directoire (entretien, Yaoundé, 4 octobre 2023). Un autre enseignant m’explique cette décision en ces termes :

La différence avec les autres mouvements ou les syndicats, c’est qu’il n’y a personne qui peut se proclamer représentant de l’OTS. Les porteurs d’idées doivent se contenter de porter nos revendications sur les plateaux de télévision ou dans les échanges avec le gouvernement ; cela ne leur confère aucun pouvoir de prendre une décision ou un engagement au nom du mouvement. Il faut toujours se référer à la base pour décider (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 3 octobre 2023).

  • 4 En 2017, le CEIC avait spontanément émergé pour exiger, entre autres, le payement des salaires des (...)
  • 5 Créé le 19 mai 2011, ce syndicat se distingue particulièrement par sa radicalité et son soutien aff (...)

18Pour structurer le mouvement et mûrir le projet d’une éventuelle mobilisation collective, un Directoire s’est auto-institué dans l’anonymat en décembre 2021. D’après les témoignages recueillis auprès des membres, l’initiateur de ce Directoire serait un ancien membre du Collectif des enseignants indignés du Cameroun (CEIC)4 devenu membre du Syndicat des enseignants du Cameroun pour l’Afrique (SECA)5. Il aurait pris sur lui de réunir au sein d’un groupe WhatsApp restreint huit personnes dont les anciens du CEIC et du NCEIC, et quelques leaders du SECA. C’est au sein de ce noyau de départ qu’a été lancé le mouvement OTS (entretien avec un membre du Directoire, Yaoundé, 2 janvier 2025). Ainsi, le profil des membres du Directoire est celui de militants aguerris en tant que syndicalistes ou anciens membres des Collectifs CEIC et NCEIC ayant acquis des compétences d’action collective. La circulation de ces acteurs entre différentes organisations militantes révèle que le Directoire du mouvement constitue « un univers de pratique et de sens distinct » qui suppose que « ceux qui en font partie, ou qui prétendent y pénétrer, maîtrisent un ensemble de savoirs et de savoir-faire inhérents à la conduite des actions contestataires » (Mathieu, 2007, 146).

19Les membres du Directoire jouent ainsi un rôle de spin-off : des initiateurs selon la théorie de la mobilisation des ressources. Leurs expériences militantes informent et nourrissent par la suite la stratégie d’action, notamment par anticipation des manœuvres que le gouvernement peut jouer dans un contexte autoritaire (Pommerolle, 2007). Ils organisent en ligne les membres, les regroupant au niveau local et national. L’objectif étant d’ouvrir ces espaces à « l’expression libre des frustrations pour contribuer à alimenter le sentiment de colère » (entretien avec un membre du Directoire, Yaoundé, 8 octobre 2022). Bien plus, le Directoire observe les débats dans les médias, anime les espaces de discussion en ligne, confectionne des affiches, rédige les communiqués, coordonne les prises de parole dans l’espace médiatique et politique, etc. Sur le principe, chaque personnel du secteur de l’éducation peut parler au nom du mouvement s’il se montre capable de défendre efficacement les préoccupations des enseignants. Dans les faits, les intervenants sont sélectionnés et contactés par le Directoire parmi les enseignants qui se distinguent par leur prise de parole sur les espaces numériques ou dans les médias classiques. Ils se présentent toutefois comme des porte-paroles transmettant au gouvernement les revendications de leurs mandants. « En cas de soupçon d’inefficacité ou de collusion avec les autorités étatiques, ils perdent immédiatement leur légitimité », affirme un membre du Directoire (entretien, Yaoundé, 9 septembre 2024). À l’observation des porte-paroles autoproclamés ou autorisés, on note une « prolifération des subjectivités charismatiques à la légitimité fragile et à l’ascendant éphémère » (Jeanpierre, 2019 : 66). De manière analogue aux Gilets jaunes, on relève le refus de tout leadership et la mise en cause du principe même de représentation de l’autre, ce qui va dans le sens de la désintermédiation des intérêts politiques documentée par Rémi Lefebvre (2019).

20Les outils numériques ont donc constitué une ressource ayant joué un rôle crucial permettant à la fois aux membres de partager leur mécontentement mais aussi de s’organiser, rappelant d’autres mobilisations observées en dehors du Cameroun comme celles des Gilets jaunes (Jeanpierre, 2019) ou celles des coordinations d’infirmières ou de cheminots (Kergoat, 1992 ; Denis, 1996). L’effet boule-de-neige et la coordination horizontale assurée par ces outils ont permis de se dispenser de ressources organisationnelles préexistantes telles que des organisations syndicales. Mais derrière la façade d’un mouvement spontané sur les réseaux sociaux, il existe des syndicalistes et des militants bien expérimentés qui convertissent leurs ressources.

21En résumé, les entrepreneurs de cause ont joué un rôle important dans la mobilisation de ressources (forum sur réseaux sociaux) ainsi que la production d’un cadrage construisant les réalités sociales professionnelles en injustice. Pour passer des discours à l’acte, les membres du mouvement ont également entrepris un certain nombre d’initiatives afin d’obtenir le respect de leurs droits et les meilleures conditions de travail.

2. Mobiliser et représenter les enseignants sous de nouvelles formes

22Dans le contexte camerounais où les formes de l’action collective sont particulièrement contraintes (Pommerolle, 2007), la question des répertoires d’action comme celle des ressources nécessaires à la mobilisation sont cruciales. Le choix de la stratégie de mobilisation et d’adhésion du mouvement OTS se différencie clairement de l’action syndicale ordinaire. Par ailleurs, l’espace public numérique a été une ressource importante pour publiciser les revendications.

2.1. L’opération « craie morte » : un mode d’action se différenciant de l’action syndicale ordinaire

23L’arme ultime des syndicats demeure, en dehors de la négociation, la grève et les arrêts de travail. Si la grève s’est historiquement imposée comme une pièce centrale du répertoire de l’action syndicale (Giraud, 2020), elle demeure peu fréquente au Cameroun, tant son déclenchement est entravé par de nombreux obstacles.

24Comme le remarque Lilian Mathieu, « lors de phases de mobilisation marquées par une très forte incertitude, les acteurs tendent en effet à se raccrocher aux expériences passées comparables pour tenter de définir une ligne stratégique » (2007, 147). Le choix de la stratégie d’action se fonde ainsi sur l’évaluation de la situation à l’aune de précédents, à même de servir de repères et de références. En se référant à la dernière mobilisation initiée par le CEIC en 2017 et le NCEIC en 2019, les membres du mouvement hésitent à s’engager à nouveau dans une mobilisation qui les opposerait directement aux forces de l’ordre :

Il était trop risqué de descendre dans la rue. En 2017, on était bien organisé, avec des leaders connus. On avait organisé des manifestations pacifiques devant les institutions à Yaoundé pour dénoncer la situation de l’enseignant. Mais, ces manifestations avaient été durement réprimées et de nombreux enseignants et les leaders du mouvement ont été arrêtés (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 8 octobre 2022).

  • 6 Le 3 mars 2021, une vidéo devenue virale dans les réseaux sociaux présente des hommes en tenue dans (...)

25On saisit à travers cet extrait d’entretien combien l’expérience et la mémoire de la répression peuvent freiner et même annihiler l’action protestataire (Combes & Fillieule, 2011). Le choix de la stratégie d’action devait donc répondre à une contrainte : comment se faire entendre sans descendre dans la rue, tout en attirant l’attention du gouvernement ? Au cours des échanges au sein des espaces de discussion, l’idée de la « craie morte » a émergé, sans qu’on puisse précisément en identifier le concepteur. Ce mode opératoire est envisagé comme « une action que chaque membre peut mener au sein de son établissement sans être la cible des policiers et des gendarmes, tout en étant protégé dans sa fonction », explique un membre du Directoire (entretien, Yaoundé, 9 octobre 2023). Au départ, les enseignants se présentent sur leurs lieux de travail sans dispenser de cours. Ils organisent des palabres (c’est-à-dire des groupes de parole) dans l’enceinte de l’établissement et discutent de leur situation. Après que le gouvernement a commencé à déployer les forces de l’ordre dans les enceintes de certains établissements scolaires dans la capitale6, le mouvement a réajusté et réorienté son action. Les enseignants se sont rendus alors au lycée, dans le lieu de service ou salle de classe, à l’heure d’enseigner, signer le cahier de textes et d’appel sans pour autant mener une activité pédagogique. Au cours de cette action, ils se filmaient avec des supports (banderoles, papier, pancartes) en en-tête OTS avec la date du jour.

26En lieu et place des cours, les enseignants expliquent aux élèves les raisons de leur mécontentement afin de gagner leur sympathie. De plus, comme le précise un militant, avec cette stratégie, « il n’y a plus de motif de trouble à l’ordre public que le gouvernement évoque souvent pour réprimer nos manifestations » (entretien avec enseignant à Maroua, 3 juin 2022). Ce mode d’action a été utilisé par les membres du mouvement dans différents lieux et de façon autonome, paralysant considérablement les activités d’enseignement dans de nombreux établissements scolaires du pays sur l’ensemble du territoire. L’addition des mobilisations locales dans chaque établissement scolaire a abouti à une solidarité d’envergure nationale entre les enseignants autour des revendications du mouvement. On assiste ici à une transformation de la contestation au travail dans le secteur public de l’éducation, qui s’illustre par le recours à une forme de mobilisation revendicative sans arrêt formel de travail. Cette stratégie de mobilisation permet, d’une part, d’agir collectivement pour maintenir la pression sur le gouvernement et, d’autre part, d’éviter toute confrontation avec les forces de l’ordre.

27Si la force du mouvement est fonction de l’effectif important des membres qui participent à l’opération « craie morte », elle repose aussi sur l’audience qui fonde sa crédibilité dans l’espace public numérique.

2.2. Communiquer ses revendications

28L’usage des plateformes socionumériques s’est révélé favorable à la mobilisation des membres du mouvement qui sont essentiellement des jeunes avec un haut niveau d’études et maniant tous les nouveaux médias. Les enseignants sont directement informés par les messages de mobilisation et sur la conduite à tenir, et savent instantanément ce qui se passe dans différentes localités du pays.

29On l’a vu, les stratégies de mobilisation et d’adhésion se font selon des enjeux sectoriels qui sont d’abord en lien avec la situation jugée déplorable des enseignants. Sur les espaces de discussion en ligne, les membres sont encouragés par le Directoire à exprimer leurs difficultés professionnelles et leurs idées afin de nourrir la mobilisation ; l’idée étant de donner la possibilité à chaque membre de voir éventuellement ses préoccupations prises en compte dans les revendications. Cette ouverture de la parole contrecarre le reproche habituellement fait aux syndicats traditionnels concernant l’absence de participation de la base à la prise des décisions. Le contact avec cette dernière, facilité par les outils numériques, a ainsi permis au Directoire du mouvement d’avoir un réel aperçu des problèmes que rencontrent les enseignants dans diverses situations socioprofessionnelles. Cette façon de faire a permis de construire un discours dans lequel se reconnaissent de nombreux enseignants.

30« De nombreux enseignants sont devenus favorables au mouvement parce qu’il exprime leurs préoccupations de tous les jours et se montre déterminé à les défendre » (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 9 octobre 2023). En outre, les membres relaient instantanément le déroulement de la mobilisation dans les établissements scolaires du pays. Les images en circulation montrent des enseignants – dans l’enceinte de l’établissement ou dans les salles – en pleine causerie aux heures de cours ou tenant des affiches sur lesquelles sont inscrits des messages de revendication et de dénonciation. Les collègues qui ne respectent pas le mot d’ordre du mouvement sont systématiquement dénoncés sur les réseaux sociaux et présentés comme des « traîtres ». Aussi, toutes les tentatives de répression du mouvement (demandes d’explication, retrait des emplois du temps, suspension de salaire, affectation disciplinaire, etc.) sont également rendues visibles sur la toile.

31Le déploiement communicationnel sur les réseaux sociaux a contribué à imposer les revendications dans l’espace public et à rallier une bonne partie de l’opinion publique. La circulation d’images témoignant de la bonne dynamique de la mobilisation dans divers espaces sur le territoire a contribué à galvaniser ceux qui étaient encore hésitants d’après les entretiens que j’ai pu mener avec certains enseignants. Par sa dimension interactive et la transmission d’informations, Internet a fourni au mouvement une caisse de résonance à ses revendications (paiement de la dette salariale, automatisation des actes de carrière, adoption d’un statut particulier, etc.). La communication et l’organisation sur les réseaux sociaux ont largement contribué à façonner la compréhension commune du mode opératoire « craie morte », à légitimer et motiver l’action collective, et à publiciser les revendications.

32Au sein de la société civile et de la classe politique, de nombreuses voix ont exprimé leur soutien au mouvement et appelé l’État à « écouter les enseignants ». C’est le cas des élèves et parents d’élèves7 qui ont exprimé virulemment leur exaspération après des semaines sans cours8. Dans la foulée, d’autres corps de métiers commencent à s’inspirer du mouvement pour lancer leurs revendications : « On a trop supporté ! » du personnel de la santé, « On a trop attendu ! » des instituteurs de l’enseignement primaire, etc. Craignant que cette dynamique n’embrase toute la société, les autorités ont recouru au dialogue et à la (ré)pression, ce qui a, à la fois, consacré l’entrée du mouvement dans l’espace de la représentation syndicale et redéfini son rapport au syndicalisme.

3. Travailler malgré tout avec les syndicats ?

33Si le mouvement OTS souhaitait garder une certaine autonomie d’action, la répression a fini par le contraindre à tisser une alliance avec les syndicats. Ce rapprochement n’est pas sans effet : transfert de répertoire d’action, hybridations organisationnelles, alliances stratégiques.

3.1. L’entrée sous contrainte du mouvement dans l’espace de la représentation syndicale

34On l’a dit dès l’entame du mouvement, les syndicats ont essayé, sans y parvenir, d’incarner le leadership en se revendiquant comme seul cadre légal de revendication et donc seul interlocuteur des enseignants. Les membres du mouvement envisageaient le syndicalisme comme un acteur dont le temps historique était dépassé et auquel il était nécessaire de substituer de nouvelles formes d’organisation. Au cours de la mobilisation, les enseignants mobilisés n’ont pas changé d’avis : « Nous n’avons pas eu besoin de connaître les leaders syndicaux pour entrer dans le mouvement OTS. Pourquoi en aurions-nous besoin pour porter nos revendications ? » (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 11 octobre 2023). Par ailleurs, les enseignants marquent massivement leur opposition à la légalisation et la formalisation du mouvement : « OTS n’est pas un syndicat. Si vous le légalisez, il devient un syndicat comme les autres. Ne demandez pas à OTS de devenir un syndicat ! Il en existe déjà beaucoup qui n’ont pas pu défendre nos intérêts » (entretien avec un enseignant, Yaoundé, 9 mai 2022). « C’est un mouvement corporatif sans étiquette syndicale ! », martèle une autre enseignante (entretien avec une enseignante, Yaoundé, 9 mai 2022). Dans les échanges avec les mobilisés, les syndicats historiques sont perçus comme moins légitimes à porter les revendications du personnel enseignant dans l’espace public et dans l’espace de dialogue social.

35Face à l’ampleur de la mobilisation, le gouvernement a cherché à négocier en organisant un « dialogue social ». Refusant de se soumettre au leadership des syndicats, le gouvernement s’est vu contraint d’inviter des représentants du mouvement. Ces derniers ont été respectivement reçus par le ministre du Travail et de la Sécurité sociale le 14 mars 2022 et par le secrétaire général des services du Premier ministre le 15 mars de la même année pour des séances de travail. Cette invitation marque de la part des pouvoirs publics la reconnaissance du mouvement OTS comme interlocuteur légitime, et acteur impliqué dans l’amélioration de la situation de l’enseignant. Mais elle l’a contraint par la même occasion à sortir de l’espace virtuel. En accédant ainsi à l’espace de la représentation syndicale, le mouvement a introduit des nouvelles pratiques syndicales. Bien que non reconnu juridiquement, le mouvement se retrouve à effectuer le travail de défense des intérêts des enseignants sous différentes formes (revendication, négociation et concertation), en même temps que certains de ses membres sélectionnés par le Directoire sont promus au rang de « partenaires sociaux » du gouvernement. Ainsi, l’action « syndicale » du mouvement se situe à plusieurs niveaux : la capacité à mobiliser un grand nombre de membres et l’aptitude à contribuer à la résolution des problèmes des enseignants. Dans cette logique, de nombreux enseignants estiment que le cadre de l’action syndicale ne devrait plus se limiter à la représentation des syndicats traditionnels. Afin d’apaiser la situation, le gouvernement a décidé d’un certain nombre de mesures en réponse aux revendications des enseignants : le paiement partiel de la dette à près de 23 000 enseignants, les avancements automatiques pour 64 000 enseignants, etc.

  • 9 Communiqué du ministre de l’Administration territoriale, 6 mai 2022.

36Parallèlement néanmoins, le gouvernement a déployé des manœuvres répressives pour briser la dynamique qui semble désormais inspirer d’autres corps de métiers. Les représailles concernent entre autres la non-convocation aux examens officiels, la rétrogradation à des postes inférieurs, les affectations disciplinaires, la suspension des salaires, les menaces de poursuite judiciaire, etc. Afin de justifier le déploiement de mesures répressives conséquentes, le gouvernement a d’abord tenté de discréditer les activistes du mouvement en les présentant comme des « opposants » qui poursuivent des objectifs politiques9. De fait, l’État camerounais structure le champ d’action syndical en autorisant ou disqualifiant, en réprimant, ou en invitant à la table des négociations. Dans un tel contexte où la politique gouvernementale réduit le champ des possibles, il est difficile pour une organisation de mouvement social comme OTS d’être entièrement autonome. Cette réalité a contraint OTS à s’allier à un syndicat.

3.2. Des relations ambivalentes avec les syndicats

  • 10 Le COREC réunit l’essentiel des syndicats éducatifs : SNAES, SECA, SYNAEEPCAM, ONEEPS, OTS, AEF, SN (...)
  • 11 Roland Assoah Etoga, issu du SNAES, en est tout premier le secrétaire général.
  • 12  Communiqué du COREC, 12 février 2024.

37Sommé par le gouvernement d’envoyer des représentants légaux et identifiables dans le cadre des négociations, le mouvement a noué une alliance de circonstance avec le SECA dont certains leaders faisaient partie du Directoire. Un enquêté relate que, face aux menaces insistantes des autorités étatiques, en particulier du discours du président de la République le 31 décembre 2022 annonçant des « mesures fermes » à l’encontre des enseignants grévistes, « il fallait trouver un moyen pour continuer à revendiquer [leurs] droits dans les formes consacrées par les lois » (entretien avec un membre du Directoire, Yaoundé, 22 décembre 2024). À défaut de déléguer le rôle représentatif aux syndicats, les leaders OTS ont conclu une alliance avec une vingtaine de syndicats10, conduisant à l’émergence d’une plateforme en janvier 2023 : le Collectif des organisations d’enseignants du Cameroun (COREC)11. Cette nouvelle instance constitue désormais un syndicat fédéral dont l’objectif est de mutualiser les forces (OTS, syndicats et Intersyndicale) pour mieux défendre les droits et intérêts des enseignants. Le 12 février 2024, le COREC a appelé « les enseignants à se mobiliser tous les lundis et les vendredis, vêtus en noir en signe de protestation contre les dérives autoritaires dont ils sont victimes au quotidien dans le cadre de l’exercice de leur profession ainsi qu’à l’occasion de leurs déplacements hors du pays12 ». Le 19 mars 2025, le COREC s’est illustré par une déclaration sur « l’inaction » et « le mépris » du gouvernement, suivie d’un préavis de grève dès le 21 avril 2025 à travers l’opération « école morte ». Le choix du mode opératoire (« école morte ») s’inspire largement de celui d’OTS (« craie morte »). On observe donc ici une circulation du répertoire d’action du mouvement OTS vers le COREC mais aussi une hybridation avec un mode d’action syndicale plus classique comme l’appel à la grève. De plus, sous l’influence d’OTS, les syndicats semblent s’ouvrir à des formes plus horizontales et participatives de prise de décision au sein de la plateforme, comme en témoigne un leader syndical membre du COREC : « OTS a contraint les syndicats à revoir leur façon de fonctionner notamment en prêtant une oreille attentive à la base » (entretien avec un membre du SNAES, Yaoundé, 15 avril 2025). Le mouvement fait ainsi figure de modèle pour cette nouvelle plateforme, qui cherche à s’inspirer de son répertoire, de ses cadres d’expression des revendications et de ses formes organisationnelles, perçues comme ayant contribué à son succès.

38Au demeurant, c’est dans l’action du mouvement que de nombreux enseignants ont renoué avec le syndicalisme. Alors qu’habituellement les travailleurs adhèrent en premier lieu à un syndicat, c’est OTS qui les a conduits à se syndiquer dans le cadre d’une nouvelle coalition. Le syndicalisme profite du mouvement OTS pour nourrir son champ d’action potentiel. Les leaders syndicaux se retrouvent à incarner un leadership par procuration, parvenant ainsi à se repositionner parmi les acteurs-interlocuteurs dans les échanges avec le gouvernement.

Conclusion

39Lancé en février 2022 pour traduire les revendications des enseignants dans un cadre d’action collective, le mouvement OTS est emblématique du renouveau des formes de représentation et d’action des travailleurs. L’article a montré que les plateformes numériques ont joué un rôle important dans la structuration du mouvement et la circulation des discours mobilisant de jeunes enseignants mécontents de leurs conditions de travail et de carrière, et porteurs de griefs à l’égard de l’État. Le recours à l’opération « craie morte » a incarné une nouvelle pièce du mode d’organisation des travailleurs. Si le mouvement s’est initialement tenu à distance des syndicats traditionnels, en situant la légitimité de son action dans sa capacité à mobiliser et son aptitude à défendre efficacement les intérêts de la corporation, il a finalement noué, dans un contexte politique de menaces et d’incitations, une coalition avec les syndicats, ce qui a donné naissance à une plateforme dont le leadership est assuré par les acteurs syndicaux. Cette alliance a amené de nombreux membres d’OTS à renouer un lien avec le syndicalisme en acceptant les acteurs syndicaux parmi les interlocuteurs dans le cadre du dialogue avec le gouvernement. Les syndicats et le mouvement collaborent désormais sur l’ensemble des revendications dans le secteur de l’éducation. Avec cette alliance, les militants naviguent d’un espace de mobilisation à un autre, créant des ponts entre syndicats et mouvements sociaux. Si une telle coalition est susceptible de nourrir le champ d’action potentiel du syndicalisme, elle impose aux syndicats traditionnels de se réformer pour s’adapter aux nouveaux défis.

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Notes

1 Avec près de 100 000 personnes dans l’enseignement secondaire et environ 80 000 dans le sous-secteur de l’éducation de base, les enseignants représentent plus de la moitié des effectifs des agents de la fonction publique.

2 Vidéo publiée par Deli Kodji Rene sur la page Facebook On a trop Supporté !!, 8 mars 2022.

3 Publication de Blaise Etek sur la page Facebook On a trop Supporté !!, 23 février 2022.

4 En 2017, le CEIC avait spontanément émergé pour exiger, entre autres, le payement des salaires des jeunes enseignants intégrés dans la fonction publique. Des manifestations publiques et des sit-in ont été organisés devant les édifices publics dans la capitale Yaoundé. En 2019, certains membres (plus radicaux) se sont désolidarisés pour créer le Nouveau collectif des enseignants indignés du Cameroun (NCEIC). Comme en 2017, les mobilisations ont été brutalement réprimées et les leaders arrêtés.

5 Créé le 19 mai 2011, ce syndicat se distingue particulièrement par sa radicalité et son soutien affiché aux CEIC et NCEIC. Il pourrait être classé parmi les syndicats ayant une grande autonomie, mais une faible influence dans l’espace des politiques publiques (Sha, 2024).

6 Le 3 mars 2021, une vidéo devenue virale dans les réseaux sociaux présente des hommes en tenue dans l’enceinte du lycée de Biyem-Assi, ordonnant aux membres d’OTS de reprendre leurs activités ou d’aller observer leur mot d’ordre de grève à l’extérieur de l’établissement.

7 Certains acteurs politiques et de la société civile, ainsi que les élèves et les parents d’élèves apportent leur soutien au mouvement en demandant au gouvernement de « payer l’argent des enseignants ».

8 Voir par exemple dans la presse https://actucameroun.com/2023/10/04/mouvement-de-greve-les-eleves-du-lycee-classique-de-maroua-manifestent-leur-soutien-au-mouvement-ots/

9 Communiqué du ministre de l’Administration territoriale, 6 mai 2022.

10 Le COREC réunit l’essentiel des syndicats éducatifs : SNAES, SECA, SYNAEEPCAM, ONEEPS, OTS, AEF, SNUIPEN, SNICOMP, SYNIPAC, SNIEB, PEATTU, SPRIC, CATTU, ODE, SYNETRAF, PEATTU, BATTUC, TACSYNTESPRIC, CATTU, ODE, SYNETRAF, BATTUC, TA.

11 Roland Assoah Etoga, issu du SNAES, en est tout premier le secrétaire général.

12  Communiqué du COREC, 12 février 2024.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aboubakar Sidi Njutapwoui, « D’une mobilisation en ligne à une plateforme revendicative. Le mouvement enseignant « On a Trop Supporté » au Cameroun », La nouvelle revue du travail [En ligne], 27 | 2025, mis en ligne le 12 novembre 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/nrt/20833 ; DOI : https://doi.org/10.4000/152df

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Auteur

Aboubakar Sidi Njutapwoui

Chargé de cours, département de science politique, Université de Maroua, Cameroun, Chercheur associé au LACCUS, Université de Lausanne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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